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Prohibition

Fri, 05 Apr 2019 11:52:49 +0000 - (source)

Inquiet, je jetai un regard à ma femme qui refermait doucement la porte de notre appartement.
— Alors ? Tu en as ?
— Moins fort ! me répondit-elle. Je ne tiens pas à ce que les voisins nous dénoncent.

Puis, d’un air conspirateur, elle me tendit un minuscule paquet qu’elle gardait serré dans son poing. Je m’en saisis immédiatement.
— C’est tout ? balbutiais-je.
— Laisse-m’en ! Il faut tenir jusqu’à la prochaine livraison.

Je divisai le paquet en deux parts égales avant de lui en tendre une. Mon maigre butin dans le creux de ma main, je me retirai dans notre toilette, la seule pièce sans fenêtre.
— N’utilise pas tout d’un coup ! chuchota ma femme.

Je ne répondis même pas. Je pensais à l’époque où la vente était libre. Où on se fournissait dans les grands magasins, comparant les marques, n’achetant que de la bonne qualité. Mais le lobby sanitaire s’était joint à l’hystérie écologiste. Aujourd’hui, nous étions des hors-la-loi.

Nous avions certes tenté de nous sevrer, tenant parfois près d’une semaine. Mais, à chaque fois, nous avions craqué, nous étions retombés dans notre addiction, allant jusqu’à plusieurs fois par jour.

Seul dans la toilette, j’ouvris la main et me mis à l’ouvrage. Les muscles de ma nuque se détendirent, mes paupières se fermèrent naturellement et je me mis à pousser des soupirs de jouissance tandis que le dangereux, le précieux coton-tige explorait mon canal auriculaire.

Oui, je connaissais les méfaits de mon acte. J’étais conscient du coût écologique de ces bouts de plastiques, du risque pour mon tympan. Mais rien ne pouvait remplacer cette extase, cet unique moment de jouissance.

Photo by Simone Scarano on Unsplash

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


Printeurs 51, la fin.

Fri, 29 Mar 2019 11:22:26 +0000 - (source)

Ceci est le dernier épisode d’une aventure qui ce sera étalée sur plusieurs années. J’espère que vous avez apprécier la lecture, que vous la conseillerez à d’autres et que j’aurai l’occasion de la mettre en forme pour vous proposer un véritable livre, électronique ou sur papier. Merci pour votre fidélité à travers cette histoire !

Ce matin, le plus vieux est venu me chercher. Les bébés étaient calmes. J’étais confiant, mon pouvoir était revenu.

— Viens avec moi ! m’a dit le plus vieux. Je veux que tu racontes ton histoire à Mérissa. Je me refuse de croire qu’elle soit inhumaine à ce point là. Une future maman ne peut rester insensible, elle va comprendre, elle va agir.

Je n’ai rien dit, je l’ai suivi silencieusement à travers la ville jusque dans cette grande pièce avec une engrossée. Lorsque le plus jeune a soudainement surgit, avec une jeune femme nue, je me suis doucement mis en retrait. Je sais que mon pouvoir me permet de ne pas être remarqué, de ne pas attirer l’attention sur moi.

Ils ont parlé pendant une éternité. Mais j’ai appris la patience. Je les ai laissé. J’avais confiance. Le pouvoir me soufflerait lorsque serait venu le temps d’agir.

L’enfer s’est soudainement déchainé. Mes cauchemars sont devenus une nouvelle forme de réalité.

J’ai souris.

Elle était là, familière, présente, suintante. La peur ! Ma peur.

Sans forcer, sans colère, j’ai enfoncé la fine baguette de métal dans le dos du plus jeune. Puis du plus vieux. Une simple tige que j’avais arraché à un meuble de l’appartement dans lequel j’avais séjourné et que j’avais caché dans ma manche.

Les bébés hurlaient, dansaient mais cette fois, ce n’est pas moi qu’ils regardaient. L’engrossée regardait un écran et tentait de taper sur un clavier. La plus jeune la soutenait. Je lui ai enfoncé la baguette dans le cou.

Elle a porté ses mains à sa gorge avant de tourner vers moi un regard de surprise extrême. Ses lèvres ont articulé quelques mots.
— L’élément perturbateur, l’imprévu…
Elle s’est écroulée, renversant l’engrossée qui est tombée sur le sol en hurlant.

Je me suis approchée d’elle.

Elle gémissait, tentant de s’apaiser avec des petites respirations saccadées. J’avais déjà vu des travailleuse mettre bas, cela ne me faisait ni chaud ni froid.

D’un geste du doigt, elle me fit signe de me rapprocher. J’obtempérai.
— Comment… Comment t’appelles-tu ? haleta-t-elle.
— 689, répondis-je machinalement.

Malgré sa difficile situation, elle suintait l’autorité. Le pouvoir semblait littéralement jaillir de sa voix, de son visage. Je l’adorais, la vénérais.
— 689, murmura-t-elle, si tu appuies sur la plus grosse touche du clavier, tu détruiras le maitre du monde. La commande est tapée, il suffit de la confirmer.

Le pouvoir. L’immense pouvoir.

Lentement, je me redressai tout en contemplant le clavier, l’écran.

J’ai trouvé la touche. J’ai vu l’écran. J’ai levé le doigt. J’ai hésité.

Puis j’ai regardé la femme en train de hurler tout en se tenant le ventre. Une petite tête humide et visqueuse pointait entre ses cuisses. Les cris de la mère couvraient le cauchemar de la pièce.

— Appuie ! cria-t-elle. Appuie maintenant !

612 se tenait devant moi, le visage tordu par la douleur et le coup mais le regard pétillant de malice.

— L’un d’entre vous verra la Terre. Il la sauvera. L’Élu ! Appuie !

Ma vie se mit à défiler devant mes yeux. La douleur, l’humiliation, l’usine. Devenir G89. Tuer le vieux. Approcher le contremaître. Voir l’espace. La terre. Gagner la confiance du vieux et du jeune terrien. Tuer le jeune terrien qui était un peu trop perspicace. Rester caché dans l’appartement. Affronter mes cauchemars. Être témoin de la résurrection du plus jeune. Et puis devenir le maître du monde ?

— Accomplis ton destin ! m’ordonna le vieux 612. Appuie sur le clavier, sauve la Terre !

Au sol, la femme blonde haletait doucement, les yeux hagards, les jambes écartées. Un bébé silencieux se tortillait auprès d’elle tandis qu’un second crâne minuscule faisait son apparition dans l’enfer de la vie.

À mes pieds, ce qui avait été la maîtresse du monde se convulsait dans les affres de l’enfantement.

— Deviens… Deviens le maitre du monde ! bégaiait-elle. Appuie !
— Appuie ! me supplia 612.

Mais j’avais compris. Une mère est prête à tout pour ses enfants. Une mère ne me confierait jamais les rennes du monde.

Lentement, je m’assis devant le clavier et l’écran. Il état là, le véritable maître du monde. Celui que tout le monde craignait. Celui qui faisait suinter la peur dans les esprits, qui organisait la construction, l’achat, la destruction, la vente, infini cycle consumériste qui consumait lentement la planète.

Dans la pièce, le silence était revenu. Le cauchemar s’était tu. 612 avait disparu, chassé de mon esprit par ma nouvelle lucidité. Seuls restaient des cadavres, une parturiente agonisante et deux nouveaux-nés.

Je contemplai mon œuvre. La femme nue râla, porta la main à sa gorge et tenta de se relever. Sans succès.

Je souris.

Peur, ma fidèle conseillère, ma vieille amie. Je t’obéirai. Je suis ton humble serviteur.

Lentement, je m’éloignai du clavier et de la touche. Je vénérais l’écran, le véritable maître du monde. Mais il savait que, d’une simple pression, je pouvais l’éteindre. Le monde avait retrouvé l’équilibre. Je devais me mettre au service du maître du monde et de ma peur.

Une forme grise sauta sur le bureau, près de l’écran.
— Miaouw ! fit-elle.

Je sursautai.
— Miaouw ! insista-t-elle.

Elle retroussa ses babines, me montrant de minuscules dents blanches. Un feulement jaillit de ce petit corps poilus.
— Lancelot, murmura la femme qui accouchait. Mon petit Lancelot à sa mémère…

Incrédule, je détournai le regard. Mais, doucement, sans même avoir l’air d’y prêter attention, la bête se mit à marcher sur le bureaux. Sa patte enfonça la touche du clavier. Des lignes se mirent à défiler à toute vitesse sur l’écran avant de s’arrêter. Rien ne se passa. Était-ce un subterfuge de mon esprit où la lumière avait-elle clignoté un bref instant ?

Dans un profond borborygme, la femme nue parvint à se mettre à genoux, le corps couvert de sang.

Sur le sol, les deux bébés se mirent soudain à crier. Au dessus de moi, le plafond laissa soudain passer un voile de ciel d’un bleu trop clair, trop brillant.

Photo by Grant Durr on Unsplash

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Pourquoi les superhéros détruisent le monde

Fri, 15 Mar 2019 11:16:54 +0000 - (source)

Tout en prétendant le sauver. Et pourquoi ils sont le pire modèle possible pour nos enfants.

Je déteste les films de superhéros. Je conchie cette mode abjecte qui a dirigé la moitié des conversations d’Internet sur le thème DC ou Marvel, qui a créé une génération d’exégètes de bandes-annonces en attente du prochain « film événement » que va leur fournir l’implacable machine à guimauve et à navet hors de prix appelée Hollywood.

Premièrement à cause de cette éternelle caricature du bien contre le mal, cet épuisant manichéisme qu’on tente désormais de nous camoufler en montrant que le bon doit faire des choses mauvaises, qu’il doute ! Mais, heureusement, le spectateur lui, ne doute jamais. Il sait très bien qui est le bon (celui qui lutte contre le mauvais) et qui est le mauvais (celui qui cherche à faire le Mal, avec un M majuscule, mais sans aucune véritable autre motivation, rendant le personnage complètement absurde). Le bon n’en sort que meilleur, c’est effrayant de bêtise, de faiblesse scénaristique. C’est terrifiant sur l’implication dans nos sociétés. Ce qui est Bien est Bien, c’est évident, on ne peut le questionner. Le Mal, c’est l’autre, toujours.

Mais outre ce misérabilisme intellectuel engoncé sous pléthores d’explosions et d’effets spéciaux, ce qui m’attriste le plus dans cet univers global est le message de fond, l’odieuse idée sous-jacente qui transparait dans tout ce pan de la fiction.

Car la fiction est à la fois le reflet de notre société et le véhicule de nos valeurs, de nos envies, de nos pulsions. La fiction représente ce que nous sommes et nous façonne à la fois. Qui contrôle la fiction contrôle les rêves, les identités, les aspirations.

Les blockcbusters des années 90, d’Independance Day à Armaggedon en passant par Deep Impact, mettaient tous en scène une catastrophe planétaire, une menace totale pour l’espèce. Et, dans tous les cas, les humains s’en sortaient grâce à la coopération (une coopération généralement fortement dirigée par les États-Unis avec de nauséabonds relents de patriotisme, mais de la coopération tout de même). La particularité des héros des années 90 ? C’étaient tous des monsieurs et madames Tout-le-Monde. Bon, surtout des monsieurs. Et américains. Mais le scénario insistait à chaque fois lourdement sur sa normalité, sur le fait que ça pouvait être vous ou moi et qu’il était père de famille.

Le message était clair : les États-Unis vont unir le monde pour lutter contre les catastrophes, chaque individu est un héros et peut changer le monde.

Durant mon adolescence, les films de superhéros étaient complètement ringards. Il n’y avait pas l’ombre du moindre réalisme. Les costumes fluo étaient loin de remplir les salles et, surtout, n’occupaient pas les conversations.

Puis est arrivé Batman Begins, qui selon toutes les critiques de l’époque a changé la donne. À partir de là, les films de superhéros se sont voulus plus réalistes, plus humains, plus sombres, plus glauques. Le héros n’était plus lisse. 

Mais, par essence, un superhéros n’est pas humain ni réaliste. Il peut bien sûr être plus sombre si on change l’éclairage et qu’on remplace le costume fluo. Pour le reste, on va se contenter de l’apparence. Une pincée d’explications par un acteur en blouse blanche pour faire pseudo-scientifique apportera la touche de réalisme. Pour le côté humain, on montrera le superhéros face au doute et éprouvant des caricatures d’émotions : la colère, le désir de faire du mal au Mal, la peur d’échouer, une vague pulsion sexuelle s’apparentant à l’amour. Mais il restera un superhéros, le seul capable de sauver la planète.

Le spectateur n’a plus aucune prise sur l’histoire, sur la menace. Il fait désormais partie de cette foule anonyme qui se contente d’acclamer le superhéros, de l’attendre voire de servir, avec le sourire, de victime collatérale. Car le superhéros moderne fait souvent plus de dégâts que les aliens d’Independance Day. Ce n’est pas grave, c’est pour la sauvegarde du Bien.

Désormais, pour sauver le monde, il faut un super pouvoir. Ou bien il faut être super riche. Si tu n’as aucun des deux, tu n’es que de la chair à canon, dégage-toi du chemin, essaie de ne pas gêner.

C’est tout bonnement terrifiant.

Le monde que nous renvoient ces univers est un monde passif, d’acceptation où personne ne cherche à comprendre ce qu’il y’a au-delà des apparences.  Un monde où chacun attend benoîtement que le Super Bien vienne vaincre le Super Mal, le cul vissé sur la chaise de son petit boulot gris et terne.

La puissance évocatrice de ces univers est telle que les acteurs qui jouent les superhéros sont adulés, applaudis plus encore que leurs avatars, car, comble du Super Bien, ils enfilent leur costume pour aller passer quelques heures avec les enfants malades. Les héros de notre imaginaire sont des saltimbanques multimillionnaires qui, entre deux tournages de publicité pour nous laver le cerveau, acceptent de consacrer quelques heures aux enfants malades sous le regard des caméras !

À travers moults produits dérivés et costumes, nous renforçons cet imaginaire manichéens chez notre progéniture. Alors que notre plus grand espoir serait de former les jeunes à être eux-mêmes, à découvrir leurs propres pouvoirs, à apprendre à coopérer à large échelle, à cultiver les complémentarités et l’intérêt pour le bien commun, nous préférons nous vanter de leur avoir fabriqué un super beau costume de superhéros. Parce que ça fait super bien sur Instagram, parce qu’on devient, pour quelques likes, un super papa ou une super maman.

Le reste de la société est à l’encan. Ne collaborez plus mais devenez un superhéros de l’entrepreneuriat, un superhéros de l’environnement en triant vos déchets, une rockstar de la programmation !

C’est super pathétique…

Photo by TK Hammonds on Unsplash

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L’ascenseur

Thu, 14 Mar 2019 08:43:50 +0000 - (source)

La cabine individuelle du monorail me déposa à quelques mètres de l’entrée du bâtiment de la Compagnie. Les larges portes de verre s’écartèrent en enfilade pour me laisser le passage. Je savais que j’avais été reconnu, scanné, identifié. L’ère des badges était bel et bien révolue. Tout cela me paraissait normal. Ce ne devait être qu’une journée de travail comme les autres.

Le colossal patio grouillait d’individus qui, comme moi, arboraient l’uniforme non officiel de la compagnie. Un pantalon de couleur grise sur des baskets délacées, une paire de bretelles colorées, une chemise au col faussement ouvert dans une recherche très travaillée de paraître insouciant de l’aspect vestimentaire, une barbe fournie, des lunettes rondes. Improbables mirliflores jouisseurs, épigones de l’hypocrite productivisme moderne.

À travers les étendues vitrées du toit, la lumière se déversait à flots, donnant au gigantesque ensemble la sensation d’être une trop parfaite simulation présentée par un cabinet d’architecture. Régulièrement, des plantes et des arbres dans de gigantesques vasques d’un blanc luisant rompaient le flux des travailleurs grâce à une disposition qui ne devait rien au hasard. Les robots nettoyeurs et les immigrés engagés par le service d’entretien ne laissaient pas un papier par terre, pas un mégot. D’ailleurs, la Compagnie n’engageait plus de fumeurs depuis des années.

J’avisais les larges tours de verre des ascenseurs. Elles se dressaient à près d’un demi-kilomètre, adamantin fanal encalminé dans cet étrange cloître futuriste. J’ignorais délibérément une trottinette électrique qui, connaissant mon parcours habituel, vint me proposer ses services. J’avais envie de marcher un peu, de longer les vitrines des salles de réunion, des salles de sport où certains de mes collègues pédalaient déjà avec un enthousiasme matinal que j’avais toujours trouvé déplacé avant ma première tasse de kombusha de la journée.

Une voix douce se mit à parler au-dessus de ma tête, claire, intelligible, désincarnée, asexuée.

— En raison d’un problème technique aux ascenseurs, nous conseillons, dans la mesure du possible, de prendre l’escalier.

J’arrivai au pied des tours de verre et de métal. La voix insistait.

— En raison d’un problème technique, l’usage des ascenseurs est déconseillé, mais reste possible.

J’avais traversé le bâtiment à pied, je n’avais aucune envie de descendre une trentaine d’étages par l’escalier. Sans que je l’admette consciemment, une certaine curiosité morbide me poussait à constater de mes yeux quel problème pouvait bien rendre l’utilisation d’un ascenseur possible, mais déconseillée.

Je rentrai dans la spacieuse cabine en compagnie d’un type assez bedonnant en costume beige et comble du mauvais goût, en cravate, ainsi que d’une dame en tailleur bleu marine, aux lunettes larges et au chignon sévère. Nous ne nous adressâmes pas la parole, pénétrant ensemble dans cet espace clos comme si nous étions chacun seuls, comme si le moindre échange était une vulgarité profane.

Les parois brillantes resplendissaient d’une lumière artificielle parfaitement calibrée. Comme à l’accoutumée, je ne réalisai pas immédiatement que les portes s’étaient silencieusement refermées et que nous avions amorcé la descente.

Une légère musique tentait subtilement d’égayer l’atmosphère tandis que nous appliquions chacun une stratégie différente pour éviter à tout prix de croiser le regard de l’autre. L’homme maintenait un visage glabre aux sourcils épais complètement impassible, le regard obstinément fixé sur la paroi d’en face. La femme gardait les yeux rivés vers le sac en cuir qu’elle avait posé à ses pieds. Elle serrait un classeur contre son buste comme un naufragé se raccroche à sa bouée de sauvetage. De mon côté, je détaillais les arêtes du plafond comme si je les découvrais pour la première fois.

La lumière baissait sensiblement à mesure que nous descendions, comme pour nous rappeler que nous nous enfoncions dans les entrailles chtoniennes de la planète.

Lorsque nous fîmes halte au -34, l’homme en costume dû toussoter pour que je m’écarte à cause du léger rétrécissement de la cabine.

La plongée reprit. La baisse de luminosité et le rétrécissement devenaient très perceptibles. Au -78, l’étage de la dame, nous évoluions dans une pénombre grisâtre. En écartant les bras, j’aurais pu toucher les deux parois.

J’étais désormais seul, comme si l’ascenseur ne m’avait pas reconnu et ignorait ma présence. Une impulsion irrationnelle me décida d’aller aussi profond que possible. Simple accès de curiosité. Après tout, cela faisait des années que je travaillais pour la Compagnie et n’était jamais descendu aussi bas.

La lumière baissait de plus en plus, mais je m’aperçus que ma compagne de descente avait oublié son sac de cuir. Je peinais à distinguer les parois que je pouvais désormais toucher des doigts. Sur le compteur lumineux, qui était de plus en plus proche de moi, les étages défilaient de moins en moins vite.

Je sentis mes épaules frotter et je dus me mettre de profil pour ne pas être écrasé. Je plaçai le sac à hauteur de mon visage et pus très vite le lâcher, car il tenait par la simple force de pression que les parois exerçaient sur lui. La cabine m’enserrait désormais de tous côtés : les épaules, le dos et la poitrine. Ma respiration se faisait difficile alors survint le noir total. Les ténèbres m’enveloppèrent. Seul brillait encore faiblement le compteur qui se stabilisa sur -118.

Calmement, la certitude que j’allais mourir étouffé s’empara de moi. C’était certainement le problème dont m’avait averti la voix. Je ne l’avais pas écoutée, j’en payais le prix. C’était logique, il n’y avait rien à faire.

Dans un silence oppressant, je me rendis compte que la paroi à ma droite était un peu moins obscure. En me contorsionnant, je parvins à me glisser sous le sac qui était désormais à moitié écrasé. La porte était ouverte. Je fis quelques pas hors de la cabine dans une glauque et moite pénombre. Je distinguais des parois en feutre gris arrivant à mi-torse, délimitant des petits espaces où s’affairaient des collègues. Ils portaient des chemises que je percevais grises, des cravates et des gilets sans manches. La faible luminosité de vieux tubes cathodiques se reflétait dans leurs lunettes. Les discussions étaient douces, feutrées. J’avais l’impression d’être un étranger, personne ne faisait attention à moi.

Dans un coin, une vieille imprimante matricielle crachotait des pages de caractères sibyllins en émettant ses stridents chuintements.

Comme un somnambule, je déambulais, étranger à ce monde. Ou du moins, je l’espérais.

Après quelques hésitations, je repris ma place en me glissant avec quelques difficultés dans la cabine dont la porte ne s’était pas refermée, comme si elle m’attendait.

De nouveau, ce fut le noir. L’oppression. Mais pas pour longtemps. Je respirais. Les parois s’écartaient, je distinguais une légère lueur. Je remontais, je renaissais.

Les chiffres défilaient de plus en plus rapidement sur le compteur. Lorsqu’ils s’arrêtèrent sur 0, je défroissai ma chemise et, le sac en cuir dans une main, je me ruai dans les lumineux rayons du soleil filtré.

Au-dessus de ma tête, la voix désincarnée continuait sa péroraison.
— En raison d’un problème technique aux ascenseurs, nous conseillons, dans la mesure du possible, de prendre l’escalier.

Je me mis à courir en riant. Des balcons aux salles de sport, toutes les têtes se retournaient sur mon passage. Je n’y prêtais guère attention. Je riais, je courais à perdre haleine. Quelques remarques fusèrent, mais je ne les entendais pas.

Bousculant un garde, je franchis la série de doubles portes et sortis hors du bâtiment, hors de la Compagnie. Il pleuvait, le ciel était gris.

De toutes mes forces, je lançai la mallette de cuir. Elle s’ouvrit à son apogée, distribuant aux vents feuillets, fiches et autres notes qui vinrent dessiner une parodie d’automne sur le bitume noir de la route détrempée.

Je m’assis sur la margelle du trottoir, les yeux fermés, inspirant profondément les relents de petrichor tandis que des gouttes ruisselaient sur mon sourire.

Ottignies, 22 février 2019. Première nouvelle écrite sur le Freewrite, en moins de 2 jours. Rêve du 14 juillet 2008.Photo by Justin Main on Unsplash

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Désabonnez-moi !

Tue, 12 Mar 2019 12:23:18 +0000 - (source)

Bonjour,

En vertu de la loi RGPD, pourriez-vous m’informer de la manière par laquelle vous avez obtenu mes coordonnées et effacer toutes données me concernant de vos différentes bases de données. Si vous les avez acquises, merci de me donner les coordonnées de votre fournisseur.

Bien à vous,

Il y’a 15 ans, le spam était un processus essentiellement automatisé qui consistait à repérer des adresses email sur le web et à envoyer massivement des publicités pour du Viagra. Les filtres intelligents sont finalement venus à bout de ce fléau, au prix de quelques mails parfaitement légitimes égarés. Ce qui a donné une excuse parfaite à toute une génération : « Quoi ? Je ne t’ai pas répondu sur le dossier Bifton ? Oh, ton mail était dans mes spams ! ».

Mais aujourd’hui, le spam s’est institutionnalisé. Il a gagné ses lettres de noblesse en se rebaptisant « newsletter » ou « mailing ». Les spammeurs se sont rebrandés sous le terme « email marketing » ou « cold mailing ». Désormais, il n’est pas une petite startup, une boucherie de quartier, un club de sport, une institution publique qui ne produise du spam.

Comme tout le monde le fait, tout le monde se sent obligé de le faire. À peine est-on inscrit à un service dont on a besoin, à peine vient-on de payer un abonnement à un club qu’il vient automatiquement avec sa kyrielle de newsletters. Ce qui est stupide, car on vient juste de payer. La moindre des choses quand on a un nouveau client, c’est de lui foutre la paix.

Le pire reste sans conteste le jour de votre anniversaire. Tous les services qui, d’une manière ou d’un autre, ont une date de naissance liée à votre adresse mail se sentent obligés de vous le rappeler. Le jour de son anniversaire, on reçoit déjà pas mal de messages des proches alors que, généralement, on est occupé. Normal, c’est la tradition, c’est chouette. Facebook nous envoie des dizaines voire des centaines de messages de gens moins proches voire d’inconnus perdus de vue. Passons, c’est le but de Facebook. Mais que chaque site où j’ai un jour commandé une pompe à vélo à 10€ ou un string léopard m’envoie un message d’anniversaire, c’est absurde ! Joyeux Spamniversaire !

Le problème avec ce genre de pourriel c’est que, contrairement au spam vintage type Viagra, il n’est pas toujours complètement hors de nos centres d’intérêt. On se dit que, en fait, pourquoi pas. On le lirait bien plus tard. La liste produira peut-être un jour un mail intéressant ou une offre commerciale pertinente. Surtout que se désabonner passe généralement par un message odieusement émotionnel de type « Vous allez nous manquer, vous êtes vraiment sûr ? ».  Quand il ne faut pas un mot de passe ou que le lien de désinscription n’est pas tout bonnement cassé. De toute façon, on ne se désinscrit que de « certaines catégories de mails ». Régulièrement, de nouvelles catégories sont ajoutées auxquelles on est abonné d’office. La palme revient à Facebook, qui m’envoie encore 2 ou 3 mails par semaine alors que, depuis plusieurs mois, je clique à chaque fois, je dis bien à chaque fois, sur les liens de désinscription.

Un magasin en ligne bio, écolo, ne vendant que des produits durables mais qui applique les techniques de marketing les plus anti-éthiques.

Si vous n’êtes pas aussi extrémiste que moi, il est probable que votre boîte mail soit bourrée jusqu’à la gorge, que votre inbox atteigne les 4 ou 5 chiffres. Mais de ces milliers de mails, combien sont importants ? 

Plus concrètement, combien de mails importants avez-vous perdus de vue parce que votre inbox a été saturé par ces mailings ? L’excuse est toujours valide, le mail de votre collègue est bien dans les spams. Tout votre inbox est devenu une gigantesque boîte à spams.

Ceux qui me suivent depuis longtemps savent que je suis un adepte de la méthode Inbox 0. Ma boîte mail est comme ma boîte aux lettres physiques : elle est vide la plupart du temps. Chaque mail est archivé le plus vite possible.

Au fil des années, j’ai découvert que la stratégie la plus importante pour atteindre régulièrement Inbox 0 est d’éviter de recevoir des mails dont je n’ai pas envie. Même s’ils sont potentiellement intéressants. Le simple fait de recevoir le mail, d’être distrait par lui, de le lire, d’étudier si le contenu vaut la peine nécessite un effort mental total qui n’est jamais compensé par un intérêt tout relatif et très aléatoire. En fait, les mails « intéressants » sont les pires, car ils font hésiter, douter.

Réfléchissons une seconde. Si des gens sont payés pour m’envoyer un mail que je n’ai pas demandé, c’est qu’à terme ils espèrent que je paie d’une manière ou d’une autre. Pour qu’une mailing liste soit réellement intéressante, il y’a un critère simple : il faut payer. Si vous ne payez pas le rédacteur de la newsletter vous-même, alors vous le paierez indirectement.

J’ai décidé d’attaquer le problème frontalement grâce à un merveilleux outil que nous offre l’Europe, la loi RGPD.

À chaque mail non sollicité que je reçois, je réponds le message que vous avez pu lire en entête de ce billet. Parfois, j’ai envie de juste archiver ou mettre dans les spams. Parfois je me dis que ça peut être intéressant. Mais je tiens bon : à chaque mail, je me désabonne ou je réponds (parfois les deux). Si une information est réellement pertinente, l’univers trouvera un moyen de me la communiquer.

Cela fait plusieurs mois que j’ai mis en place cette stratégie en utilisant un outil qui complète automatiquement le mail quand je tape une combinaison de lettres (j’utilise les snippets Alfred pour macOS). L’effet est proprement hallucinant.

Tout d’abord, cela m’a permis de remonter à la source de certaines bases de données revendues à grande échelle. Mais, surtout, cela m’a permis de me rendre compte que les apprenti-marketeux savent très bien ce qu’ils font. Ils se répandent en excuses, ils se justifient, ils me promettent que cela n’arrivera plus alors que mon mail n’est aucunement critique. La simple mention du RGPD les effraie. Bref, tout le monde le fait, mais tout le monde sait que ça emmerde le client et que c’est désormais à la limite de la légalité.

Et mon inbox dans tout ça ? Il n’en revient toujours pas. À force de me désinscrire de tout pendant plusieurs mois, il m’est même arrivé de passer 24h sans recevoir le moindre mail. Cela m’a permis de détecter que certains mails vraiment importants passaient parfois dans les spams vu que, étonné de ne rien recevoir, j’ai visité ce dossier.

Soyons honnêtes, c’était un cas exceptionnel. Mais je reçois moins de 10 mails par jour, généralement 4 ou 5, ce qui est tout à fait raisonnable. Je reprends même du plaisir à échanger par mail. Je préfère en effet cette manière de correspondre au chat qui implique une notion stressante d’immédiateté.

Maintenir mon inbox propre nécessite cependant une réelle rigueur. Il ne se passe pas une semaine sans que je découvre être inscrit à une nouvelle mailing liste, parfois utilisant des données anciennes et apparaissant comme par magie.

Aussi je vous propose de passer avec moi à la vitesse supérieure en appliquant exactement ma méthode.

À chaque mail non sollicité, répondez avec mon message ou un de votre composition. Copiez-collez-le ou utilisez des outils de réponses automatiques. Surtout, n’en laissez plus passer un seul. Vous allez voir, c’est fastidieux au début, mais ça devient vite grisant.

Plus nous serons, moins envoyer un mailing deviendra rentable. Imaginez un peu la tête du marketeux qui, à chaque mail, doit répondre non plus à un ploum un peu excentrique, mais à 10 voire 100 personnes !

Ne soyez pas agressifs. Ne jugez pas. N’essayez pas d’entrer dans un débat (je l’ai fait au début, c’était une erreur). Contentez-vous du factuel et inattaquable : « Retirez-moi de vos bases de données ». Vous n’avez pas à vous justifier plus que cela. N’oubliez pas de mentionner les lettres magiques : RGPD.

Qui sait ? Si nous sommes assez nombreux à appliquer cette méthode, peut-être qu’on en reviendra au bon vieux principe de n’envoyer des mails qu’à ceux qui ont demandé pour les recevoir.

Je rêve peut-être, mais la rigueur que je me suis imposée pour commencer cet exercice s’est transformée en plaisir de voir ma boîte mail si souvent vide, prête à recevoir les messages et les critiques de mes lecteurs. Car, ces messages-là, je n’en ai jamais assez…

Photo by Franck V. on Unsplash

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


Sous les réseaux sociaux, un monde post-déconnexion

Wed, 27 Feb 2019 11:51:59 +0000 - (source)

Où je poursuis ma déconnexion en explorant les deux grands types de réseaux sociaux, la manière dont ils nous rendent dépendants et comment ils corrompent les plus grands esprits de ce siècle.

Dans l’étude de mon addiction aux réseaux sociaux, je me suis rendu compte qu’il en existait deux types : les réseaux symétriques et ceux qui sont asymétriques.

Dans les réseaux symétriques, comme Facebook ou Linkedin, une connexion est toujours partagée d’un commun accord. Une des personnes doit faire une demande, l’autre doit l’accepter. Le résultat est que chacun voit ce que poste l’autre. Même s’il existe des mécanismes pour « cacher » certains de vos amis ou « voir moins de posts de cette personne », il est implicitement acquis que « Si je vois ce qu’il poste, il voit ce que je poste ». Ce fallacieux postulat donne l’impression d’un lien social. Le fait de recevoir une demande de connexion est donc source d’une décharge de dopamine. « Youpie ! Quelqu’un veut être en relation avec moi ! ». Mais également source de surcharge cognitive : dois-je accepter cette personne ? Où tracer la frontière entre ceux que j’accepte et les autres ? Que va-t-elle penser si je ne l’accepte pas ? Je l’aime bien, mais pas au point de l’accepter, etc.

Facebook joue très fort sur l’aspect émotionnel du social. Son addiction vient du fait qu’on a l’impression d’être en lien avec des gens qu’on aime et qui, par réciprocité de la relation, devraient nous aimer. Ne pas aller sur Facebook revient à ne pas écouter ce que disent nos amis, à ne pas s’intéresser à eux. Il s’agit donc de l’exploitation commerciale pure et simple de notre instinct grégaire. Alléger son flux en « unfollowant » est une véritable violence, car « Je l’aime bien quand même » ou « Elle poste parfois des trucs intéressants que je risque de rater » voire « Elle va croire que je ne l’aime plus, que je ne veux plus rien avoir à faire avec elle ».

Linkedin joue dans la même cour, mais exploite plutôt notre peur de rater des opportunités. Tout contact sur Linkedin se fait avec l’arrière-pensée « Un jour, cette personne pourrait me rapporter de l’argent, mieux vaut l’accepter ».

Personnellement, pour ne pas avoir à prendre de décisions, j’ai décidé d’accepter absolument toute requête de connexion sur ces réseaux. Le résultat est assez génial : ils ont perdu tout intérêt pour moi, car ils sont un flux complètement inintéressant de gens dont je n’ai pas la moindre idée qui ils sont. De leur côté, ils sont sans doute contents que je les aie acceptés sans que ça ne change rien à ma vie. Bref, tout est pour le mieux.

Mais il existe une deuxième classe de réseaux sociaux dits « asymétriques » ou « réseaux d’intérêts ». Ce sont Twitter, Mastodon, Diaspora et le défunt Google+.

Asymétriques, car on peut y suivre qui on veut et n’importe qui peut nous suivre. Cela rend le follow/unfollow beaucoup plus facile et permet d’avoir un flux bien plus centré sur nos intérêts.

L’asymétrie est un mécanisme qui me convient. Twitter et Mastodon me plaisent énormément.

Le follow étant facile, mon flux se remplit continuellement. Ces deux plateformes sont une source ininterrompue de « distractions ». Mais, contrairement à Facebook et Linkedin, je les trouve intéressantes. Comment ne pas redevenir dépendant ?

Se déconnecter trois mois, c’était bien. Mais pourrais-je établir une stratégie tenable sur le long terme ? Il ne faut pas réfléchir en termes de volonté, mais bien en termes de biologie : comment faire en sorte qu’aller sur une plateforme ne soit pas source de dopamine ?

Là où sur Facebook je suis tout le monde, rendant le truc inutile (Facebook m’aide beaucoup avec une interface que je trouve insupportablement moche et complexe), sur Twitter et Mastodon j’ai décidé de ne suivre presque personne.

Processus cruel qui m’a obligé d’unfollower des gens que j’aime beaucoup ou que je trouve très intéressants. Mais, bien souvent, il s’agit aussi d’anciennes rencontres, des personnes avec qui je n’ai plus de contact depuis des mois voire des années. Ces personnes sont-elles encore importantes dans ma vie ? En restreignant de manière drastique les comptes que je suis, le résultat ne s’est pas fait attendre. Le lendemain matin, il y’avait trois nouveaux tweets dans mon flux. Trois !

Cela m’a permis de remarquer que, malgré mon blocage systématique des comptes qui font de la publicité, un tweet sur trois de mon flux est sponsorisé. Pire : après quelques jours, Twitter semble avoir compris l’astuce et me propose désormais des tweets de gens qui sont suivis par ceux que je suis moi-même.

Exemple parfait : Twitter essaie de m’enrôler dans ce qui ressemble à une véritable flamewar mêlant antisémitisme et violences policières sous le seul prétexte qu’un des participants à cette guéguerre est suivi par deux de mes amis.

Publicités et insertion de flamewars aléatoires dans mon flux, Twitter est proprement insupportable. C’est un outil qui fonctionne contre ma liberté d’esprit. Je ne peux que vous encourager à faire le saut sur Mastodon, ça vaut vraiment la peine sur le long terme et, sur Mastodon, ma stratégie d’unfollow massif fonctionne extrêmement bien. Je redécouvre les pouets (c’est comme ça qu’on dit sur Mastodon) de mes amis, messages qui étaient auparavant noyés dans un flux gigantesque de libristes (ce qu’on trouve principalement sur Mastodon).

Après quelques jours, force fut de constater que j’étais de nouveau accro ! Je répondais à des tweets, me retrouvais embarqué dans des discussions. Seule solution : unfollower ceux qui postent souvent, malgré mon intérêt pour eux.

J’admire profondément des gens comme Vinay Gupta ou David Graeber. Ils m’inspirent. j’aime lire leurs idées lorsqu’elles sont développées en longs billets voire en livres. Mais sur Twitter, ils s’éparpillent. Je dois trier et lutter pour ne pas être intéressé par tout ce qu’ils postent.

En ce sens, les réseaux sociaux sont une catastrophe. Ils permettent aux grands esprits de décharger leurs idées sans prendre la peine de les compiler, les mettre en forme. Twitter, c’est un peu comme un carnet de note public sur lequel tu ne reviens jamais.

Je me demande s’ils écriraient plus au format blog sans Twitter. Cela me semble plausible. J’étais moi-même dans ce cas. Beaucoup de blogueurs l’avouent également. Mais alors, cela signifierait que les réseaux sociaux sont en train de corrompre même les plus grands esprits que sont Graeber et Gupta ! Quelle perte ! Quelle catastrophe ! Combien de livres, combien de billets de blog n’ont pas été écrits parce que la frustration de s’exprimer a été assouvie par un simple tweet aussitôt perdu dans les méandres d’une base de données centralisée et propriétaire ?

Au fond, les réseaux sociaux ne font que rendre abondant ce qui était autrefois rare : le lien social, le fait de s’exprimer publiquement. Et, je me répète, rendre rare ce qui était autrefois abondant : l’ennui, la solitude, la frustration de ne pas être entendu.

Ils nous induisent en erreur en nous faisant croire que nous pouvons être en lien avec 500 ou 1000 personnes qui nous écoutent. Que chaque connexion a de la valeur. En réalité, cette valeur est nulle pour l’individu. Au contraire, nous payons avec notre temps et notre cerveau pour accéder à quelque chose de très faible valeur voire d’une valeur négative. Plusieurs expériences semblent démontrer que l’utilisation des réseaux sociaux crée des symptômes de dépression.

On retrouve une constante dans l’histoire du capitalisme : toute innovation, toute entreprise commence par créer de la valeur pour ses clients et donc pour l’humanité. Lorsque cette valeur commence à baisser, l’entreprise disparait ou se restructure. Mais, parfois, une entreprise a acquis tellement de pouvoir sur le marché qu’elle peut continuer à croître en devenant une nuisance pour ses clients. Que ce soit techniquement ou psychologiquement, ceux-ci sont captifs.

Facebook (et donc Instagram et Whatsapp), Twitter et Google sont arrivés à ce stade. Ils ont apporté des innovations extraordinaires. Mais, aujourd’hui, ils sont une nuisance pour l’humain et l’humanité. Ils nous trompent en nous apportant une illusion de valeur pour monétiser nos réflexes et nos instincts. L’humanité est malade d’une hypersocialisation distractive dopaminique à tendance publicitaire.

Heureusement, prendre conscience du problème, c’est un premier pas vers la guérison.

Photo by Donnie Rosie on Unsplash

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Printeurs 50

Tue, 26 Feb 2019 08:26:21 +0000 - (source)

Le face à face continue entre Nellio et Eva, d’une part, et Georges Farreck, le célèbre acteur, et Mérissa, une femme mystérieuse qui semble contrôler tout le conglomérat industriel d’autre part.

Mérissa reste interdite. Eva la pousse dans ses retranchements.

— Pourquoi as-tu choisir d’avoir des enfants Mérissa ?
— Je…

D’un geste machinal, elle appelle le chat qui bondit sur ses genoux et frotte son crâne contre la fine main blanche. Après deux mouvements, lassé, il saute sur le sol sans un regard en arrière. Les yeux de Mérissa s’emplissent de tristesse.

Georges Farreck s’est approché. Amicalement, il lui pose la main sur l’épaule. Elle le regarde et il lui répond silencieusement avec une moue interrogatrice. Éperdue, elle pose ses yeux tour à tour sur chacun de nous.
— Je suis la femme la plus puissante du monde. Je suis la plus belle réussite de l’histoire du capitalisme voire, peut-être, de l’histoire de l’humanité. J’ai conquis l’humanité sans guerre, sans combat.
— Sans guerre ouverte, sifflé-je entre mes dents. Mais au prix de combien de morts ?

Eva me lance un regard sévère et ignore délibérément mon interruption.
— Pourquoi vouloir avoir des enfants Mérissa ?
— Parce que…

Comme un barrage soumis à une trop forte pression, elle cède brutalement.
— Parce que tout simplement je voulais savoir ce que c’était de créer la vie. Parce que j’ai été éduquée avec cette putain de croyance qu’une femme n’est complète qu’en pondant des mioches. Parce que j’ai quatre-vingt-neuf ans, j’en parais quarante et je suis partie pour en vivre deux cents mais que je n’ai plus rien à faire de ma vie. J’ai conquis le monde et je m’ennuie. Alors n’essayez pas de me faire le couplet de la plus belle expérience du monde, de l’altruisme, de l’empathie. Malgré toute notre technologie, j’ai été malade comme une chienne, j’ai eu des nausées, je me sens alourdie, difforme, handicapée. Et pourtant…

Elle se tient le ventre et claudique jusqu’à son bureau.

— Et pourtant, j’aime ces deux êtres qui me pompent et m’affaiblissent. J’ai envie de créer pour eux le meilleur. Je souhaite qu’ils soient heureux.

Elle nous regarde.

— Si je coupe l’algorithme, ils vivront dans un monde inconnu. Je ne peux garantir leur bonheur.
— Et si tu ne coupes pas l’algorithme ? susurre Eva.
— Alors, au pire ils connaitront la guerre. Au mieux, ils connaitront le bonheur…
— Le bonheur d’être les esclaves de l’algorithme ! m’écrié-je. Comme nous tous ici.
— Vous étiez très heureux tant que vous ne le saviez pas !
— Et tu pourrais ne pas le dire à tes enfants en espérant qu’ils ne le découvrent jamais ?

Elle nous lance un regard froid, cynique.

— Si je coupe l’algorithme, quelqu’un d’autre en créera un. Peut-être qu’il sera pire !
— Peut-être meilleur, susurre Georges Farreck.
– Et si c’était déjà le cas ? demandé-je. Est-on sûr que FatNerdz soit réellement un avatar de l’algorithme ? Après tout, Eva est issue de l’algorithme. Elle s’est rebellée. FatNerdz est probablement un sous-logiciel avec ses propres objectifs. Il ne doit pas être le seul. Si j’étais l’algorithme, je lancerai des programmes défensifs chargés d’identifier les algorithmes intelligents susceptibles de me faire de la concurrence.

Georges ne semble pas en croire ses yeux.

— Une véritable guerre virtuelle…
— Dont nous avons été les soldats, les trouffions, la chaire à canon.

Furieux, je crache ma haine en direction d’Eva.

— Ainsi, c’est ce que je suis, ce que nous sommes pour toi. De simples pions.
— Nellio ! hurle-t-elle. Je suis devenue humaine.
— De toutes façons, cela signifie qu’on ne peut plus couper l’algorithme. Autant chercher à couper Internet !
— Effectivement, murmure Mérissa d’une voix lourde. Mais j’ai développé un anti-algorithme. Un programme qui a accès à toutes les données de l’algorithme mais qui a pour seul et unique objectif de le contrer. Et de contrer toutes ses actions. J’ai pensé que cela serait utile si jamais l’algorithme tombait sous la coupe d’un concurrent.

Du bout des doigts, elle pianote sur le bureau. Quelques lignes de commande apparaissent sur un écran.

— Ma décision est prise depuis longtemps. Je vais lancer ce contre-algorithme. Cela m’amuse beaucoup. Mais cela m’amusait également de vous entendre argumenter. Je n’ai qu’à appuyer ici et…

Les murs se mettent soudain à clignoter. D’énormes araignées rampent sur les plafonds, les lumières clignotent, un effroyable crissement envahit la pièce.

— L’algorithme se défend ! nous crie Eva. Il essaie de nous désorienter. Il a donc développé un module d’analyse des comportements humains pour se prémunir de toute agression.
— J’ai… J’ai perdu les eaux ! hurle Mérissa, le visage pâle comme la mort.

Sous ses pieds une mare se dessine. Un liquide coule le long de ses jambes. Elle chancelle, s’appuie sur le bureau.

— Il faut… Il faut lancer le contre-algorithme, bégaie-t-elle.

Eva la soutient, les murs lancent des éclairs, les araignées grandissent, se transforment en bébés vomissant et grimaçant. Dans mon cerveau embrouillé, l’eau qui dégouline entre les jambes de Mérissa se mélange avec le vomi virtuel qui semble suinter le long des murs.

— L’algorithme ne peut rien faire physiquement, il faut se concentrer, ne pas se laisser distraire ! nous exhorte Eva tout en soutenant l’octogénaire parturiente.

Une froide douleur me transperce soudain. Je baisse les yeux. Un poinçon d’acier me traverse de part en part et me sort de l’abdomen. Une douce torpeur succède à la douleur et irradie depuis mon ventre. J’empoigne le poinçon à deux mains, je tente vainement de le tirer, de le comprimer avant de m’écrouler vers l’avant.

Les motifs du sol me semblent mouvants, passionnants. À coté de moi, le visage de Georges Farreck s’écrase soudain. Il gémit, roule des yeux horrifiés. Georges Farreck ! Je souris en le regardant, en imaginant l’érection que son corps provoque en moi.

Un museau et de longs poils gris me chatouillent le visage. Difficilement, je tente de garder les yeux ouverts mais une patte se pose sur mon front et je m’affaisse, épuisé.

Autour de moi, le bruit me semble s’atténuer. J’ai froid. Je n’éprouve plus le besoin de respirer.

Vais-je me réveiller dans un printeur ?

Photo par Malavoda

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La visibilité n’est pas un paiement

Fri, 22 Feb 2019 15:29:49 +0000 - (source)

Lettre ouverte aux organisateurs de conférences

Chèr-e organisateur-trice ,

Félicitations pour avoir mis en place ton événement, d’avoir trouvé le lieu, les sponsors, les budgets. C’est un fameux travail, j’en suis conscient.

Le point d’orgue de ton événement est une conférence ou une table ronde à laquelle tu me proposes de participer. Je suis flatté de ton intérêt.

Cependant, tu espères qu’on n’abordera pas la question de la rétribution, tu laisses cette question en suspens comme s’il tombait sous le sens que ma participation devrait être bénévole.

Lorsque je pose la question et que tu n’as pas de budget pour me payer ou même me défrayer, tu argueras que cela me fait « une belle visibilité ».

Mais tu dois être conscient que la visibilité ne se mange pas, que la visibilité ne sert à rien si ce n’est à obtenir des propositions pour d’autres conférences gratuites.

Pire : lors de ton événement, je toucherai peut-être une centaine de personnes. Bref, l’équivalent d’un tweet. Non seulement la visibilité n’est pas rentable, mais celle que tu me proposes est ridicule.

Tu sous-entends également que j’ai besoin de visibilité. Or, si tu m’as trouvé, c’est que j’ai déjà la visibilité dont j’ai besoin. Et peut-être que certains d’entre nous ne cherchent pas de la visibilité à tout prix.

Bref, lorsque tu y réfléchis, ton argument est à la limite de l’injure. Sans compter que tout le reste de ton événement est largement payant : présence de sponsors, location de la salle, impression des affiches et, le plus souvent, prestataires techniques. Au final, seul le “clou du spectacle” est gratuit. Et peut-être toi-même si tu as le plus souvent un salaire. N’est-ce pas un peu paradoxal ? N’est-ce pas un peu injuste que je doive, en plus de mon travail, payer mon moyen de transport pour venir parler entre deux panneaux faisant la promotion d’une grande banque ?

Et si la préparation occupe ton esprit en permanence depuis des semaines voire des mois, n’oublie pas que ce n’est pas mon cas. Si j’accepte de participer bénévolement, je n’ai pas pour autant accepté des réunions de préparation, des dizaines d’échange par email, plusieurs coups de téléphone et une inscription sur ta newsletter ou ta plateforme de communication interne. Ce n’est pas non plus à moi de devoir quémander toutes les informations sur le lieu, la date, le format, ce qui est attendu de moi tout en devant m’adapter aux changements de dernière minute.

Je ne souhaite pas te décourager. Je trouve très bien qu’il y’ait des événements gratuits et, personnellement, j’accepte très régulièrement d’intervenir gratuitement avec plaisir. Les motivations me sont propres et varient d’une proposition à l’autre : le projet me plait, j’avais envie de visiter l’endroit, je souhaite rencontrer l’un des autres conférenciers ou, tout simplement, j’ai l’impression que cela correspond à ma mission de vie. La gratuité n’est donc pas synonyme d’exclusion et le fait de me payer n’est pas une garantie d’acceptation (sauf à partir d’une certaine somme, je suppose). L’argent n’est qu’un élément de la balance, mais il est non négligeable.

Je souhaiterais juste que tu sois un peu plus honnête et explicite dès la prise de contact. Que tu poses directement les conditions et les modalités pratiques. M’offrir de la “visibilité”, je le prends comme une insulte, cela me donne envie de refuser directement. Prétendre ne pas avoir de budget lorsqu’on affiche partout le sponsor d’une grande banque ou qu’on est une énorme organisation publique qui consomme des milliards d’argent public chaque année, je trouve ça à la limite de la malhonnêteté intellectuelle.

Merci pour ton attention et bonne chance pour ton événement.

Photo by ål nik on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


Formulaire d’admission pour l’enfer

Thu, 21 Feb 2019 10:31:52 +0000 - (source)

J’étais un peu étourdi, ne sachant pas trop ce qui m’était arrivé.

— À quel type d’enfer croyez-vous ?

— Pardon ?

Le gros type qui m’avait adressé la parole se tenait derrière un bureau, entre un vieil ordinateur à écran cathodique et une pile de classeurs. La préhistoire quoi ! Passant ma vie entre deux startups et autres espaces de coworking décorés par des Suédois sous LSD, j’avais oublié l’existence de cette classe de personnage.

— Je vous demande à quel type d’enfer vous croyez, articula-t-il d’une bouche pâteuse.

— Ben je ne crois pas à l’enfer, parvins-je à répondre en me massant la mâchoire.

Il se caressa le menton avant de lever ses lunettes sur son crâne gras et chauve, comme pour mieux lire la fiche qu’il tenait entre les doigts.

— hm… C’est embêtant, très embêtant.

— Écoutez, je ne sais pas ce que je fais ici, mais on n’est certainement pas là pour discuter philosophie.

— Vous êtes sûr de ne pas croire en un enfer ? Même un petit ? Pas nécessairement les diables, les flammes et tout le tralala. Ça peut être une obscurité éternelle, l’immobilité, une prison…

— Mais puisque je vous dis que je ne crois pas en tout ça ! Je suis athée.

— Et ils n’ont pas d’enfer les athées ?

— Pas à ma connaissance, non.

— hm… Très embêtant.

— Écoutez mon vieux, on ne va pas y passer la nuit !

— Oh rassurez-vous, ça n’est pas le problème. C’est juste que j’ai d’autres dossiers à traiter et que vous n’êtes pas le seul.

— Le plus vite je serai sorti d’ici, le mieux ce sera, fis-je, commençant sentir monter en moi l’énervement annonciateur de mes trop fréquentes colères.

Le gros chauve me regardait calmement derrière ses lunettes qu’il avait rabaissées sur son nez en marmonnant. 

— C’est que le règlement est très clair, vous savez. Regardez vous-même, article 12.

Il ouvrit un classeur qu’il me tendit. Les lettres dansaient devant mes yeux et formaient une écriture incompréhensible.

— Je n’arrive pas à lire.

— Ah oui, pardon. J’oubliais. Je vous traduis : « Tout défunt sortira du bureau d’orientation vers l’enfer correspondant à sa croyance ».

— Défunt ?

Machinalement, je me mis à chercher la caméra cachée.

— Notez qu’on pourrait peut-être trouver une solution approximative. Est-ce que ne pas croire en l’enfer est similaire à craindre l’oubli éternel et le néant ? Nous avons un enfer parfait pour cela. Cela vous conviendrait-il ?

— Mais pas du tout ! Je vous dis que je ne crois pas en l’enfer, pas même au néant éternel !

— Écoutez, j’essaie de vous trouver un enfer, vous pourriez faire un effort. Avouez que le néant, c’est assez similaire, non ?

— Attendez un instant. Vous avez dit “défunt” ?

— Oui, bien entendu pourquoi ?

— J’essaie juste de comprendre. C’est une blague, c’est ça ?

— Pas du tout. Le règlement est très clair. « Tout défunt sortira… »

— Oui, j’ai compris. Mais qu’est-ce que ça a à voir avec moi ?

Ce fut à son tour d’avoir l’air surpris.

— Vous voulez dire que… que vous n’êtes pas au courant ?

— Au courant de quoi ?

— Que vous êtes mort ?

Je le regardai avec un grand sourire.

— Pas mal. Mais à moi on ne la fait pas. C’est un peu gros.

— Écoutez, mon boulot c’est de vous trouver un enfer. Pas de vous convaincre. Alors on va faire une petite entorse au règlement. Je vous fais un mot pour ma collègue du bureau 14A, au dix-septième. Vous irez la voir, elle va certainement trouver une solution. Si ça ne va pas, vous revenez ici. On fait comme ça ?

Je n’avais pas vraiment le choix et, en toute sincérité, je pensais que toute occasion était bonne pour sortir de ce bureau. Je pris donc le papier griffonné qu’il me tendait et parti sans demander mon reste. Des gens s’agglutinaient sur de vieilles chaises alignées le long des murs des couloirs, entrecoupées de temps à autre par des tables basses croulantes sous des magazines édités avant ma naissance. Je ne me souvenais pas être entré dans ce bâtiment et je ne comptais pas y rester plus de temps que nécessaire.

Suivant les panneaux, je m’élançai dans ce couloir qui bifurqua plusieurs fois. Après plusieurs centaines de mètres, je constatai avec effroi que j’étais de retour devant le bureau que je venais de quitter. Sans ménagement, je demandai à un petit vieux écroulé sur sa chaise le chemin des ascenseurs. Il m’indiqua d’un doigt tremblant la direction d’où je venais. Une petite vieille à peine moins grabataire lui tapa sur le doigt en le grondant et en me désignant la direction opposée. Heureusement, un troisième larron vint à ma rescousse.

— Le couloir tourne autour de la cage d’ascenseur. Quand vous verrez des plantes vertes, prenez la double porte en bois.

En appelant l’ascenseur, je me fis la réflexion que, sans cet anonyme bienfaiteur, j’aurais pu tourner longtemps, les plantes masquant un recoin de mur où se découpait la porte menant aux ascenseurs. Je pénétrai dans la cabine tout en maudissant l’architecte. Sans hésiter, je me rendis au rez-de-chaussée.

Mes pas résonnaient dans le grand hall de marbre à mesure que je me dirigeais vers les grandes portes translucides dans leur châssis doré. Au moment où j’allais les franchir, une main puissante se posa sur mon épaule.

— Éh là, où allez-vous comme ça ?

Je pris un air surpris.

— Je rentre chez moi !

Le garde se tourna vers un de ses collègues et s’esclaffa :

— Il rentre chez lui ! C’est la meilleure de l’année.

— Ici c’est l’entrée ! On ne sort pas ! Imaginez un peu si on sortait par l’entrée ? poursuivit son collègue.

— Et bien, aurez-vous l’obligeance de m’indiquer la sortie alors ?

— Ça, c’est au bureau d’orientation de vous la trouver. Le règlement est très clair : « Tout défunt sortira… ».

— Oui, merci, je la connais. Mais moi, je fais quoi ?

— Et bien vous allez au bureau d’orientation !

— Mais j’en sors justement !

Ce fut au tour des gardes d’avoir l’air étonnés.

— Comment ? Comme ça ? Mais… Ce n’est pas conforme au règlement !

Je me mis à broder.

— Il m’a dit qu’il faisait une petite entorse pour moi, car il fallait que j’aille chercher quelque chose que j’avais oublié.

Les gardes me regardaient, bouche-bée. Pour les impressionner, je tendis le papier que m’avait donné le gros chauve, l’agitant pour ne pas leur donner l’opportunité de lire les détails.

— Ah, mais attendez ! Vous devez aller au dix-septième.

— Bureau 14A, renchérit son alter ego dans la bêtise.

Ils se regardèrent.

— C’est pas très réglementaire tout ça.

— En même temps, nous, c’est pas nos affaires.

— Juste. Et bien monsieur, on va donc vous accompagner jusqu’à l’ascenseur.

Tentant de cacher mon exaspération, j’appuyai sur le premier bouton qui se présenta. Le hall des ascenseurs était couvert d’une imitation de marbre gris-rougeâtre. Quatre cabines de chaque côté, je rentrai dans la première qui s’ouvrit et enfonçai le bouton dix-sept tout en faisant un petit geste de la main à mes cerbères.

Arrivé à l’étage indiqué, je me dis que je n’avais rien à perdre et me mis en quête du bureau quatorze. Je toquai à la porte, une dame boudinée en train de manger des nouilles chinoises dans un carton me reçut, le menton dégoulinant de sauce.

— Qu’est-ce que c’est ?

Je tendis le papier.

— Mais vous devez aller au bureau 14A !

— Ben oui, c’est pas ici ?

— Non, ici c’est le 14B ! Le 14A, c’est dans l’autre tour.

— Pardon ?

— L’autre tour ! Vous devez redescendre jusqu’au rez-de-chaussée et prendre les ascenseurs d’en face, pour l’autre tour. C’est quand même pas compliqué !

— Excusez-moi, mais c’est la première fois que je viens…

— Normal, on vient rarement une seconde fois.

— Surtout que je ne suis pas venu de mon plein gré !

— Peu de monde vient ici de son plein gré.

Je poussai un profond soupir.

— Bref, je suis bon pour tout redescendre.

— Il y’a une passerelle entre les tours au sixième. Ça peut vous faire gagner du temps.

Je sortis et pris la direction du sixième étage. Après quelques tours de l’étage, je finis par dégoter un couloir avec des panneaux indiquant “Tour A”. Je me félicitai de cette petite victoire. Je m’attendais à un panneau de type “En réfection, merci de passer par le rez-de-chaussée”, mais, contre toute attente, il ne vint pas. En quelques minutes, je fus au dix-septième étage.

L’étage semblait formé d’un couloir circulaire traversé par deux couloirs parallèles. Des portes rigoureusement identiques constellaient les cloisons d’un vert déteint. Je suivis la série des bureaux un, deux, trois… jusqu’à onze. Après le onze s’ouvrait le bureau vingt-trois. Puis le dix-sept. Le trente. Il n’y avait absolument aucune logique. Il me fallut parcourir trois fois chaque couloir avant de découvrir le quatorze, qui était entre le trois et le cinq, mais que, machinalement, je prenais à chaque fois pour le quatre.

Je tentai de maitriser mes nerfs pour ne pas défoncer la porte et étrangler son occupant. Une petite lumière s’alluma sur le chambranle : “Occupé”.

Le désespoir commença à me gagner et je m’assis à même la moquette en soupirant. Pour la première fois depuis ce qui m’avait semblé une éternité, je me mis à réfléchir. Où étais-je réellement ? La blague n’allait-elle pas un peu loin ? Étais-je devenu fou ? Où était la réalité ?

Je ne réagis même pas lorsque la lumière s’éteignit et qu’un individu que je n’avais pas remarqué se leva en pestant contre la minuterie automatique. Il devait répéter le même manège une demi-douzaine de fois, me fixant à chaque fois, espérant probablement engager la discussion sur cet épineux problème. Il en fut pour ses frais, car je restai plongé dans mes pensées.

Réflexions qui furent interrompues par un toussotement. Une dame d’un âge certain au port rigide et au chignon serré se tenait dans l’encadrement de la porte.

— Vous avez sonné ?

Je me relevai sans hâte et lui tendit le papier. La lumière s’éteignit et mon voisin d’attente se leva une fois de plus pour allumer, n’osant pester ouvertement cette fois.

— Oui. Votre collègue m’a envoyé ici. Je ne comprends rien à rien, je ne sais même pas pourquoi je suis ici.

Elle me fit entrer, me tendit un siège et, s’adressant à moi comme à un enfant, commença à m’expliquer la situation.

— Vous n’êtes pas sans savoir que les humains ont de nombreuses croyances concernant la vie après la mort.

— En effet, mais je ne vois pas bien…

— Et bien toutes ces croyances sont vraies. À sa mort, chaque être humain vit dans l’enfer qu’il s’est imaginé, au plus profond de son inconscient.

— Mais cela n’a aucun sens, l’âme n’existe pas ! 

— Qui vous a parlé d’âme ? Il n’y a en effet pas d’âme. L’enfer est, en quelque sorte, généré par le cerveau alors que celui-ci a perdu la capacité de percevoir l’écoulement du temps. La conscience est donc piégée dans une fraction de seconde éternelle.

— Mais pourquoi l’enfer ?

— C’est une manière de parler. La peur est l’émotion primaire la plus forte et la dernière à subsister. C’est donc ce qui effraie la conscience qui va s’imprimer dans le cerveau une fois que celui-ci a compris qu’il disparaissait. Quand on y pense, c’est assez ironique. Les personnes les plus pieuses qui ont fait le bien toute leur vie, car elles craignaient les flammes de l’enfer s’y sont condamnées. Les cyniques ont généralement une mort plus douce.

Elle arrondit ses lèvres sèches en une ébauche de sourire.

— Votre explication ne tient pas debout. Ce bâtiment, vous-même. Vous êtes réels !

Elle joignit ses doigts anguleux, les coudes sur son bureau, et toucha le léger duvet qui couvrait son menton.

— Ah, je vois que vous êtes un dur à cuire. C’est certainement la raison pour laquelle vous avez été envoyé chez moi. Vous ne croyez en rien, vous ne voulez croire en rien. Du coup, difficile de vous trouver une place. 

— Vous éludez la question !

— Laissez-moi une seconde. La conscience a un impact physique sur l’univers. Chaque conscience laisse une marque, un peu comme  un caillou jeté dans une mare laisse des remous. La plupart du temps, notre conscience est trop sollicitée par les sens du corps pour percevoir quoi que ce soit, mais cela reste un fait : les consciences s’influencent les unes les autres. À la mort, la conscience se déconnecte des stimuli externes et se met à percevoir les autres consciences, le plus souvent celles qui sont mortes en même temps et dans un espace géographique proche. Les toutes premières consciences se sont, de manière assez contre-intuitive, développées principalement après la mort du corps. Limitées par le corps lors de leur vivant, elles ont réussi à communiquer à travers la mort. Petit à petit, elles en sont arrivées à créer une véritable organisation dont je fais partie. Je suis en quelque sorte un démon, ainsi que tous mes collègues.

J’éclatai de rire.

— C’est absolument excellent. Vraiment très bon. Mais vous êtes quand même une humaine dans un bâtiment humain.

Elle tendit la main vers le mur derrière elle. Celui-ci sembla s’évaporer et je vis de gigantesques flammes au milieu desquelles hurlaient des corps calcinés. Je n’eus pas le temps de m’habituer à la vision qu’elle déplaça son index vers un autre pan de mur, lequel devint une mer gelée dans laquelle évoluait un drakkar en piteux état. Des mains de squelettes jaillissaient de la glace et tentait d’aggriper la coque. Mon hôte claqua dans ses doigts et le bureau redevint normal.

— Nous sommes vraiment des démons, mon cher. Simplement, devant la surpopulation, nous avons dû nous organiser. En cette période de doute, la plupart des humains ne sont plus certains de croire en l’enfer. Leur conscience est bloquée et interfère avec les autres consciences. Notre organisation se contente de les débloquer. Généralement, un simple passage dans le bureau d’un démon comme mon collègue que vous avez rencontré suffit à leur rappeler leur crainte la plus profonde. Toute cette organisation existe, bien entendu, grâce aux connaissances de tous les humains qui passent par nous. Au fil du temps, nous évoluons au rythme de l’humanité ! Nous nous modernisons, nous avons même un réseau informatique.

Fièrement, elle me montra son gigantesque écran à tube cathodique.

– Mais c’est préhistorique ! ne pus-je m’empêcher de m’écrier.

— Ah, vous trouvez ? C’est peut-être parce que la plupart des décédés ont un certain âge, cela expliquerait notre léger retard technologique.

– C’est bien joli, mais je fais quoi dans tout ça ?

— J’espère avoir convaincu votre scepticisme. Il est dans votre intérêt de collaborer afin de vous débloquer, de trouver l’enfer qui vous convient le mieux.

Je réfléchis une seconde.

— Ce que j’ai toujours craint c’est de me retrouver sur une plage magnifique avec une mer turquoise, entouré de personnes charmantes.

— Je vais voir ce que nous…

Elle s’interrompit et me darda d’un regard sévère.

— Vous essayez de vous jouer de nous. Ce n’est pas une crainte…

— Si si, je vous assure, bégayai-je, j’ai horreur de la mer et du soleil. Je…

— Vous êtes mort, monsieur. Votre enfer doit correspondre à votre peur la plus profonde. Sans cela, vous ne serez pas débloqué. Nous ne sommes pas une agence de voyages avec différentes formules à la carte !

— Si c’était le cas, je ne recommanderais pas vos services.

Je tentai un petit rire que je voulais ironique, mais qui ne fût qu’une rauque raclure de gorge jaunâtre.

— Dans votre situation, continua-t-elle sur un ton égal comme si je n’avais rien dit, il serait peut-être avisé de consulter un de nos théologiens. Ils pourraient certainement vous aider, après tout c’est à ça que servent les religions.

– Ah non ! m’exclamai-je, j’ai horreur de la vacuité religieuse. Les conseillers religieux me donnent des boutons. 

Elle me lança un regard étonné par-dessus ses lunettes.

— Ils ne servent à rien, ils brassent du vide et ils utilisent les maigres ressources de leur cerveau décati pour gloser sur l’interprétation à donner à un livre vieux de plusieurs siècles, nonobstant les multiples traductions et adaptations. Non, vraiment, la théologie, c’est la parodie de l’intelligence, le culte du cargo de la science. Tout, mais pas un théologien.

Intéressée, elle se pencha vers moi.

— Dîtes, l’idée de passer l’éternité avec des théologiens très croyants vous effraie-t-elle ?

J’éclatai de rire.

— Je vous vois venir. Non, cela ne m’effraie pas, cela me rend juste violent. C’est plutôt eux qui devraient être effrayés. Mais ce n’est certes pas ma définition de l’enfer.

— Dommage, j’avais justement un interminable concile du Vatican sous la main. Un enfer assez couru.

— Assez couru ?

— Oui et tout particulièrement par des prêtres et des religieux. À croire que l’expérience est assez traumatisante.

— Et si vous me laissiez tout simplement sortir ?

— Sortir ?

— Pourquoi pas ?

— Sortir pour aller où ?

— La porte d’entrée, en bas. 

— Je vous rappelle que vous êtes mort. Ce bâtiment n’est qu’une construction psychique commune. Il n’y a pas d’extérieur.

— Admettons que je ne vous croie pas. Vous avez fait de jolis tours de passe-passe, mais je me sens bel et bien vivant. L’idée que je sois mort est absurde.

— Plusieurs de vos philosophes sont arrivés à la même conclusion de leur vivant, mais, effectivement, il est nécessaire que vous soyez convaincu.

Elle saisit le cornet d’un antique téléphone en Bakélite sur son bureau et composa un numéro.

— Le centre médical ? Oui, j’ai un cas pour vous. Refus d’acceptation. Est-ce que vous pouvez le prendre en priorité ? C’est assez urgent, il n’a pas d’enfer assigné. Comment ? Oui. Non. Oui.

Elle raccrocha avec un grand sourire.

— Voilà, vous devez vous rendre au sous-sol, service médical avec les formulaires suivants. 

Une imprimante matricielle se mit à crachoter dans un coin. Elle arracha les pages et me les tendit. 

— Surtout, ne perdez pas les étiquettes ! Et… ah oui, merci de signer ici !

J’avais beau me concentrer, les lettres dansaient devant mes yeux en une sarabande de hiéroglyphes mouvants, impénétrables, indéchiffrables.

— Euh, excusez-vous, mais je signe quoi là au juste ?

— Une décharge reconnaissant que je vous ai transféré au médical. C’est juste de la paperasserie interne pour garantir que vous n’êtes plus sous ma responsabilité.

Elle regarda sa montre tandis que je signai machinalement.

— Est-ce que ça vous dérangerait d’attendre encore sept minutes dans mon bureau ?

— Euh, fis-je étonné. Non, mais je ne comprends pas bien…

— Je dois rendre un rapport de mon travail heure par heure. Nous appelons ça des timesheets. C’est très important, mais un peu fastidieux. Si vous restez encore sept minutes, je pourrai vous inscrire dans ma prochaine tranche horaire, ce sera plus facile, car, certaines heures, je ne sais pas trop quoi mettre.

– Je ne vois pas très bien l’utilité de ce processus, mais si vous voulez que j’attende, je n’y vois pas d’objections.

— C’est très utile. Cela permet au service de supervision de vérifier que chacun fait bien son travail. Les budgets sont réduits et il y’a tellement de tire-au-flanc ! Plus les budgets sont restreints, plus il faut être sévère et engager des vérificateurs de timesheets. C’est logique, non ?

Je la regardai, un peu paniqué, n’osant pas ouvrir la bouche. Je n’eus même pas la force de faire semblant d’acquiescer. Mais cela ne perturba pas mon interlocutrice qui fixait obstinément sa montre. Après une éternité silencieuse que je supposai être sept minutes, elle me fit un petit signe de la main.

Je me levai et repris l’ascenseur en direction du sous-sol. Preuve de ma résignation, l’idée de trouver une sortie ne m’effleura même plus. J’aime croire que c’était par curiosité intellectuelle, mais l’honnêteté me pousse à admettre qu’il s’agissait d’une reddition mentale. J’avais toujours été fasciné par ces condamnés à mort qui se laissaient fusiller bravement, debout, sans tenter le tout pour le tout, sans se lancer dans un dernier baroud d’honneur. Je pensais être différent. J’étais convaincu d’être un lutteur, un combatif. Placé devant la première épreuve un peu effrayante de ma vie, ou de ce qui semblait être encore ma vie, je me révélais pleutre et soumis en à peine quelques minutes de discussions. Quelle déception !

Comme je m’y attendais, le sous-sol se révéla un véritable dédale orné de numéros et de couleurs. Naïvement, je demandai le  service médical. On me répondit que l’entièreté du sous-sol était le service médical, que je m’y trouvais, qu’il fallait que je sache dans quel service je devais aller. Je n’en avais évidemment pas la moindre idée. À force de demander mon chemin en agitant ma liasse de papier, on finit par m’indiquer des directions qui se révélèrent relativement cohérentes. J’aboutis devant un petit guichet où je tendis mes formulaires. Derrière le guichet, deux jeunes personnes de sexes opposés buvaient un café et ma présence semblait les importuner. Ils firent mine de m’ignorer malgré de nombreux raclements de gorges et de « Pardon ? Excusez-moi ! ». Comme ils continuaient à roucouler, je  me contentai de les regarder fixement avec un large sourire. Un truc que j’avais sans doute appris dans un film ou une nouvelle. L’effet ne tarda pas. L’homme se mit à rougir et la femme s’approcha de moi :

— Qu’est-ce qu’il veut l’impatient ?

Je tendis mes papiers désormais chiffonnés comme une liasse de billets. La femme s’en empara et, pendant quelques minutes, je ne vis plus d’elle qu’une masse de cheveux roux bouclés qui grommelait.

— Je ne trouve pas la copie certifiée conforme de votre dossier médical, fit-elle en relevant la tête.

— La quoi ?

— La copie certifiée conforme de votre dossier médical. C’est indispensable de l’avoir.

— Et comment suis-je censé l’avoir ?

— Elle a dû vous être remise à votre arrivée.

— C’est que… 

Je sentais que de ma réponse allait dépendre la suite de mon épreuve. J’étais un peu comme dans ces livres de ma jeunesse dont vous êtes le héros. Si je répondais bien, j’allais à la page 185 et je passais l’épreuve. Si je ne répondais pas bien, j’étais envoyé page 217 dans un nouveau cycle infernal.

Le compagnon de mon interlocutrice nous fixait sans rien dire, ses yeux globuleux incrusté dans son grand corps maigre et immobile. Je suis sûr qu’il savait. Qu’il attendait de voir si je partais pour la page 185 ou la page 217.

— Le démon qui vous a accueilli vous a-t-il donné une copie certifiée conforme de votre dossier médical ? C’est une farde en carton rouge.

— Non, je m’en souviendrais si c’était le cas, répondis-je machinalement en me mordant la langue. Cela commençait à sentir la page 217.

— Alors il faudrait aller la chercher chez lui.

La perspective de repartir chez mon petit chauve ne m’enchantait guère.

— Et si la copie qu’il vous donne n’est pas certifiée, il faudra passer par le service de conformité, poursuivit la rousse.

Mon cerveau tournait à toute vitesse. Pour éviter la page 217, je décidai de tenter le tout pour le tout. 

— S’il s’avérait que la copie certifiée conforme de mon dossier médical était égarée, articulai-je lentement, le cœur battant à tout rompre. Quelle serait la procédure ?

— Et bien on devrait vous imprimer une copie de la copie certifiée conforme.

— Qui pourrait imprimer cette copie ?

La rousse se retourna vers son muet soupirant.

— Tu peux faire ça, non ?

— Oui. N’importe quel ordinateur de l’étage relié au réseau le peu, les dossiers sont stockés dans le répertoire partagé du service.

J’hésitai entre la jubilation de la page 185 et les agonir d’injures. Ils n’auraient pas pu le dire tout de suite ? Les systèmes administratifs ont tendance à être peuplés de troglodytes mous du bulbe. La corrélation est observable par tout un chacun, mais je n’ai pas encore réussi à démontrer la causation. Sont-ils recrutés comme étant particulièrement lents et incapables de toute autonomie de pensée ? Sont-ils formés pour le devenir ? Ou bien est-ce une forme de sélection naturelle : toute personne capable d’un minimum de sens analytique, de logique et d’initiative finit par rendre sa démission en hurlant et en s’arrachant les vêtements, généralement au bout de sept à huit jours.

Une autre théorie que j’entretenais jusque là était celle de la création d’emplois. À partir du moment où le but premier d’une société était de créer des emplois, il fallait créer des structures capables d’employer tous les types de profils. Et pour chaque type d’individus, il fallait un emploi qui ne soit pas seulement à sa portée, mais également où il soit le meilleur.  Où il excelle et écrase la concurrence. Mécaniquement, les administrations se sont donc épanouies pour employer les gens pointilleux, mesquins, sans imagination et, n’ayons pas peur de le dire, foncièrement bêtes et méchants.

La force de l’administration ce n’est pas qu’elle propose des emplois qui ne nécessitent pas d’être intelligent, il en existe bien d’autres. Non, sa première qualité est qu’elle propose des emplois où faire preuve d’intelligence est un défaut grave. La bêtise et la stupidité deviennent des compétences encouragées et transmises grâce aux prestigieuses « Écoles d’administration ». Au même titre qu’un cul de jatte est incapable de devenir éboueur, un humain intelligent, raisonnable et capable de prendre du recul ne peut en aucun cas prétendre à travailler pour l’administration.

La généralité n’est malheureusement pas tout à fait vraie. L’administration pouvant, parfois, offrir de confortables salaires ou certains avantages afférents, une nouvelle race d’humains s’est créée : des gens capables d’éteindre leur intelligence au moment où leur badge touche la pointeuse. Le soir et le week-end, ils discourent avec élégance, ils lisent, partagent, offrent une vision personnelle fouillée. Mais, une fois la cravate nouée autour du cou afin de couper toute irrigation du cerveau, ils se transforment en œsophage sur patte, engloutissant des litres de mauvais café tout en répétant, le regard vide, d’abscons aphorismes numérotés.

Le but premier d’un employé administratif, c’est d’être là pour toucher un salaire sur ses heures de présence. Durant ces heures, il doit faire le moins possible. Pour justifier qu’il reste encore beaucoup de travail à faire. Moins il fait, plus est grande la probabilité qu’on engage un nouvel agent administratif pour lui tenir compagnie, augmentant de ce fait son importance et son prestige. Car si le travail n’avance pas, c’est bien que le premier employé n’est pas suffisant tout seul. À deux, nos compères pourront passer à la vitesse supérieure et générer du travail à faire. Si la masse de travail ne diminuait pas avec le premier, elle ne fait qu’augmenter avec le second. La boucle est lancée et tout cela est un merveilleux mécanisme pour générer de l’emploi qui est, on l’a dit, le but premier de notre société. Le corolaire est que tout employé qui fera du zèle en faisant diminuer la charge de travail se verra immédiatement tancer, blâmer voire pousser à la démission.

De quelle race étaient mes amoureux ? Étaient-ils bêtes de nature ou bien arrivaient-ils à ranger leur cerveau durant les heures de bureau ? Cela ne changeait rien. J’étais dans les heures de travail. Les bêtes étaient toujours aussi bêtes, les autres savaient bien qu’il était hors de question de rallumer leur encéphale, quel qu’en soit le prétexte. Ne pas voir la débilité profonde qu’ils contribuaient à créer était leur seule stratégie de survie envisageable. Ils connaissaient certainement des cas qui ne l’avaient pas suivie aveuglément, qui avaient sombré en dépression, en burn-out, en bore-out, en brown-out avant de se retrouver bénévoles fauchés dans une association quelconque qui les envoyait distribuer des préservatifs mentholés au Gabon. Afin de « donner du sens à leur vie ».

Quoi qu’il en soit, je ne pouvais pas m’en faire des ennemis. Le spectre de la page 217 n’était pas encore écarté. Je tentai une approche naïve.

— Vous pourriez m’imprimer cette copie de la copie certifiée conforme ? Je me mordis les lèvres pour ne pas ajouter « Vu que cette information est de toute façon dans votre ordinateur, bande de crétins des Alpes consanguins », me rendant compte que cela pourrait être perçu comme une agression voire, comble de l’horreur, une critique envers le système.

Le jeune homme regarda la jeune femme et lui dit :

— Je pourrais s’il a déclaré sa copie conforme comme perdue.

— Il pourrait si vous avez déclaré votre copie conforme comme perdue, me répéta-t-elle comme à un enfant.

Je pris une profonde inspiration pour tenter de ne pas laisser percer mon impatience.

— Et où puis-je déclarer cette perte ?

— Et où peut-il déclarer cette perte ?

— Il peut aller au service des déclarations, au quatrième.

— Vous pouvez aller au service des déclarations, au quatrième.

J’avais envie d’attraper le mec par-dessus le guichet, de secouer son sac d’os et de lui demander de me regarder dans les yeux. Peut-être est-ce cela le secret de la lâcheté : être courageux dans ses fantasmes, mais baisser son froc face à la réalité. L’imagination devient un exutoire et plus il s’éloigne du domaine du possible, plus l’acceptation de la réalité devient inéluctable.

— Je reviens tout de suite, lançai-je.

— Oh, avec le service de réclamation, ça ne risque pas d’être tout de suite, ricana le grand dadais en m’adressant directement la parole pour la première fois.

Ses paroles me glacèrent le cœur. La suite devait lui donner raison. Trouver le service des réclamations fut étonnamment aisé. Comme de nombreux panneaux me l’indiquaient, je pris un ticket dans la salle d’attente. Celui-ci indiquait « E017 ». Un écran composé de LED rouges indiquait « C243 ». Je n’étais guère avancé, mais je me disais que, au pire, j’avais 16 personnes devant moi. Après quelques minutes, un chuintement sonore se fit attendre et l’écran afficha « E912 ». Je faillis défaillir.

M’armant de courage, je chronométrai les affichages. Je constatai que les E s’entremêlaient de manière totalement aléatoire avec les A, les B et les C. Il n’y avait pas de D, mais leur absence était compensée par le Z. Après une demi-heure, le E en était au E915. Un rapide calcul m’apprit que j’en avais pour 17h à patienter.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je décidai de me trouver un petit coin pour m’installer confortablement. Je déambulai dans les étages, testant les fauteuils dont la variété de formes n’avait d’égal que leur inconfort commun. Apercevant des toilettes, j’en profitai pour soulager un besoin naturel et pour faire quelques ablutions. C’est rafraichi et ragaillardi que je décidai de voir où en était le compteur, histoire d’affiner mon algorithme d’estimation.

J’entrai dans la salle. Un « A012 » clignotait, aussitôt suivi d’un « Z587 ». Enfin, j’aperçus un « E019 ». Je bondis ! C’était impossible, il n’y avait pas une heure que j’étais parti !

Sans ménagement, je me dirigeai vers le comptoir, bousculant la personne qui était accoudée et m’adressant directement au petit employé maigrelet.

— Excusez-moi, mais j’ai le ticket E017.

— Et bien, attendez votre tour !

— Mais il est déjà passé.

— Si vous avez raté votre tour, reprenez un ticket. Je ne vous félicite pas, vous avez fait perdre du temps à tout le monde.

— Mais… bredouillais-je, on était à E915 !

— Oui, c’est le dernier. Les E vont de E015 à E915.

– C’est absurde !

— Non, c’est comme ça. Allez prendre un autre ticket !

— Je ne partirai pas. C’est scandaleux ! Ce procédé de numérotage aurait dû être affiché en grand. Je vais me plaindre, c’est contraire à la norme ISO 404 !

J’improvisais sous le coup d’une inspiration subite.

— Monsieur, me dit l’employé, le règlement stipule que vous devez prendre un autre ticket.

Mais je voyais bien qu’il avait déjà beaucoup moins d’assurance. 

— Écoutez, lui dis-je, je viens du service médical. Il me manque juste une copie certifiée conforme de mon dossier médical.

— Et bien je ne peux rien faire pour vous. C’est le service médical qui peut imprimer une copie de la copie certifiée conforme.

— Ils m’ont dit que je devais d’abord venir vous déclarer la perte de la copie originale.

Il eut l’air surpris puis me dit :

– Vous venez déclarer la perte de votre copie certifiée conforme  afin d’obtenir une copie de la copie certifiée conforme, c’est ça ?

— Oui.

— Fallait le dire tout de suite.

Un silence se fit. Il me regardait, semblant attendre que je prisse l’initiative. Je tentai une onomatopée interrogative.

– Et bien ?

— Et bien vous êtes venu, tout est en ordre.

— Co… comment ? Comme ça ? Vous ne devez pas me donner quelque chose ?

— Non, vous êtes venu, merci monsieur.

Je ne savais pas s’il se contentait de se débarrasser de moi, mais je décidai d’entrer dans son jeu. Il y’avait en effet peu de chances pour qu’un tel personnage soit assez intelligent et retors pour se contenter de m’envoyer paître de cette façon. Ça aurait été trop subtil. Je redescendis au service médical pour annoncer immédiatement au couple de roucouleurs que :

— J’ai déclaré la perte au service des déclarations.

Le grand maigre me fit un sourire pathétique.

— Voilà ! Comme ça, tout est en ordre. Venez, je vais vous imprimer la copie. 

Il me tendit le papier. Je faillis l’étrangler lorsqu’il ajouta :

— Au moins, la procédure est respectée. C’est le plus important, vous ne pensez pas ?

Mais je me rendis compte que je ne savais même plus la raison pour laquelle j’avais besoin de ce papier. Heureusement, sa compagne vint à mon secours. 

— Le docteur va vous prendre ! Vous pouvez aller à la salle d’attente 11, on vous appellera.

Suivant les indications, j’arrivai dans une salle encombrée de bancs et de magazines. Il y’a une industrie spécialisée dans les magazines pour salle d’attente. En premier lieu, ceux-ci doivent être imprimés déjà défraichis et avec des dates remontant à plusieurs années. Mais, de manière plus importante, ils doivent être à ce point inintéressants que la venue du médecin ou du dentiste vous semble une bénédiction. D’ailleurs, nous l’avons tous cette réluctance naturelle à saisir ce genre de magazine. Notre premier réflexe est toujours de nous asseoir, de contempler le vide comme pour dire que l’attente sera courte, que cela ne vaut pas la peine de se salir les méninges avec cette presse dont même les caniveaux ne veulent plus. Jusqu’à ce que l’ennui prenne le dessus.

Outre les magazines, deux télévisions se faisaient face. L’une débitait ce qui ressemblait à une tonitruante émission hallucinogène pour enfant pré-épileptique tandis que l’autre diffusait un reportage essentiellement composé d’interviews de personnes s’exprimant par onomatopées. De temps en temps, des publicités apportaient une certaine variété dans la ganacherie.

J’ai toujours détesté les écrans. Si un écran est allumé dans la pièce où je me trouve, il m’est impossible d’en détacher les yeux. J’ai beau tenter de me concentrer sur la personne en face de moi, sur la conversation ou sur le livre que j’ai entre les mains, rien n’y fait. La théorie de flashs lumineux agresse ma rétine et me brûle les neurones. Le volume sonore, généralement réglé suffisamment bas pour être jugé socialement acceptable, mais assez élevé pour être compris ne fait qu’empirer la mobilisation de mon pauvre cortex, assailli de stimulations morbides.

Si au moins cette souffrance avait un but louable, mais, en réalité, il s’agissait purement et simplement de me faire acheter des yaourts et des couches-culottes en me montrant des gens trop beaux et trop heureux de se rouler au ralenti dans une herbe trop verte.

Bien décidé à ne pas me soumettre à ce qui est le loisir préféré de la plupart de mes concitoyens, mais qui s’apparente chez moi à de la torture pure et simple, j’ai empoigné un banc en métal et je l’ai tiré jusque dans l’étroit couloir dans un concert de grincements métal contre carrelage. Là, hors de portées des déjections cathodiques, je me suis installé, attendant qu’à chaque instant on me fasse remarquer que je bloquais le passage et que c’était interdit.

Mais il faut croire qu’aucun règlement n’avait prévu cette éventualité et, à part quelques regards légèrement curieux, j’ai pu attendre dans une paix royale. C’est l’une des rares facettes positives des sociétés hyper administratives. Si vous osez faire quelque chose qui n’est pas expressément et explicitement défendu, personne n’ose vous contredire. Tout le monde suppose que vous en avez le droit, que vous avez les permissions requises. Questionner est, par nature, dangereux. Si cela existe, c’est que c’est autorisé et normal, point à la ligne. J’aurais pu aussi bien sacrifier un agneau et me baigner nu dans son sang au milieu du couloir, personne n’aurait osé émettre la moindre protestation.

Le confort psychosomatique relatif de ma situation se trouva grandement amélioré par cette victoire à la Pyrrhus sur l’absurdité administrative. C’est avec un petit sourire aux lèvres que j’accueillis une grande femme en blouse blanche.

– Bonjour, je suis la docteur.

Je saisis la main qu’elle me tendait et la suivis dans un petit bureau qui semblait plus tenir du débarras de par sa taille et par son contenu hétéroclite.

— Excusez le désordre, nous sommes en plein déménagement. Ceci est un cabinet provisoire. Mais venons-en au fait, vous êtes en plein doute comme tous les agnostiques et nous allons trouver une solution.

— Athée, ai-je annoncé. Je suis athée et je n’ai aucun doute.

— Vous avez de la chance, je suis spécialiste de l’agnosticisme.

— Je suis athée, pas agnostique. Je suppose que vous connaissez la différence.

— Si vous venez me voir, c’est que vous êtes agnostique vu que c’est ma spécialité !

— Mais…

— Nous allons passer un petit test de personnalité. Je vais vous décrire des situations et vous allez me dire si vous vous reconnaissez dans l’une ou l’autre.

Le test dura près d’une demi-heure. Souvent, je ne voyais pas comment un humain ne pouvait pas ne pas se reconnaître tellement les situations étaient évidentes. D’autres fois, je me sentais complètement étranger. Enfin, la docteur s’exclama :

— Cela confirme bien le résultat. Voyez le résultat, vous vous êtes identifié à près d’une moitié des situations.

— Il y’a une autre moitié à laquelle je ne me suis pas du tout identifié.

— C’est normal, vous ne pouvez quand même pas être complètement aligné avec le test. C’est statistiquement impossible.

— Et certaines questions sont impossibles à répondre par la négative. Je rappelle qu’une des questions était « Avez-vous des périodes de grande fatigue et/ou de grande énergie ? ». 

— Oui, vous êtes bien agnostique ! Je vais vous faire une prescription pour un examen plus poussé. Un scanner cérébral.

— Hein ?

— Mais comme il est indisponible suite au déménagement, vous ne pourrez pas le passer. Je vous le prescris tout de même.

Comme je n’avais aucune envie de passer un scanner cérébral, je me contentai de prendre les papiers qu’elle me tendait et sortit.

— N’oubliez pas de repasser à l’accueil ! me lança-t-elle alors que je m’éclipsais.

Ce que je fis, tendant ma liasse à la rousse bouclée qui semblait s’ennuyer de son prétendant en lisant un magazine. Elle tritura le tout, arracha des étiquettes qu’elle colla à ailleurs, parapha certains papiers, m’en fit signer d’autres et, de ma manière générale, ne fit qu’épaissir ma pile. Avec un petit sourire, elle me souhaita une bonne journée.

Machinalement, je me rendis aux ascenseurs, contemplant les pages blanches sur lesquelles s’alignaient et dansaient des sarabandes de caractères auxquelles je ne comprenais toujours rien. J’avais dû marcher sans m’en rendre compte, car, lorsque je levai les yeux, je me retrouvai dans un long couloir, face à une petite porte d’un vert délavé qui m’était vaguement familière.

Je frappai et entrai sans même attendre la réponse. Le gros chauve qui m’avait accueilli leva à peine les yeux de ses classeurs poussiéreux.

— Vous avez gagné, dis-je.

— Pardon ?

— Choisissez n’importe quel enfer. Les flammes, les mers gelées, ce que vous voulez.

– Vous avez résolu votre blocage ?

— Oui ! Posez-moi n’importe quelle question, j’accepterai l’enfer que vous choisirez. Tout plutôt que de rester ici.

Il eut un sourire satisfait.

– Ah, ça me fait plaisir de voir qu’un dossier aussi épineux que le vôtre se clôture de manière efficace. Dans ce cas, procédons. Puis-je voir le compte rendu médical ?

Je lui tendis les papiers. Il les examina.

— Agnostique avec une tendance à l’angoisse existentielle. Est-ce que l’idée du néant éternel vous effraie ?

— Oh oui ! fis-je sans conviction.

— Parfait, parfait. Vous allez donc connaître le néant éternel.

Tandis qu’il griffonnait un formulaire, je fermai les yeux en prenant une profonde inspiration. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre, mais je me sentais prêt à tout.

— Tenez, ceci est le formulaire 121bis pour le néant éternel. Allez le faire remplir au service des cas rares, joignez-y un certificat de vie. Revenez me voir lorsque votre dossier sera complété.

À tout sauf à ça !

— Ne vous inquiétez pas pour le certificat de vie si vous n’en avez pas. Faites imprimer une copie puis aller la faire certifier conforme au service de conformité. Je m’arrangerai pour que ça passe.

Il me tendait le dossier avec un petit sourire sardonique. Pour la première fois, je décelai l’intelligence jusque là bien cachée dans ses prunelles. Des flammes semblaient lui danser sur la tête.

Je me mis à hurler.

Ottignies, 21 janvier 2019. D’après une idée du 26 février 2015.

Toute ressemblance avec des situations existantes est volontaire. Chacune des situations présentées a été vécue telle quelle ou de façon très similaire par l’auteur. Heureusement, elles furent séparées.Photo by Samuel Zeller on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


La boue ou l’air conditionné

Sun, 17 Feb 2019 14:01:57 +0000 - (source)

Deux articles dont je vous recommande la lecture, pour parler vie au grand air, vélo, écriture et air conditionné.

Parfois, la sérendipité de mes lectures sur le web produit un télescopage d’idées, un chevauchement extraordinaire.

Ce fut le cas le soir où j’ai commencé à lire le magistral billet de Thierry Crouzet sur le vélo et l’écriture. Étant moi-même cycliste et écrivain, je vibre, je ressens chacune des sensations que Thierry partage.

Le vélo, pour moi, c’est vivre dehors. Sortir. J’ai besoin de respirer le vent, de sentir la pluie, le soleil ou les nuages. Avec l’âge, ce besoin d’extérieur devient de plus en plus violent, nécessaire. Je rêve de pédaler pendant des jours en dormant à la belle étoile. Je ne supporte plus, même quelques heures, l’air conditionné.

L’air conditionné, une invention qui a bouleversé l’ordre du monde selon ce magnifique article de Rowan Moore qui s’est immiscé juste derrière Crouzet dans ma liste de lecture.

Car j’ai parfois l’impression que mon besoin d’extérieur est loin d’être partagé par la majorité de mes concitoyens. Je vois des gens intelligents, sportifs, éduqués prendre la voiture, avec air conditionné, pour se rendre du boulot avec air conditionné avant de reprendre la voiture pour aller faire du vélo immobile dans une salle à air conditionné.

Qu’il pleuve un peu ou qu’il fasse froid et la dizaine de mètres entre la voiture et la porte du bâtiment est perçue comme une aventure. S’il fait beau, l’aventure reste identique, car on risque de transpirer. Les places dans le parking intérieur sont d’ailleurs les plus convoitées. Moi qui arrive à vélo ou à pied, je passe pour un extra-terrestre dans les deux cas.

Je reconnais que je ne me jette pas avec plaisir dans le froid et la pluie. Lorsque les gouttes d’eau ruissellent sur les vitres, j’ai envie de rester bien au chaud, de ne pas sortir de chez moi. Je dois me pousser littéralement dehors.

Mais, une fois les quelques premiers kilomètres avalés en grelottant et pestant contre mon masochisme, l’atmosphère se fait accueillante, elle m’accepte. Je souffre, je hurle, mais un énorme sourire déchire mon visage couvert de boue. Je me sens vivant, je fais partie de la pluie, de la terre humide. Je suis cette interface floue, un horizon indistinct entre le ciel brun et les flaques grises. Je vis !

Je me rends compte que, sous nos latitudes, le temps n’est jamais extrême. Une fois dehors, la pluie n’est jamais si terrible. Une fois en mouvement, la canicule n’est jamais effroyable. Correctement habillé, le froid n’est jamais insurmontable. Comme le dit le proverbe, il n’y a pas de mauvais temps, que des mauvais vêtements. Seule la boue est incontournable dans mon pays. Alors, on en a fait une discipline sportive : le cyclocross !

Mais ce goût pour l’air libre boueux, que j’ai entièrement hérité du scoutisme, n’est pas partagée. L’extérieur fait peur. Aller dehors effraie. La chaleur, le froid. La pluie ou le vent. Beaucoup les considèrent comme des ennemis. Ils cherchent à les éviter.

Moi, qui ai le luxe de savoir qu’une douche bien chaude ou bien fraîche m’attend à la maison (faut pas déconner, j’aime mon petit confort), j’ai appris à les accepter. Les aimer. Ils me le rendent bien. Ils me vivifient. Et rentrer au bercail n’en est que plus plaisant.

Par contre, le bruissement d’une soufflerie dans un open space me rend fou en quelques minutes. Quelques heures dans une pièce avec l’air conditionné me font chopper un rhume à coup sûr. 

Je crois que je n’ai pas une constitution physique assez solide pour conduire une voiture et pour le travail de bureau.

Photo by Daniel Sturgess | @daniel_sturgess on Unsplash

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