Autoblog de ploum.nethttp://ploum.net/http://ploum.net/ Rien ne sera jamais plus comme avant…https://ploum.net/?p=6450http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20200316_215351_Rien_ne_sera_jamais_plus_comme_avant___Mon, 16 Mar 2020 20:53:51 +0000Il y’aura un avant et un après Coronavirus

Quel moment étrange sommes-nous en train de vivre ? Une brève page d’humanité que nous vivons individuellement, confinés, et à l’échelle de la planète, connectés.

Depuis quelques jours, nous ne sortons plus de chez nous sauf pour prendre l’air, nous balader tout en saluant les passants du plus loin que nous puissions. Nous restons à la maison. Plus de réunion, plus de rendez-vous. Les enfants ne vont plus à l’école. Un week-end comme un autre. Mais un week-end qui va durer des semaines, un mois, peut-être plus.

Plus question d’aller au restaurant. Plus question de caser les enfants chez les grands-parents, plus question de regarder les résultats des courses cyclistes après une journée de boulot. Le temps semble s’être arrêté.

Difficile de penser à autre chose qu’à l’épidémie. Difficile de faire autre chose que de tenter de convaincre ceux qui pensent qu’on en fait trop, de s’inquiéter pour nos parents et, même si les statistiques sont en leur faveur, pour nos enfants. Difficile de ne pas penser à comment gérer les enfants si nous tombons tous les deux malades sans pouvoir faire appel aux grands-parents et si les provisions viennent à manquer.

Mais difficile également de ne pas réaliser que, dans notre position privilégiée, cette situation est un prix bien léger à payer si cela permet de sauver des vies.

À ceux qui parlent de catastrophisme, de paranoïa, je ne peux répondre que « quel est le coût d’avoir tort ? ». Est-il préférable de prendre trop de mesures pour une maladie bénigne ou, au contraire, de sous-estimer un fléau mortel ? Nous ne saurons jamais si nous en avons fait trop, mais nous pourrions regretter toute notre vie de ne pas en avoir fait assez.

Quoi qu’il en soit, la rapidité de réaction de l’humanité me convainc que rien ne sera plus jamais comme avant.

En quelques jours, porter un masque en public, habitude typiquement asiatique, est devenue une norme presque mondiale. Faire du télétravail et des téléconférences se révèle soudainement possible même chez les plus réfractaires. Quelques vieillards cacochymes qui toussent ont enfin réussi là où 20 années de réunions mondiales au sommet ont échoué : réduire la production mondiale de CO2 et de NO2.

Soudainement, les milliers d’avions en permanence dans le ciel ne se révèlent pas si indispensables que ça. Soudainement, les millions de tonnes de gadgets en plastique peuvent rester dans leurs conteneurs quelques mois de plus. Soudainement, nous pouvons vivre sans le nouvel iPhone.

La diminution de la pollution liée à cette quarantaine bientôt mondiale sauvera probablement plus de vies qu’elle ne protégera du Coronavirus.

Lorsque la menace s’éloignera, il faudra tout d’abord se battre avec des gouvernements qui auront du mal à rendre le pouvoir extrême qu’ils auront acquis en quelques semaines. Les luttes pour nos vies privées et pour nos libertés devront, pendant des décennies, affronter l’argument de la pandémie. Les abus seront nombreux, des régimes totalitaires se mettront en place insidieusement, profitant de l’aubaine, se camouflant sous des mesures de santé publique.

Mais même sans cela, nous ne reviendrons jamais à « la normale ».

Pour beaucoup, le télétravail sera désormais démontré comme efficace et faire chaque jour 2h de trajet ne se justifiera plus. Pour d’autres, il sera désormais impossible de camoufler que le monde se porte mieux sans leur creusage de trou, leur bullshit job. Certains métiers trop souvent oubliés seront enfin remis à l’honneur: personnel soignant, éboueurs, livreurs, postiers … On découvrira à quel point se passer d’enseignants, de restaurateurs et de personnel d’entretien est éprouvant. Peut-être aurons-nous appris, contraints et forcés, à vivre avec notre famille, à adopter un horaire et un mode de vie imposé par nos proches plutôt que par un patron obsédé de la pointeuse.

Nous commencerons à réfléchir sérieusement à l’idée de payer les gens un revenu de base pour rester à la maison, nous rendant compte que cela ne va pas détruire le monde, mais au contraire le sauver. Nous réaliserons que lorsque nos enfants nous accuseront de n’avoir rien fait pour le réchauffement climatique et que nous leur répondrons que c’était impossible, ils nous pointeront du doigt en disant : « Pourtant, en 2020, vous l’avez fait pour le Coronavirus ! ».

Nous attendons tous, avachis dans nos salons, le retour à la vie normale. Une vie normale qui ne reviendra plus, qui sera à jamais différente.

Oserons-nous encore un jour nous faire un bisou en nous croisant dans la rue, cette coutume qui parait tellement étrange, voire répugnante, pour certains Asiatiques ? Nous moquerons-nous encore de cette personne qui porte un masque dans la rue ? Serons-nous enfin convaincus que la santé n’est pas un bien et que le secteur ne doit pas être « rentable » ? Pourrons-nous enfin ne plus entendre ces abrutis criminels qui refusent tout vaccin et qui sont les bombes à retardement des prochaines épidémies ?

Car, oui, il y’en aura d’autres. Que ce soit dans un an, deux ans, dix ans ou cent ans. Une épidémie future que nous ne pourrons désormais plus nous empêcher d’attendre. De guetter. En prévision de laquelle nous garderons toujours un stock raisonnable de papier toilette, de masques et de gel désinfectant.

Nous ne pourrons également plus nous empêcher de réaliser que nous vivons avec nos proches, que nous les aimons et que, l’immense majorité du temps de notre vie, nous ne faisons que les croiser dans la cuisine et la salle de bain. Nous réaliserons enfin que ceux à qui nous tenons ne sont pas éternels, que nous les avons appelés plusieurs fois pendant la quarantaine alors que cela faisait peut-être 3 semaines, 6 mois ou 1 an que nous n’avions plus le temps de leur parler.

Ce tableur à compléter pour un client, ce rapport à terminer, cette réunion à organiser. Ces embouteillages journaliers pour s’asseoir face à un écran, cet ulcère évité de justesse. Ce match de foot au sommet à la télé. Ils étaient indispensables et, pourtant, nous avons pu soudainement nous en passer pendant plusieurs semaines. À quelles futilités consacrons-nous notre énergie, notre temps, notre vie ? Il sera désormais impossible de ne plus se poser la question.

Rien ne sera jamais plus comme avant.

Photo by Daniel Tafjord on Unsplash

Je suis @ploum, écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Paypal ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Quel moment étrange sommes-nous en train de vivre ? Une brève page d’humanité que nous vivons individuellement, confinés, et à l’échelle de la planète, connectés.

Depuis quelques jours, nous ne sortons plus de chez nous sauf pour prendre l’air, nous balader tout en saluant les passants du plus loin que nous puissions. Nous restons à la maison. Plus de réunion, plus de rendez-vous. Les enfants ne vont plus à l’école. Un week-end comme un autre. Mais un week-end qui va durer des semaines, un mois, peut-être plus.

Plus question d’aller au restaurant. Plus question de caser les enfants chez les grands-parents, plus question de regarder les résultats des courses cyclistes après une journée de boulot. Le temps semble s’être arrêté.

Difficile de penser à autre chose qu’à l’épidémie. Difficile de faire autre chose que de tenter de convaincre ceux qui pensent qu’on en fait trop, de s’inquiéter pour nos parents et, même si les statistiques sont en leur faveur, pour nos enfants. Difficile de ne pas penser à comment gérer les enfants si nous tombons tous les deux malades sans pouvoir faire appel aux grands-parents et si les provisions viennent à manquer.

Mais difficile également de ne pas réaliser que, dans notre position privilégiée, cette situation est un prix bien léger à payer si cela permet de sauver des vies.

À ceux qui parlent de catastrophisme, de paranoïa, je ne peux répondre que « quel est le coût d’avoir tort ? ». Est-il préférable de prendre trop de mesures pour une maladie bénigne ou, au contraire, de sous-estimer un fléau mortel ? Nous ne saurons jamais si nous en avons fait trop, mais nous pourrions regretter toute notre vie de ne pas en avoir fait assez.

Quoi qu’il en soit, la rapidité de réaction de l’humanité me convainc que rien ne sera plus jamais comme avant.

En quelques jours, porter un masque en public, habitude typiquement asiatique, est devenue une norme presque mondiale. Faire du télétravail et des téléconférences se révèle soudainement possible même chez les plus réfractaires. Quelques vieillards cacochymes qui toussent ont enfin réussi là où 20 années de réunions mondiales au sommet ont échoué : réduire la production mondiale de CO2 et de NO2.

Soudainement, les milliers d’avions en permanence dans le ciel ne se révèlent pas si indispensables que ça. Soudainement, les millions de tonnes de gadgets en plastique peuvent rester dans leurs conteneurs quelques mois de plus. Soudainement, nous pouvons vivre sans le nouvel iPhone.

La diminution de la pollution liée à cette quarantaine bientôt mondiale sauvera probablement plus de vies qu’elle ne protégera du Coronavirus.

Lorsque la menace s’éloignera, il faudra tout d’abord se battre avec des gouvernements qui auront du mal à rendre le pouvoir extrême qu’ils auront acquis en quelques semaines. Les luttes pour nos vies privées et pour nos libertés devront, pendant des décennies, affronter l’argument de la pandémie. Les abus seront nombreux, des régimes totalitaires se mettront en place insidieusement, profitant de l’aubaine, se camouflant sous des mesures de santé publique.

Mais même sans cela, nous ne reviendrons jamais à « la normale ».

Pour beaucoup, le télétravail sera désormais démontré comme efficace et faire chaque jour 2h de trajet ne se justifiera plus. Pour d’autres, il sera désormais impossible de camoufler que le monde se porte mieux sans leur creusage de trou, leur bullshit job. Certains métiers trop souvent oubliés seront enfin remis à l’honneur: personnel soignant, éboueurs, livreurs, postiers … On découvrira à quel point se passer d’enseignants, de restaurateurs et de personnel d’entretien est éprouvant. Peut-être aurons-nous appris, contraints et forcés, à vivre avec notre famille, à adopter un horaire et un mode de vie imposé par nos proches plutôt que par un patron obsédé de la pointeuse.

Nous commencerons à réfléchir sérieusement à l’idée de payer les gens un revenu de base pour rester à la maison, nous rendant compte que cela ne va pas détruire le monde, mais au contraire le sauver. Nous réaliserons que lorsque nos enfants nous accuseront de n’avoir rien fait pour le réchauffement climatique et que nous leur répondrons que c’était impossible, ils nous pointeront du doigt en disant : « Pourtant, en 2020, vous l’avez fait pour le Coronavirus ! ».

Nous attendons tous, avachis dans nos salons, le retour à la vie normale. Une vie normale qui ne reviendra plus, qui sera à jamais différente.

Oserons-nous encore un jour nous faire un bisou en nous croisant dans la rue, cette coutume qui parait tellement étrange, voire répugnante, pour certains Asiatiques ? Nous moquerons-nous encore de cette personne qui porte un masque dans la rue ? Serons-nous enfin convaincus que la santé n’est pas un bien et que le secteur ne doit pas être « rentable » ? Pourrons-nous enfin ne plus entendre ces abrutis criminels qui refusent tout vaccin et qui sont les bombes à retardement des prochaines épidémies ?

Car, oui, il y’en aura d’autres. Que ce soit dans un an, deux ans, dix ans ou cent ans. Une épidémie future que nous ne pourrons désormais plus nous empêcher d’attendre. De guetter. En prévision de laquelle nous garderons toujours un stock raisonnable de papier toilette, de masques et de gel désinfectant.

Nous ne pourrons également plus nous empêcher de réaliser que nous vivons avec nos proches, que nous les aimons et que, l’immense majorité du temps de notre vie, nous ne faisons que les croiser dans la cuisine et la salle de bain. Nous réaliserons enfin que ceux à qui nous tenons ne sont pas éternels, que nous les avons appelés plusieurs fois pendant la quarantaine alors que cela faisait peut-être 3 semaines, 6 mois ou 1 an que nous n’avions plus le temps de leur parler.

Ce tableur à compléter pour un client, ce rapport à terminer, cette réunion à organiser. Ces embouteillages journaliers pour s’asseoir face à un écran, cet ulcère évité de justesse. Ce match de foot au sommet à la télé. Ils étaient indispensables et, pourtant, nous avons pu soudainement nous en passer pendant plusieurs semaines. À quelles futilités consacrons-nous notre énergie, notre temps, notre vie ? Il sera désormais impossible de ne plus se poser la question.

Rien ne sera jamais plus comme avant.

Photo by Daniel Tafjord on Unsplash

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Despair and Hope: From the Stupidity of Academic Bureaucracy to the Poetry of Bitcoinhttps://ploum.net/?p=6441http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20200224_145537_Despair_and_Hope___From_the_Stupidity_of_Academic_Bureaucracy_to_the_Poetry_of_BitcoinMon, 24 Feb 2020 13:55:37 +0000This is not a structured essay. By letting ideas flow, I want you to share my pain and enlightenment, to travel from the stupid administrative inefficiency of our time to Bitcoin, from the fake marketed revolutions to the real social innovation which is happening right in front of us and might be our only hope to save us from ourselves.

Rambling on my own academic condition

In his essay « The Utopia of Rules: On Technology, Stupidity, and the Secret Joys of Bureaucracy » (a must read), David Graeber brings an incredible insight on administrative societies and describes the root of all problems with two simple yet powerful sentences : Administration used to be a tool to conduct poetic endeavours. Today, poetry and imagination are there to serve the administration.

As I’m struggling with my PhD, not because of the research itself but because of the administrative stupidity, the book shed a new light on my suffering.

Yes, my PhD subject had been accepted by some committee. But for some reason, I’m not a PhD student because I missed the « student » part of it. Nobody told me that I had to also become a student. And when I understood it, the absurdity of the procedure made me throw my laptop in rage after two weeks of effort.

Suffice to say that I had to find a certificate of employment for all my jobs between my master thesis and now. That I had to find back every possible certificate, to scan them and to upload them in a buggy web interface. That this took me several weeks (given the number of documents) and that, on completion, it basically sent me an email with my uploads attached, telling me that I had to go in an office to hand a list of documents, on paper, which were basically the list I had uploaded (with several unexplainable differences).

Previously, I already had to present the original version of my diploma to an administrative service who… gave me the diploma 12 years before. I had to present it not only once but on three different occasions. Because I was a lecturer, a researcher and a PhD student. Thus three different persons called at three different times. The salt of the joke is that I asked what I could do if I would have lost the paper. The answer was straightforward : « As you are from this university, our service would be able to give you a copy. »

This deep and unexplainable absurdity was the inspiration behind my short story « Ticket to Hell » where an atheist man realises that, after our death, we go to the hell we feared the most. Being a true materialist atheist, he never feared any kind of hell and finds himself in a dedal of administrative procedures. Every sequence in the story is something I experienced first-hand. I had so many anecdotes that I could not even put them all in the story. I removed some as « too unbelievable ».

But what strikes me the most is not that we have completely absurd and stupid procedures. It’s the fact that nobody seems to realise it. When pinpointing absurdities, it looks like I’m always the one not understanding it. Or, when I really have the point, I get that terrible yet universal answer: « Well, that’s how it is. You will not change it, better get used to it. »

As Graeber points it out, all human structures are now huge marketing bullshit machines. Everything has to be sold, no new idea can’t be even envisaged if we are not sure we could sell them. And selling became an administrative procedure by itself.

Most academics now have a full-time job: sell their research to some anonymous bureaucrat in exchange of a grant.

Grants are so complex and need so much paperwork that, in my country, there are grants to make the work done to get a grant. I’m not making this up. I was really on a project to get a 25k€ grant that would enable us to work on getting a larger grant. The small grant was part of the project since the start because even bureaucrats realised how hard it was to get the grant. I simply refused to start to fill out paper to receive money to be able to fill out even more papers.

Universities employ staff paid full time to help academics get grants. I met one and he suggested me a grant that would fit perfectly my area of research. There was a catch: a sixty pages long form to fill.

Well, what could take so many pages to fill, I asked?

Not the research description, because nobody cared. But I had to explain what product my research would bring to the market in 2 to 4 years. I had to already give the name of companies which whom I would be partnering to distribute the product. And I had to give an estimation of how many jobs the product will create. A product that needed a scientific breakthrough I had yet to make.

As I was in shock, I looked at the man in front of me in the eyes.
— How did you arrive in this office? I don’t understand…
— Well, it’s not by choice. I’m an astrophysicist.
— What ? But why are you not doing cool astrophysical stuff?
— Because there’s no public money for astrophysics. So I had to get this job, there’s money for that.

Let’s sink that in. There’s not enough public money to pay scientists but there’s public money to help scientists fill paperwork to get public money? Getting a grant is hard, by design. But, as I realised, having a grant is even worse!

The grant I had for one year was subjected to a rule which plague most of the people in my situation: timesheets.

It means that, besides several regular reports (which seems sensible), I had to fill out a form on a very old and buggy platform. The kind of platform that requires Internet Explorer 6 and tenth click to edit a case.

How often?

Every day!

Every damn day you have to tell the platform exactly what you did on an hourly basis. As the platform was a pain to use, it was agreed to do it once a month. Filling your whole month should be taking « only a few hours ».

That’s silly in essence but the worst is yet to come: those timesheets are carefully studied by some bureaucrats. If they consider that what you fill is not really relevant to your research, they don’t pay the grant for that day. The fact that they have no way to understand your research is irrelevant.

But what’s a bit more fun is that the grant is paid to the university which pay you a salary based on a contract. So if you don’t fill the timesheet, you are paid but the university is losing money.

That’s why there are multiple levels of supervision. First, for every 3 to 10 researchers, there’s now a project manager. His job is to make sure every researcher does its administrative tasks. He also often carries some of the administrative tasks that are common to the team but, in the end, he can’t help the researchers more than telling what to do. And, more than often, he doesn’t know. When you are conducting research across multiple departments, you have to deal with multiple project managers that often have contradictive visions.

Then you have the department secretaries, checking that all boxes are green for every researcher. Which makes things funnier because it means, from time to time, filling an Excel sheet to send her the data you already filled in other platforms.

To summarise, it’s hard to find money to do research. But there’s money to pay people to help you get the grant, to pay people to manage the grant and pay people that spend their time trying to not pay the grant or, at least, making sure that being paid is not easy. Money from your taxes that goes to Europe that distribute it, in my case, to the Walloon region who give it to the university who give it to me with each layer taking a cut and trying to make things harder for the layer below.

Seems silly? It’s only the beginning…

To ensure that a timesheet is « good », several categories of tasks are agreed before the research project starts. When doing your timesheet, you must choose one category for every day then explain what you did in that category that specific day. And it should make some sense. My project had initially 12 very specific categories. None of them were even remotely adapted to my work because the grant was a generic one given before I arrived. Remember those 60-page paper to get a grant? It’s just for the fun. A grant is very often taken by a professor who will spread it around his team. In my case, the grant was unused for several years so I had to write reports for a time before I arrived to make it look better.

But all of that is not an issue by itself as I was instructed several times that, in the timesheets, I was not allowed to read, to attend conferences or lectures nor to write articles during my time. I had to « discover », « build » or « test ». Teaching was not an option either.

I was part of a meeting where the chief bureaucrat responsible for my grant and several others met with all the involved professors and researchers. Professors travelled from the whole south part of the country for this meeting. For one afternoon, those very bright minds (I was the only not PhD in the room) had mainly one subject of discussion: the format of the timesheets.

At one point, the professor responsible for everything told the bureaucrat as she was complaining about us not filling the timesheets correctly: « Nobody here denies the importance of timesheets but… ». I loudly said: « Yes, I do! » but I was quickly muffled by my colleague and I thought that I would stay calm as it was my very first month on the job.

This is simply not stupid or a loss of time. It’s barbaric, a torture of the mind. I was suffering like I never did. My wife made me get out of the job because I was always in a terrible mood. The job didn’t want me either.

As I asked my PhD supervisor, « but when do you research ». He answered, « weekends. During the week, you buy the legitimacy to research during your free time. »

To add pain to injury, nobody seemed to agree with me. It was seen as an inevitable duty which takes less time if you don’t complain. I ended writing a timesheet generator that would make random sentences that appeared to be linked to my project. When I told my colleagues, thinking they would appreciate it, they were angry. Some were even afraid of the reputation of the team. They told me it was lying.

« It’s lying anyway. You can’t get sick, you can’t read, you can’t write, you can’t attend lectures nor conferences. You even have to put yourself on holiday when you are at a public conference in case the bureaucrats realise that you were not in your office that day but that’s OK because you can timesheet some fake work when you are on private holiday given by the university. All of that is OK for you but generating it randomly is not? »

Apparently, it was not. Publishing this piece alone is very stressful because I fear that most people will see it an exaggeration. It sounds like a ramble from an eccentric lunatic who was unable to comply with rules that others have accepted for decades.

For David Graeber, every ground breaking invention comes from eccentric individuals that can’t fit well in a rigid structure. I’m probably one of those.

Not that I will ever make any groundbreaking things but, as Graeber said, the only way to foster innovation is to get ten eccentrics and let them do whatever they want. Nine of them will lose your time but the tenth will invent something worth everything else.

My suffering in this system makes me probably one of the nine others. If eccentrics cannot become researchers, what will you get from research? Answers is simple: papers. Lots of papers. Academics are not trying to invent or discover anything. They are mostly trying to get papers published. The word « paper » itself is an ode to an anti-poetic administrative society.

From Bitcoin to blockchain

It’s not by accident that Bitcoin was invented out of nowhere by the anonymous Satoshi Nakamoto. Bitcoin could not have been invented by a private company, not to mention academia. It had to spur out of its open source roots. But even open source projects quickly tend to become bureaucratic structures with processes and acclaimed leaders were marketing your contribution is nearly as important as the quality of your code.

By being anonymous then disappearing, Satoshi Nakamoto was truly groundbreaking. Bitcoin is now part of the common good. Everyone can use the code, improve it, try to convince people to use it. Through Bitcoin, the sociological concept of « fork », were a team splits, each continuing the project with their own vision, became purely technological and functional. The only remaining centralised bit is the name. Who can use the name « Bitcoin »? That’s why we had Bitcoin Cash, Bitcoing Gold, Bitcoin SV and so on.

By replacing fiat money with a decentralised open source project, Bitcoin was set to destroy governments and bureaucracies. Other projects such as Aragon or Colony.io clearly try to replace a centralised structure by a lean, adaptative decentralised one.

Then came the term « blockchain ».

While Bitcoin was mostly seen as a shady scam, a way to buy drugs, even from academics in the field, blockchain quickly carried the impression of an apolitical neutrality. Blockchain is boring. Blockchain is heavily studied, theorised. Blockchain is exciting because it can carry smart contracts. It can be used to track land ownership and pieces of art. It can be used for logistics. Let me underline it once again : who find « contracts » and « logistics » exciting?

While Bitcoin was set to destroy bureaucracy, blockchain is set to serve it.

Bureaucratic capitalism, an oxymoron according to David Graeber, has always used the same strategy: if you can’t destroy it, embrace it. Even the word « revolution » is now a word used to describe a smartphone with a bigger screen. The picture of Che Guevara is one of the most popular images printed on t-shirts produced in China by underage children then sold at an expensive price to western consumers.

The revolution has been marketed.

Same happened for Bitcoin. From an anonymous subversive project with a clear political message (block zero includes a clear reference to the bailout of the banks), it has become an anonymous commercial technology developed by IBM and studied by scholars. All that was needed was to change the name to « blockchain ». Blockchain, which is supposed to represent a decentralised technology, even evolved itself to allow the distinction between permission-less and permissioned blockchains. The later meaning that a central authority has to give a permission to the user of that specific blockchain. Yes, you understand it right: blockchain decentralisation can now be centralised. It’s just a cool new name for « distributed database ».

The remaining true chaotic believers in Bitcoin or other cryptocurrencies have simply been bought. How can you make the revolution if you are insanely rich and profiting of it? Would you try to subvert a system with your bitcoins if the system offers you literally millions of dollars for them? Better sell at least some of them on an exchange and buy a Lambo while it’s the good timing.

By the way, those crypto-exchanges are heavily centralised and regulated. The cryptocurrency fanatics themselves are now impatiently waiting for regulations on their assets in the hope that this would send a green light to other investors and make the price skyrockets.

Another anecdote illustrates this heavy trend. The Counterparty project had the goal to make a decentralised and unregulated exchange based on the Bitcoin protocol itself. Technically, this is simply awesome. Unlike many ICO (Initial Coin Offering, the launch of a new cryptocurrency) that were simply scams or weak projects designed to get easy money from naive investors, Counterparty tried to build stuff in such a way that developers themselves would not have any economic advantages over other users. Most projects offer tokens that you can buy with bitcoins or dollars that are going to the developers. To buy XCP, the CounterParty token, you have to destroy bitcoins, ensuring they can’t be used by anyone else later.

This is deeply groundbreaking.

Interestingly enough, the XCP token was, for sometimes, listed on some centralised exchanges before being removed. When Counterparty or another similar project will succeed and blacklisting or forbidding it will not be enough, there will still be the solution to corrupt the believers in the project by making them rich.

After all, the strategy works well with artists and researchers. Silent them with stupid bullshit jobs, complex administrative procedures. If they still manage to get their voice heard, transform them into a product, make them rich, popular so they don’t want to change the system anymore. Or, at the very least, they don’t have the credibility to do it.

Killing innovation in the name of fostering it

The vast complexity of our society becomes understandable as soon as you accept that any system tries to survive by avoiding and killing any change. While the naive version is to actively prevent any change, which ultimately leads to revolution, bureaucratic capitalism is pretending to foster change, announcing that we are living in an age of unparalleled progress. But, to protect children, this progress should be regulated. A bit like religious inquisitors burning and killing people in the name of love, pretending that this is the only way to create heaven on earth.

Patents are a particularly crystal clear stance of such hypocritical nonsense. In most industries, patents are the very metric of innovation. The words « patent pending » are, for most consumers, the synonym with an innovative solution to a problem.

Yet, the very purpose of patent is to prevent someone else to make use of an invention. Bitcoin itself is using some algorithm called ECDSA while a better solution existed for the same task: Schnorr. Unfortunately, Schnorr was patented, demonstrating that a patent is a way to actively kill innovation or, at least, slow it enough. The work to migrate Bitcoin from ECDSA to Schnorr is an order of magnitude bigger than simply starting with Schnorr. All that energy and time could have been saved without patents.

Getting a patent involves a nightmare of paperwork and, besides counsel fees, involves paying quite a lot of money. This ensures that nobody could get a patent but big bureaucratic corporations.

Having a patent validated doesn’t mean anything. It facts, it means that some anonymous bureaucrat from the patent office didn’t find any clear previous prior art in other patents. A patent can still be invalidated in court. But who can afford legal fees to go in court? Big administrative corporations, of course.

In my career, I worked once for a multinational company in the automotive industry. As a creative R&D engineer, I was given a white card to come with a prototype for a new feature. In only a few weeks, I came up with an algorithm that would automatically guess your destination based on your habits. This simple tool could be used to automatically set up the navigation system of the car as soon as you enter it, greatly improving your experience and warning you about traffic on roads for which you would not take the time to enter the destination in the system (there was no smartphone at the time).

My prototype worked remarkably well and was tested with the data of multiple colleagues. But I was instructed to make a patent out of it. I even received some training to learn how to make my patent the vaguest, to sounds like it includes other stuff already patented elsewhere. That way, it could be used by the company to attack other companies or to defend against such attacks. As I found that unethical, I could not do the required work and my algorithm was never released. I was told explicitly that nothing could be released if not patented, that was a company policy.

Twelve years later, I’ve yet to see one navigation system in a car that can do something that a young engineer could invent in a few weeks and that was highly praised by the testers.

This tells a lot about the state of innovation: through patents, innovation has been transformed into a bureaucratic process mastered by lawyers. There are even academic masters in « innovation » to ensure that no idea can spur spontaneously. The inventors, the engineers are working for nothing unless they can find the tiny bit of innovation that please both the marketing department, the legal department and the whole hierarchy.

Innovation in the academia?

Let me tell you, again, two anecdotes. When I was a student, one of my philosophy professors asked me to take a philosophical stance on a given subject. I explained it successfully. He followed by asking who was the philosopher saying that. I said I was. He was angry and told me that the whole point of the course was not to take my own stance but to know what true philosophers think. My answer was immediate :
— Can you prove that I’m not a true philosopher?
This ended the examination with the lowest successful grade.

Another professor asked me to analyse a 20-page text that was handed to us two weeks before. As I took the text out of my bag, he told be I was supposed to have read the text before.
— Yes, of course, but I did not study it by heart. Did you really expect me to analyse a text without even looking at it?
— Well, that’s how we always did.
— I’m not asking you what you did but if you find it smart or not.
— That’s not the point.
— As it is a philosophical class, I think this is the very essence of the point.
— Forget it, tells me what you remember about the text.

So I did but I pointed out that the text was really badly written and some sentences were not clear. I cited a sentence I remembered as notable and which seemed in contradiction with some part of the text.

— This sentence is not in the text. It’s not what the text is about.
— Well, let me show you, I underlined it (I made the gesture of putting the text out of my bag)
— No! You can’t take the text! You could have notes on it! It’s forbidden! said the professor with a panicked voice.
— Well, then let me show the sentence on your copy of the text.
He hands me the paper. I’m surprised : it’s in English while the text he gave us was in French.
— I don’t understand, mine was in French.
— Indeed, reply the professor. I gave you a translation I found. I thought it would be easier for you. But I prefer to read it myself in the original version.
— Excuse-me but… did you ever read the translation before giving it to us?
— Not really…
— So, basically, you are trying to judge how I memorised a text you didn’t even read yourself?
— …
— I think there’s nothing to add.

I was so angry that I walked out of the room without an eye for the teacher. I was 20 and willing to learn philosophy. Once again, I received the minimal succesful grade. A way to not see me anymore in their classes.

Those anecdotes are not only about two professors. They are the very essence of our system. When I write a blog post detailing some ideas, the negatives reactions are always about the fact that I’m not original, just saying the same thing as someone else. Or that I’m saying the opposite of some famous people. Or that, if I can’t cite who told it before me, then I can’t say anything.

All academic social sciences seem plagued with the same disease. You can’t have any opinion before reading and knowing all the opinions of the « great predecessors ». And once you know them, you are not allowed to differ from what they say. And you are not allowed to think like them because that woul’d be plagiarism.

The summary is clear and is what my philosophy professors were trying to teach me: you are not allowed to think at all. You are only allowed to recite the « great ancients » and to analyse what they said. This is, of course, reminiscent of every decadent civilisation.

Academia has turned upside down. People don’t go to university to learn anymore but to get an administrative form (called « diploma ») that will allow them, they hope, to land a useless but prestigious punching card job with a good salary in an administrative society. They may also use the opportunity to meet other people and create a network. Learning? When some skills will be necessary, they will be learned on-the-fly on a day-to-day basis. At the cost of losing depth and the big picture of the knowledge. If really needed, reading a book worth more than spending hours on a chair listening to someone who has a full-time job getting grants for his/her PhD students and which was selected for that job because she was one of the best to find grants and to memorise answers to arbitrary questions at an exam.

We are not doing innovation, we are doing marketing everywhere.

It’s hard to convince ourselves that we live in an incredible age of innovation. After all, all great science-fiction achievements have been stopped with the 20th century. We have yet to go back to the moon. We are excited to follow a small robot on Mars, something that we did in the seventies. Sure, we have a better camera but that’s all. We are excited by electric cars, something that existed since the inception of cars themselves, only because we were holding back any innovation in that field. Imagine telling someone from 1970 that, 50 years later, we will get excited by electric cars, rocket that barely put satellites in orbit and having a phone in our pocket. A phone that takes all our attention all the time.

As Graeber pointed out, huge bureaucratic infrastructures have historically served for what he calls « poetic purpose ». Poetic is not good nor bad. It’s basically irrational. Like building pyramids, cathedral or rockets to kill other countries or send a handful of men on the moon.

But the bureaucracy is so efficient, so strong that, in order to preserve itself, it now kills any means of innovation, any sense of purpose. Something as seemingly important as « saving the planet so we can live on it » seems impossible because, well, we have to put the administrative procedures in place. Kyoto or Rio or Paris agreements are nothing but transforming the « saving the planet » purpose in a bunch of administrative forms. It simply can’t work.

Administration doesn’t want to change and, thus, doesn’t want to save the planet. It is quite simple to demonstrate it: vastly increasing taxes on fuel looks like a sensible way to reduce consumption of such fuel. This has never been done at a scale, not because of rational arguments but because « it might cost jobs, it might slow the economy ». Well, the whole point is that jobs and growth is what is killing the planet.

We have built a machine to create meaningless jobs in order to foster an arbitrary virtual metric and nobody, by design of the machine, can shut it down even if not doing it implies destroying the whole planet.

As administrative structures seem to go hand in hand with centralised power, our only hope to get back to innovation and to poetic technology is having a look at what can be decentralised.

And this is why Bitcoin is so exciting. Bitcoin is truly decentralised. The defunct Moonshot Express project aimed at sending a bitcoin wallet to the moon. Everybody could then decide to send money to that wallet. Claiming the money on the wallet would involve going to the moon and bringing back a small metal piece. That would be innovative, groundbreaking. Poetic.

In my lengthy introduction, I tried to demonstrate that even « scientific taxes » does not pay researchers. It is used to build a huge bullshit factory around the word « research ». The same applies for entrepreneurship and innovation. There are even grants to help startups get patents!

Thanks to projects like Moonshot Express, citizens could instead send their money directly to the moon, fostering informal technological cooperation. As the project r.loop demonstrated, open source enthusiasts are ready to switch from purely software project to literally rocket science. All in a pure decentralised way. Decentralisation is becoming the politically correct word for anarchism.

This will be heavily disruptive. As Ladrière and Simondon explored it, a technology is disruptive by essence. If it does not disrupt the society, this is not innovation but product marketing.

As the visionary Vinay Gupta pointed out, technologies like Bitcoin and Ethereum, once you remove the « blockchain » marketing crap, enables a new kind of projects were decentralised investors give resources and directions, hoping to get benefits or only for the sake of supporting the project. Transparency and collaboration become the new default. Which is the opposite of an administration which can survive only thanks to its opaqueness.

Unfortunately, we are still living in a bureaucratic world dedicated to marketing. Today’s innovation has been transformed in a pure marketing machine. A company doesn’t sell innovation anymore. It innovates in order to serve the marketing.

Kickstarter and other crowdfunding websites are the epitome of this 100% marketing, no product approach. On Kickstarter, the customer is sold products that don’t exist yet and that have never been tested.

All Kickstarter pages are basically the same with a clean-looking video, some sketches of the product and pictures of smiling people using a fake version of the product. The customer is then asked to pay in advance and to wait.

Which, of course, means that the product is often not completed successfully. But, when it does, one quickly realises that what was good on video is, in fact, unusable in real life. Software is crappy, with an unfinished proprietary cloud platform and no iteration. But that’s not a real problem because, most of the time, we forgot that we paid for a given project two years before. The product is less important than looking cool on social networks. I like to call that « false good idea ». It often ends with the following discussion:

— Wow, look at that cool project.
— Well, it looks cool at first glance but, think about it. This would be unusable in real life.
— Oh, you are so negative. The idea is cool.

The marketing approach is so systematic that there are marketing agencies specialised in Kickstarter marketing to get you contributors. They even go as far as producing your « product » with your logo on it.

We could see Kickstarter as a contribution to research. Giving money without expecting any return. But the worst of all is probably that, given free rein on imaginative products, all we see on Kickstarter are plastic smartphones holders, backpacks for laptops or GPS chips to spy our kids.

We are so used to the imaginary world of marketers that we pay for the right of dreaming to use a product for which we have no need (else, we won’t accept to wait for months or years). Driven by carefully designed dopamine rushes, we tend to spend every waking moment in the curated world of those targeted ads.

Can we still have creative ideas?

As Graeber points out, the Internet, like patents, kill every inspiration because « it has already been done and it failed. Or, worst, because it succeeded. » Or, as I learned through my career : « If nobody has done it, there’s probably a good reason. »

Inventing is impossible. Only selling is acceptable.

Blockchain was no exception with the ICO frenzy. While ICO was, at first, seen as a sensible way for a project to raise money, the ICO bubble made people realise that you only need to create a token (which is a few lines of codes in the Ethereum blockchain) and a good website to raise millions of dollars.

As I was explaining it to my circles, everybody asked me why I was not launching my own cryptomoney. ICO are not about the underlying project anymore anyway. It’s purely about selling yours as the next Bitcoin that will hit 10,000$, despites all the economic fallacies.

Given all those gigantic scams, guess what the public asked?

More regulations of the ICOs! More administrative procedures.

ICO are still an incredible way to fund a project and to bring new kind of governance to decentralised systems. If we get it right, Bitcoin and subsequent technologies could become the administrative layers that would render bureaucracy obsolete.

Bitcoin itself is a pure piece of poetic technology.

But do we really want to break free of our virtual dream world?

After all, the rise of administrative bureaucracy as a goal by itself is heavily correlated with the rise of television which, as pointed out by Michel Desmurget in TV Lobotomie, is highly correlated with an education crisis.

Now that we constantly have in our pocket a television tailored to our short term desires and tastes, now that we forgot how to focus, how to think by ourselves, how to be creative (we grow up surrounded by screens and, as pointed out by Desmurget, this has severe and long-lasting impact on our brains), are we even willing to make the new revolution?

Not by cutting heads but by throwing our screens filled with ads, by stopping to give our hours to meaningless work, by refusing to do stuff that doesn’t make sense, even if we are paid to do it (our jobs) or we are forced to do it (legal forms)?

Don’t count on « democracy ». Elections are only used to choose some public bureaucrats. Ballot is only one kind of administrative form. The whole social choice theory field demonstrated that there’s no objective election system. Arrow theorem can be oversimplified as « voters are not deciding anything, it’s the voting system that makes the result » or « give me the result you want, I will design a voting system that makes it appear as the legit result for every voter ». Nevertheless, academic discussions about voting systems are still limited to « how can we vote using Internet » or, worse, « how can we build a social media to make people vote » (I’m not making this stuff up, those were real discussions I was involved with academic people and high-ranking European politicians).

The future cannot be administratively reduced to votes. As Vinay Gupta likes to say, the future is like another country. We should have diplomatic relationship with the future and not only sending them our trash. We should have a system that envision the future as a part of ourselves, something fluid, lean, permanently changing. Unlike the « Let’s throw that for after the elections » philosophy.

We like to criticise politicians. But they are doing exactly what the system asked them to do. You can throw them all, nothing will change because they are puppets of the system. A good way to illustrate it is that, if you shut down all media, you will realise it’s impossible for the vast majority of the population to know what kind of ideology has won the latest elections and is running the system. If you except some edge cases (that might be very important, like if you are an immigrant without passport in a country suddenly ruled by the extreme right), the system is mostly running alone. The time of reaction between a political action and its effect (when there’s one) is simply superior to the time between two elections. And after an election, the winner usually takes the time to undo everything the president did. In the end, nothing changes. I’m from a small country called Belgium where the electoral game is so complex, forming a government requires agreement between so many parties that it is borderline impossible.

This led the country to become officially without government for very long times, sometimes more than a year. This is for example currently the case.

In reality, nobody realises it. Except for the media, which could as well be describing something happening on another continent. There’s one exception: bureaucrats, who ends up taking decisions or waiting for decisions about which form should go where. If you are not a bureaucrat and not waiting for money from them, life is in fact easier without a government.

Advertising and media, which are in fact the same stuff, are building a world where politicians are supposed to take important decisions, where we should vote and fill out forms to create jobs in order to buy more stuff that will create even more jobs and make us happy.

Screens are made addictives to forbid us to disconnect from this virtuality, to prevent us to dream about innovations and see the world with naked eyes. Resistance looks futile, our future is doomed. Our only hope lies in poetry.

If we throw away our screens, if we start to boycott every single media, if we refuse to do absurd jobs, if we hang marketers and advertisers then we will be able to see the poetry. A poetry which could, maybe, save us all.

Photo by Dmitry Ratushny on Unsplash

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Despair and Hope: From the Stupidity of Academic Bureaucracy to the Poetry of Bitcoinhttps://ploum.net/?p=6441http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20200224_135537_Despair_and_Hope___From_the_Stupidity_of_Academic_Bureaucracy_to_the_Poetry_of_BitcoinMon, 24 Feb 2020 12:55:37 +0000This is not a structured essay. By letting ideas flow, I want you to share my pain and enlightenment, to travel from the stupid administrative inefficiency of our time to Bitcoin, from the fake marketed revolutions to the real social innovation which is happening right in front of us and might be our only hope to save us from ourselves.

Rambling on my own academic condition

In his essay « The Utopia of Rules: On Technology, Stupidity, and the Secret Joys of Bureaucracy » (a must read), David Graeber brings an incredible insight on administrative societies and describes the root of all problems with two simple yet powerful sentences : Administration used to be a tool to conduct poetic endeavours. Today, poetry and imagination are there to serve the administration.

As I’m struggling with my PhD, not because of the research itself but because of the administrative stupidity, the book shed a new light on my suffering.

Yes, my PhD subject had been accepted by some committee. But for some reason, I’m not a PhD student because I missed the « student » part of it. Nobody told me that I had to also become a student. And when I understood it, the absurdity of the procedure made me throw my laptop in rage after two weeks of effort.

Suffice to say that I had to find a certificate of employment for all my jobs between my master thesis and now. That I had to find back every possible certificate, to scan them and to upload them in a buggy web interface. That this took me several weeks (given the number of documents) and that, on completion, it basically sent me an email with my uploads attached, telling me that I had to go in an office to hand a list of documents, on paper, which were basically the list I had uploaded (with several unexplainable differences).

Previously, I already had to present the original version of my diploma to an administrative service who… gave me the diploma 12 years before. I had to present it not only once but on three different occasions. Because I was a lecturer, a researcher and a PhD student. Thus three different persons called at three different times. The salt of the joke is that I asked what I could do if I would have lost the paper. The answer was straightforward : « As you are from this university, our service would be able to give you a copy. »

This deep and unexplainable absurdity was the inspiration behind my short story « Ticket to Hell » where an atheist man realises that, after our death, we go to the hell we feared the most. Being a true materialist atheist, he never feared any kind of hell and finds himself in a dedal of administrative procedures. Every sequence in the story is something I experienced first-hand. I had so many anecdotes that I could not even put them all in the story. I removed some as « too unbelievable ».

But what strikes me the most is not that we have completely absurd and stupid procedures. It’s the fact that nobody seems to realise it. When pinpointing absurdities, it looks like I’m always the one not understanding it. Or, when I really have the point, I get that terrible yet universal answer: « Well, that’s how it is. You will not change it, better get used to it. »

As Graeber points it out, all human structures are now huge marketing bullshit machines. Everything has to be sold, no new idea can’t be even envisaged if we are not sure we could sell them. And selling became an administrative procedure by itself.

Most academics now have a full-time job: sell their research to some anonymous bureaucrat in exchange of a grant.

Grants are so complex and need so much paperwork that, in my country, there are grants to make the work done to get a grant. I’m not making this up. I was really on a project to get a 25k€ grant that would enable us to work on getting a larger grant. The small grant was part of the project since the start because even bureaucrats realised how hard it was to get the grant. I simply refused to start to fill out paper to receive money to be able to fill out even more papers.

Universities employ staff paid full time to help academics get grants. I met one and he suggested me a grant that would fit perfectly my area of research. There was a catch: a sixty pages long form to fill.

Well, what could take so many pages to fill, I asked?

Not the research description, because nobody cared. But I had to explain what product my research would bring to the market in 2 to 4 years. I had to already give the name of companies which whom I would be partnering to distribute the product. And I had to give an estimation of how many jobs the product will create. A product that needed a scientific breakthrough I had yet to make.

As I was in shock, I looked at the man in front of me in the eyes.
— How did you arrive in this office? I don’t understand…
— Well, it’s not by choice. I’m an astrophysicist.
— What ? But why are you not doing cool astrophysical stuff?
— Because there’s no public money for astrophysics. So I had to get this job, there’s money for that.

Let’s sink that in. There’s not enough public money to pay scientists but there’s public money to help scientists fill paperwork to get public money? Getting a grant is hard, by design. But, as I realised, having a grant is even worse!

The grant I had for one year was subjected to a rule which plague most of the people in my situation: timesheets.

It means that, besides several regular reports (which seems sensible), I had to fill out a form on a very old and buggy platform. The kind of platform that requires Internet Explorer 6 and tenth click to edit a case.

How often?

Every day!

Every damn day you have to tell the platform exactly what you did on an hourly basis. As the platform was a pain to use, it was agreed to do it once a month. Filling your whole month should be taking « only a few hours ».

That’s silly in essence but the worst is yet to come: those timesheets are carefully studied by some bureaucrats. If they consider that what you fill is not really relevant to your research, they don’t pay the grant for that day. The fact that they have no way to understand your research is irrelevant.

But what’s a bit more fun is that the grant is paid to the university which pay you a salary based on a contract. So if you don’t fill the timesheet, you are paid but the university is losing money.

That’s why there are multiple levels of supervision. First, for every 3 to 10 researchers, there’s now a project manager. His job is to make sure every researcher does its administrative tasks. He also often carries some of the administrative tasks that are common to the team but, in the end, he can’t help the researchers more than telling what to do. And, more than often, he doesn’t know. When you are conducting research across multiple departments, you have to deal with multiple project managers that often have contradictive visions.

Then you have the department secretaries, checking that all boxes are green for every researcher. Which makes things funnier because it means, from time to time, filling an Excel sheet to send her the data you already filled in other platforms.

To summarise, it’s hard to find money to do research. But there’s money to pay people to help you get the grant, to pay people to manage the grant and pay people that spend their time trying to not pay the grant or, at least, making sure that being paid is not easy. Money from your taxes that goes to Europe that distribute it, in my case, to the Walloon region who give it to the university who give it to me with each layer taking a cut and trying to make things harder for the layer below.

Seems silly? It’s only the beginning…

To ensure that a timesheet is « good », several categories of tasks are agreed before the research project starts. When doing your timesheet, you must choose one category for every day then explain what you did in that category that specific day. And it should make some sense. My project had initially 12 very specific categories. None of them were even remotely adapted to my work because the grant was a generic one given before I arrived. Remember those 60-page paper to get a grant? It’s just for the fun. A grant is very often taken by a professor who will spread it around his team. In my case, the grant was unused for several years so I had to write reports for a time before I arrived to make it look better.

But all of that is not an issue by itself as I was instructed several times that, in the timesheets, I was not allowed to read, to attend conferences or lectures nor to write articles during my time. I had to « discover », « build » or « test ». Teaching was not an option either.

I was part of a meeting where the chief bureaucrat responsible for my grant and several others met with all the involved professors and researchers. Professors travelled from the whole south part of the country for this meeting. For one afternoon, those very bright minds (I was the only not PhD in the room) had mainly one subject of discussion: the format of the timesheets.

At one point, the professor responsible for everything told the bureaucrat as she was complaining about us not filling the timesheets correctly: « Nobody here denies the importance of timesheets but… ». I loudly said: « Yes, I do! » but I was quickly muffled by my colleague and I thought that I would stay calm as it was my very first month on the job.

This is simply not stupid or a loss of time. It’s barbaric, a torture of the mind. I was suffering like I never did. My wife made me get out of the job because I was always in a terrible mood. The job didn’t want me either.

As I asked my PhD supervisor, « but when do you research ». He answered, « weekends. During the week, you buy the legitimacy to research during your free time. »

To add pain to injury, nobody seemed to agree with me. It was seen as an inevitable duty which takes less time if you don’t complain. I ended writing a timesheet generator that would make random sentences that appeared to be linked to my project. When I told my colleagues, thinking they would appreciate it, they were angry. Some were even afraid of the reputation of the team. They told me it was lying.

« It’s lying anyway. You can’t get sick, you can’t read, you can’t write, you can’t attend lectures nor conferences. You even have to put yourself on holiday when you are at a public conference in case the bureaucrats realise that you were not in your office that day but that’s OK because you can timesheet some fake work when you are on private holiday given by the university. All of that is OK for you but generating it randomly is not? »

Apparently, it was not. Publishing this piece alone is very stressful because I fear that most people will see it an exaggeration. It sounds like a ramble from an eccentric lunatic who was unable to comply with rules that others have accepted for decades.

For David Graeber, every ground breaking invention comes from eccentric individuals that can’t fit well in a rigid structure. I’m probably one of those.

Not that I will ever make any groundbreaking things but, as Graeber said, the only way to foster innovation is to get ten eccentrics and let them do whatever they want. Nine of them will lose your time but the tenth will invent something worth everything else.

My suffering in this system makes me probably one of the nine others. If eccentrics cannot become researchers, what will you get from research? Answers is simple: papers. Lots of papers. Academics are not trying to invent or discover anything. They are mostly trying to get papers published. The word « paper » itself is an ode to an anti-poetic administrative society.

From Bitcoin to blockchain

It’s not by accident that Bitcoin was invented out of nowhere by the anonymous Satoshi Nakamoto. Bitcoin could not have been invented by a private company, not to mention academia. It had to spur out of its open source roots. But even open source projects quickly tend to become bureaucratic structures with processes and acclaimed leaders were marketing your contribution is nearly as important as the quality of your code.

By being anonymous then disappearing, Satoshi Nakamoto was truly groundbreaking. Bitcoin is now part of the common good. Everyone can use the code, improve it, try to convince people to use it. Through Bitcoin, the sociological concept of « fork », were a team splits, each continuing the project with their own vision, became purely technological and functional. The only remaining centralised bit is the name. Who can use the name « Bitcoin »? That’s why we had Bitcoin Cash, Bitcoing Gold, Bitcoin SV and so on.

By replacing fiat money with a decentralised open source project, Bitcoin was set to destroy governments and bureaucracies. Other projects such as Aragon or Colony.io clearly try to replace a centralised structure by a lean, adaptative decentralised one.

Then came the term « blockchain ».

While Bitcoin was mostly seen as a shady scam, a way to buy drugs, even from academics in the field, blockchain quickly carried the impression of an apolitical neutrality. Blockchain is boring. Blockchain is heavily studied, theorised. Blockchain is exciting because it can carry smart contracts. It can be used to track land ownership and pieces of art. It can be used for logistics. Let me underline it once again : who find « contracts » and « logistics » exciting?

While Bitcoin was set to destroy bureaucracy, blockchain is set to serve it.

Bureaucratic capitalism, an oxymoron according to David Graeber, has always used the same strategy: if you can’t destroy it, embrace it. Even the word « revolution » is now a word used to describe a smartphone with a bigger screen. The picture of Che Guevara is one of the most popular images printed on t-shirts produced in China by underage children then sold at an expensive price to western consumers.

The revolution has been marketed.

Same happened for Bitcoin. From an anonymous subversive project with a clear political message (block zero includes a clear reference to the bailout of the banks), it has become an anonymous commercial technology developed by IBM and studied by scholars. All that was needed was to change the name to « blockchain ». Blockchain, which is supposed to represent a decentralised technology, even evolved itself to allow the distinction between permission-less and permissioned blockchains. The later meaning that a central authority has to give a permission to the user of that specific blockchain. Yes, you understand it right: blockchain decentralisation can now be centralised. It’s just a cool new name for « distributed database ».

The remaining true chaotic believers in Bitcoin or other cryptocurrencies have simply been bought. How can you make the revolution if you are insanely rich and profiting of it? Would you try to subvert a system with your bitcoins if the system offers you literally millions of dollars for them? Better sell at least some of them on an exchange and buy a Lambo while it’s the good timing.

By the way, those crypto-exchanges are heavily centralised and regulated. The cryptocurrency fanatics themselves are now impatiently waiting for regulations on their assets in the hope that this would send a green light to other investors and make the price skyrockets.

Another anecdote illustrates this heavy trend. The Counterparty project had the goal to make a decentralised and unregulated exchange based on the Bitcoin protocol itself. Technically, this is simply awesome. Unlike many ICO (Initial Coin Offering, the launch of a new cryptocurrency) that were simply scams or weak projects designed to get easy money from naive investors, Counterparty tried to build stuff in such a way that developers themselves would not have any economic advantages over other users. Most projects offer tokens that you can buy with bitcoins or dollars that are going to the developers. To buy XCP, the CounterParty token, you have to destroy bitcoins, ensuring they can’t be used by anyone else later.

This is deeply groundbreaking.

Interestingly enough, the XCP token was, for sometimes, listed on some centralised exchanges before being removed. When Counterparty or another similar project will succeed and blacklisting or forbidding it will not be enough, there will still be the solution to corrupt the believers in the project by making them rich.

After all, the strategy works well with artists and researchers. Silent them with stupid bullshit jobs, complex administrative procedures. If they still manage to get their voice heard, transform them into a product, make them rich, popular so they don’t want to change the system anymore. Or, at the very least, they don’t have the credibility to do it.

Killing innovation in the name of fostering it

The vast complexity of our society becomes understandable as soon as you accept that any system tries to survive by avoiding and killing any change. While the naive version is to actively prevent any change, which ultimately leads to revolution, bureaucratic capitalism is pretending to foster change, announcing that we are living in an age of unparalleled progress. But, to protect children, this progress should be regulated. A bit like religious inquisitors burning and killing people in the name of love, pretending that this is the only way to create heaven on earth.

Patents are a particularly crystal clear stance of such hypocritical nonsense. In most industries, patents are the very metric of innovation. The words « patent pending » are, for most consumers, the synonym with an innovative solution to a problem.

Yet, the very purpose of patent is to prevent someone else to make use of an invention. Bitcoin itself is using some algorithm called ECDSA while a better solution existed for the same task: Schnorr. Unfortunately, Schnorr was patented, demonstrating that a patent is a way to actively kill innovation or, at least, slow it enough. The work to migrate Bitcoin from ECDSA to Schnorr is an order of magnitude bigger than simply starting with Schnorr. All that energy and time could have been saved without patents.

Getting a patent involves a nightmare of paperwork and, besides counsel fees, involves paying quite a lot of money. This ensures that nobody could get a patent but big bureaucratic corporations.

Having a patent validated doesn’t mean anything. It facts, it means that some anonymous bureaucrat from the patent office didn’t find any clear previous prior art in other patents. A patent can still be invalidated in court. But who can afford legal fees to go in court? Big administrative corporations, of course.

In my career, I worked once for a multinational company in the automotive industry. As a creative R&D engineer, I was given a white card to come with a prototype for a new feature. In only a few weeks, I came up with an algorithm that would automatically guess your destination based on your habits. This simple tool could be used to automatically set up the navigation system of the car as soon as you enter it, greatly improving your experience and warning you about traffic on roads for which you would not take the time to enter the destination in the system (there was no smartphone at the time).

My prototype worked remarkably well and was tested with the data of multiple colleagues. But I was instructed to make a patent out of it. I even received some training to learn how to make my patent the vaguest, to sounds like it includes other stuff already patented elsewhere. That way, it could be used by the company to attack other companies or to defend against such attacks. As I found that unethical, I could not do the required work and my algorithm was never released. I was told explicitly that nothing could be released if not patented, that was a company policy.

Twelve years later, I’ve yet to see one navigation system in a car that can do something that a young engineer could invent in a few weeks and that was highly praised by the testers.

This tells a lot about the state of innovation: through patents, innovation has been transformed into a bureaucratic process mastered by lawyers. There are even academic masters in « innovation » to ensure that no idea can spur spontaneously. The inventors, the engineers are working for nothing unless they can find the tiny bit of innovation that please both the marketing department, the legal department and the whole hierarchy.

Innovation in the academia?

Let me tell you, again, two anecdotes. When I was a student, one of my philosophy professors asked me to take a philosophical stance on a given subject. I explained it successfully. He followed by asking who was the philosopher saying that. I said I was. He was angry and told me that the whole point of the course was not to take my own stance but to know what true philosophers think. My answer was immediate :
— Can you prove that I’m not a true philosopher?
This ended the examination with the lowest successful grade.

Another professor asked me to analyse a 20-page text that was handed to us two weeks before. As I took the text out of my bag, he told be I was supposed to have read the text before.
— Yes, of course, but I did not study it by heart. Did you really expect me to analyse a text without even looking at it?
— Well, that’s how we always did.
— I’m not asking you what you did but if you find it smart or not.
— That’s not the point.
— As it is a philosophical class, I think this is the very essence of the point.
— Forget it, tells me what you remember about the text.

So I did but I pointed out that the text was really badly written and some sentences were not clear. I cited a sentence I remembered as notable and which seemed in contradiction with some part of the text.

— This sentence is not in the text. It’s not what the text is about.
— Well, let me show you, I underlined it (I made the gesture of putting the text out of my bag)
— No! You can’t take the text! You could have notes on it! It’s forbidden! said the professor with a panicked voice.
— Well, then let me show the sentence on your copy of the text.
He hands me the paper. I’m surprised : it’s in English while the text he gave us was in French.
— I don’t understand, mine was in French.
— Indeed, reply the professor. I gave you a translation I found. I thought it would be easier for you. But I prefer to read it myself in the original version.
— Excuse-me but… did you ever read the translation before giving it to us?
— Not really…
— So, basically, you are trying to judge how I memorised a text you didn’t even read yourself?
— …
— I think there’s nothing to add.

I was so angry that I walked out of the room without an eye for the teacher. I was 20 and willing to learn philosophy. Once again, I received the minimal succesful grade. A way to not see me anymore in their classes.

Those anecdotes are not only about two professors. They are the very essence of our system. When I write a blog post detailing some ideas, the negatives reactions are always about the fact that I’m not original, just saying the same thing as someone else. Or that I’m saying the opposite of some famous people. Or that, if I can’t cite who told it before me, then I can’t say anything.

All academic social sciences seem plagued with the same disease. You can’t have any opinion before reading and knowing all the opinions of the « great predecessors ». And once you know them, you are not allowed to differ from what they say. And you are not allowed to think like them because that woul’d be plagiarism.

The summary is clear and is what my philosophy professors were trying to teach me: you are not allowed to think at all. You are only allowed to recite the « great ancients » and to analyse what they said. This is, of course, reminiscent of every decadent civilisation.

Academia has turned upside down. People don’t go to university to learn anymore but to get an administrative form (called « diploma ») that will allow them, they hope, to land a useless but prestigious punching card job with a good salary in an administrative society. They may also use the opportunity to meet other people and create a network. Learning? When some skills will be necessary, they will be learned on-the-fly on a day-to-day basis. At the cost of losing depth and the big picture of the knowledge. If really needed, reading a book worth more than spending hours on a chair listening to someone who has a full-time job getting grants for his/her PhD students and which was selected for that job because she was one of the best to find grants and to memorise answers to arbitrary questions at an exam.

We are not doing innovation, we are doing marketing everywhere.

It’s hard to convince ourselves that we live in an incredible age of innovation. After all, all great science-fiction achievements have been stopped with the 20th century. We have yet to go back to the moon. We are excited to follow a small robot on Mars, something that we did in the seventies. Sure, we have a better camera but that’s all. We are excited by electric cars, something that existed since the inception of cars themselves, only because we were holding back any innovation in that field. Imagine telling someone from 1970 that, 50 years later, we will get excited by electric cars, rocket that barely put satellites in orbit and having a phone in our pocket. A phone that takes all our attention all the time.

As Graeber pointed out, huge bureaucratic infrastructures have historically served for what he calls « poetic purpose ». Poetic is not good nor bad. It’s basically irrational. Like building pyramids, cathedral or rockets to kill other countries or send a handful of men on the moon.

But the bureaucracy is so efficient, so strong that, in order to preserve itself, it now kills any means of innovation, any sense of purpose. Something as seemingly important as « saving the planet so we can live on it » seems impossible because, well, we have to put the administrative procedures in place. Kyoto or Rio or Paris agreements are nothing but transforming the « saving the planet » purpose in a bunch of administrative forms. It simply can’t work.

Administration doesn’t want to change and, thus, doesn’t want to save the planet. It is quite simple to demonstrate it: vastly increasing taxes on fuel looks like a sensible way to reduce consumption of such fuel. This has never been done at a scale, not because of rational arguments but because « it might cost jobs, it might slow the economy ». Well, the whole point is that jobs and growth is what is killing the planet.

We have built a machine to create meaningless jobs in order to foster an arbitrary virtual metric and nobody, by design of the machine, can shut it down even if not doing it implies destroying the whole planet.

As administrative structures seem to go hand in hand with centralised power, our only hope to get back to innovation and to poetic technology is having a look at what can be decentralised.

And this is why Bitcoin is so exciting. Bitcoin is truly decentralised. The defunct Moonshot Express project aimed at sending a bitcoin wallet to the moon. Everybody could then decide to send money to that wallet. Claiming the money on the wallet would involve going to the moon and bringing back a small metal piece. That would be innovative, groundbreaking. Poetic.

In my lengthy introduction, I tried to demonstrate that even « scientific taxes » does not pay researchers. It is used to build a huge bullshit factory around the word « research ». The same applies for entrepreneurship and innovation. There are even grants to help startups get patents!

Thanks to projects like Moonshot Express, citizens could instead send their money directly to the moon, fostering informal technological cooperation. As the project r.loop demonstrated, open source enthusiasts are ready to switch from purely software project to literally rocket science. All in a pure decentralised way. Decentralisation is becoming the politically correct word for anarchism.

This will be heavily disruptive. As Ladrière and Simondon explored it, a technology is disruptive by essence. If it does not disrupt the society, this is not innovation but product marketing.

As the visionary Vinay Gupta pointed out, technologies like Bitcoin and Ethereum, once you remove the « blockchain » marketing crap, enables a new kind of projects were decentralised investors give resources and directions, hoping to get benefits or only for the sake of supporting the project. Transparency and collaboration become the new default. Which is the opposite of an administration which can survive only thanks to its opaqueness.

Unfortunately, we are still living in a bureaucratic world dedicated to marketing. Today’s innovation has been transformed in a pure marketing machine. A company doesn’t sell innovation anymore. It innovates in order to serve the marketing.

Kickstarter and other crowdfunding websites are the epitome of this 100% marketing, no product approach. On Kickstarter, the customer is sold products that don’t exist yet and that have never been tested.

All Kickstarter pages are basically the same with a clean-looking video, some sketches of the product and pictures of smiling people using a fake version of the product. The customer is then asked to pay in advance and to wait.

Which, of course, means that the product is often not completed successfully. But, when it does, one quickly realises that what was good on video is, in fact, unusable in real life. Software is crappy, with an unfinished proprietary cloud platform and no iteration. But that’s not a real problem because, most of the time, we forgot that we paid for a given project two years before. The product is less important than looking cool on social networks. I like to call that « false good idea ». It often ends with the following discussion:

— Wow, look at that cool project.
— Well, it looks cool at first glance but, think about it. This would be unusable in real life.
— Oh, you are so negative. The idea is cool.

The marketing approach is so systematic that there are marketing agencies specialised in Kickstarter marketing to get you contributors. They even go as far as producing your « product » with your logo on it.

We could see Kickstarter as a contribution to research. Giving money without expecting any return. But the worst of all is probably that, given free rein on imaginative products, all we see on Kickstarter are plastic smartphones holders, backpacks for laptops or GPS chips to spy our kids.

We are so used to the imaginary world of marketers that we pay for the right of dreaming to use a product for which we have no need (else, we won’t accept to wait for months or years). Driven by carefully designed dopamine rushes, we tend to spend every waking moment in the curated world of those targeted ads.

Can we still have creative ideas?

As Graeber points out, the Internet, like patents, kill every inspiration because « it has already been done and it failed. Or, worst, because it succeeded. » Or, as I learned through my career : « If nobody has done it, there’s probably a good reason. »

Inventing is impossible. Only selling is acceptable.

Blockchain was no exception with the ICO frenzy. While ICO was, at first, seen as a sensible way for a project to raise money, the ICO bubble made people realise that you only need to create a token (which is a few lines of codes in the Ethereum blockchain) and a good website to raise millions of dollars.

As I was explaining it to my circles, everybody asked me why I was not launching my own cryptomoney. ICO are not about the underlying project anymore anyway. It’s purely about selling yours as the next Bitcoin that will hit 10,000$, despites all the economic fallacies.

Given all those gigantic scams, guess what the public asked?

More regulations of the ICOs! More administrative procedures.

ICO are still an incredible way to fund a project and to bring new kind of governance to decentralised systems. If we get it right, Bitcoin and subsequent technologies could become the administrative layers that would render bureaucracy obsolete.

Bitcoin itself is a pure piece of poetic technology.

But do we really want to break free of our virtual dream world?

After all, the rise of administrative bureaucracy as a goal by itself is heavily correlated with the rise of television which, as pointed out by Michel Desmurget in TV Lobotomie, is highly correlated with an education crisis.

Now that we constantly have in our pocket a television tailored to our short term desires and tastes, now that we forgot how to focus, how to think by ourselves, how to be creative (we grow up surrounded by screens and, as pointed out by Desmurget, this has severe and long-lasting impact on our brains), are we even willing to make the new revolution?

Not by cutting heads but by throwing our screens filled with ads, by stopping to give our hours to meaningless work, by refusing to do stuff that doesn’t make sense, even if we are paid to do it (our jobs) or we are forced to do it (legal forms)?

Don’t count on « democracy ». Elections are only used to choose some public bureaucrats. Ballot is only one kind of administrative form. The whole social choice theory field demonstrated that there’s no objective election system. Arrow theorem can be oversimplified as « voters are not deciding anything, it’s the voting system that makes the result » or « give me the result you want, I will design a voting system that makes it appear as the legit result for every voter ». Nevertheless, academic discussions about voting systems are still limited to « how can we vote using Internet » or, worse, « how can we build a social media to make people vote » (I’m not making this stuff up, those were real discussions I was involved with academic people and high-ranking European politicians).

The future cannot be administratively reduced to votes. As Vinay Gupta likes to say, the future is like another country. We should have diplomatic relationship with the future and not only sending them our trash. We should have a system that envision the future as a part of ourselves, something fluid, lean, permanently changing. Unlike the « Let’s throw that for after the elections » philosophy.

We like to criticise politicians. But they are doing exactly what the system asked them to do. You can throw them all, nothing will change because they are puppets of the system. A good way to illustrate it is that, if you shut down all media, you will realise it’s impossible for the vast majority of the population to know what kind of ideology has won the latest elections and is running the system. If you except some edge cases (that might be very important, like if you are an immigrant without passport in a country suddenly ruled by the extreme right), the system is mostly running alone. The time of reaction between a political action and its effect (when there’s one) is simply superior to the time between two elections. And after an election, the winner usually takes the time to undo everything the president did. In the end, nothing changes. I’m from a small country called Belgium where the electoral game is so complex, forming a government requires agreement between so many parties that it is borderline impossible.

This led the country to become officially without government for very long times, sometimes more than a year. This is for example currently the case.

In reality, nobody realises it. Except for the media, which could as well be describing something happening on another continent. There’s one exception: bureaucrats, who ends up taking decisions or waiting for decisions about which form should go where. If you are not a bureaucrat and not waiting for money from them, life is in fact easier without a government.

Advertising and media, which are in fact the same stuff, are building a world where politicians are supposed to take important decisions, where we should vote and fill out forms to create jobs in order to buy more stuff that will create even more jobs and make us happy.

Screens are made addictives to forbid us to disconnect from this virtuality, to prevent us to dream about innovations and see the world with naked eyes. Resistance looks futile, our future is doomed. Our only hope lies in poetry.

If we throw away our screens, if we start to boycott every single media, if we refuse to do absurd jobs, if we hang marketers and advertisers then we will be able to see the poetry. A poetry which could, maybe, save us all.

Photo by Dmitry Ratushny on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Se passer d’écran avec un téléphone e-inkhttps://ploum.net/?p=6432http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20200129_173557_Se_passer_d___ecran_avec_un_telephone_e-inkWed, 29 Jan 2020 16:35:57 +0000Vivre au quotidien avec le téléphone Hisense A5

Tout ce qui fait de la lumière nous hypnotise. Nous pouvons rester des minutes entières à contempler le crépitement des flammes d’un feu de camp. Lorsque nous rentrons dans une pièce avec une télévision allumée, notre regard est immédiatement attiré, aspiré.

Se passer des réseaux sociaux comme je l’ai fait avec ma déconnexion ? Ce n’est qu’une petite partie du problème. Nous avons toujours en permanence un écran dans notre poche, un écran que nous avons envie de consulter au moindre signe d’ennui, de temps mort. Un écran qui nous satisfait plus que lire quelques pages d’un livre ou de prendre quelques secondes pour méditer.

J’ai réalisé que je n’étais pas addict aux applications sur mon téléphone ou mon ordinateur, mais bien à l’écran lui-même. Que je coupe une activité et je me retrouve, presque consciemment, à tenter d’imaginer ce que je pourrais bien faire pour justifier de passer du temps sur un écran.

Un phénomène que je n’ai pas du tout avec ma liseuse. L’écran est essentiellement réfléchissant. Il n’y pas de mouvements fluides, hypnotiques, d’images.

Logiquement, je me suis mis à la recherche d’un téléphone e-ink, un téléphone sans écran lumineux, sans couleur. Plusieurs modèles ont vu le jour dans les années 2013-2014, mais aucun ne semble avoir eu de succès. Le seul modèle qui semble exister est le Hisense A5, que j’ai décidé d’acheter.

Premier contact

Initialement annoncé à 100$, le Hisense A5 coûte en réalité plus de 200$ sur la majorité des sites d’import. Ajoutez à cela les frais de douane et on est plus proche des 250€. Mais je devais de toute façon remplacer mon téléphone défectueux.

Le Hisense A5 tourne sous Android, mais est fourni en deux langues : anglais et chinois. Pas d’autre choix. À noter que la traduction est incomplète. Les idéogrammes chinois apparaissent un peut partout. Ce n’est pas dramatique, mais certains mouvements lancent des applications en chinois que je n’ai pas réussi à désinstaller. Un peu embêtant.

Autre point d’attention : les services Google ne sont pas installés sur le téléphone. Cela tombe bien, car je voulais justement me passer de Google, mais cela vient avec quelques surprises sur lesquelles je reviendrai.

Un peu de bidouillage est donc nécessaire pour installer vos applications : installer F-Droid et, depuis F-Droid, installer Aurora Store qui permet d’installer n’importe quelle application de l’appstore Google.

L’écran e-ink à l’usage

Le fait d’avoir un écran e-ink est une expérience étonnante. On s’habitue très vite au noir et blanc. L’écran possède deux modes d’affichage (un plus net, mais plus lent, pour les photos, et l’un rapide, pour l’interaction quotidienne). Il est facile de passer d’un mode à l’autre grâce à un raccourci et c’est vraiment très utile.

Après quelques jours, le fait de voir les écrans des autres téléphones semble incroyablement agressif. Ça bouge, c’est coloré, c’est violent. Le téléphone e-ink est incroyablement zen.

Autre particularité de l’e-ink : il est assez lent. Pas question de faire défiler des flux ou des news à toute vitesse. Loin d’être un problème, c’est au contraire une fonctionnalité incroyable. Pendant un temps mort, j’ai le réflexe de prendre mon téléphone avant de me dire « Mais pourquoi je prends ce truc ? Qu’est-ce que j’ai envie d’y faire ? ». Le téléphone e-ink est donc un véritable sevrage !

Pocket, en mode tournage de page, est dans son univers. C’est à peu près la seule application qui donne envie d’être utilisée sur ce téléphone.

Pocket sur le Hisense A5

Pour les applications quotidiennes, le fait d’être en e-ink n’est pas particulièrement handicapant. On s’habitue très vite sauf pour les applications mal conçues dans lesquelles on ne fait pas la différence entre l’activation et la désactivation, le gris foncé (désactivé) et le bleu foncé (activé) apparaissant de la même manière. C’est particulièrement frappant dans Garmin Connect et cela me fait dire que ces applications ne sont pas utilisables par les personnes avec des troubles de la vue comme le daltonisme.

Photos et vidéos

L’appareil photo fonctionne très bien et prend des photos tout à fait correctes, voire belles… une fois affichée sur un autre appareil ! C’est d’ailleurs assez amusant de ne pas pouvoir juger immédiatement du résultat d’une photo. On retrouve un peu l’esprit des appareils argentiques : prendre moins de photos (parce que l’interface est moins réactive et décourage le mitraillage) et ne pas les regarder avant d’être rentré à la maison.

La peur de rater une bonne photo est également une addiction problématique de nos smartphones. Il suffit de voir la foule lors des événements importants : tout le monde regarde le monde à travers son smartphone ! Un écran e-ink, sans résoudre le problème, le rend moins prégnant. Une sorte d’équilibre que je trouve acceptable : on peut prendre des photos, mais cela ne remplace pas la réalité.

Ce sentiment est également présent en voyage, alors que je reçois des photos de ma famille. L’appel vidéo en noir et blanc saccadé renforce l’impression d’éloignement, de distance. Je trouve cela personnellement une bonne chose, car cela permet de se rendre compte de l’importance d’une présence réelle, que le chat et la vidéo ne sont que des succédanés.

Autonomie

La merveille de l’écran e-ink est qu’il ne consomme presque rien ! Lors d’une journée normale, connecté sur le wifi avec un usage léger, je consomme entre 10 et 15% de batterie. En voyage, après une très longue journée en permanence sur la 4G, avec utilisation intensive du GPS, appels vidéo, prises de photo, je n’ai jamais réussi à descendre en dessous de 50% de batterie. En étant attentif (usage limité, mode avion quand pas utilisé), on peut sans problème dépasser la semaine.

Bref, ce téléphone est l’arme absolue du baroudeur : énorme autonomie et obligation de rester en permanence connecté au monde réel autour de soi !

Nous en discutions avec Thierry Crouzet : ce téléphone pourrait bien être le compagnon ultime du bikepacker. Grande autonomie, impossibilité de passer la soirée à trier les photos de la journée et permet de remplacer la liseuse.

En usage courant, je préfère très largement ma liseuse Vivlio, avec écran large, boutons physiques et sans distraction. Mais, en bikepacking où la fatigue rend la lecture très sporadique, le Hisense A5 serait suffisant, permettant d’économiser une grosse centaine de grammes de bagages.

La vie sans Google

Comme je l’ai signalé, ce téléphone ne permet pas d’installer les services Google. Que sont les services Google ? Une couche logicielle qui permet de lier une application avec votre compte Google.

Cela signifie que vous pouvez installez des apps à travers l’Aurora store, mais uniquement des apps gratuites. Cela signifie également qu’il est impossible de se connecter avec son compte Google. Google Maps fonctionne très bien, mais pas avec votre compte (ne vous permettant pas de partager votre position avec vos amis ou d’utiliser vos favoris). Cela veut dire également pas d’import facile de mes contacts depuis mon téléphone précédent.

Personnellement les manques les plus difficiles et pour lesquels je n’ai pas encore de solution sont Google Agenda et Google Musique. Je peste également contre le manque de Google Photos qui me permettait d’accéder immédiatement à mes photos depuis mon ordinateur. J’utilise Tresorit, mais la fonctionnalité d’importation de photos n’est pas vraiment au point et ne semble pas fonctionner sur ce téléphone (tout comme celle de Dropbox).

Autre manque qui m’a surpris : Strava refuse de se lancer sans les Google Services ! Brain.fm me prévient également qu’il ne fonctionnera pas, mais, après avoir accepté l’erreur, se lance sans problème. J’avoue que je ne saurais pas me passer de Brain.fm même si j’ai l’impression que la qualité de son dans mon casque Bluetooth est inférieure à mon téléphone précédent.

Pour le reste, tout fonctionne plutôt bien, y compris Google Maps ou mes gadgets Bluetooth. Certaines applications peuvent cependant avoir de petits soucis : l’appli météo que j’utilise n’arrive pas à obtenir une position. Signal ne me notifie parfois de certains messages que lorsque je lance manuellement l’application. Brain.fm plante parfois si j’utilise d’autres applications pendant qu’il tourne. Et Strava ne se lance pas du tout !

Conclusion

À la lecture de ce qui précède, il est évident que ce téléphone est réservé aux geeks prêts à bidouiller et à faire des sacrifices.

Cependant, pour un téléphone qu’il faut bidouiller et un système Android pas du tout prévu pour un téléphone e-ink, il se comporte incroyablement bien. Contrairement à un LightPhone, très joli sur papier, mais incroyablement limité dans la vie quotidienne (pas d’application bancaire, pas de système d’authentification à deux facteurs, pas moyen de trouver rapidement une adresse), le Hisense A5 est un véritable téléphone.

Je suis persuadé que des interfaces spécifiquement conçues pour e-ink changeront complètement la relation que nous avons avec nos écrans. Je le vois d’ailleurs avec le Freewrite qui, malgré tous ses problèmes software, change ma relation avec l’écriture.

Je crois que je ne pourrais déjà plus revenir à un téléphone traditionnel. J’attends juste que Protonmail sorte son appli agenda pour Android, que je trouve une solution de rechange pour streamer ma musique et ce téléphone sera presque parfait !

Cela signifie également que lorsque je n’ai pas besoin de mon laptop, je me balade désormais sans le moindre écran couleur. Une véritable libération !

Je suis @ploum, écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Paypal ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Se passer d’écran avec un téléphone e-inkhttps://ploum.net/?p=6432http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20200129_163557_Se_passer_d___ecran_avec_un_telephone_e-inkWed, 29 Jan 2020 15:35:57 +0000Vivre au quotidien avec le téléphone Hisense A5

Tout ce qui fait de la lumière nous hypnotise. Nous pouvons rester des minutes entières à contempler le crépitement des flammes d’un feu de camp. Lorsque nous rentrons dans une pièce avec une télévision allumée, notre regard est immédiatement attiré, aspiré.

Se passer des réseaux sociaux comme je l’ai fait avec ma déconnexion ? Ce n’est qu’une petite partie du problème. Nous avons toujours en permanence un écran dans notre poche, un écran que nous avons envie de consulter au moindre signe d’ennui, de temps mort. Un écran qui nous satisfait plus que lire quelques pages d’un livre ou de prendre quelques secondes pour méditer.

J’ai réalisé que je n’étais pas addict aux applications sur mon téléphone ou mon ordinateur, mais bien à l’écran lui-même. Que je coupe une activité et je me retrouve, presque consciemment, à tenter d’imaginer ce que je pourrais bien faire pour justifier de passer du temps sur un écran.

Un phénomène que je n’ai pas du tout avec ma liseuse. L’écran est essentiellement réfléchissant. Il n’y pas de mouvements fluides, hypnotiques, d’images.

Logiquement, je me suis mis à la recherche d’un téléphone e-ink, un téléphone sans écran lumineux, sans couleur. Plusieurs modèles ont vu le jour dans les années 2013-2014, mais aucun ne semble avoir eu de succès. Le seul modèle qui semble exister est le Hisense A5, que j’ai décidé d’acheter.

Premier contact

Initialement annoncé à 100$, le Hisense A5 coûte en réalité plus de 200$ sur la majorité des sites d’import. Ajoutez à cela les frais de douane et on est plus proche des 250€. Mais je devais de toute façon remplacer mon téléphone défectueux.

Le Hisense A5 tourne sous Android, mais est fourni en deux langues : anglais et chinois. Pas d’autre choix. À noter que la traduction est incomplète. Les idéogrammes chinois apparaissent un peut partout. Ce n’est pas dramatique, mais certains mouvements lancent des applications en chinois que je n’ai pas réussi à désinstaller. Un peu embêtant.

Autre point d’attention : les services Google ne sont pas installés sur le téléphone. Cela tombe bien, car je voulais justement me passer de Google, mais cela vient avec quelques surprises sur lesquelles je reviendrai.

Un peu de bidouillage est donc nécessaire pour installer vos applications : installer F-Droid et, depuis F-Droid, installer Aurora Store qui permet d’installer n’importe quelle application de l’appstore Google.

L’écran e-ink à l’usage

Le fait d’avoir un écran e-ink est une expérience étonnante. On s’habitue très vite au noir et blanc. L’écran possède deux modes d’affichage (un plus net, mais plus lent, pour les photos, et l’un rapide, pour l’interaction quotidienne). Il est facile de passer d’un mode à l’autre grâce à un raccourci et c’est vraiment très utile.

Après quelques jours, le fait de voir les écrans des autres téléphones semble incroyablement agressif. Ça bouge, c’est coloré, c’est violent. Le téléphone e-ink est incroyablement zen.

Autre particularité de l’e-ink : il est assez lent. Pas question de faire défiler des flux ou des news à toute vitesse. Loin d’être un problème, c’est au contraire une fonctionnalité incroyable. Pendant un temps mort, j’ai le réflexe de prendre mon téléphone avant de me dire « Mais pourquoi je prends ce truc ? Qu’est-ce que j’ai envie d’y faire ? ». Le téléphone e-ink est donc un véritable sevrage !

Pocket, en mode tournage de page, est dans son univers. C’est à peu près la seule application qui donne envie d’être utilisée sur ce téléphone.

Pocket sur le Hisense A5

Pour les applications quotidiennes, le fait d’être en e-ink n’est pas particulièrement handicapant. On s’habitue très vite sauf pour les applications mal conçues dans lesquelles on ne fait pas la différence entre l’activation et la désactivation, le gris foncé (désactivé) et le bleu foncé (activé) apparaissant de la même manière. C’est particulièrement frappant dans Garmin Connect et cela me fait dire que ces applications ne sont pas utilisables par les personnes avec des troubles de la vue comme le daltonisme.

Photos et vidéos

L’appareil photo fonctionne très bien et prend des photos tout à fait correctes, voire belles… une fois affichée sur un autre appareil ! C’est d’ailleurs assez amusant de ne pas pouvoir juger immédiatement du résultat d’une photo. On retrouve un peu l’esprit des appareils argentiques : prendre moins de photos (parce que l’interface est moins réactive et décourage le mitraillage) et ne pas les regarder avant d’être rentré à la maison.

La peur de rater une bonne photo est également une addiction problématique de nos smartphones. Il suffit de voir la foule lors des événements importants : tout le monde regarde le monde à travers son smartphone ! Un écran e-ink, sans résoudre le problème, le rend moins prégnant. Une sorte d’équilibre que je trouve acceptable : on peut prendre des photos, mais cela ne remplace pas la réalité.

Ce sentiment est également présent en voyage, alors que je reçois des photos de ma famille. L’appel vidéo en noir et blanc saccadé renforce l’impression d’éloignement, de distance. Je trouve cela personnellement une bonne chose, car cela permet de se rendre compte de l’importance d’une présence réelle, que le chat et la vidéo ne sont que des succédanés.

Autonomie

La merveille de l’écran e-ink est qu’il ne consomme presque rien ! Lors d’une journée normale, connecté sur le wifi avec un usage léger, je consomme entre 10 et 15% de batterie. En voyage, après une très longue journée en permanence sur la 4G, avec utilisation intensive du GPS, appels vidéo, prises de photo, je n’ai jamais réussi à descendre en dessous de 50% de batterie. En étant attentif (usage limité, mode avion quand pas utilisé), on peut sans problème dépasser la semaine.

Bref, ce téléphone est l’arme absolue du baroudeur : énorme autonomie et obligation de rester en permanence connecté au monde réel autour de soi !

Nous en discutions avec Thierry Crouzet : ce téléphone pourrait bien être le compagnon ultime du bikepacker. Grande autonomie, impossibilité de passer la soirée à trier les photos de la journée et permet de remplacer la liseuse.

En usage courant, je préfère très largement ma liseuse Vivlio, avec écran large, boutons physiques et sans distraction. Mais, en bikepacking où la fatigue rend la lecture très sporadique, le Hisense A5 serait suffisant, permettant d’économiser une grosse centaine de grammes de bagages.

La vie sans Google

Comme je l’ai signalé, ce téléphone ne permet pas d’installer les services Google. Que sont les services Google ? Une couche logicielle qui permet de lier une application avec votre compte Google.

Cela signifie que vous pouvez installez des apps à travers l’Aurora store, mais uniquement des apps gratuites. Cela signifie également qu’il est impossible de se connecter avec son compte Google. Google Maps fonctionne très bien, mais pas avec votre compte (ne vous permettant pas de partager votre position avec vos amis ou d’utiliser vos favoris). Cela veut dire également pas d’import facile de mes contacts depuis mon téléphone précédent.

Personnellement les manques les plus difficiles et pour lesquels je n’ai pas encore de solution sont Google Agenda et Google Musique. Je peste également contre le manque de Google Photos qui me permettait d’accéder immédiatement à mes photos depuis mon ordinateur. J’utilise Tresorit, mais la fonctionnalité d’importation de photos n’est pas vraiment au point et ne semble pas fonctionner sur ce téléphone (tout comme celle de Dropbox).

Autre manque qui m’a surpris : Strava refuse de se lancer sans les Google Services ! Brain.fm me prévient également qu’il ne fonctionnera pas, mais, après avoir accepté l’erreur, se lance sans problème. J’avoue que je ne saurais pas me passer de Brain.fm même si j’ai l’impression que la qualité de son dans mon casque Bluetooth est inférieure à mon téléphone précédent.

Pour le reste, tout fonctionne plutôt bien, y compris Google Maps ou mes gadgets Bluetooth. Certaines applications peuvent cependant avoir de petits soucis : l’appli météo que j’utilise n’arrive pas à obtenir une position. Signal ne me notifie parfois de certains messages que lorsque je lance manuellement l’application. Brain.fm plante parfois si j’utilise d’autres applications pendant qu’il tourne. Et Strava ne se lance pas du tout !

Conclusion

À la lecture de ce qui précède, il est évident que ce téléphone est réservé aux geeks prêts à bidouiller et à faire des sacrifices.

Cependant, pour un téléphone qu’il faut bidouiller et un système Android pas du tout prévu pour un téléphone e-ink, il se comporte incroyablement bien. Contrairement à un LightPhone, très joli sur papier, mais incroyablement limité dans la vie quotidienne (pas d’application bancaire, pas de système d’authentification à deux facteurs, pas moyen de trouver rapidement une adresse), le Hisense A5 est un véritable téléphone.

Je suis persuadé que des interfaces spécifiquement conçues pour e-ink changeront complètement la relation que nous avons avec nos écrans. Je le vois d’ailleurs avec le Freewrite qui, malgré tous ses problèmes software, change ma relation avec l’écriture.

Je crois que je ne pourrais déjà plus revenir à un téléphone traditionnel. J’attends juste que Protonmail sorte son appli agenda pour Android, que je trouve une solution de rechange pour streamer ma musique et ce téléphone sera presque parfait !

Cela signifie également que lorsque je n’ai pas besoin de mon laptop, je me balade désormais sans le moindre écran couleur. Une véritable libération !

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Linux et minimalisme numériquehttps://ploum.net/?p=6424http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20191104_093333_Linux_et_minimalisme_numeriqueMon, 04 Nov 2019 08:33:33 +0000Petite chronique d’un retour aux sources et à l’essentiel d’un libriste de cœur.

L’intoxication numérique n’est pas simplement liée à la consommation quotidienne de Facebook. Les outils que nous utilisons pour être « productifs » ont également un coût énorme sur notre énergie mentale. Comme le souligne Cal Newport dans ses livres Deep Work et Digital Minimalism, nous avons tendance à ne considérer que le bénéfice potentiel d’un outil, nonobstant les coûts. Ce qui nous mène forcément à la conclusion absurde qu’« avoir l’outil est mieux que de ne pas l’avoir du tout ».

Dans mon esprit, ce surplus de consommation numérique s’est cristallisé avec l’App Store d’Apple. À travers des jolies images et des jolies couleurs, l’App Store avait pour objectif de me faire installer une énième application qui me rendrait plus productif, une énième application certes très jolie, mais dans laquelle je devrais migrer mes données existantes avant d’apprendre à l’utiliser avant de recommencer avec une autre quelques mois plus tard.

Excédé également par la non-configurablité, mais également par les bugs de MacOS, j’ai décidé de regagner ma liberté, de retourner à mes amours. 5 ans de Mac étaient une belle expérience, mais fini de jouer, j’ai désormais envie de revenir aux choses sérieuses.

Plutôt que de tenter une migration app pour app, en trouvant une application équivalente à chacun de mes usages, j’en ai profité pour faire le tri, pour lister toutes les apps et services que j’utilisais afin de les réduire au minimum.

La philosophie

Si j’investis dans un nouveau laptop, la question principale à se poser est « pour en faire quoi ? ». On peut tout faire aujourd’hui avec un ordinateur. Mais quel est mon objectif principal outre faire tourner Linux ?

Dans mon cas, il est très simple : écrire. Que ce soit pour mes projets personnels ou professionnels, je ramène désormais tout à l’écriture (d’ailleurs, si vous cherchez un écrivain/scénariste/vulgarisateur/futurologue, je fais également du mercenariat).

Outre les incontournables mails et un navigateur web, tout ce qui n’est pas directement lié à l’écriture doit être considéré de trop. Je me suis octroyé un seul plaisir : la lecture des flux RSS.

Pour le reste, je m’interdis toute distraction sur ce nouvel ordinateur. Les réseaux sociaux et les médias seront même bloqués. L’idée est que mon cerveau comprenne instinctivement que ce laptop ne sait faire qu’une seule chose : servir de machine à écrire. Plutôt que de lutter en permanence contre la tentation de me distraire, je rends la distraction impossible sur une machine particulière.

Cela résout également pas mal de questions concernant la compatibilité avec tel ou tel logiciel vaguement dispensable. S’il n’est pas indispensable pour me faire écrire (et, au fond, rien n’est indispensable pour écrire dans un fichier Markdown), alors la question ne se pose pas : il n’a pas sa place sur ma machine..

Le laptop

Si Linux me manquait affreusement et que je ne risque pas de regretter une seule seconde MacOS, je ne peux pas en dire autant de la finesse, de la légèreté et de la qualité d’écran d’un macbook. 900 grammes sans ventilateur ni le moindre bruit, difficile de faire mieux.

Mon choix se porte finalement sur le Star Lite de Starlabs. 1,1kg, c’est un peu lourd, un peu plus épais avec un mauvais écran. Mais, avantage non négligeable, il coûte littéralement le quart du prix d’un macbook. À ce tarif, je ne m’attends pas à un miracle.

Je suis surpris cependant par l’aspect général. Pas de plastique, mais cette espèce d’aluminium qui semble très solide. Tellement solide qu’ouvrir le laptop requiert à chaque fois un véritable effort des deux mains. Une fois ouvert, l’écran est nettement moins bon, ultra-sensible aux reflets et bouge légèrement quand je tape au clavier. Le clavier, lui, est l’excellente surprise après des années sur un macbook : quel confort d’avoir de véritables touches ! Je regrette juste que les touches à droite soient fort petites, car, en Bépo, la touche la plus à droite est le W. Il m’arrive très régulièrement de taper un retour à la ligne au lieu d’un W. Mais je ne vais pas me plaindre : le macbook était devenu littéralement inutilisable à cause d’un bug, visiblement très répandu, qui déplace le curseur aléatoirement au cours de la frappe.

Niveau performances, je ne sais pas si c’est le matériel ou Linux, mais tout est parfaitement réactif dans i3. Le macbook consommait très souvent beaucoup de CPU, les sites étaient lents à ouvrir et Antidote était littéralement inutilisable. Rien de tout ça dans le Star Lite, je retrouve une expérience fluide et normale du web et je me réconcilie avec Antidote. Dans un Gnome-shell, c’est une autre histoire, spécialement avec le trackpad. Car le trackpad est une véritable catastrophe. De temps en temps, et je soupçonne que c’est lié à la charge CPU, il va se bloquer, devenir erratique ou très lent.

Mais j’ai décidé de vivre avec, car je souhaite utiliser de plus en plus le clavier. Le Star Lite dispose d’ailleurs d’une touche magique pour complètement désactiver le touchpad. J’adore !

Bref, le Star Lite est loin d’être parfait, mais il est petit, portable, relativement léger, résistant, assez performant pour mon usage minimal et pas cher. Bien que n’ayant pas de ventilateurs, il est cependant bruyant : la RAM cliquète comme sur un vieux desktop des années 90. Je croyais que ça n’existait plus… Ça et l’infernale diode blanche qui m’éblouit en permanence pour me dire que mon laptop est allumé !

Mon workflow de travail

Une conclusion s’est très vite imposée à mes yeux : je devais minimiser les différents stockages de mes données. Il m’est arrivé plus d’une fois de chercher un fichier dans Evernote alors qu’il était dans mon Dropbox ou dans Notions, de ne plus savoir exactement ce que j’avais installé sur ma machine ou de savoir que j’avais interagit avec un partenaire sur un projet, mais sans savoir si c’était sur Slack, Evernote, Google Drive ou par mail.

J’ai, ces dernières années, tenté de me débarrasser des fichiers, d’avoir tout dans Evernote ou tout autre service concurrent que je testais. Mais je réalise aujourd’hui que les mails et les fichiers sont deux piliers incontournables. Ils existeront toujours et je devrai toujours travailler avec. Du coup, comment ne pas ajouter d’autres piliers ?

C’est tout simple : je n’utiliserais désormais plus que des fichiers traditionnels organisés à ma façon. Finis les stacks, les notebooks, les notes. Si un logiciel ne me permet pas de gérer mes données dans des fichiers dans un format ouvert et une structure que je contrôle, je ne considère même pas son utilisation (exit donc Joplin ou Notable, qui sont pas mal mais forcent une structure de répertoires).

En partant du postulat que chaque projet est un répertoire, j’ai, après plusieurs essais et erreurs, fini par aboutir à la structure suivante en 5 répertoires très simples.

Archives : comme le nom l’indique, Archives contient tous les projets terminés ou abandonnés. À noter que, plutôt que de classer par « type », je considère tout comme un projet. Les photos de mon mariage, par exemple, sont dans un dossier « Mariage » qui contient également le PDF des invitations, le tableur de la liste d’invités et toutes les autres archives. C’est simple, mais il m’a fallu casser l’inclinaison à mettre les photos dans « Photos », les pdf dans « documents », etc.

inbox : un répertoire essentiellement vide qui contient les fichiers temporaires ou en transit. Un billet de train, un PDF à imprimer, un document téléchargé que je n’ai pas encore classé, etc.

Workbox : contient les projets en cours qui ne nécessitent pas une attention soutenue. Ce sont plutôt des projets en arrière-plan permanent. Par exemple, le dossier SPRL contenant tout ce qui est relatif à notre société est dans Workbox. Un dossier Aida4 contient tout ce qui est relatif au brevet d’apnée sur lequel je travaille pour le moment. Ma migration vers Linux ou ma recherche de laptop étaient également dans ce répertoire.

Frigobox : répertoire particulier, il contient tous les projets sur lesquels je souhaite m’investir, mais que je m’interdis de faire pour le moment pour éviter la dispersion. La relecture de Printeurs pour en faire un ebook digne de ce nom est par exemple dans Frigobox. Plusieurs billets de blog sont également là-dedans.

Focusbox : les projets sur lesquels je souhaite me concentrer. Quand je suis sur mon ordinateur, c’est dans ce répertoire que je dois être et travailler. Idéalement un et pas plus de 3 projets dans ce répertoire.

Ces 5 dossiers sont synchronisés grâce à Tresorit. J’ai également 3 autres dossiers qui ne sont pas sur Tresorit : Download, un répertoire pour tout ce qui est temporaire et qui peut être perdu, devel, un répertoire qui contient les dépôts git sur lesquels je travaille et Dropbox, pour avoir accès à certaines applications qui nécessitent Dropbox (dans mon cas, c’est la synchronisation avec le Freewrite).

Depuis quelques mois, j’utilise cette organisation et je suis abasourdi par son efficacité. Je ne cherche plus un fichier, j’ai toujours sous la main ce dont j’ai besoin et les fichiers ne s’accumulent pas dans mon HOME.

Mon HOME. Tout simplement.

Logiciels

J’ai insisté sur mon désir de simplification. Comme je cherchais à passer un un tiling window manager, afin de faire tout au clavier et de ne plus avoir de bureau, je suis tombé sur Regolith Linux, un projet qui est exactement ce dont j’avais besoin, à savoir une version d’Ubuntu où le bureau GNOME a été remplacé par i3, mais en gardant certains avantages de GNOME et en étant très accessible aux débutants grâce à un affichage facile des raccourcis clavier. Un bonheur !

Hormis les traditionnels Firefox, Geary (pour les mails) et Feedreader (pour les RSS), le seul logiciel important installé sur ma machine est Zettlr.

Zettlr, combiné à mon organisation en répertoires, a réussi à remplacer pas moins de 4 logiciels macOS. Le fait que tous les répertoires de mon HOME soient dans Zettlr est primordial. Tout semble soudain incroyablement facile et simple.

Zettlr remplace tout d’abord Ulysses comme logiciel d’écriture et d’organisation de mes textes. Il remplace également Evernote comme logiciel de prise de notes. D’ailleurs, je n’ai jamais réussi de manière satisfaisante à trouver un workflow entre Evernote et Ulysses. Mais il remplace également DayOne. J’ai en effet décidé de transformer mon journal personnel en simples fichiers markdown (voir mon script d’export de DayOne vers Markdown). Et, last but not least, il remplace Things, le dernier gestionnaire de todo que j’avais testé.

En effet, plutôt que d’avoir des todos dans un logiciel séparé, je me contente désormais d’écrire le mot magique « TODO » dans le fichier du projet concerné. Bon, je l’avoue, j’utilise également un carnet papier (mais, de toute façon, je jonglais entre différents carnets papier, mon gestionnaire de todo, mes notes Evernote).

Zettlr ne remplace parfaitement aucun de ces logiciels. Mais, dans une volonté de minimalisme, j’ai décidé d’accepter cette « dégradation », de perdre en fonctionnalités. Je me rends compte, après plus d’un mois à ce rythme, que c’est extrêmement libérateur pour l’esprit. Je courais après la solution ultime alors que, fondamentalement, le coût mental de n’importe quelle solution est bien plus élevé que le bénéfice éventuel.

Tout cela m’a même motivé de me remettre à Vim grâce au livre de Vincent Jousse « Vim pour les humains ». J’essaie de voir si je pourrais répliquer, dans Vim, les fonctionnalités de Zettlr, à savoir la navigation par projet, le mode distraction-free, la création simple d’un fichier dans un projet. Je réfléchis également à passer mes mails et mes flux RSS en ligne de commande, pour utiliser les raccourcis Vim. Chantier en cours, notamment en terme de lisibilité de ma console.

Le retour à la maison

Après 5 années sous MacOS, je ressens mon retour sous Ubuntu comme un véritable retour à la maison. Je n’ai jamais été chez moi sur un Mac. J’ai besoin que mes outils soient alignés avec mes valeurs. Je fais partie de la famille du libre, c’est identitaire chez moi et je dois l’accepter. J’ai trahi mes idéaux par semi-obligation professionnelle, confort et curiosité, mais je me rends compte que cela ne me plait pas.

Je repense à tous ces outils, parfois excellents, qui ont été créés, qui sont devenus une startup avant de disparaitre. Au lieu de créer ma startup, j’ai créé avec mon ami Bertrand le logiciel libre Getting Things GNOME. Je lui ai consacré plusieurs années de ma vie qui s’est traduit en un certain succès d’estime. Contrairement à une startup, je n’en ai jamais tiré le moindre profit financier, mais, aujourd’hui, je suis fier de constater que le logiciel possède encore des utilisateurs qui tentent de le faire revivre. C’est toute la différence entre le propriétaire et le libre : le libre a une chance de survivre à ses fondateurs. Mais les fondateurs, eux, n’ont aucune chance d’en tirer de gros bénéfices.

Aujourd’hui, ce que je cherche dans le libre c’est avant tout la liberté, la simplification. Une simplification dont Ubuntu s’éloigne à mes yeux beaucoup trop, notamment avec son système Snap qui me fait trop penser à l’App Store. Je lorgne pour revenir à mon premier amour libriste, Debian.

En attendant que Regolith fonctionne sous Debian, je liste tout ce que j’ai installé qui n’est pas disponible pour Debian. Mon objectif est de garder cette liste la plus courte possible. Je vous la partage.

En libre, et qui pourrait donc se retrouve dans Debian : Regolith, Zettlr, starlabs-power (optimisation pour la batterie de mon laptop), Signal, Protonvpn-cli, bitwarden et f.lux (redshift ne m’a pas vraiment satisfait). Si vous connaissez un développeur Debian, je serais heureux de donner un coup de main pour faire entrer Zettlr dans l’OS universel !

En non-libre : Tresorit, Protonmail-bridge, Antidote, Minetime (pas moyen de trouver un calendrier libre correct), Dropbox, Remarkable.

Pour les services non-libres, j’utilise également Adguard (sous forme d’extension Firefox), Brain.fm (j’adore ce service qui me simplifie la vie au point de ne pas avoir à choisir quelle musique écouter pour me concentrer).

C’est à la fois beaucoup et pas grand-chose quand je vois tous les services que j’ai résiliés durant ces derniers mois.

Les petits problèmes

Alors, certes, il me reste encore pas mal à faire pour configurer mon laptop aux petits oignons. Mais je crois que c’est le propre du libriste : ce ne sera jamais pleinement terminé. En fait, c’est un plaisir de mettre les mains dans le cambouis plutôt que de tester un énième logiciel propriétaire.

Attention, âmes sensibles s’abstenir de lire la suite, car la définition de plaisir chez un geek libriste est particulièrement retorse.

Dans mon planning, j’ai notamment mis d’arriver à faire une recherche de fichiers depuis Rofi, de travailler ma config Zsh, de faire une config mail Notmuch compatible avec Mutt et Astroid, de me trouver un calendrier en ligne de commande, de tester une vimification du browser (genre Tridactyl, mais faut que je puisse bépoïser tout ça), arriver à désactiver le screensaver quand le laptop est sur secteur (particulièrement ennuyeux quand je donne cours) et faire fonctionner autokey (ou toute autre solution équivalente). Arriver également à lister les TODOs dans mes différents fichiers, par exemple grâce à un plugin Vim.

Si vous n’êtes pas un geek linuxien un peu hardcore, le paragraphe précédent doit être du pur chinois pour vous. C’est normal, c’est signe que je suis revenu dans mon élément naturel !

Il y’a 15 ans, je lançais ce blog avec l’optique de convertir les windowsiens à Linux, j’abandonnais Debian et Fvwm pour Ubuntu et GNOME afin de me mettre dans la peau d’un utilisateur lambda. Peut-être qu’aujourd’hui, je peux redevenir moi-même. Et tant pis si personne d’autre n’arrive à utiliser mon laptop.

De toute façon, il est en Bépo…

Photo by Patrick Fore on Unsplash

Je suis @ploum, écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Paypal ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Linux et minimalisme numériquehttps://ploum.net/?p=6424http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20191104_083333_Linux_et_minimalisme_numeriqueMon, 04 Nov 2019 07:33:33 +0000Petite chronique d’un retour aux sources et à l’essentiel d’un libriste de cœur.

L’intoxication numérique n’est pas simplement liée à la consommation quotidienne de Facebook. Les outils que nous utilisons pour être « productifs » ont également un coût énorme sur notre énergie mentale. Comme le souligne Cal Newport dans ses livres Deep Work et Digital Minimalism, nous avons tendance à ne considérer que le bénéfice potentiel d’un outil, nonobstant les coûts. Ce qui nous mène forcément à la conclusion absurde qu’« avoir l’outil est mieux que de ne pas l’avoir du tout ».

Dans mon esprit, ce surplus de consommation numérique s’est cristallisé avec l’App Store d’Apple. À travers des jolies images et des jolies couleurs, l’App Store avait pour objectif de me faire installer une énième application qui me rendrait plus productif, une énième application certes très jolie, mais dans laquelle je devrais migrer mes données existantes avant d’apprendre à l’utiliser avant de recommencer avec une autre quelques mois plus tard.

Excédé également par la non-configurablité, mais également par les bugs de MacOS, j’ai décidé de regagner ma liberté, de retourner à mes amours. 5 ans de Mac étaient une belle expérience, mais fini de jouer, j’ai désormais envie de revenir aux choses sérieuses.

Plutôt que de tenter une migration app pour app, en trouvant une application équivalente à chacun de mes usages, j’en ai profité pour faire le tri, pour lister toutes les apps et services que j’utilisais afin de les réduire au minimum.

La philosophie

Si j’investis dans un nouveau laptop, la question principale à se poser est « pour en faire quoi ? ». On peut tout faire aujourd’hui avec un ordinateur. Mais quel est mon objectif principal outre faire tourner Linux ?

Dans mon cas, il est très simple : écrire. Que ce soit pour mes projets personnels ou professionnels, je ramène désormais tout à l’écriture (d’ailleurs, si vous cherchez un écrivain/scénariste/vulgarisateur/futurologue, je fais également du mercenariat).

Outre les incontournables mails et un navigateur web, tout ce qui n’est pas directement lié à l’écriture doit être considéré de trop. Je me suis octroyé un seul plaisir : la lecture des flux RSS.

Pour le reste, je m’interdis toute distraction sur ce nouvel ordinateur. Les réseaux sociaux et les médias seront même bloqués. L’idée est que mon cerveau comprenne instinctivement que ce laptop ne sait faire qu’une seule chose : servir de machine à écrire. Plutôt que de lutter en permanence contre la tentation de me distraire, je rends la distraction impossible sur une machine particulière.

Cela résout également pas mal de questions concernant la compatibilité avec tel ou tel logiciel vaguement dispensable. S’il n’est pas indispensable pour me faire écrire (et, au fond, rien n’est indispensable pour écrire dans un fichier Markdown), alors la question ne se pose pas : il n’a pas sa place sur ma machine..

Le laptop

Si Linux me manquait affreusement et que je ne risque pas de regretter une seule seconde MacOS, je ne peux pas en dire autant de la finesse, de la légèreté et de la qualité d’écran d’un macbook. 900 grammes sans ventilateur ni le moindre bruit, difficile de faire mieux.

Mon choix se porte finalement sur le Star Lite de Starlabs. 1,1kg, c’est un peu lourd, un peu plus épais avec un mauvais écran. Mais, avantage non négligeable, il coûte littéralement le quart du prix d’un macbook. À ce tarif, je ne m’attends pas à un miracle.

Je suis surpris cependant par l’aspect général. Pas de plastique, mais cette espèce d’aluminium qui semble très solide. Tellement solide qu’ouvrir le laptop requiert à chaque fois un véritable effort des deux mains. Une fois ouvert, l’écran est nettement moins bon, ultra-sensible aux reflets et bouge légèrement quand je tape au clavier. Le clavier, lui, est l’excellente surprise après des années sur un macbook : quel confort d’avoir de véritables touches ! Je regrette juste que les touches à droite soient fort petites, car, en Bépo, la touche la plus à droite est le W. Il m’arrive très régulièrement de taper un retour à la ligne au lieu d’un W. Mais je ne vais pas me plaindre : le macbook était devenu littéralement inutilisable à cause d’un bug, visiblement très répandu, qui déplace le curseur aléatoirement au cours de la frappe.

Niveau performances, je ne sais pas si c’est le matériel ou Linux, mais tout est parfaitement réactif dans i3. Le macbook consommait très souvent beaucoup de CPU, les sites étaient lents à ouvrir et Antidote était littéralement inutilisable. Rien de tout ça dans le Star Lite, je retrouve une expérience fluide et normale du web et je me réconcilie avec Antidote. Dans un Gnome-shell, c’est une autre histoire, spécialement avec le trackpad. Car le trackpad est une véritable catastrophe. De temps en temps, et je soupçonne que c’est lié à la charge CPU, il va se bloquer, devenir erratique ou très lent.

Mais j’ai décidé de vivre avec, car je souhaite utiliser de plus en plus le clavier. Le Star Lite dispose d’ailleurs d’une touche magique pour complètement désactiver le touchpad. J’adore !

Bref, le Star Lite est loin d’être parfait, mais il est petit, portable, relativement léger, résistant, assez performant pour mon usage minimal et pas cher. Bien que n’ayant pas de ventilateurs, il est cependant bruyant : la RAM cliquète comme sur un vieux desktop des années 90. Je croyais que ça n’existait plus… Ça et l’infernale diode blanche qui m’éblouit en permanence pour me dire que mon laptop est allumé !

Mon workflow de travail

Une conclusion s’est très vite imposée à mes yeux : je devais minimiser les différents stockages de mes données. Il m’est arrivé plus d’une fois de chercher un fichier dans Evernote alors qu’il était dans mon Dropbox ou dans Notions, de ne plus savoir exactement ce que j’avais installé sur ma machine ou de savoir que j’avais interagit avec un partenaire sur un projet, mais sans savoir si c’était sur Slack, Evernote, Google Drive ou par mail.

J’ai, ces dernières années, tenté de me débarrasser des fichiers, d’avoir tout dans Evernote ou tout autre service concurrent que je testais. Mais je réalise aujourd’hui que les mails et les fichiers sont deux piliers incontournables. Ils existeront toujours et je devrai toujours travailler avec. Du coup, comment ne pas ajouter d’autres piliers ?

C’est tout simple : je n’utiliserais désormais plus que des fichiers traditionnels organisés à ma façon. Finis les stacks, les notebooks, les notes. Si un logiciel ne me permet pas de gérer mes données dans des fichiers dans un format ouvert et une structure que je contrôle, je ne considère même pas son utilisation (exit donc Joplin ou Notable, qui sont pas mal mais forcent une structure de répertoires).

En partant du postulat que chaque projet est un répertoire, j’ai, après plusieurs essais et erreurs, fini par aboutir à la structure suivante en 5 répertoires très simples.

Archives : comme le nom l’indique, Archives contient tous les projets terminés ou abandonnés. À noter que, plutôt que de classer par « type », je considère tout comme un projet. Les photos de mon mariage, par exemple, sont dans un dossier « Mariage » qui contient également le PDF des invitations, le tableur de la liste d’invités et toutes les autres archives. C’est simple, mais il m’a fallu casser l’inclinaison à mettre les photos dans « Photos », les pdf dans « documents », etc.

inbox : un répertoire essentiellement vide qui contient les fichiers temporaires ou en transit. Un billet de train, un PDF à imprimer, un document téléchargé que je n’ai pas encore classé, etc.

Workbox : contient les projets en cours qui ne nécessitent pas une attention soutenue. Ce sont plutôt des projets en arrière-plan permanent. Par exemple, le dossier SPRL contenant tout ce qui est relatif à notre société est dans Workbox. Un dossier Aida4 contient tout ce qui est relatif au brevet d’apnée sur lequel je travaille pour le moment. Ma migration vers Linux ou ma recherche de laptop étaient également dans ce répertoire.

Frigobox : répertoire particulier, il contient tous les projets sur lesquels je souhaite m’investir, mais que je m’interdis de faire pour le moment pour éviter la dispersion. La relecture de Printeurs pour en faire un ebook digne de ce nom est par exemple dans Frigobox. Plusieurs billets de blog sont également là-dedans.

Focusbox : les projets sur lesquels je souhaite me concentrer. Quand je suis sur mon ordinateur, c’est dans ce répertoire que je dois être et travailler. Idéalement un et pas plus de 3 projets dans ce répertoire.

Ces 5 dossiers sont synchronisés grâce à Tresorit. J’ai également 3 autres dossiers qui ne sont pas sur Tresorit : Download, un répertoire pour tout ce qui est temporaire et qui peut être perdu, devel, un répertoire qui contient les dépôts git sur lesquels je travaille et Dropbox, pour avoir accès à certaines applications qui nécessitent Dropbox (dans mon cas, c’est la synchronisation avec le Freewrite).

Depuis quelques mois, j’utilise cette organisation et je suis abasourdi par son efficacité. Je ne cherche plus un fichier, j’ai toujours sous la main ce dont j’ai besoin et les fichiers ne s’accumulent pas dans mon HOME.

Mon HOME. Tout simplement.

Logiciels

J’ai insisté sur mon désir de simplification. Comme je cherchais à passer un un tiling window manager, afin de faire tout au clavier et de ne plus avoir de bureau, je suis tombé sur Regolith Linux, un projet qui est exactement ce dont j’avais besoin, à savoir une version d’Ubuntu où le bureau GNOME a été remplacé par i3, mais en gardant certains avantages de GNOME et en étant très accessible aux débutants grâce à un affichage facile des raccourcis clavier. Un bonheur !

Hormis les traditionnels Firefox, Geary (pour les mails) et Feedreader (pour les RSS), le seul logiciel important installé sur ma machine est Zettlr.

Zettlr, combiné à mon organisation en répertoires, a réussi à remplacer pas moins de 4 logiciels macOS. Le fait que tous les répertoires de mon HOME soient dans Zettlr est primordial. Tout semble soudain incroyablement facile et simple.

Zettlr remplace tout d’abord Ulysses comme logiciel d’écriture et d’organisation de mes textes. Il remplace également Evernote comme logiciel de prise de notes. D’ailleurs, je n’ai jamais réussi de manière satisfaisante à trouver un workflow entre Evernote et Ulysses. Mais il remplace également DayOne. J’ai en effet décidé de transformer mon journal personnel en simples fichiers markdown (voir mon script d’export de DayOne vers Markdown). Et, last but not least, il remplace Things, le dernier gestionnaire de todo que j’avais testé.

En effet, plutôt que d’avoir des todos dans un logiciel séparé, je me contente désormais d’écrire le mot magique « TODO » dans le fichier du projet concerné. Bon, je l’avoue, j’utilise également un carnet papier (mais, de toute façon, je jonglais entre différents carnets papier, mon gestionnaire de todo, mes notes Evernote).

Zettlr ne remplace parfaitement aucun de ces logiciels. Mais, dans une volonté de minimalisme, j’ai décidé d’accepter cette « dégradation », de perdre en fonctionnalités. Je me rends compte, après plus d’un mois à ce rythme, que c’est extrêmement libérateur pour l’esprit. Je courais après la solution ultime alors que, fondamentalement, le coût mental de n’importe quelle solution est bien plus élevé que le bénéfice éventuel.

Tout cela m’a même motivé de me remettre à Vim grâce au livre de Vincent Jousse « Vim pour les humains ». J’essaie de voir si je pourrais répliquer, dans Vim, les fonctionnalités de Zettlr, à savoir la navigation par projet, le mode distraction-free, la création simple d’un fichier dans un projet. Je réfléchis également à passer mes mails et mes flux RSS en ligne de commande, pour utiliser les raccourcis Vim. Chantier en cours, notamment en terme de lisibilité de ma console.

Le retour à la maison

Après 5 années sous MacOS, je ressens mon retour sous Ubuntu comme un véritable retour à la maison. Je n’ai jamais été chez moi sur un Mac. J’ai besoin que mes outils soient alignés avec mes valeurs. Je fais partie de la famille du libre, c’est identitaire chez moi et je dois l’accepter. J’ai trahi mes idéaux par semi-obligation professionnelle, confort et curiosité, mais je me rends compte que cela ne me plait pas.

Je repense à tous ces outils, parfois excellents, qui ont été créés, qui sont devenus une startup avant de disparaitre. Au lieu de créer ma startup, j’ai créé avec mon ami Bertrand le logiciel libre Getting Things GNOME. Je lui ai consacré plusieurs années de ma vie qui s’est traduit en un certain succès d’estime. Contrairement à une startup, je n’en ai jamais tiré le moindre profit financier, mais, aujourd’hui, je suis fier de constater que le logiciel possède encore des utilisateurs qui tentent de le faire revivre. C’est toute la différence entre le propriétaire et le libre : le libre a une chance de survivre à ses fondateurs. Mais les fondateurs, eux, n’ont aucune chance d’en tirer de gros bénéfices.

Aujourd’hui, ce que je cherche dans le libre c’est avant tout la liberté, la simplification. Une simplification dont Ubuntu s’éloigne à mes yeux beaucoup trop, notamment avec son système Snap qui me fait trop penser à l’App Store. Je lorgne pour revenir à mon premier amour libriste, Debian.

En attendant que Regolith fonctionne sous Debian, je liste tout ce que j’ai installé qui n’est pas disponible pour Debian. Mon objectif est de garder cette liste la plus courte possible. Je vous la partage.

En libre, et qui pourrait donc se retrouve dans Debian : Regolith, Zettlr, starlabs-power (optimisation pour la batterie de mon laptop), Signal, Protonvpn-cli, bitwarden et f.lux (redshift ne m’a pas vraiment satisfait). Si vous connaissez un développeur Debian, je serais heureux de donner un coup de main pour faire entrer Zettlr dans l’OS universel !

En non-libre : Tresorit, Protonmail-bridge, Antidote, Minetime (pas moyen de trouver un calendrier libre correct), Dropbox, Remarkable.

Pour les services non-libres, j’utilise également Adguard (sous forme d’extension Firefox), Brain.fm (j’adore ce service qui me simplifie la vie au point de ne pas avoir à choisir quelle musique écouter pour me concentrer).

C’est à la fois beaucoup et pas grand-chose quand je vois tous les services que j’ai résiliés durant ces derniers mois.

Les petits problèmes

Alors, certes, il me reste encore pas mal à faire pour configurer mon laptop aux petits oignons. Mais je crois que c’est le propre du libriste : ce ne sera jamais pleinement terminé. En fait, c’est un plaisir de mettre les mains dans le cambouis plutôt que de tester un énième logiciel propriétaire.

Attention, âmes sensibles s’abstenir de lire la suite, car la définition de plaisir chez un geek libriste est particulièrement retorse.

Dans mon planning, j’ai notamment mis d’arriver à faire une recherche de fichiers depuis Rofi, de travailler ma config Zsh, de faire une config mail Notmuch compatible avec Mutt et Astroid, de me trouver un calendrier en ligne de commande, de tester une vimification du browser (genre Tridactyl, mais faut que je puisse bépoïser tout ça), arriver à désactiver le screensaver quand le laptop est sur secteur (particulièrement ennuyeux quand je donne cours) et faire fonctionner autokey (ou toute autre solution équivalente). Arriver également à lister les TODOs dans mes différents fichiers, par exemple grâce à un plugin Vim.

Si vous n’êtes pas un geek linuxien un peu hardcore, le paragraphe précédent doit être du pur chinois pour vous. C’est normal, c’est signe que je suis revenu dans mon élément naturel !

Il y’a 15 ans, je lançais ce blog avec l’optique de convertir les windowsiens à Linux, j’abandonnais Debian et Fvwm pour Ubuntu et GNOME afin de me mettre dans la peau d’un utilisateur lambda. Peut-être qu’aujourd’hui, je peux redevenir moi-même. Et tant pis si personne d’autre n’arrive à utiliser mon laptop.

De toute façon, il est en Bépo…

Photo by Patrick Fore on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Mon philou a fait plouf !https://ploum.net/?p=6415http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20191003_002553_Mon_philou_a_fait_plouf__Wed, 02 Oct 2019 22:25:53 +0000

Phil a fait son dernier plouf. Comme tout bon apnéiste, il a pris sa dernière inspiration.

Ce serait tellement facile de parler de ton sourire omniprésent. Tout le monde le fait. Alors je profite de ce blog pour raconter une histoire rare : la seule fois où je t’ai vu ne pas sourire.

Tu conduisais la camionette. On te disait tous que, avec une remorque bringuebalante, 130km/h, c’était un peu rapide. Tu nous répondais « Boaf » en riant. On t’a dit qu’il y’a avait un combi de flic derrière nous. Tu nous as répondu « Boaf » en riant. Le combi de flic nous a fait signe de nous ranger sur le bas côté. On a éclaté de rire. Sauf toi. Tu es descendu tout penaud te faire sermonner. Tu avais un petit d’air d’enfant qui se fait gronder, tu ne riais pas.

Dans la camionnette, par contre, on était tous hilares !

Quand tu as repris le volant, tu as quand même fait « Boaf » et ton sourire est revenu.

L’eau noire de nos carrières n’aura plus la même saveur sans toi pour les agiter en crawlant comme un phoque parce que « ça te décoince les trompes d’eustache ». Les billets de ce blog seront un peu plus seuls maintenant que tu ne les liras plus, que tu ne m’enverras plus tes commentaires plein de tendresse et de jeux de mots foireux.

Notre seul espoir c’est que, là-bas, tu arrives à les embobiner avec une combine foireuse dont tu as le secret pour qu’on te renvoie ici, avec nous. Genre le coup du bateau prêté par l’université que tu as démonté pour tenter de le faire fonctionner sans clé de contact avant que l’on comprenne que, si tu n’avais pas la clé, c’est parce que l’université n’était pas au courant de sa générosité à ton égard.

Je préfèrais quand t’étais à la bourre que quand tu pars à l’avance. Tout risque de tourner trop rond sans toi.

Putain Mon Philou, tu nous manques déjà…

Je suis @ploum, écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Paypal ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

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Phil a fait son dernier plouf. Comme tout bon apnéiste, il a pris sa dernière inspiration.

Ce serait tellement facile de parler de ton sourire omniprésent. Tout le monde le fait. Alors je profite de ce blog pour raconter une histoire rare : la seule fois où je t’ai vu ne pas sourire.

Tu conduisais la camionette. On te disait tous que, avec une remorque bringuebalante, 130km/h, c’était un peu rapide. Tu nous répondais « Boaf » en riant. On t’a dit qu’il y’a avait un combi de flic derrière nous. Tu nous as répondu « Boaf » en riant. Le combi de flic nous a fait signe de nous ranger sur le bas côté. On a éclaté de rire. Sauf toi. Tu es descendu tout penaud te faire sermonner. Tu avais un petit d’air d’enfant qui se fait gronder, tu ne riais pas.

Dans la camionnette, par contre, on était tous hilares !

Quand tu as repris le volant, tu as quand même fait « Boaf » et ton sourire est revenu.

L’eau noire de nos carrières n’aura plus la même saveur sans toi pour les agiter en crawlant comme un phoque parce que « ça te décoince les trompes d’eustache ». Les billets de ce blog seront un peu plus seuls maintenant que tu ne les liras plus, que tu ne m’enverras plus tes commentaires plein de tendresse et de jeux de mots foireux.

Notre seul espoir c’est que, là-bas, tu arrives à les embobiner avec une combine foireuse dont tu as le secret pour qu’on te renvoie ici, avec nous. Genre le coup du bateau prêté par l’université que tu as démonté pour tenter de le faire fonctionner sans clé de contact avant que l’on comprenne que, si tu n’avais pas la clé, c’est parce que l’université n’était pas au courant de sa générosité à ton égard.

Je préfèrais quand t’étais à la bourre que quand tu pars à l’avance. Tout risque de tourner trop rond sans toi.

Putain Mon Philou, tu nous manques déjà…

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

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Sauvons la planète de l’écologie hystériquehttps://ploum.net/?p=6405http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190927_130856_Sauvons_la_planete_de_l___ecologie_hysteriqueFri, 27 Sep 2019 11:08:56 +0000Régulièrement, des lecteurs me demandent pourquoi je ne traite pas d’écologie sur ce blog. Après tout, la planète est en danger, il faut agir. Pourquoi ne pas écrire sur le sujet ?

La réponse est toute simple : je parle d’écologie. Souvent. Presque tout le temps. Je milite pour sauver la planète, je raconte des histoires pour sensibiliser mes lecteurs.

Mais, contrairement à cette hérésie médiatique et millénariste qui s’est emparée de l’humanité, je ne cherche pas à effrayer. Je veux que les choses changent réellement en traitant le problème à la racine.

En hurlant, en manifestant, en lapidant le malheureux qui aurait encore des ampoules à incandescence, nous ne faisons que hâter notre perte. Nous sommes en train de détruire nos enfants, d’en faire des névrosés, des intégristes. Nous leur montrons l’exemple d’une jeune femme qui brosse l’école pour traverser l’atlantique sur le voilier d’un milliardaire afin de servir de faire-valoir ou de repoussoir électoral aux politiciens. Nous les culpabilisons en leur disant d’agir, de s’agiter médiatiquement, en les décourageant de prendre le temps pour apprendre et réfléchir. Récemment, une gamine de sept ans à qui je tentais vainement d’expliquer que couper un arbre n’était pas un crime, que c’était parfois bénéfique et nécessaire, m’a répondu : « De toutes façons, je préfère mourir que de polluer ».

C’est extrêmement grave. Nous imposons notre culpabilité, notre sentiment d’impuissance à nos enfants. Nous les transformons en ayatollahs d’une idéologie aveugle, irrationnelle, cruelle, inhumaine. Une religion.

La dangereuse violence du potager

Le discours collapsologiste devient la norme. Tout le monde veut apprendre à cultiver son potager, à chasser pour survivre.

Mais personne ne réfléchit qu’il y’a une raison toute simple pour laquelle nous sommes passé à l’industrialisation. Ce n’est pas par plaisir que l’homme a construit des usines. Mais parce que c’est plus efficace, plus performant. Que cela a permit à la majorité de l’humanité de ne plus crever de faim et de misère.

Ce pseudo moyen-âge idéalisé auquel beaucoup aspirent signifie, avant toute chose, la famine en cas de mauvaise récolte ou d’accident, la mort par maladie, le handicap à vie pour de simples fractures.

Nous oublions que les chasseurs-cueilleurs et même les paysans du moyen-âge disposaient de plusieurs hectares par individu, ce qui leur permettait de subsister de justesse. Pour revenir à cet état, il faudrait d’abord se débarrasser de l’immense majorité de l’humanité. Et cela se ferait tout naturellement grâce à la guerre et aux massacres pour conquérir les territoires fertiles.

Si vous croyez à l’effondrement, ce n’est pas la permaculture que vous devez apprendre mais le maniement des armes. Ce ne sont pas les conserves qu’il faut stocker mais les munitions. Au moyen-âge, les villages étaient régulièrement razziés ou sous la protection d’un seigneur qui levait d’énormes impôts. Dans le monde des collapsologues, le maraîcher d’aujourd’hui est donc le serf de demain. Militer pour un retour au potager individuel, c’est littéralement militer pour la guerre, la violence, la lutte pour des ressources rares.

Le réchauffement climatique est un fait établi, indiscutable. Il sera probablement pire que prévu. L’inaction politique est bel et bien criminelle. Mais en devenant tous des survivalistes, nous créons une prophétie autoréalisatrice. Nous nous concentrons sur l’obstacle à éviter.

Traiter le mal à la racine et non ses symptômes

Pourtant, malgré les changements désormais inévitables de notre environnement, l’écroulement de la société n’est pas inexorable. Au contraire, nous sommes la société et celle de demain sera ce que nous voulons qu’elle soit. Nous pouvons accepter la situation comme un fait, utiliser notre intelligence pour prévoir, mettre en place les infrastructures qui rendront le réchauffement moins tragique en réduisant le nombre de morts.

Ces infrastructures sont tant techniques (eau, électricité, internet) que politiques et morales. En créant des outils de gouvernance décentralisés, nous pouvons augmenter la résilience de la société, nous pouvons asseoir les principes collaboratifs qui nous feront vivre au lieu de survivre. En militant pour la libre circulation des personnes, nous pouvons tuer dans l’œuf les conflits le long d’arbitraires frontières. En luttant contre les ségrégations, nous éviterons qu’elles ne se transforment en un communautarisme violent lorsque les ressources se raréfieront.

Avant toute chose, nous devons apprendre à traiter les causes, à comprendre au lieu de nous voiler la face en rejetant la faute sur des concepts arbitrairement vagues comme « les politiques », « l’industrie », « les riches » ou « le capitalisme ».

Pourquoi consommons-nous autant de ressources ? Parce que nous y sommes poussés par la publicité. Pourquoi y sommes-nous poussés ? Pour faire tourner l’économie et créer des emplois ? Pourquoi voulons nous créer des emplois ? Pour consommer ce que nous croyons vouloir à cause de la publicité. Nous devons sortir de ce cercle vicieux, le casser.

Il faut arrêter de créer de l’emploi. Il faut travailler le moins possible, nous sommes déjà trop productifs. Il faut décrédibiliser la publicité et le marketing. Il faut apprendre à être satisfait, à avoir assez. Or, c’est impossible dans un monde où le produit le plus vendu est désormais la malléabilité de notre cerveau. À travers Facebook et Google, nous sommes en permanence scrutés et façonnés pour devenir de bons consommateurs émotionnellement réactifs. Nous militons contre le réchauffement climatique sur… des pages Facebook ! Ce qui va nous exposer à des publicités pour des projets Kickstarter de vélos pliants jetables fabriqués au Turkménistan et à des posts “likés” à outrance qui renforcent nos croyances, tuant tout recul, tout esprit critique.

Chronique d’un effondrement souhaité

Si notre priorité est réellement la santé future de nos enfants, la mesure la plus simple et efficace serait d’interdire immédiatement la cigarette dans l’espace public, y compris l’électronique dont on remarque qu’elle est extrêmement nocive et pousse à l’usage du tabac chez les jeunes.

La cigarette est un marché hyper polluant dont l’objectif est de polluer les poumons des clients et de leur entourage tout en polluant les nappes phréatiques et nos sols (avec les mégots). Or, combien de marcheurs pour le climat s’en sont grillé une, souvent juste à proximité d’enfants ?

Comment peut-on un instant imaginer être crédible en demandant un respect assez abstrait de la planète à une entité abstraite que sont « les politiques » lorsqu’on n’est concrètement pas capable de respecter son propre corps ni celui de ses propres enfants ?

Après la cigarette, il faudrait attaquer la voiture. Avec une solution toute simple : augmenter le prix de l’essence. Transformer l’essence en gigantesque taxe de la voiture. Les mesures factuelles le prouvent : la consommation ne dépend que du prix. Une voiture qui consomme moins roulera plus si le prix n’est pas augmenté. Mais les gilets jaunes nous ont démontré avec quelle énergie nous sommes capables de nous battre pour avoir le droit de polluer plus, de consommer plus, de travailler plus.

Ce que nous disons à nos enfants, c’est qu’ils sont coupables, qu’ils doivent sauver le monde que nous détruisons sciemment. Nous leur faisons peur avec le glyphosate, qui pourrait éventuellement être toxique, même si ce n’est pas certain sur de petites doses, en leur servant un steak de viande rouge bio qui lui, est un cancérigène certain.

Nous entretenons leur peur avec l’aluminium dans les vaccins, avec les ondes wifi, avec le nucléaire alors qu’une seule journée dans les embouteillages sur l’autoroute et une soirée avec des fumeurs sont probablement plus néfastes pour le cerveau que toute une vie avec une antenne wifi sur la tête. Tous les effets secondaires des vaccins ne pourront jamais faire autant de mal qu’une simple épidémie de rougeole.

Les scientifiques qui travaillent sur le nucléaire et qui ont des solutions concrètes aux inconvénients de cette technologie (le danger d’explosion, les déchets) s’arrachent les cheveux car ils ne peuvent plus avoir de budget, ce qui a pour effet de réactiver des vieilles centrales dangereuses ou, pire, des centrales à charbon qui tuent silencieusement des milliers de gens chaque année en polluant notre atmosphère.

Nos peurs hystériques sont en train de créer exactement ce que nous craignons. L’écologie collapsologiste met en place presque volontairement la catastrophe qu’elle prédit. Au nom de l’amour de la terre, les grands inquisiteurs nous torturent afin que nos souffrances psychologiques rachètent les péchés de l’espèce.

L’apocalypse instagramable

Voir des millions de gens marcher pour le climat m’effraie autant que voir d’autres se réchauffer autour de braseros dans leur gilets fluos. J’ai l’impression de voir un troupeau écervelé, bêlant à la recherche d’un chef. Un troupeau qui ne sera satisfait que par des mesures absurdes, médiatiques, spectaculaires. Un troupeau qui a trop de pain et demande de plus grands jeux (car, oui, l’obésité tue plus aujourd’hui que la malnutrition).

La réalité n’est malheureusement jamais spectaculaire. Réfléchir n’est jamais satisfaisant. C’est d’ailleurs la raison, bien connue des psychologues, pour laquelle les théories du complot ont tant de succès. Nous voulons du spectaculaire, du bouleversant. Et le tout sans changer nos habitudes. On veut bien acheter des ampoules plus chères et manifester mais si le changement climatique devient trop dérangeant, on se contentera de dire que c’est un hoax des gaucho-scientifiques. Ou que c’est la faute des politiques.

Sortir du tout à l’emploi, refuser le consumérisme, prendre du recul sur notre rapport à l’information, repenser nos modes de gouvernance. Prévoir des infrastructures d’eau potable et d’électricité mondiale. Décentraliser Internet. Tout cela, malheureusement, n’est pas assez likable. Mélanie Laurent ne pourrait pas en faire un film. Greta Thunberg ne pourrait pas justifier une traversée de l’atlantique.

C’est tellement plus facile de crier à la destruction totale, de trembler de peur, de se réjouir parce que tout un quartier a réussi à faire pousser cinq tomates, de payer pour avoir l’honneur de sarcler la terre du champs de Pierre Rabhi ou de prendre un selfie sur Instagram avec une « star de la méditation qui prie pour l’union des consciences » (je n’invente rien). Ça fait moins peur de mourir à plusieurs, chante très justement Arno.

C’est plus facile, cela nous donne bonne conscience au moindre effort. Malheureusement, c’est au prix de la santé mentale de nos enfants. Nous sommes en train de détruire psychiquement une génération parce que nous refusons de pousser la réflexion, d’accepter nos erreurs, d’évoluer, de penser plus loin que les grammes de CO2 émis par notre voiture de société.

Un péché héréditaire

Ma génération était à peine née lorsque quelques australiens demandèrent à nos parents comment ils pouvaient dormir alors que leurs lits étaient en train de brûler. 32 années plus tard, force est de constater que nous n’avons fait que transformer une évidence scientifique en hystérie collective. Que nous n’avons fait que reporter la culpabilité, en la décuplant, sur la génération de nos enfants. Avec un effet positif quasiment nul.

La maison brûle mais au lieu de leur apprendre à se servir d’un extincteur ou à sauter par la fenêtre, nous leur enseignons à courir en cercle en hurlant le plus fort possible tout en prenant des selfies. Nous leur faisons couper les robinets et nous leur apprenons à disposer des cristaux magiques qui, par leur « énergie vibratoire », devraient éteindre l’incendie.

Notre seul espoir est qu’ils s’en rendent compte avant d’être définitivement traumatisés. Qu’ils nous envoient paître plus rapidement que ce que nous avons fait avec nos parents. Qu’ils nous renvoient à la figure nos marches pour le climat, nos supermarchés bio avec des parkings pour SUV, nos pages Facebook pour gérer les potagers partagés et nos partis écologistes qui veulent avant tout créer de l’emploi et détruire le nucléaire. « Tu faisais quoi papy pour lutter contre le réchauffement climatique ? » « On allait marcher dans la rue pour que d’autres fassent quelque chose ».

Plutôt que de mettre la pression sur les générations suivantes et d’accuser les générations précédentes, ne pourrait-on pas prendre nos responsabilités intergénérationnelles et s’y mettre tout de suite ? Ensemble ?

Parler d’écologie ? C’est peut-être avant tout lâcher le plaisir immédiat de l’indignation facile et parler de notre consommation, de notre responsabilité à sélectionner ce que nous donnons à ingurgiter à notre cerveau.

Photo by Siyan Ren on Unsplash

Je suis @ploum, écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Paypal ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Sauvons la planète de l’écologie hystériquehttps://ploum.net/?p=6405http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190927_120856_Sauvons_la_planete_de_l___ecologie_hysteriqueFri, 27 Sep 2019 10:08:56 +0000Régulièrement, des lecteurs me demandent pourquoi je ne traite pas d’écologie sur ce blog. Après tout, la planète est en danger, il faut agir. Pourquoi ne pas écrire sur le sujet ?

La réponse est toute simple : je parle d’écologie. Souvent. Presque tout le temps. Je milite pour sauver la planète, je raconte des histoires pour sensibiliser mes lecteurs.

Mais, contrairement à cette hérésie médiatique et millénariste qui s’est emparée de l’humanité, je ne cherche pas à effrayer. Je veux que les choses changent réellement en traitant le problème à la racine.

En hurlant, en manifestant, en lapidant le malheureux qui aurait encore des ampoules à incandescence, nous ne faisons que hâter notre perte. Nous sommes en train de détruire nos enfants, d’en faire des névrosés, des intégristes. Nous leur montrons l’exemple d’une jeune femme qui brosse l’école pour traverser l’atlantique sur le voilier d’un milliardaire afin de servir de faire-valoir ou de repoussoir électoral aux politiciens. Nous les culpabilisons en leur disant d’agir, de s’agiter médiatiquement, en les décourageant de prendre le temps pour apprendre et réfléchir. Récemment, une gamine de sept ans à qui je tentais vainement d’expliquer que couper un arbre n’était pas un crime, que c’était parfois bénéfique et nécessaire, m’a répondu : « De toutes façons, je préfère mourir que de polluer ».

C’est extrêmement grave. Nous imposons notre culpabilité, notre sentiment d’impuissance à nos enfants. Nous les transformons en ayatollahs d’une idéologie aveugle, irrationnelle, cruelle, inhumaine. Une religion.

La dangereuse violence du potager

Le discours collapsologiste devient la norme. Tout le monde veut apprendre à cultiver son potager, à chasser pour survivre.

Mais personne ne réfléchit qu’il y’a une raison toute simple pour laquelle nous sommes passé à l’industrialisation. Ce n’est pas par plaisir que l’homme a construit des usines. Mais parce que c’est plus efficace, plus performant. Que cela a permit à la majorité de l’humanité de ne plus crever de faim et de misère.

Ce pseudo moyen-âge idéalisé auquel beaucoup aspirent signifie, avant toute chose, la famine en cas de mauvaise récolte ou d’accident, la mort par maladie, le handicap à vie pour de simples fractures.

Nous oublions que les chasseurs-cueilleurs et même les paysans du moyen-âge disposaient de plusieurs hectares par individu, ce qui leur permettait de subsister de justesse. Pour revenir à cet état, il faudrait d’abord se débarrasser de l’immense majorité de l’humanité. Et cela se ferait tout naturellement grâce à la guerre et aux massacres pour conquérir les territoires fertiles.

Si vous croyez à l’effondrement, ce n’est pas la permaculture que vous devez apprendre mais le maniement des armes. Ce ne sont pas les conserves qu’il faut stocker mais les munitions. Au moyen-âge, les villages étaient régulièrement razziés ou sous la protection d’un seigneur qui levait d’énormes impôts. Dans le monde des collapsologues, le maraîcher d’aujourd’hui est donc le serf de demain. Militer pour un retour au potager individuel, c’est littéralement militer pour la guerre, la violence, la lutte pour des ressources rares.

Le réchauffement climatique est un fait établi, indiscutable. Il sera probablement pire que prévu. L’inaction politique est bel et bien criminelle. Mais en devenant tous des survivalistes, nous créons une prophétie autoréalisatrice. Nous nous concentrons sur l’obstacle à éviter.

Traiter le mal à la racine et non ses symptômes

Pourtant, malgré les changements désormais inévitables de notre environnement, l’écroulement de la société n’est pas inexorable. Au contraire, nous sommes la société et celle de demain sera ce que nous voulons qu’elle soit. Nous pouvons accepter la situation comme un fait, utiliser notre intelligence pour prévoir, mettre en place les infrastructures qui rendront le réchauffement moins tragique en réduisant le nombre de morts.

Ces infrastructures sont tant techniques (eau, électricité, internet) que politiques et morales. En créant des outils de gouvernance décentralisés, nous pouvons augmenter la résilience de la société, nous pouvons asseoir les principes collaboratifs qui nous feront vivre au lieu de survivre. En militant pour la libre circulation des personnes, nous pouvons tuer dans l’œuf les conflits le long d’arbitraires frontières. En luttant contre les ségrégations, nous éviterons qu’elles ne se transforment en un communautarisme violent lorsque les ressources se raréfieront.

Avant toute chose, nous devons apprendre à traiter les causes, à comprendre au lieu de nous voiler la face en rejetant la faute sur des concepts arbitrairement vagues comme « les politiques », « l’industrie », « les riches » ou « le capitalisme ».

Pourquoi consommons-nous autant de ressources ? Parce que nous y sommes poussés par la publicité. Pourquoi y sommes-nous poussés ? Pour faire tourner l’économie et créer des emplois ? Pourquoi voulons nous créer des emplois ? Pour consommer ce que nous croyons vouloir à cause de la publicité. Nous devons sortir de ce cercle vicieux, le casser.

Il faut arrêter de créer de l’emploi. Il faut travailler le moins possible, nous sommes déjà trop productifs. Il faut décrédibiliser la publicité et le marketing. Il faut apprendre à être satisfait, à avoir assez. Or, c’est impossible dans un monde où le produit le plus vendu est désormais la malléabilité de notre cerveau. À travers Facebook et Google, nous sommes en permanence scrutés et façonnés pour devenir de bons consommateurs émotionnellement réactifs. Nous militons contre le réchauffement climatique sur… des pages Facebook ! Ce qui va nous exposer à des publicités pour des projets Kickstarter de vélos pliants jetables fabriqués au Turkménistan et à des posts “likés” à outrance qui renforcent nos croyances, tuant tout recul, tout esprit critique.

Chronique d’un effondrement souhaité

Si notre priorité est réellement la santé future de nos enfants, la mesure la plus simple et efficace serait d’interdire immédiatement la cigarette dans l’espace public, y compris l’électronique dont on remarque qu’elle est extrêmement nocive et pousse à l’usage du tabac chez les jeunes.

La cigarette est un marché hyper polluant dont l’objectif est de polluer les poumons des clients et de leur entourage tout en polluant les nappes phréatiques et nos sols (avec les mégots). Or, combien de marcheurs pour le climat s’en sont grillé une, souvent juste à proximité d’enfants ?

Comment peut-on un instant imaginer être crédible en demandant un respect assez abstrait de la planète à une entité abstraite que sont « les politiques » lorsqu’on n’est concrètement pas capable de respecter son propre corps ni celui de ses propres enfants ?

Après la cigarette, il faudrait attaquer la voiture. Avec une solution toute simple : augmenter le prix de l’essence. Transformer l’essence en gigantesque taxe de la voiture. Les mesures factuelles le prouvent : la consommation ne dépend que du prix. Une voiture qui consomme moins roulera plus si le prix n’est pas augmenté. Mais les gilets jaunes nous ont démontré avec quelle énergie nous sommes capables de nous battre pour avoir le droit de polluer plus, de consommer plus, de travailler plus.

Ce que nous disons à nos enfants, c’est qu’ils sont coupables, qu’ils doivent sauver le monde que nous détruisons sciemment. Nous leur faisons peur avec le glyphosate, qui pourrait éventuellement être toxique, même si ce n’est pas certain sur de petites doses, en leur servant un steak de viande rouge bio qui lui, est un cancérigène certain.

Nous entretenons leur peur avec l’aluminium dans les vaccins, avec les ondes wifi, avec le nucléaire alors qu’une seule journée dans les embouteillages sur l’autoroute et une soirée avec des fumeurs sont probablement plus néfastes pour le cerveau que toute une vie avec une antenne wifi sur la tête. Tous les effets secondaires des vaccins ne pourront jamais faire autant de mal qu’une simple épidémie de rougeole.

Les scientifiques qui travaillent sur le nucléaire et qui ont des solutions concrètes aux inconvénients de cette technologie (le danger d’explosion, les déchets) s’arrachent les cheveux car ils ne peuvent plus avoir de budget, ce qui a pour effet de réactiver des vieilles centrales dangereuses ou, pire, des centrales à charbon qui tuent silencieusement des milliers de gens chaque année en polluant notre atmosphère.

Nos peurs hystériques sont en train de créer exactement ce que nous craignons. L’écologie collapsologiste met en place presque volontairement la catastrophe qu’elle prédit. Au nom de l’amour de la terre, les grands inquisiteurs nous torturent afin que nos souffrances psychologiques rachètent les péchés de l’espèce.

L’apocalypse instagramable

Voir des millions de gens marcher pour le climat m’effraie autant que voir d’autres se réchauffer autour de braseros dans leur gilets fluos. J’ai l’impression de voir un troupeau écervelé, bêlant à la recherche d’un chef. Un troupeau qui ne sera satisfait que par des mesures absurdes, médiatiques, spectaculaires. Un troupeau qui a trop de pain et demande de plus grands jeux (car, oui, l’obésité tue plus aujourd’hui que la malnutrition).

La réalité n’est malheureusement jamais spectaculaire. Réfléchir n’est jamais satisfaisant. C’est d’ailleurs la raison, bien connue des psychologues, pour laquelle les théories du complot ont tant de succès. Nous voulons du spectaculaire, du bouleversant. Et le tout sans changer nos habitudes. On veut bien acheter des ampoules plus chères et manifester mais si le changement climatique devient trop dérangeant, on se contentera de dire que c’est un hoax des gaucho-scientifiques. Ou que c’est la faute des politiques.

Sortir du tout à l’emploi, refuser le consumérisme, prendre du recul sur notre rapport à l’information, repenser nos modes de gouvernance. Prévoir des infrastructures d’eau potable et d’électricité mondiale. Décentraliser Internet. Tout cela, malheureusement, n’est pas assez likable. Mélanie Laurent ne pourrait pas en faire un film. Greta Thunberg ne pourrait pas justifier une traversée de l’atlantique.

C’est tellement plus facile de crier à la destruction totale, de trembler de peur, de se réjouir parce que tout un quartier a réussi à faire pousser cinq tomates, de payer pour avoir l’honneur de sarcler la terre du champs de Pierre Rabhi ou de prendre un selfie sur Instagram avec une « star de la méditation qui prie pour l’union des consciences » (je n’invente rien). Ça fait moins peur de mourir à plusieurs, chante très justement Arno.

C’est plus facile, cela nous donne bonne conscience au moindre effort. Malheureusement, c’est au prix de la santé mentale de nos enfants. Nous sommes en train de détruire psychiquement une génération parce que nous refusons de pousser la réflexion, d’accepter nos erreurs, d’évoluer, de penser plus loin que les grammes de CO2 émis par notre voiture de société.

Un péché héréditaire

Ma génération était à peine née lorsque quelques australiens demandèrent à nos parents comment ils pouvaient dormir alors que leurs lits étaient en train de brûler. 32 années plus tard, force est de constater que nous n’avons fait que transformer une évidence scientifique en hystérie collective. Que nous n’avons fait que reporter la culpabilité, en la décuplant, sur la génération de nos enfants. Avec un effet positif quasiment nul.

La maison brûle mais au lieu de leur apprendre à se servir d’un extincteur ou à sauter par la fenêtre, nous leur enseignons à courir en cercle en hurlant le plus fort possible tout en prenant des selfies. Nous leur faisons couper les robinets et nous leur apprenons à disposer des cristaux magiques qui, par leur « énergie vibratoire », devraient éteindre l’incendie.

Notre seul espoir est qu’ils s’en rendent compte avant d’être définitivement traumatisés. Qu’ils nous envoient paître plus rapidement que ce que nous avons fait avec nos parents. Qu’ils nous renvoient à la figure nos marches pour le climat, nos supermarchés bio avec des parkings pour SUV, nos pages Facebook pour gérer les potagers partagés et nos partis écologistes qui veulent avant tout créer de l’emploi et détruire le nucléaire. « Tu faisais quoi papy pour lutter contre le réchauffement climatique ? » « On allait marcher dans la rue pour que d’autres fassent quelque chose ».

Plutôt que de mettre la pression sur les générations suivantes et d’accuser les générations précédentes, ne pourrait-on pas prendre nos responsabilités intergénérationnelles et s’y mettre tout de suite ? Ensemble ?

Parler d’écologie ? C’est peut-être avant tout lâcher le plaisir immédiat de l’indignation facile et parler de notre consommation, de notre responsabilité à sélectionner ce que nous donnons à ingurgiter à notre cerveau.

Photo by Siyan Ren on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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How I learn to stop worrying and love the decentralized futurehttps://ploum.net/?p=6395http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190917_155108_How_I_learn_to_stop_worrying_and_love_the_decentralized_futureTue, 17 Sep 2019 13:51:08 +0000Even if everybody is not realizing it consciously, our world is becoming incredibly more virtual, borderless and decentralized. Fighting the trend may only make the transition more violent. We may as well embrace it fully and ditch our old paradigms to prepare for a new kind of society.

How we built the virtual world

Virtual reality is always depicted by science fiction as something scary, something not so far away that allows us to spend our time connected to imaginary worlds instead of interacting with the reality. An artificial substitute to a good old-fashioned life, a drug, an addiction.

Is it a dystopian prediction? Nowadays, white-collar workers spend most of their wake time interacting through a screen. Answering emails for work, chatting with colleagues on Slack, attending online meetings on Skype, looking at their friends Instagram during breaks and commutes, playing games and watching series in the evening.

The geographical position of the people with whom we interact is mostly irrelevant. That colleague might be just a few metres across the room or in the Beijing office of the company. That friend might be a neighbour or a university acquaintance currently on a trip to Thailand. It doesn’t matter. We all live, to different degrees, in that huge global connected world which is nothing but a virtual reality.

This can be observed in our vocabulary. While, only a few years ago, we were speaking of “online meetings”, “remote working” and “chatting on the Internet”, those have become the norm, the default. It has to be specified when it’s not online. Job offers should announce that “remote working is not possible for this position”. There are “meetings” and “on-premise events”. You would specify that you meet someone “in person”. Even the acronym “LOL” is now commonly used as a verbal interjection “in real life”. That “real life” expression which is often used as if our online life was not real, as if most of our wake time was imaginary. As an anecdote, the hacker culture coined the term AFK, “Away From Keyboard”, to counter the negative connotation implied by “non-real life” but we are now connected without keyboard anyway.

Blinding ourselves to post-scarcity

Part of the appeal of our online lives might lie in the limitless capabilities. In that world, we are not bounded by the finite resources of matter. We can be everywhere in the world at the same time, we can take part in many discussions, we can consume many contents, learn, entertain ourselves. In fact, we can even have multiple identities, be our different selves. At the same time!

While most of our economy is based on scarcity of goods, the online world offers us a post-scarcity society. As businesses move online, barriers and limitations are gradually removed. The only remaining scarce resource is our time, our attention. That’s why the online economy is now dubbed “economy of attention” even if a better word would probably be “economy of distraction”. But even in the craziest science-fiction books, post-scarcity is rarely imagined, The Culture, by Iain M. Banks, being one of the famous exceptions.

In that new world where geographical location and passport identity don’t really matter, we rely on some technical “tricks” to apply the old rules and pretend nothing has changed. Servers use IP addresses to guess the country of the client computer and follow the local legislation, not even considering that using a VPN is a common practice. State officials use the geographical location of a physical hard drive to know which regulation to follow, trying to blind themselves to the fact that most data are now mirrored around the world. They might also use the country of residence of the owner of those computers, company or individual, to claim taxes. Copyright enforcements and DRM are only legal and technical ways to introduce artificial scarcity paradigms in a post-scarcity environment.

But those are mainly gimmicks. The very concepts of country, local regulation, border and scarcity of information is not making sense any more for the rich and educated part of the population. This was already the case for quite some time for the very rich and their tax-evasion schemes but it is becoming every day more and more accessible for the middle class. History repeats itself: what starts as luxury become more common and affordable before becoming an evidence which has always been there.

One might even say that’s one reason borders are becoming so violent and reckless: they are mainly trying to preserve their own existence, from invasive, annoying and meaningless controls at airports to literally going to war against poor people. Refugees are running away from violence and poverty while we try to prevent them to cross an imaginary line which exists only in our imagination. Lines that were drawn at some point in history to protect some scarce resources which are now abundant.

Is it going too far to dream about a borderless post-scarcity world?

The frogs in the kettle of innovation

Innovation and societal change happen very rarely through a single invention. An invention only makes sense in a broader context, when the world is ready. The switch is often so subtle, so quick that we immediately forget about our old notions. Just like the frog in a boiling water kettle, we don’t realize that a change is happening. We are still telling our children to eat all their plate because people are dying of hunger. But what if we told them that there are currently more people dying from eating too much?

If you invented the road bike during the Middle Ages, it would have been perceived as useless. Your first bike prototype would not cope with the roads and paths of that time. And it would anyway probably cost a lot more than a horse, which was able to travel everywhere. After the era of the horse and the era of the car, we are witnessing that bike might become the best individual transportation platform inside a city. In fact, it is already the case in cities like Amsterdam or Copenhagen.

Are Danish and Dutch bikes different? Absolutely not. The cities are. They were transformed to become bike-friendly just like we purposely transformed our cities to become car-friendly at the start of the twentieth century. Urban planners, car makers and economic interests worked together for decades to create a world where a city without cars is unthinkable. From luxury goods, cars became affordable then obvious. A city without cars? It would be like a country without borders, a citizen without citizenship…

As recently as 15 years ago, mobile Internet was seen as a useless toy by most but a few elite. You could only access WAP specific websites and the connection was awfully slow. This didn’t matter because most of our phones had black and white screens unable to display more than a few lines of text. Even laptops were heavy, slower and more expensive than their desktop counterpart. Plugging in an RJ45 cable was required to access the Internet. They were available in most hotel rooms.

In 2007, Apple invented the first “smartphone” with a screen and without a keyboard (much to the laughs of Blackberry owners). There was not even apps at the time but, suddenly, the infrastructure came into place. 2G became 3G became 4G. The market asked for better coverage from mobile phone operators. Developers started to design “apps”. Websites became “alternative mobile version available” then “mobile first” then “responsive”. In less than a decade, we moved from “mobile Internet” being a useless geek dream to the default reality. Most Internet usage is mobile nowadays. If not on a mobile phone, people work on a very light laptop in a coffee shop, connecting through their phone network because the coffee shop’s wifi is not fast enough for them. My own internet connection has half the speed that 4G on my phone. The move was so quick, so efficient that we immediately forgot what it was like to not have mobile Internet. We switched from “crazy geek dream” to a “granted normality” without intermediary steps. From a luxury to affordability to obvious in only a few years.

Blockchains are the first seed of true decentralization

We are witnessing the same process with blockchains and decentralization initiatives. Most people are currently dismissing it as “a geek dream”, “a bike in the Middle Ages”. But the infrastructure is moving. Some of today’s solutions will be dismissed, like WAP websites. Some are temporary measures. But the whole world is moving toward more decentralization, fewer borders, less material constraints, less scarcity.

Blockchains and decentralized technologies are only a thin layer of innovations applied on the whole telecommunication stack. They are the icing of the cake which may kill forever the whole idea of our world being a scattered set of countries randomly spread around the globe.

With the invention of Bitcoin and other cryptocurrencies, states become powerless when it comes to controlling citizens wealth and collecting taxes. What is their added value in a world where decisions can be taken through new collective and decentralized governance mechanisms? Citizens are starting to choose their country of citizenship as a service, comparing offers and advantages. While places like Monaco, Panama and Switzerland have long been on this market as an “exclusive club for the rich elite”, Estonia is pioneering the “country for digital nomads” niche with its e-citizen program. Countries are mostly becoming identity providers. But this might be temporary as a state-certified identity may become the next RJ45 cable: useful only in some circumstances for a given set of people, unknown to others. Identity will move from “a name on a passport issued by an arbitrary state” to something a lot more subtle, more related to your reputation amongst your peers. Being stateless may become common.

Fighting decentralization or helping to build it?

This evolution might be exciting for technologists facing the painfully slow heaviness of a centralized administration designed in the 19th century, for activists fighting corruption. But it might also frighten the social-minded people who see the state as a tool of redistribution and protection of the minorities.

The danger would be to focus only on possible problems to fight this globalization trends as a whole, opposing the decentralization technologies themselves. Some may try to preserve the nation state paradigm at all cost with a simple argument : “We cannot let people decide by themselves”. In a way or another, every single argument against decentralization is a variation of this authoritarian thinking.

But don’t worry. By its very nature, decentralization is resilient. It cannot be stopped. Fighting it can only add more violence to the transition. Fear of decentralization will probably give fuel to opposition forces with specific interests like authoritarian states and centralized monopolies but, on the historical level, this will be nothing more than a hiccough.

The question we are facing is straightforward: how to build a decentralized and borderless future respectful of our values?

The answer is, of course, a lot more complicated as we have very different, sometimes conflicting set of values. One thing seems clear: we cannot blindly trust one centralized power to do it for us. As shown by the Trump election or the Brexit, the representative democracy paradigm itself is failing as it is now merely a game of stealing your attention to gain your vote. Decentralization will be built, well, it goes without saying, in a decentralized way. In fact, it is happening right now.

Where the states have failed

Decentralization is not “nice to have”. It is a mandatory requirement to address issues where states have demonstrated their incompetence. In the best scenarios, governments are making really slow progress while, in some case, they are simply worsening the situation or opposing any form of resolution.

Global warming is one of the failures of our heavy and slow nation-state world. Despite a palpable sense of urgency, there’s a shared feeling that “nothing has been done”, that the states cannot handle the situation. Heads of state are proud to sign an “agreement” with the name of a city but is it enough?

Governments and states were designed to handle local communities and to go at war with each other, not to manage a global society. Most public administrations are still following a military-like chain-of-command design. What can we expect when nearly 8 billion humans are relying on a few hundred brains to solve the most important global problems?

Historically, every centralized regime has died under its own weight and has been overthrown by chaotic and decentralized collective intelligence.

By investing and building more decentralized solution, we are effectively building a new society where horizontal collaboration is the new norm. We are translating our values into code with the hope that this will preserve those values as there might be no chiefs to impose them any more. Today’s decentralized software projects are, right now, writing in their code what they think an identity should be, what the relations between two humans should be, what the minimal rights should be, what is allowed or not. Sometimes it is highly explicit and even the goal of the project, such as Duniter, a cryptocurrency with a built-in basic income mechanism, sometimes it is subtle and implicit. In any case, the source code we are writing today is the constitution of tomorrow.

Solving the unsolvable, inventing tomorrow

Our societies evolved because we were living in an infinite world with very scarce resources to survive. Today, we are transitioning toward a world where the planet is the only scarce resource while everything else is abundant.

What we choose to work on is telling a story about the future we want to build. This is a deep responsibility and may explain why so much effort goes into decentralization.

Because the goal of decentralization is not to overthrow centralized regime but to collectively solve problems where our billions of brains are needed. The end of states, the evolution of identity and the post-scarcity society will only be consequences.

Photos by Matthieu Joannon, Alina Grubnyak, Alina Grubnyak again and Clarisse Croset on Unsplash

Je suis @ploum, écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Paypal ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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How I learn to stop worrying and love the decentralized futurehttps://ploum.net/?p=6395http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190917_145108_How_I_learn_to_stop_worrying_and_love_the_decentralized_futureTue, 17 Sep 2019 12:51:08 +0000Even if everybody is not realizing it consciously, our world is becoming incredibly more virtual, borderless and decentralized. Fighting the trend may only make the transition more violent. We may as well embrace it fully and ditch our old paradigms to prepare for a new kind of society.

How we built the virtual world

Virtual reality is always depicted by science fiction as something scary, something not so far away that allows us to spend our time connected to imaginary worlds instead of interacting with the reality. An artificial substitute to a good old-fashioned life, a drug, an addiction.

Is it a dystopian prediction? Nowadays, white-collar workers spend most of their wake time interacting through a screen. Answering emails for work, chatting with colleagues on Slack, attending online meetings on Skype, looking at their friends Instagram during breaks and commutes, playing games and watching series in the evening.

The geographical position of the people with whom we interact is mostly irrelevant. That colleague might be just a few metres across the room or in the Beijing office of the company. That friend might be a neighbour or a university acquaintance currently on a trip to Thailand. It doesn’t matter. We all live, to different degrees, in that huge global connected world which is nothing but a virtual reality.

This can be observed in our vocabulary. While, only a few years ago, we were speaking of “online meetings”, “remote working” and “chatting on the Internet”, those have become the norm, the default. It has to be specified when it’s not online. Job offers should announce that “remote working is not possible for this position”. There are “meetings” and “on-premise events”. You would specify that you meet someone “in person”. Even the acronym “LOL” is now commonly used as a verbal interjection “in real life”. That “real life” expression which is often used as if our online life was not real, as if most of our wake time was imaginary. As an anecdote, the hacker culture coined the term AFK, “Away From Keyboard”, to counter the negative connotation implied by “non-real life” but we are now connected without keyboard anyway.

Blinding ourselves to post-scarcity

Part of the appeal of our online lives might lie in the limitless capabilities. In that world, we are not bounded by the finite resources of matter. We can be everywhere in the world at the same time, we can take part in many discussions, we can consume many contents, learn, entertain ourselves. In fact, we can even have multiple identities, be our different selves. At the same time!

While most of our economy is based on scarcity of goods, the online world offers us a post-scarcity society. As businesses move online, barriers and limitations are gradually removed. The only remaining scarce resource is our time, our attention. That’s why the online economy is now dubbed “economy of attention” even if a better word would probably be “economy of distraction”. But even in the craziest science-fiction books, post-scarcity is rarely imagined, The Culture, by Iain M. Banks, being one of the famous exceptions.

In that new world where geographical location and passport identity don’t really matter, we rely on some technical “tricks” to apply the old rules and pretend nothing has changed. Servers use IP addresses to guess the country of the client computer and follow the local legislation, not even considering that using a VPN is a common practice. State officials use the geographical location of a physical hard drive to know which regulation to follow, trying to blind themselves to the fact that most data are now mirrored around the world. They might also use the country of residence of the owner of those computers, company or individual, to claim taxes. Copyright enforcements and DRM are only legal and technical ways to introduce artificial scarcity paradigms in a post-scarcity environment.

But those are mainly gimmicks. The very concepts of country, local regulation, border and scarcity of information is not making sense any more for the rich and educated part of the population. This was already the case for quite some time for the very rich and their tax-evasion schemes but it is becoming every day more and more accessible for the middle class. History repeats itself: what starts as luxury become more common and affordable before becoming an evidence which has always been there.

One might even say that’s one reason borders are becoming so violent and reckless: they are mainly trying to preserve their own existence, from invasive, annoying and meaningless controls at airports to literally going to war against poor people. Refugees are running away from violence and poverty while we try to prevent them to cross an imaginary line which exists only in our imagination. Lines that were drawn at some point in history to protect some scarce resources which are now abundant.

Is it going too far to dream about a borderless post-scarcity world?

The frogs in the kettle of innovation

Innovation and societal change happen very rarely through a single invention. An invention only makes sense in a broader context, when the world is ready. The switch is often so subtle, so quick that we immediately forget about our old notions. Just like the frog in a boiling water kettle, we don’t realize that a change is happening. We are still telling our children to eat all their plate because people are dying of hunger. But what if we told them that there are currently more people dying from eating too much?

If you invented the road bike during the Middle Ages, it would have been perceived as useless. Your first bike prototype would not cope with the roads and paths of that time. And it would anyway probably cost a lot more than a horse, which was able to travel everywhere. After the era of the horse and the era of the car, we are witnessing that bike might become the best individual transportation platform inside a city. In fact, it is already the case in cities like Amsterdam or Copenhagen.

Are Danish and Dutch bikes different? Absolutely not. The cities are. They were transformed to become bike-friendly just like we purposely transformed our cities to become car-friendly at the start of the twentieth century. Urban planners, car makers and economic interests worked together for decades to create a world where a city without cars is unthinkable. From luxury goods, cars became affordable then obvious. A city without cars? It would be like a country without borders, a citizen without citizenship…

As recently as 15 years ago, mobile Internet was seen as a useless toy by most but a few elite. You could only access WAP specific websites and the connection was awfully slow. This didn’t matter because most of our phones had black and white screens unable to display more than a few lines of text. Even laptops were heavy, slower and more expensive than their desktop counterpart. Plugging in an RJ45 cable was required to access the Internet. They were available in most hotel rooms.

In 2007, Apple invented the first “smartphone” with a screen and without a keyboard (much to the laughs of Blackberry owners). There was not even apps at the time but, suddenly, the infrastructure came into place. 2G became 3G became 4G. The market asked for better coverage from mobile phone operators. Developers started to design “apps”. Websites became “alternative mobile version available” then “mobile first” then “responsive”. In less than a decade, we moved from “mobile Internet” being a useless geek dream to the default reality. Most Internet usage is mobile nowadays. If not on a mobile phone, people work on a very light laptop in a coffee shop, connecting through their phone network because the coffee shop’s wifi is not fast enough for them. My own internet connection has half the speed that 4G on my phone. The move was so quick, so efficient that we immediately forgot what it was like to not have mobile Internet. We switched from “crazy geek dream” to a “granted normality” without intermediary steps. From a luxury to affordability to obvious in only a few years.

Blockchains are the first seed of true decentralization

We are witnessing the same process with blockchains and decentralization initiatives. Most people are currently dismissing it as “a geek dream”, “a bike in the Middle Ages”. But the infrastructure is moving. Some of today’s solutions will be dismissed, like WAP websites. Some are temporary measures. But the whole world is moving toward more decentralization, fewer borders, less material constraints, less scarcity.

Blockchains and decentralized technologies are only a thin layer of innovations applied on the whole telecommunication stack. They are the icing of the cake which may kill forever the whole idea of our world being a scattered set of countries randomly spread around the globe.

With the invention of Bitcoin and other cryptocurrencies, states become powerless when it comes to controlling citizens wealth and collecting taxes. What is their added value in a world where decisions can be taken through new collective and decentralized governance mechanisms? Citizens are starting to choose their country of citizenship as a service, comparing offers and advantages. While places like Monaco, Panama and Switzerland have long been on this market as an “exclusive club for the rich elite”, Estonia is pioneering the “country for digital nomads” niche with its e-citizen program. Countries are mostly becoming identity providers. But this might be temporary as a state-certified identity may become the next RJ45 cable: useful only in some circumstances for a given set of people, unknown to others. Identity will move from “a name on a passport issued by an arbitrary state” to something a lot more subtle, more related to your reputation amongst your peers. Being stateless may become common.

Fighting decentralization or helping to build it?

This evolution might be exciting for technologists facing the painfully slow heaviness of a centralized administration designed in the 19th century, for activists fighting corruption. But it might also frighten the social-minded people who see the state as a tool of redistribution and protection of the minorities.

The danger would be to focus only on possible problems to fight this globalization trends as a whole, opposing the decentralization technologies themselves. Some may try to preserve the nation state paradigm at all cost with a simple argument : “We cannot let people decide by themselves”. In a way or another, every single argument against decentralization is a variation of this authoritarian thinking.

But don’t worry. By its very nature, decentralization is resilient. It cannot be stopped. Fighting it can only add more violence to the transition. Fear of decentralization will probably give fuel to opposition forces with specific interests like authoritarian states and centralized monopolies but, on the historical level, this will be nothing more than a hiccough.

The question we are facing is straightforward: how to build a decentralized and borderless future respectful of our values?

The answer is, of course, a lot more complicated as we have very different, sometimes conflicting set of values. One thing seems clear: we cannot blindly trust one centralized power to do it for us. As shown by the Trump election or the Brexit, the representative democracy paradigm itself is failing as it is now merely a game of stealing your attention to gain your vote. Decentralization will be built, well, it goes without saying, in a decentralized way. In fact, it is happening right now.

Where the states have failed

Decentralization is not “nice to have”. It is a mandatory requirement to address issues where states have demonstrated their incompetence. In the best scenarios, governments are making really slow progress while, in some case, they are simply worsening the situation or opposing any form of resolution.

Global warming is one of the failures of our heavy and slow nation-state world. Despite a palpable sense of urgency, there’s a shared feeling that “nothing has been done”, that the states cannot handle the situation. Heads of state are proud to sign an “agreement” with the name of a city but is it enough?

Governments and states were designed to handle local communities and to go at war with each other, not to manage a global society. Most public administrations are still following a military-like chain-of-command design. What can we expect when nearly 8 billion humans are relying on a few hundred brains to solve the most important global problems?

Historically, every centralized regime has died under its own weight and has been overthrown by chaotic and decentralized collective intelligence.

By investing and building more decentralized solution, we are effectively building a new society where horizontal collaboration is the new norm. We are translating our values into code with the hope that this will preserve those values as there might be no chiefs to impose them any more. Today’s decentralized software projects are, right now, writing in their code what they think an identity should be, what the relations between two humans should be, what the minimal rights should be, what is allowed or not. Sometimes it is highly explicit and even the goal of the project, such as Duniter, a cryptocurrency with a built-in basic income mechanism, sometimes it is subtle and implicit. In any case, the source code we are writing today is the constitution of tomorrow.

Solving the unsolvable, inventing tomorrow

Our societies evolved because we were living in an infinite world with very scarce resources to survive. Today, we are transitioning toward a world where the planet is the only scarce resource while everything else is abundant.

What we choose to work on is telling a story about the future we want to build. This is a deep responsibility and may explain why so much effort goes into decentralization.

Because the goal of decentralization is not to overthrow centralized regime but to collectively solve problems where our billions of brains are needed. The end of states, the evolution of identity and the post-scarcity society will only be consequences.

Photos by Matthieu Joannon, Alina Grubnyak, Alina Grubnyak again and Clarisse Croset on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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À la poursuite du minimalisme numériquehttps://ploum.net/?p=6384http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190909_131839_A_la_poursuite_du_minimalisme_numeriqueMon, 09 Sep 2019 11:18:39 +0000Souvent galvaudé, essentiellement transformé en argument marketing, le mot « minimalisme » est difficile à définir. Il évoque à la fois un design épuré et une frugalité volontaire.

Mais c’est Cal Newport, dans son livre « Digital Minimalism », qui en donne une définition qui me convient et qui m’inspire. Le minimalisme, c’est la prise en compte du coût total de possession d’un bien ou d’un abonnement à un service.

Si l’on vous offre un objet, vous avez intuitivement l’impression d’être gagnant. Sans rien payer, vous êtes propriétaire de cet objet. Mais l’achat ne représente qu’une fraction du coût total de possession. Il va en effet falloir ranger cet objet, ce qui prend du temps et de l’espace. Il va falloir le gérer, ce qui est une charge mentale. L’entretenir, le nettoyer. Puis, fatalement, il va falloir vous en débarrasser, ce qui demande souvent un effort, une gestion et du temps. Parfois, il faut même payer même si d’autres fois, vous pouvez récupérer un peu d’argent en le revendant. Mais s’en débarrasser représente également une charge émotionnelle si l’objet était un cadeau ou si vous avez construit un attachement sentimental à cet objet. Une charge sentimentale qui peut devenir un fardeau.

En tout et pour tout, chaque objet que nous possédons a donc un coût énorme, même si nous ne l’avons pas payé. Mais il peut également avoir un bénéfice, c’est d’ailleurs tout l’intérêt de l’objet.

Le minimalisme consiste donc à évaluer le rapport coût total/bénéfice de chacune de nos possessions et se débarrasser de ce pour quoi le bénéfice n’est pas assez important. Le minimalisme, c’est donc lutter contre l’intuition que « posséder, c’est mieux que ne rien avoir », une logique consumériste inculquée à grand renfort de marketing dans nos malléables neurones.

Dans son best-seller, la grande prêtresse du rangement Marie Kondo ne dit pas autre chose. Sous prétexte de « rangement », elle passe 200 pages à nous convaincre de jeter, jeter et encore jeter (dans le sens « se débarrasser », donner étant acceptable, mais, aujourd’hui, même les associations de recyclage de vêtements croulent sous des tonnes de loques dont ils ne savent que faire ).

La subtilité de la définition du minimalisme de Cal Newport, c’est que la notion de coût et de bénéfice est intiment personnelle. Elle dépend de vous et de votre vie. Le minimalisme de l’un sera très différent de celui de l’autre. Il ne s’agit donc pas de réduire ou d’unifier, mais de conscientiser nos usages. En ce sens, le minimalisme devient alors l’opposé de l’extrémisme. Il est individualiste, devenant une sorte de quête de simplicité propre à chacun.

Mon expérience de bikepacking n’est finalement rien d’autre qu’une quête minimaliste exacerbée. En bikepacking, chaque gramme superflu se paye comptant. Outre le poids, l’encombrement est également un facteur important. Il est tout naturel que je cherche à appliquer les mêmes préceptes au monde numérique.

Dans le monde numérique, le coût est plus difficile à quantifier. Chez moi, il pourrait se résumer à l’adéquation à mes besoins, l’efficacité et le respect de mes valeurs éthiques.

Retour à Linux

Depuis 5 ans, j’utilise principalement un Mac, souvenir de mon dernier employeur. Si l’expérience fut intéressante, j’éprouve un besoin viscéral de retourner sous Linux. Tout d’abord parce que je trouve que MacOS est un système effroyablement mal pensé (apt-get, où es-tu ?), aux choix ergonomiques parfois douteux (la croix qui minimise l’app au lieu de la fermer) sans pour autant que ce soit plus stable et moins buggué qu’un Linux.

Mais la première des causes, c’est que je suis un libriste dans l’âme, que l’univers Apple et son consumérisme d’applications propriétaires va à l’encontre de mes valeurs.

Plutôt que de tenter de trouver des équivalents Linux à toutes les apps que j’utilise depuis ces dernières années, j’ai décidé de simplifier ma façon de travailler, de m’adapter.

Ainsi, j’ai remplacé Ulysses, Evernote, DayOne et Things par une seule application : Zettlr. Alors, certes, je perds beaucoup de fonctionnalités, mais le bénéfice d’une seule application est énorme. Pour être honnête, cette migration n’est pas encore complète. J’utilise encore rarement Evernote pour prendre une note sur mon téléphone (Zettlr n’a pas de version mobile) et je n’ai pas encore complètement fait mon deuil de certaines fonctionnalités de DayOne pour migrer mon journal (j’ai d’ailleurs réalisé un script DayOne vers Markdown).

La raison de cette procrastination ? Je n’ai tout simplement pas encore trouvé d’ordinateur qui me convient pour installer Linux. Car si je n’aime pas MacOS, il faut reconnaitre que le matériel Apple est extraordinaire. Mon macbook pèse 900g, avec un écran magnifique. Il se glisse dans l’espace d’une feuille A4 et tient toute une journée de travail sur une charge voire toute une semaine lorsque je suis en vacances et ne l’utilise qu’une heure ou deux par jour.

Et, non, Linux ne s’installe pas sur ce modèle (sauf si je suis prêt à me passer de clavier, de souris et à perdre la mise en veille).

J’ai donc regardé du côté de Purism, dont j’aime beaucoup la philosophie, mais leurs laptops restent bien trop gros et lourds. Sans compter que le chargeur n’est pas USB-C et je ne suis pas prêt à abandonner le confort d’un seul chargeur dans mon sac à dos.

Le Starlabs MK II Lite correspond à tous mes critères. Malheureusement, il n’est pas disponible. Je l’avais précommandé, mais, devant les retards à répétition, j’ai annulé ma commande (j’apprécie cependant la transparence et la réactivité de leur support).

J’attendais beaucoup du Slimbook Pro X qui s’est révélé beaucoup trop grand à mon goût, assez moche et potentiellement bruyant (le Macbook est fanless, un confort que je vais avoir du mal à abandonner).

Les marques « classiques » ne m’aident pas beaucoup. Le Dell XPS 13 semble correspondre à mes désirs (malgré qu’il possède un ventilateur), mais je n’arrive pas à le commander dans sa version Ubuntu. Car, oui, tant qu’à faire, j’aimerais au moins favoriser une marque qui fait nativement du Linux. Peut-être que j’en demande trop…

En attendant, je garde mon macbook dont le plus gros défaut, outre MacOS, reste le clavier inconfortable.

Clavier en mobilité

Pour l’écrivain que je tente d’être tous les jours, le clavier est le dispositif le plus important. C’est pourquoi je dis parfois que mon passage au Bépo a été un de mes investissements les plus fructueux. Dans ma quête de minimalisme, j’ai d’ailleurs arrêté de prendre des notes au stylet ou au dictaphone dans Evernote. Notes qui pourrissaient et que je devais convertir, des mois plus tard, en notes écrites. Vider mon Evernote de ses 3000 notes m’a fait prendre conscience de la futilité de l’exercice.

Soit je prends note directement avec un clavier pour commencer un texte, soit je fais confiance à mon cerveau pour faire évoluer l’idée. Dans mes 3000 notes Evernotes, j’ai retrouvé jusqu’à cinq versions différentes de la même idée, parfois séparées de plusieurs années. Prendre des notes rapides n’est donc pas une aide pour moi, mais une manière de me déculpabiliser. Devenir minimaliste est donc également un travail de lâcher-prise sur certaines fallacieuses impressions de contrôle.

Pouvoir écrire partout et être mobile est ma principale motivation d’avoir un laptop léger et petit. Mais le confort d’un véritable clavier me manque. J’ai adoré mes années sur un Typematrix. Lorsque je veux retrouver le plaisir d’écrire, je me tourne vers mon Freewrite, mais il est lourd, encombrant et particulièrement buggué.

Je rêve donc d’un clavier Bluetooth qui serait orthogonal, ergonomique, adapté au Bépo et portable. Je découvre plein de nouveautés sur le forum des bépoistes mais je n’ai pas encore trouvé la perle rare. Lors de mes trips vélos, j’utilise un simple clavier Moko qui, pour ses 25€, fait très bien son boulot et est limite plus agréable que le clavier natif du macbook.

Tout cela me fait réfléchir. Peut-être n’est-ce pas un laptop que je devrais acheter pour mettre Linux, mais une tablette connectée à un clavier Bluetooth ? Tant que je peux l’utiliser sur mes genoux dans un hamac, cela me semble en effet une solution acceptable. Dans cette optique, j’ai testé Ubuntu Touch sur une vieille tablette Nexus 7. Malheureusement, le système reste trop limité. Je regrette qu’Ubuntu Touch ne soit plus aussi activement développé, car j’adorerais avoir un téléphone « convergent » (qui peut se brancher sur un grand écran pour devenir un véritable ordinateur de bureau).

Le téléphone

Et justement, puisqu’on parle de téléphone. Mon OnePlus 5 commence à rendre l’âme (il n’accepte de charger que sporadiquement et son écran est fendu). Comment le remplacer ?

J’adore le concept Librem 5 de Purism. Mais je constate qu’abandonner Android n’est pas possible pour moi à cause de deux raisons majeures : les applications bancaires et les gadgets Bluetooth. Non, je ne veux pas abandonner ma montre profondimètre Garmin et mon GPS de vélo Wahoo. Ces deux appareils contribuent grandement à mon plaisir et mon bien-être dans la vie, le coût de garder Android me semble faible en comparaison. C’est d’ailleurs aussi une raison qui me fait abandonner l’idée d’un LightPhone (outre son cloud propriétaire).

Tant qu’à garder Android, pourquoi ne pas prendre le téléphone le plus léger et petit possible ? Et bien tout simplement parce que je n’en trouve pas. Je suis entré dans un magasin Fnac et j’ai découvert avec amusement qu’il était impossible de différencier les téléphones en exposition. Une longue file de rectangles noirs (ils étaient éteints) d’exactement la même taille ! J’avais l’impression d’être dans une parodie. Le Palm Phone, qui est une exception notable à ce triste conformisme, n’est disponible qu’aux US comme un téléphone de secours. Dommage…

Du coup, peut-être qu’opter pour un FairPhone 3 aurait du sens. J’avoue ne pas être 100% convaincu, ne sachant pas trop ce qui est réellement éthique dans leur démarche et ce qui est du marketing, une forme de green-fair-washing.

Une chose est sûre : je ne compte pas garder l’Android de Google. J’attends de voir ce que proposera /e/, mais, au pire, je me tournerai vers LineageOS.

La tablette

Même si, Android, ce n’est potentiellement pas si mal. Une tablette e-ink Onyx Boox est d’ailleurs annoncée sous Android 9.

Comme tablette e-ink, j’utilise pour le moment un Remarkable. Le Remarkable utilise un logiciel propriétaire, un cloud propriétaire et une app de synchronisation propriétaire dont la version Linux n’est plus mise à jour.

Pour être honnête, j’utilise peu le Remarkable, mais de manière efficace. Il sert à faire des croquis, prendre des notes en réunion ou, son usage principal chez moi, lire des papiers scientifiques et des mémoires que j’annote. Il a remplacé l’imprimante.

Passer à un concurrent tournant sous Android me permettrait de ne plus utiliser leur cloud et leur app propriétaire. Si, en plus, je pouvais connecter un clavier Bluetooth, je tiendrais là une machine à écrire de rêve.

Par contre, je refuse de me lancer dans les projets Kickstarter ou Indiegogo qui n’ont pas encore été rigoureusement testé. D’ailleurs, ma quête de minimalisme m’a conduit à supprimer mes comptes sur ces plateformes pour éviter la tentation de dépenser des sous dans des projets qui seront forcément décevant car ils ne font que vendre du rêve.

La liseuse

Évidemment, ce serait encore mieux de pouvoir connecter un clavier Bluetooth à ma liseuse, que j’ai toujours avec moi, quelle que soit la situation.

Il faut dire qu’après avoir passé en revue des tas de liseuses, j’ai enfin trouvé la perle rare : la Vivlio Touch HD (Vivlio = Pocketbook = Tea en ce qui concerne le hardware).

Fine, légère, disposant de bouton pour tourner les pages, d’un rétroéclairage anti-lumière bleue et quasi étanche, la liseuse permet, moyennant un peu de chipotage, d’utiliser l’app CoolReader qui me permet de lire en mode inversé (blanc sur fond noir). Seuls la prise de notes et le surlignage laissent fortement à désirer.

Mais une liseuse avec laquelle je peux facilement prendre des notes dans des passages de livres et sur laquelle je peux connecter un clavier, c’est mon rêve ultime. Je ne désespère pas.

Logiciels

Le minimalisme se révèle également dans le logiciel. Je vous ai déjà parlé de Zettr, qui remplace désormais 4 applications payantes à lui tout seul.

Mais comment tenter de favoriser l’open source, la simplicité et la compatibilité inter plateforme ? Comment protéger ma vie privée et mes données ?

Les no-brainers

Certaines solutions s’imposent d’elles-mêmes. Bitwarden, par exemple, remplace très avantageusement 1password, Dashlane ou LastPass (des solutions que j’ai toutes utilisées pendant plus d’un an chacune). À l’usage, Bitwarden est simple et parfait. Certes moins joli, mais tellement efficace. J’ai même migré certaines notes Evernote sécurisées dans Bitwarden. Bien sûr, j’ai pris la version payante pour soutenir les développeurs.

Outre l’open source, un aspect très important pour moi est la protection de mes données.

C’est la raison pour laquelle j’utilise principalement Signal pour clavarder. Je tente de convertir tous mes contacts (faites moi plaisir, installez Signal sur votre téléphone, même si vous ne pensez pas l’utiliser. Ça fera plaisir à ceux qui souhaitent protéger leur vie privée). Pour les réfractaires, je dois malheureusement encore garder un compte Whatsapp. Je conserve également un compte Facebook pour une seule et simple raison : participer au groupe de discussion des apnéistes belges. Sans cela, je ne serais pas informé des plongées ! Heureusement, mes amis d’Universal Freedivers postent de plus en plus systématiquement les infos sur leur blog, que je suis par RSS. Quand j’aurai la conviction de ne plus rater d’activités, j’effacerai définitivement mon compte Facebook (comme j’ai effacé mon compte Instagram et comme je compte bientôt supprimer mon compte Linkedin).

Mais je vous parlerai une autre fois de ma quête de suppression de comptes qui m’a emmené à effacer, un à un, près de 300 comptes éparpillés sur le net.

Parfois, un compte peut se révéler utile, mais ne l’est que rarement. C’est le cas d’Airbnb ou Uber. Ma solution est de désinstaller l’app et de ne l’installer qu’en cas de besoin. Cela me permet de ne pas être notifié des mises à jour, de ne pas être espionné par l’app, etc.

Le gros du boulot

Jusque là, c’est relativement simple. Le gros du boulot reste mon compte Google. J’ai déjà migré une bonne partie de mes mails vers Protonmail. Et je garde un œil sur son concurrent le plus actif : Tutanota.

Le gros problème de Protonmail et de Tutanota reste le manque d’un calendrier. Protonmail prétend y travailler depuis des années. Tutanota a même déjà un premier calendrier (trop) simpliste. C’est la dernière chose qui me bloque vraiment avec Google.

Il faut dire qu’un bon calendrier, ce n’est pas évident. Sous MacOS, j’utilise Fantastical et je n’ai pas encore trouvé d’équivalent sous Linux (notamment pour ajouter des événements en langage naturel). Peut-être Minetime.ai ? Mais de toute façon, je devrai composer avec le calendrier qu’offriront Tutanota ou Protonmail.

Dernier lien avec Google ? Ce n’est pas tout à fait vrai. Google Music est en effet un service que je trouve très performant. J’y ai uploadé tous mes MP3s depuis des années et je l’utilise gratuitement. Il fait des mixes aléatoires dans mes chansons préférées de manière très convaincante. J’ai bien tenté de jouer avec Funkwhale, mais on en est très loin (déjà, la plupart de mes musiques ne s’uploadent pas, car trop grosses…).

Google Maps reste également l’application la plus pratique et la plus performante pour tracer des trajets, même avec des transports en commun. Ceci dit, je guette Qwant Maps, car je préfère la qualité des données Open Street Maps (et non, OSMAnd n’est pas utilisable quotidiennement).

J’utilise également Google Photo, qui est incroyablement pratique pour sauvegarder toutes mes photos. Ceci dit, je pourrai m’en passer, car mes photos sont désormais également automatiquement sauvegardées sur Tresorit, un équivalent chiffré à Dropbox.

Une cible mouvante

Pour être honnête, j’espérais arriver un jour à une « solution parfaite » et vous décrire les solutions que j’avais trouvées. Je me rends compte que le chemin est long, mais, comme le disent mes framapotes, la voie est libre.

La voie est libre…

Mon idéal, mon objectif est finalement assez mouvant. Le minimalisme n’est pas un état que l’on atteint. C’est une manière de penser, de réfléchir, de conscientiser pour s’améliorer.

Je suis un libriste plein de contradictions et, plutôt que de le cacher, j’ai décidé d’être ouvert, de partager ma quête avec vous pour récolter vos avis, vos conseils et, qui sait, vous donner également des idées. Ce billet n’est finalement qu’une introduction à un chemin que j’espère partager avec vous.

Photo by Ploum on Unsplash

Je suis @ploum, écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Paypal ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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À la poursuite du minimalisme numériquehttps://ploum.net/?p=6384http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190909_121839_A_la_poursuite_du_minimalisme_numeriqueMon, 09 Sep 2019 10:18:39 +0000Souvent galvaudé, essentiellement transformé en argument marketing, le mot « minimalisme » est difficile à définir. Il évoque à la fois un design épuré et une frugalité volontaire.

Mais c’est Cal Newport, dans son livre « Digital Minimalism », qui en donne une définition qui me convient et qui m’inspire. Le minimalisme, c’est la prise en compte du coût total de possession d’un bien ou d’un abonnement à un service.

Si l’on vous offre un objet, vous avez intuitivement l’impression d’être gagnant. Sans rien payer, vous êtes propriétaire de cet objet. Mais l’achat ne représente qu’une fraction du coût total de possession. Il va en effet falloir ranger cet objet, ce qui prend du temps et de l’espace. Il va falloir le gérer, ce qui est une charge mentale. L’entretenir, le nettoyer. Puis, fatalement, il va falloir vous en débarrasser, ce qui demande souvent un effort, une gestion et du temps. Parfois, il faut même payer même si d’autres fois, vous pouvez récupérer un peu d’argent en le revendant. Mais s’en débarrasser représente également une charge émotionnelle si l’objet était un cadeau ou si vous avez construit un attachement sentimental à cet objet. Une charge sentimentale qui peut devenir un fardeau.

En tout et pour tout, chaque objet que nous possédons a donc un coût énorme, même si nous ne l’avons pas payé. Mais il peut également avoir un bénéfice, c’est d’ailleurs tout l’intérêt de l’objet.

Le minimalisme consiste donc à évaluer le rapport coût total/bénéfice de chacune de nos possessions et se débarrasser de ce pour quoi le bénéfice n’est pas assez important. Le minimalisme, c’est donc lutter contre l’intuition que « posséder, c’est mieux que ne rien avoir », une logique consumériste inculquée à grand renfort de marketing dans nos malléables neurones.

Dans son best-seller, la grande prêtresse du rangement Marie Kondo ne dit pas autre chose. Sous prétexte de « rangement », elle passe 200 pages à nous convaincre de jeter, jeter et encore jeter (dans le sens « se débarrasser », donner étant acceptable, mais, aujourd’hui, même les associations de recyclage de vêtements croulent sous des tonnes de loques dont ils ne savent que faire ).

La subtilité de la définition du minimalisme de Cal Newport, c’est que la notion de coût et de bénéfice est intiment personnelle. Elle dépend de vous et de votre vie. Le minimalisme de l’un sera très différent de celui de l’autre. Il ne s’agit donc pas de réduire ou d’unifier, mais de conscientiser nos usages. En ce sens, le minimalisme devient alors l’opposé de l’extrémisme. Il est individualiste, devenant une sorte de quête de simplicité propre à chacun.

Mon expérience de bikepacking n’est finalement rien d’autre qu’une quête minimaliste exacerbée. En bikepacking, chaque gramme superflu se paye comptant. Outre le poids, l’encombrement est également un facteur important. Il est tout naturel que je cherche à appliquer les mêmes préceptes au monde numérique.

Dans le monde numérique, le coût est plus difficile à quantifier. Chez moi, il pourrait se résumer à l’adéquation à mes besoins, l’efficacité et le respect de mes valeurs éthiques.

Retour à Linux

Depuis 5 ans, j’utilise principalement un Mac, souvenir de mon dernier employeur. Si l’expérience fut intéressante, j’éprouve un besoin viscéral de retourner sous Linux. Tout d’abord parce que je trouve que MacOS est un système effroyablement mal pensé (apt-get, où es-tu ?), aux choix ergonomiques parfois douteux (la croix qui minimise l’app au lieu de la fermer) sans pour autant que ce soit plus stable et moins buggué qu’un Linux.

Mais la première des causes, c’est que je suis un libriste dans l’âme, que l’univers Apple et son consumérisme d’applications propriétaires va à l’encontre de mes valeurs.

Plutôt que de tenter de trouver des équivalents Linux à toutes les apps que j’utilise depuis ces dernières années, j’ai décidé de simplifier ma façon de travailler, de m’adapter.

Ainsi, j’ai remplacé Ulysses, Evernote, DayOne et Things par une seule application : Zettlr. Alors, certes, je perds beaucoup de fonctionnalités, mais le bénéfice d’une seule application est énorme. Pour être honnête, cette migration n’est pas encore complète. J’utilise encore rarement Evernote pour prendre une note sur mon téléphone (Zettlr n’a pas de version mobile) et je n’ai pas encore complètement fait mon deuil de certaines fonctionnalités de DayOne pour migrer mon journal (j’ai d’ailleurs réalisé un script DayOne vers Markdown).

La raison de cette procrastination ? Je n’ai tout simplement pas encore trouvé d’ordinateur qui me convient pour installer Linux. Car si je n’aime pas MacOS, il faut reconnaitre que le matériel Apple est extraordinaire. Mon macbook pèse 900g, avec un écran magnifique. Il se glisse dans l’espace d’une feuille A4 et tient toute une journée de travail sur une charge voire toute une semaine lorsque je suis en vacances et ne l’utilise qu’une heure ou deux par jour.

Et, non, Linux ne s’installe pas sur ce modèle (sauf si je suis prêt à me passer de clavier, de souris et à perdre la mise en veille).

J’ai donc regardé du côté de Purism, dont j’aime beaucoup la philosophie, mais leurs laptops restent bien trop gros et lourds. Sans compter que le chargeur n’est pas USB-C et je ne suis pas prêt à abandonner le confort d’un seul chargeur dans mon sac à dos.

Le Starlabs MK II Lite correspond à tous mes critères. Malheureusement, il n’est pas disponible. Je l’avais précommandé, mais, devant les retards à répétition, j’ai annulé ma commande (j’apprécie cependant la transparence et la réactivité de leur support).

J’attendais beaucoup du Slimbook Pro X qui s’est révélé beaucoup trop grand à mon goût, assez moche et potentiellement bruyant (le Macbook est fanless, un confort que je vais avoir du mal à abandonner).

Les marques « classiques » ne m’aident pas beaucoup. Le Dell XPS 13 semble correspondre à mes désirs (malgré qu’il possède un ventilateur), mais je n’arrive pas à le commander dans sa version Ubuntu. Car, oui, tant qu’à faire, j’aimerais au moins favoriser une marque qui fait nativement du Linux. Peut-être que j’en demande trop…

En attendant, je garde mon macbook dont le plus gros défaut, outre MacOS, reste le clavier inconfortable.

Clavier en mobilité

Pour l’écrivain que je tente d’être tous les jours, le clavier est le dispositif le plus important. C’est pourquoi je dis parfois que mon passage au Bépo a été un de mes investissements les plus fructueux. Dans ma quête de minimalisme, j’ai d’ailleurs arrêté de prendre des notes au stylet ou au dictaphone dans Evernote. Notes qui pourrissaient et que je devais convertir, des mois plus tard, en notes écrites. Vider mon Evernote de ses 3000 notes m’a fait prendre conscience de la futilité de l’exercice.

Soit je prends note directement avec un clavier pour commencer un texte, soit je fais confiance à mon cerveau pour faire évoluer l’idée. Dans mes 3000 notes Evernotes, j’ai retrouvé jusqu’à cinq versions différentes de la même idée, parfois séparées de plusieurs années. Prendre des notes rapides n’est donc pas une aide pour moi, mais une manière de me déculpabiliser. Devenir minimaliste est donc également un travail de lâcher-prise sur certaines fallacieuses impressions de contrôle.

Pouvoir écrire partout et être mobile est ma principale motivation d’avoir un laptop léger et petit. Mais le confort d’un véritable clavier me manque. J’ai adoré mes années sur un Typematrix. Lorsque je veux retrouver le plaisir d’écrire, je me tourne vers mon Freewrite, mais il est lourd, encombrant et particulièrement buggué.

Je rêve donc d’un clavier Bluetooth qui serait orthogonal, ergonomique, adapté au Bépo et portable. Je découvre plein de nouveautés sur le forum des bépoistes mais je n’ai pas encore trouvé la perle rare. Lors de mes trips vélos, j’utilise un simple clavier Moko qui, pour ses 25€, fait très bien son boulot et est limite plus agréable que le clavier natif du macbook.

Tout cela me fait réfléchir. Peut-être n’est-ce pas un laptop que je devrais acheter pour mettre Linux, mais une tablette connectée à un clavier Bluetooth ? Tant que je peux l’utiliser sur mes genoux dans un hamac, cela me semble en effet une solution acceptable. Dans cette optique, j’ai testé Ubuntu Touch sur une vieille tablette Nexus 7. Malheureusement, le système reste trop limité. Je regrette qu’Ubuntu Touch ne soit plus aussi activement développé, car j’adorerais avoir un téléphone « convergent » (qui peut se brancher sur un grand écran pour devenir un véritable ordinateur de bureau).

Le téléphone

Et justement, puisqu’on parle de téléphone. Mon OnePlus 5 commence à rendre l’âme (il n’accepte de charger que sporadiquement et son écran est fendu). Comment le remplacer ?

J’adore le concept Librem 5 de Purism. Mais je constate qu’abandonner Android n’est pas possible pour moi à cause de deux raisons majeures : les applications bancaires et les gadgets Bluetooth. Non, je ne veux pas abandonner ma montre profondimètre Garmin et mon GPS de vélo Wahoo. Ces deux appareils contribuent grandement à mon plaisir et mon bien-être dans la vie, le coût de garder Android me semble faible en comparaison. C’est d’ailleurs aussi une raison qui me fait abandonner l’idée d’un LightPhone (outre son cloud propriétaire).

Tant qu’à garder Android, pourquoi ne pas prendre le téléphone le plus léger et petit possible ? Et bien tout simplement parce que je n’en trouve pas. Je suis entré dans un magasin Fnac et j’ai découvert avec amusement qu’il était impossible de différencier les téléphones en exposition. Une longue file de rectangles noirs (ils étaient éteints) d’exactement la même taille ! J’avais l’impression d’être dans une parodie. Le Palm Phone, qui est une exception notable à ce triste conformisme, n’est disponible qu’aux US comme un téléphone de secours. Dommage…

Du coup, peut-être qu’opter pour un FairPhone 3 aurait du sens. J’avoue ne pas être 100% convaincu, ne sachant pas trop ce qui est réellement éthique dans leur démarche et ce qui est du marketing, une forme de green-fair-washing.

Une chose est sûre : je ne compte pas garder l’Android de Google. J’attends de voir ce que proposera /e/, mais, au pire, je me tournerai vers LineageOS.

La tablette

Même si, Android, ce n’est potentiellement pas si mal. Une tablette e-ink Onyx Boox est d’ailleurs annoncée sous Android 9.

Comme tablette e-ink, j’utilise pour le moment un Remarkable. Le Remarkable utilise un logiciel propriétaire, un cloud propriétaire et une app de synchronisation propriétaire dont la version Linux n’est plus mise à jour.

Pour être honnête, j’utilise peu le Remarkable, mais de manière efficace. Il sert à faire des croquis, prendre des notes en réunion ou, son usage principal chez moi, lire des papiers scientifiques et des mémoires que j’annote. Il a remplacé l’imprimante.

Passer à un concurrent tournant sous Android me permettrait de ne plus utiliser leur cloud et leur app propriétaire. Si, en plus, je pouvais connecter un clavier Bluetooth, je tiendrais là une machine à écrire de rêve.

Par contre, je refuse de me lancer dans les projets Kickstarter ou Indiegogo qui n’ont pas encore été rigoureusement testé. D’ailleurs, ma quête de minimalisme m’a conduit à supprimer mes comptes sur ces plateformes pour éviter la tentation de dépenser des sous dans des projets qui seront forcément décevant car ils ne font que vendre du rêve.

La liseuse

Évidemment, ce serait encore mieux de pouvoir connecter un clavier Bluetooth à ma liseuse, que j’ai toujours avec moi, quelle que soit la situation.

Il faut dire qu’après avoir passé en revue des tas de liseuses, j’ai enfin trouvé la perle rare : la Vivlio Touch HD (Vivlio = Pocketbook = Tea en ce qui concerne le hardware).

Fine, légère, disposant de bouton pour tourner les pages, d’un rétroéclairage anti-lumière bleue et quasi étanche, la liseuse permet, moyennant un peu de chipotage, d’utiliser l’app CoolReader qui me permet de lire en mode inversé (blanc sur fond noir). Seuls la prise de notes et le surlignage laissent fortement à désirer.

Mais une liseuse avec laquelle je peux facilement prendre des notes dans des passages de livres et sur laquelle je peux connecter un clavier, c’est mon rêve ultime. Je ne désespère pas.

Logiciels

Le minimalisme se révèle également dans le logiciel. Je vous ai déjà parlé de Zettr, qui remplace désormais 4 applications payantes à lui tout seul.

Mais comment tenter de favoriser l’open source, la simplicité et la compatibilité inter plateforme ? Comment protéger ma vie privée et mes données ?

Les no-brainers

Certaines solutions s’imposent d’elles-mêmes. Bitwarden, par exemple, remplace très avantageusement 1password, Dashlane ou LastPass (des solutions que j’ai toutes utilisées pendant plus d’un an chacune). À l’usage, Bitwarden est simple et parfait. Certes moins joli, mais tellement efficace. J’ai même migré certaines notes Evernote sécurisées dans Bitwarden. Bien sûr, j’ai pris la version payante pour soutenir les développeurs.

Outre l’open source, un aspect très important pour moi est la protection de mes données.

C’est la raison pour laquelle j’utilise principalement Signal pour clavarder. Je tente de convertir tous mes contacts (faites moi plaisir, installez Signal sur votre téléphone, même si vous ne pensez pas l’utiliser. Ça fera plaisir à ceux qui souhaitent protéger leur vie privée). Pour les réfractaires, je dois malheureusement encore garder un compte Whatsapp. Je conserve également un compte Facebook pour une seule et simple raison : participer au groupe de discussion des apnéistes belges. Sans cela, je ne serais pas informé des plongées ! Heureusement, mes amis d’Universal Freedivers postent de plus en plus systématiquement les infos sur leur blog, que je suis par RSS. Quand j’aurai la conviction de ne plus rater d’activités, j’effacerai définitivement mon compte Facebook (comme j’ai effacé mon compte Instagram et comme je compte bientôt supprimer mon compte Linkedin).

Mais je vous parlerai une autre fois de ma quête de suppression de comptes qui m’a emmené à effacer, un à un, près de 300 comptes éparpillés sur le net.

Parfois, un compte peut se révéler utile, mais ne l’est que rarement. C’est le cas d’Airbnb ou Uber. Ma solution est de désinstaller l’app et de ne l’installer qu’en cas de besoin. Cela me permet de ne pas être notifié des mises à jour, de ne pas être espionné par l’app, etc.

Le gros du boulot

Jusque là, c’est relativement simple. Le gros du boulot reste mon compte Google. J’ai déjà migré une bonne partie de mes mails vers Protonmail. Et je garde un œil sur son concurrent le plus actif : Tutanota.

Le gros problème de Protonmail et de Tutanota reste le manque d’un calendrier. Protonmail prétend y travailler depuis des années. Tutanota a même déjà un premier calendrier (trop) simpliste. C’est la dernière chose qui me bloque vraiment avec Google.

Il faut dire qu’un bon calendrier, ce n’est pas évident. Sous MacOS, j’utilise Fantastical et je n’ai pas encore trouvé d’équivalent sous Linux (notamment pour ajouter des événements en langage naturel). Peut-être Minetime.ai ? Mais de toute façon, je devrai composer avec le calendrier qu’offriront Tutanota ou Protonmail.

Dernier lien avec Google ? Ce n’est pas tout à fait vrai. Google Music est en effet un service que je trouve très performant. J’y ai uploadé tous mes MP3s depuis des années et je l’utilise gratuitement. Il fait des mixes aléatoires dans mes chansons préférées de manière très convaincante. J’ai bien tenté de jouer avec Funkwhale, mais on en est très loin (déjà, la plupart de mes musiques ne s’uploadent pas, car trop grosses…).

Google Maps reste également l’application la plus pratique et la plus performante pour tracer des trajets, même avec des transports en commun. Ceci dit, je guette Qwant Maps, car je préfère la qualité des données Open Street Maps (et non, OSMAnd n’est pas utilisable quotidiennement).

J’utilise également Google Photo, qui est incroyablement pratique pour sauvegarder toutes mes photos. Ceci dit, je pourrai m’en passer, car mes photos sont désormais également automatiquement sauvegardées sur Tresorit, un équivalent chiffré à Dropbox.

Une cible mouvante

Pour être honnête, j’espérais arriver un jour à une « solution parfaite » et vous décrire les solutions que j’avais trouvées. Je me rends compte que le chemin est long, mais, comme le disent mes framapotes, la voie est libre.

La voie est libre…

Mon idéal, mon objectif est finalement assez mouvant. Le minimalisme n’est pas un état que l’on atteint. C’est une manière de penser, de réfléchir, de conscientiser pour s’améliorer.

Je suis un libriste plein de contradictions et, plutôt que de le cacher, j’ai décidé d’être ouvert, de partager ma quête avec vous pour récolter vos avis, vos conseils et, qui sait, vous donner également des idées. Ce billet n’est finalement qu’une introduction à un chemin que j’espère partager avec vous.

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Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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De la Méditerranée à l’Atlantique en VTT…https://ploum.net/?p=6308http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190826_124644_De_la_Mediterranee_a_l___Atlantique_en_VTT___Mon, 26 Aug 2019 10:46:44 +0000Une palpitante aventure de Thierrix et Ploumix, irréductibles cyclixs qui résistent encore et toujours à l’empire d’Automobulus.

Coincé dans la chaussure de vélo à semelle en carbone ultra-rigide, mon pied glisse sur un rocher pointu. Mon gros orteil hurle de douleur en s’écrasant dans une fente. La pédale de mon vélo surchargé laboure mon mollet droit alors que ma monture me déséquilibre et m’envoie une enième fois au tapis. Je ferme les yeux un instant, je rêve de m’endormir là, au bord du chemin. J’ai faim. J’ai sommeil. J’ai mal dans toutes mes articulations et sur toute ma peau. Ma chaussette a été déchirée par une branche qui m’a entaillé la cheville. Les ronces ont labouré mes tibias. Je ne sais plus quel jour nous sommes, depuis combien de temps nous pédalons. Je serais incapable de donner ma position sur une carte. J’ai vaguement en tête les noms de hameaux que nous avons traversé ce matin ou hier ou avant-hier ou que nous espérons atteindre ce soir. Je les mélange tous. Mon estomac se révulse à l’idée d’avaler une enième barre d’énergie sucrée. À quand date mon dernier repas chaud ? Hier ? Avant-hier ?

Thierry m’a dit qu’on était là pour en chier avant de disparaitre à toute vitesse dans les cailloux, rapide comme un chamois dans des pentes pierrailleuses qui lui rappellent sa garigue natale. Il va devoir m’attendre. Loin de son agilité, je me traine, animal pataud et inadapté. Je souffre. J’ai poussé mon vélo dans des kilomètres de montées trop raides. Je le retiens maladroitement dans des kilomètres de descentes trop escarpées. Ça valait bien la peine de prendre le vélo.

Mon désespoir a évolué. J’espérais atteindre une ville digne de ce nom pour trouver un vrai restaurant. Puis j’ai espéré atteindre une ville tout court, pour remplir ma gourde d’eau fraiche non polluée par les électrolytes sensés m’hydrater mais qui me trouent l’estomac. J’en suis passé à espérer une route, une vraie. Puis un chemin sur lequel je pourrais pédaler. Voire un chemin tout court où chaque mètre ne serait pas un calvaire. Où les escarpements de rochers pointus ne laisseraient pas la place à des océans de ronces traversés d’arbres abbatus.

On est là pour en chier.

Je suis perdu dans la brousse avec un type que je n’avais jamais vu une semaine plus tôt. Le fils d’un tueur qui a la violence dans ses gênes, comme il l’affirme dans le livre qu’il m’a offert la veille de notre départ mais que, heureusement, je n’ai pas encore lu. Peut-être cherchait-il à m’avertir. Mais qu’allais-je faire dans cette chebèque ?

J’en chie. Et, pour être honête, j’aime ça.

Cette aventure, nous avons décidé de vous la raconter. Sans nous consulter. Chacun notre version personnelle. À vous de relever les incohérences, un jeu littéraire géant des 7 erreurs. Vous avez pu lire la version de Thierry. Voici la mienne.

Prologue

Tout a commencé des années plus tôt. Aucun de nous deux ne se rappelle quand. Thierry et moi nous lisons mutuellement, nous avons des échanges épistolaires sporadiques qui parlent de littérature, d’auto-édition, du revenu de base, de science-fiction. Je l’admire car sur un sujet que je traite en quelques bafouilles bloguesques, il est capable de pondre un livre, de le faire éditer. Je le lis avidement et suis flatté de découvrir avec surprise qu’il me cite dans « La mécanique du texte ». Nous avons la même culture SF, le même mode de fonctionnement. À l’occasion de son séjour en Floride, Thierry découvre le bikepacking, la randonnée en autonomie en vélo. Une discipline qui me fait rêver depuis pluiseurs années mais dans laquelle je n’ai jamais osé m’investir. Thierry, lui, s’y jette à corps perdu et partage ses expériences sur son blog.

Mon épouse me pousse à le contacter pour organiser un périple à deux. Elle sent mon envie. Thierry ne se fait pas prier. En quelques mails, l’idée de base est bouclée. Nous allons relier sa méditerrannée natale à l’atlantique en VTT. Il me conseille sur le matériel et se lance dans un travail de bénédictin pour écrire une trace, un itinéraire fait de centaines de sorties VTT publiées sur le net par des cyclistes de toute la France et qu’il aligne patiemment, bout à bout.

De mon côté, je ne m’occupe que de mon matériel et de mon entrainement. J’ai peur de ne pas être à la hauteur.

Dernier entrainement

27km, 633d+

Une vilaine insolation et un poil de surentrainement m’ont assommé depuis fin juillet. Nous sommes quelques jours chez mes cousins dans les Cévennes. Je n’ai plus roulé depuis 10 jours et une vilaine inquiétude me travaille : ne serais-je pas ridicule face à Thierry ? Moi qui n’ai jamais grimpé le moindre col, moi pour qui la montée la plus longue jamais réalisée en vélo est le mur de Huy.

Mon cousin Adrien me propose une balade. Il va me lancer sur le col de la pierre levée, près de Sumène. Nous partons, je suis heureux de sentir les pédales sous mes pieds. Le col se profile très vite. Après quelques dizaines de mètres, je trouve mon rythme et, comme convenu, j’abandonne Adrien. Je monte seul. Le plaisir est intense. Je suis tellement bien dans mon effort que je suis un peu déçu de voir le sommet arriver si rapidement. J’ai gravi un col. Certes, un tout petit, mais j’ai adoré ça. Les jambes en redemandent.

Mon premier col

Échauffement

54km, 404d+

Je stresse un peu à l’idée de rencontrer Thierry en chair et en os. Enfin, comme tous bons cyclistes, nous sommes plutôt en os qu’en chair.

Rencontrer des connaissances épistolaires est toujours un quitte ou double. Soit la personne se révèle bien plus sympa en vrai qu’en ligne, soit le courant ne passe pas du tout et la rencontre signifie le glas de tous nos échanges.

Je suis d’autant plus nerveux que je vais loger chez Thierry avec ma femme et mes enfants pendant trois jours. J’ai garanti à ma femme que c’était un type bien. En vérité, je n’en sais rien. De son côté, elle veut jauger l’homme à qui elle va confier son mari pendant 10 jours.

Au moment où je sonne au portail de la maison de Candice Renoir (dont je n’avais jamais entendu parler mais c’est ce qu’indique Google Maps), mon angoisse est à son paroxysme. Une inquiétude sociale permanente chez moi que je camouffle depuis plus de 30 ans sous une jovialité et un enjouement sincère mais énergivore.

Dès les premières secondes, je suis rassuré. Thierry est de la première catégorie. S’il pousse des coups de gueule en ligne (et hors-ligne), il est affable, spirituel, intéressant, accueillant. Il me fait me sentir tout de suite à l’aise. Par contre, le vélo passe avant tout. J’ai à peine le temps de sortir mon sac, d’embrasser mes enfants qu’il me fait sauter sur ma bécane pour aller découvrir la garigue avec Fred et Lionel, deux de ses comparses.

La route s’élève vite sur des pistes de gravel. Mon domaine. J’aime quand ça monte, quand le fin gravier roulant crisse sous les pneus. À la redescente, je déchante. Les passages plus caillouteux et plus techniques me forcent à mettre pied à terre.

– Heureusement qu’on a choisi un itinéraire roulant et non-technique.
– Parfois, on passe par là, me lancent-ils en pointant d’étroits sentiers ultra escarpés que je devine à peine dans la piquante végétation.

Mon vélo est un tout rigide. Je ne suis pas un vététiste. Je cumule les handicaps. Mais, heureusement, je compense. Je monte les bosses et je sais affronter le vent. Je tire donc notre mini-peloton dans une très longue ligne droite le long du canal du midi.

Je suis rassuré sur ma forme et mes jambes. Un peu moins sur ma technique. Mais je suis heureux comme un prince de partager une trace sur Strava avec Thierry et ses amis, d’avoir découvert la garigue.

Maintenant, 48h de repos ordonne Thierry. Ou plutôt 48h de préparation des vélos, du matériel, des dernières courses. 48h émotionnellement difficile pour le mari et le père que je suis car je ne sais pas quand je vais revoir ma famille. Le dernier soir, les enfants s’endorment difficilement. Ils sentent ma nervosité. Je suis réveillé à 6h. Le milieu de la nuit pour un nocturne comme moi. J’ai dormi quelques heures. Bien trop peu. J’embrasse mon ainée qui dort profondément. Ma femme et mon fils me font au revoir de la main. Je tente de graver cette image dans ma mémoire, comme un soldat qui part au front.

Jour 1 : premier col

116km, 2150d+

Au revoir !

Nous tournons le coin de la rue. Je ne suis pas de la race des marins qui partent plusieurs mois. Abandonner ma famille pour une dizaine de jours est plus difficile que je ne le pensais. Mais, très vite, le vélo prend le dessus. Nous roulons dans le territoire de Thierry. Il connait les chemins par cœur. J’ai l’impression d’une simple promenade, que nous serons rentrés pour midi.

Rapidement, nous arrivons à Pezenas pour prendre un petit déjeuner. Nous quittons les sentiers battus et rebattus de Thierry mais il est encore à l’aise, proche de son univers. Le chemin se révèle parfois très technique voire impraticable à vélo. Heureusement, ce n’est jamais que sur quelques centaines de mètres, je me m’inquiète pas outre-mesure car les kilomètres défilent.

Nous faisons une pause à Olargues. Je constate que nous n’avons rien mangé de chaud depuis la veille au soir. Dans une ruelle aveugle, un petit boui-boui à l’aspect miteux est le seul établissement ouvert. La patronne, une jeune femme énergique, nous accueille avec un énorme sourire en se pliant en quatre pour nous faire plaisir. Elle se propose de nous faire des crèpes salées avant de retourner sermoner son mari qui, très gentil, semble un peu empoté.

Depuis plusieurs kilomètres, un mur de montagnes se profile à l’horizon. Thierry ne cesse de me répéter que, ce soir, nous dormirons au sommet.

Ce soir, nous dormirons là bas en haut !

J’ai peur.

Je demande à Thierry de faire une pause dans un vague parc pour dormir un quart d’heure. Je me prépare mentalement. Je fais des exercices de respiration.

Nous repartons ensuite. Au pied des montagne, la trace de Thierry révèle sa première erreur majeure. Elle traverse ce qui, assurément, semble un verger puis un champs. De chemin, point. Heureusement, il ne s’agit que de quelques centaines de mètres durant lesquels je pousse mon vélo dans une brouissaille plutôt éparse.

Dans la broussaille…

Le champs débouche sur le hameau de Cailho, quelques maisons construites à flanc de montagne. Je ne le sais pas encore mais nous sommes déjà dans le col. Quelques lacets de bitumes plus loin, la trace s’enfonce dans un chemin de graviers. J’ai pris quelques mètres d’avance sur Thierry. Au premier virage, je m’arrête pour vérifier que nous sommes sur la même route. Dès que je l’aperçois derrière moi, je me remets à pédaler, à mon rythme.

Je pédale sans relâche. Dans les tournants caillouteux, mon vélo surchargé à parfois du mal à tourner assez sec mais je grimpe, les yeux rivés sur mon altimètre. Je sais que nous dormirons à 1000m ce soir. Nous ne sommes pas encore à 400m.

Alors, je pédale, je pédale. Je me mets au défi de ne pas m’arrêter. Défi que je rompt à 800m d’altitude pour ouvrir un paquet de bonbons powerbar et m’injecter une dose de glucose concentrée. Je repars immédiatement. Je souffre mais la dopamine afflue à torrent dans mon cerveau obnubilé par mon compteur et ma roue avant.

994m. 993. 992. 990. J’ai franchi le sommet. Je m’écroule dans l’herbe, heureux. J’ai grimpé un col de près de 1000m avec un vélo surchargé après 116km. J’ai adoré ça. Thierry me rejoint. Nous apercevons un magnifique lac entre les arbres. Vézoles. Notre étape.

Nous ne sommes pas seuls. Le site est fréquenté par de nombreux campeurs et randonneurs. Le temps de trouver un coin désert et nous plantons la tente avant que je m’offre un plongeon dans une eau à 23°C.

Nous n’échangeons pas plus de quelques phrases avant de nous retirer dans nos cocons. Ce n’est pas nécessaire. Nous sommes tous les deux heureux de la journée. En me glissant dans mon sac de couchage, je me sens fier d’être désormais un bikepacker. Je suis convaincu que nous avons passé le plus difficile. Ça va être du gâteau. J’écris dans mon journal que j’ai connu ma journée la plus difficile sur un vélo. J’ai l’impression d’être arrivé.

Il y’a un côté sauvage, hors du temps avec le bikepacking. Il n’y a plus de conventions, de civilisation. On mange dès qu’on peut manger et que l’occasion se présente. On dort quand on peut dormir. On souffre sans savoir quand ça s’arrêtera. On croise des gens, des villes qui ne sont que des instantanés dans un voyage qui semble sans fin. On est complètement seul dans sa douleur, dans son effort, dans son mental. Et on a la satisfaction d’avoir tout ce qu’il faut pour vivre sur soi. On avance et on n’a plus besoin de rien, de personne.

Quelle aventure !

Comme c’est la première fois que je monte cette tente, j’ai mal tendu certaines parties. La toile claque au vent toute la nuit. J’ai l’impression que l’on rôde autour de nos vélos. Je ne dors que d’un œil. Je suis aussi trop excité par notre performance. Je me réveille toutes les heures. Thierry lancera le signal du réveil un peu avant 7h. J’ai l’impression que je n’ai pas dormi pour la deuxième nuit consécutive.

Jour 2 : perdu dans la traduction

67km, 1630d+

Départ du lac de Vézoles. Petit-déjeuner prévu dans 13km à La Salvetat-sur-Agout. Une paille. Surtout que ça va descendre. Je pars à jeun. Grave erreur. La trace se perd dans des pistes noires VTT. Des montées et descentes infinies de pierrailles, du type de celles qu’on voit sur les vidéos Youtube de descente en se demandant « mais comment ils font ? ». Avec un vélo tout rigide chargé de sacs, le chemin tient du calvaire.

On est encore fringuants au départ !

Une des attaches de mon sac de guidon Apidura se rompt. Je suis déçu par la fragilité de l’ensemble. Thierry me confie qu’ils n’ont sans doute jamais fait de VTT chez Apidura. Lui-même a du pas mal bricoler son sac pour l’attacher. Avec un sac bringuebalant, le calvaire risque de se transformer en enfer. J’ai heureusement une illumination : j’ouvre le sac et m’empare de la ceinture de mon bermuda civil avec laquelle je fabrique une fixation qui se révélera bien plus stable et solide que l’attache originale. Nous repartons.

Souvent, la trace semble s’enfoncer dans les bois. Elle ne correspond plus à rien. Sur Google Maps ou Open Street maps, nous sommes dans une zone déserte. Après ma seconde chute, je constate que le jeune n’est pas une bonne idée. J’engouffre une barre d’énergie. Cela me permettra de tenir les 3h que nous mettrons à sortir de cet enfer et atteindre La Salvetat-sur-Agout.

Il est pas loin de 11h, la foule a envahi le village, c’est jour de marché. Nous nous attablons à la terrasse d’une boulangerie pour enfiler des pains au chocolat et des espèces de parts de pizzas carrées. Nous avons fait à peine 13km mais je me dis que, désormais, ça va rouler.

C’est d’ailleurs vrai pendant quelques kilomềtres. Nous traversons le lac de la Raviège. J’ai envie de me baigner mais il faut rouler.

Thierry me certifie que, les cailloux, c’est terminé. Je ne sais pas s’il y croit lui-même ou s’il tente de préserver mon moral.

Très vite, la trace redevient folle. Elle semble traverser en lignes droites des zones vierges sur tous les logiciels de cartographie. Mais elle ne nous laisse pas le choix : aucune route ne va dans la bonne direction.

Nous empruntons des sentiers qui semblent oubliés depuis le moyen-âge. La pieirraille alterne avec la végétation dense. Aucune ville, aucune agglomération. Les villages ne sont que des noms sur la carte avant de se révéler des mirages, un couple de maisons borgnes se battant en duel et nous ayant fait entretenir le faux espoir d’une terrasse de café.

Il est 14h quand, après un petit bout de départementale, nous arrivons à un restaurant que Thierry avait pointé sur l’itinéraire. Le seul restaurant à 20km à la ronde. Une pancarte indique « fermeture à 14h30 ». Nous nous asseyons, prêts à commander. Le serveur vient nous annoncer qu’il ne prend plus les commandes. Le ton est catégorique, je tente vainement de négocier.

J’apprendrai au cours de ce raid que la crèpe du permier jour aura été une exception. En France, le tout n’est pas seulement de trouver un restaurant. Encore faut-il que le restaurant soit ouvert et de tomber dans l’étroite fenêtre où il est acceptable de prendre les commandes. Certaines de nos expériences friseront le burlesque voire la tragi-comédie.

Il est 14h et nous devons nous contenter de 3 maigres morceaux de fromage.

Nous repartons. Il était dit que la journée serait placé sous le signe de l’enfer vert, de la brousse. L’après-midi ne fera pas exception.

Cela fait plusieurs kilomètres que la trace nous emmène sur une route au goudron transpercé par les herbes folles. Pas de croisement, pas d’embranchement. Mais, naïf, je suis persuadé qu’une route mène forcément quelque part.

Nous apprendrons à nos dépends que ce n’est pas toujours le cas. Après plusieurs centaines de mètres de descente, la route nous amène face à une maison faites de bric et de broc. Un chien nous empêche de continuer. Un homme barbu sort, peu amène.

— Vous êtes chez moi ! éructe-t-il.
— Nous suivons la route, explique Thierry. Il ajoute que nous n’avons pas vu d’embranchement depuis des kilomètres, que notre trace ne fait que traverser.

L’homme nous jauge.

— Vous n’avez qu’à remonter jusqu’aux abeilles. Il y’a un chemin.

Effectivement, je me souviens avoir croisé des ruches. Nous remontons péniblement la pente. Peu après les ruches, un semblant de chemin semble se dessiner pour peu que l’on fasse un réel effort d’imagination. Ce chemin n’existe sur aucune carte, aucune trace. En fait, il ne semble exister que comme une légère éclaircie entre les ronces.

D’ailleurs, au détour d’un virage, il se termine abruptement par des masses d’arbres abattus. Pas moyen de passer. J’aperçois, en contrebas, ce qui semble être la continuation du chemin. Nous traversons quelques dizaines de mètres de végétation pour le rejoindre avant de continuer. Après plusieurs centaines de mètres, flagellés par les ronces et les branches basses, nous avons la certitude d’avoir mis plus d’une heure pour contourner la maison de cet antipathique anachorète. Il nous faut désormais sortir du trou, escalader la paroi opposée.

Au beau milieu de la forêt, la trace nous fait traverser ce qui est assurément un jardin entouré de fils électriques. D’une maison de pierre jaillit la musique d’une radio.

— Ne t’arrête pas ! me souffle Thierry. Pas question de se faire détourner une fois de plus.

Nous enjambons les câbles, traversons l’espace à mi-chemin entre le jardin et la clairière, glissons sous la barrière suivante. Le chemin se termine abruptement et s’est écarté de notre trace. Je pars à pied, en éclaireur. Après quelques centaines de mètres dans les ronces et les arbrisseaux aux branches lacérantes, je découvre un chemin plusieurs mètres en contrebas. J’appelle Thierry. Nous faisons descendre les vélos. Le chemin est encombré d’arbres abattus.

Pas trop roulant…

Je suis épuisé. Nous ne faisons que monter et descendre de nos vélos, monter et descendre en altitude, monter et descendre des chemins creux. Il est déjà tard lorsque nous croisons une départementale flanquée de trois maisons que la carte intitule pompeusement « Sénégats ». Ici, tout groupe d’habitations a droit à son nom. Il faut dire qu’ils sont tellement rares.

La trace continue tout droit dans ce qui semble une pente abrupte. Je suggère de nous offrir un détour et d’escalader le tout par la départementale qui zigzague. Thierry interroge une passante au fort accent irlandais. Elle confirme que ça grimpe et qu’elle n’a jamais emprunté ce sentier jusqu’au bout, même à pied.

Nous prenons la départementale en nous interrogeant sur ce qui peut bien emmener une irlandaise ici, dans ce coin où la civilisation se résume à une étroite bande de bitume qui quadrille maladroitement un univers de creux, de trous où même la réception GSM se révèle sporadique.

Il est tard. Nous n’avons fait que 60km mais la question du ravitaillement se fait pressante.

Thierry a pointé Saint-Pierre-de-Trivisy. Une bourgade qui dispose, selon la carte, d’une station d’essence, d’un restaurant, d’une boulangerie et d’un camping. La grande ville !

Il est passé 18h quand nous arrivons. La station d’essence se révèle être un carrossier devant laquelle rouille une antique pompe. Les magasins de première nécessité ne sont pas encore arrivés jusque dans cette partie du pays. Le restaurant n’ouvrira que dans 48h. La boulangerie est logiquement fermée. Nous ne trouvons pas le camping, le désespoir m’envahit, la ville est déserte, glauque.

Soudain, un jeune couple apparait, sourire aux lèvres, un enfant en poussette. Ils ont l’air de vacanciers. Nous nous encquérons d’un endroit où manger. Ils nous suggèrent le snack du camping, juste derrière l’église.

Le camping se révèle un véritable centre de loisirs avec piscine et plaine de jeux. Le snack, lui, ne prend les commandes qu’à partir de 19h, Nous sommes trop tôt sauf pour les desserts. Qu’à cela ne tienne, nous commandons chacun deux crêpes comme entrée et, à 19h pêtante, deux entrecôtes frites. Le tout arrosé d’un dessert.

Vous êtes végétariens ? Pas aujourd’hui !

Jamais nourriture ne m’a semblé si délicieuse.

Le bikepacking, c’est aussi fuir la civilisation. Retourner à l’état sauvage. Les traversées de villages semblent incongrues. Pour chaque personne croisée, nous sommes une erreur, un aventurier. Nous sommes seuls, différents. Mais, après seulement 48h, la civilisation manque. Un vrai repas chaud, une douche, une toilette. Tout ce que nous considérons comme acquis devient un luxe. Même la nourriture ou l’eau fraiche se font rare. Lorsqu’une opportunité de manger apparait, on ne choisit pas. On prend tout ce qui passe car on ne sait pas quand sera la prochaine se présentera .

Fuir la civilisation et se rendre compte des ses bienfaits. Malgré la colère et la déception d’avoir fait si peu de kilomètres, le bikepacking me transforme !

En échange de 22€, le camping nous octroie le droit de planter nos tentes sur une fine bande d’herbe qui sert de parking jouxtant les sanitaires.

Nous voyant arriver avec notre barda, un campeur s’avance spontanément.

— Vous n’avez certainement pas envie de commencer à cuisiner. J’ai justement fait beaucop trop de pâtes. Et j’ai du melon.

Je suis touché par ce simple geste d’humanité. Mais je dois refuser à contrecœur en expliquant qu’on vient à l’instant de s’offrir une entrecôte.

Je commence à mieux maitriser le montage de ma tente et je m’endors presqu’instanément. Avant de glisser dans les bras de morphée, j’ai la conscience de constater que notre sympatique voisin ne partage pas que ses repas. Il aggrémente également le camping de ronflements gargantuesques. Mais je me détache du bruit et me laisse bercer.

Thierry n’arrivera pas à en faire autant. Il passera la nuit à siffler, taper dans les mains et puiser dans sa réserve sudiste de jurons pour le faire taire, le tout au plus grand amusement des deux filles du dormeur qui passent la nuit à glousser. Un orage violent déchire le ciel. Notre tonitruant voisin m’a justement confié que le camping avait été innondé deux jours auparavant. Je guette, vérifie mes sacs. Mais la tente tient parfaitement le coup. Au matin, elle sera déjà presque sèche et tout au plus devrais-je ajouter une goutte d’huile sur la chaine de mon vélo.

Nous repartons et, pour la première fois depuis le départ, je sens que la fatigue gagne également Thierry. Cela me rassure, j’avais l’impression d’avoir affaire à un surhomme. Mais il passe mieux les sentiers en cailloux que les ronflements d’un dormeur.

Jour 3 : les rivières ne sont pas un long fleuve tranquille

102km, 1700d+

Chaque jour se révèle fondamentalement différent. Alors que nous avions eu de la garrigue, des petites buttes sèches et de la caillasse le premier jour, des creux et des bosses vallonnées emplies de végétation le second jour, voici que les chemins se transforment en maigres routes, que les bosses se font plus pentues mais plus roulantes. Je suis dans mon élément, je roule, je prends du plaisir à escalader toutes ces pentes qui me semblent désormais courtes mais qui sont plus longues que tout ce que j’ai jamais fait autour de chez moi. Nous descendons à toute allure vers Albi, les kilomètres défilent. Thierry est moins à l’aise : si son VTT avec suspension à l’avant le faisait flotter dans la caillasse, il lui donne l’impression de coller au bitume. Mais les chemins sont encore nombreux. Les paysages sont sublimes, la civilisation est désormais omniprésente. Nous ne faisons que la contourner mais sa présence rassurante flotte autour de nous, spectre ricanant à notre naïve tentative de lui échapper.

Les tapes-culs !
L’écrivain-philosophe inspiré par le paysage

Nous traversons Albi en trombe, juste le temps de boire un verre au pied de la cathédrale. De retour dans les champs, la trace semble nous ammener au milieu des herbes face à un panneau qui proclame « Pas de droit de passage » avec une autorité de façade.

La journée précédente nous a servi de leçon. Si il n’y a pas l’air d’avoir de chemin, si Open Street Maps n’indique pas de chemin, alors ne nous acharnons pas et contournons l’obstacle. Cette stratégie nous permettra d’enfiler les kilomètres.

Dans les waides, comme on dit par chez moi…

Nous nous arrêtons pour déjeuner à Monestiés, village charmant et plein de caractère. Aux hameaux de maisons isolées ont en effet succédés ces petites bourgades semi-touristiques où l’on respire une atmosphère pseudo-médiévale pour mieux attirer les rédacteurs de guides du routard.

La terrasse du restaurant est agréable mais, bien entendu, nous sommes en dehors des heures de cuisine. Il faudra se contenter d’une assiette de charcuterie à la limite du comestible.

Mais j’ai pris le pli du véritable bikepacker : toute calorie est bonne à prendre, tu ne sais pas quand seras la suivante. La quantité prime sur la qualité, peu importe l’heure et l’endroit.

Nous continuons notre route jusque Laguépie, autre patelin pitoresque à cheval sur un embranchement de l’Aveyron.

Un bord de rivière a même été amménagé en coin baignade avec jeux gonflables et maitres nageurs. Alors que Thierry s’installe à la terrasse locale, je lui glisse :
– Tu me donnes 5 minutes ?

Sans attendre la réponse, j’enfile prestemment mon maillot et plonge sous son regard héberlué dans l’Aveyron. 4:49 plus tard, très exactement, j’en ressors et le rejoins. Il n’a pas envie de plonger. Il est en mode vélo, pas natation. Mais contrairement à lui, qui vit au bord de son étang, je ne laisse jamais passer une seule occasion de m’immerger. Nous repartons et Thierry me propose de suivre l’Aveyron pour éviter de grimper sur le plateau. Notre prochaine étape, Najac, est en effet au bord de la rivière.

Dans la flotte…

En longeant le cours d’eau, nous nous perdons un instant de vue. J’ai continué tout droit et j’ai loupé un embranchement. J’entends la voix de Thierry, sur la gauche, sur un chemin qui s’écarte fortement.
— Rho, c’est dur ici, il faut pousser, c’est de la pierre.
— Moi je suis sur une piste VTT balisée orange, c’est super roulant, lui répondis-je.

Il fait demi-tour pour me suivre. Je ne le sais pas encore mais je viens de commettre la pire erreur de la journée.

Loin de s’arrêter nettement, la piste orange devient simplement de moins en moins franche. Certains obstacles surgissent : la piste est effondrée et il faut descendre dans les cailloux jusqu’au niveau de la rivière pour réescalader ensuite et retrouver une piste qui, bien que balisée, est clairement de moins en moins pratiquable. Elle va jusqu’à disparaitre presque totalement. Nous peinons dans un enfer de caillasse et de végétation. À notre gauche, une falaise à pic. À notre droite, la rivière. Entre les deux, un vague espoir. Faire demi-tour ? Cela implique de repasser toutes les difficultés franchies. L’Aveyron fait des tours et des détours. Je pointe un pont sur la carte. Notre seule chance.

Ça commence à sentir le roussi…
Après ce passage, je n’aurai même plus la force de dégainer mon appareil photo, ça deviendra pire…

Tant bien que mal nous arrivons au fameux pont. C’est un chemin de fer qui passe une dizaine de mètres au-dessus de nos têtes. Thierry ne voit pas ce qu’on peut faire. Je prétends avoir deviné un chemin qui montait vers le pont. Nous faisons demi-tour et, cette fois, mon intuition se révèle juste. Nous débouchons sur un chemin de fer après quelques mètres d’orties et d’herbes folles. Nous traversons rapidement et franchissons le pont tout en restant à distance respectueuse des rails. Juste après le pont, un sentier nous conduit vers un chemin de halage en cailloux blancs. Une autoroute pour nos vélos. Najac se rapproche, nous sommes sortis de l’enfer. Il nous a fallu des heures pour franchir les quelques derniers kilomètres. Je suis épuisé.

Soudain, au détour d’une boucle de l’Aveyron, Najac se profile. Je sursaute.
— Tu vas me faire escalader ça ?

Najac

Car Najac est un véritable nid d’aigle perché sur un éperon rocheux. La trace nous emmène au village par un sentier moyen-âgeux aux rochers aussi acérés que la pente. Je pousse avec difficulté mon vélo sur un petit pont couvert d’herbes qui a sans doute vu passer Ramiro et Vasco avant moi.

Le village en lui-même est tout en pentes et escarpements. Mais sur une surface roulante, la pente ne me fait pas peur, nous roulons à la recherche d’un restaurant ouvert. Une habitante nous conseille un établissement. La terrasse est étroite mais dispose de plusieurs tables de libres. Nous nous installons. Il est 19h50 et le serveur vient nous informer qu’il ne prend plus les commandes.

C’est absurde. On dirait un gag à répétition. Heureusement, nous avons croisé un autre restaurant sur le chemin. Le personnel est plus accueillant mais le hamburger, franchement frugal, mettra très longtemps à arriver. À la table d’ầ côté, une parisienne se passionne pour nos aventures. Elle pose plein de questions et nous remerciera pour avoir passé une excellente soirée.

Je me rends compte à quel point le bikepacking fait de nous des voyageurs, des étrangers permanents. Alors que les automobilistes se téléportent sans attirer l’attention, nous avons vu chaque mètre de paysage depuis la méditerrannée. Nous sommes de passage. Nous pouvons effrayer comme passionner mais nous ne laissons pas indifférent.

Nous prenons un dessert. Il prendra encore plus de temps que le burger à arriver. Il fait nuit noire quand nous arrivons au camping qui borde l’Aveyron au pied de Najac. Toute cette escalade n’aura servi qu’à manger un piètre hamburger, je peste.

L’accueil du camping est fermé. Près des sanitaires, la musique joue à fond entrecoupée par une version maladroite du Connemara reprise sur un synthé bon marché. Des gosses hurlent et se poursuivent dans les douches et les toilettes en claquant les portes. N’ayant pas trouvé d’emplacement libre, nous jetons notre dévolu sur un maigre carré d’herbes devant une caravane qui semble à l’abandon. Je suis tellement fatigué que, toute la nuit, je stresse à l’idée que Thierry m’annonce qu’il est 7h. À 5h du matin, des camions déchargent de la pieraille à grand fracas pendant une demi-heure. À 7h, nous émergeons dans un camping trempé par l’humidité de la rivière. Nos vélos, no sacs, nos tentes semblent sortis du cours d’eau lui-même.

Alors que nous nous éclipsons en catimini, j’observe mes fêtards d’hier qui se rendent aux sanitaires. Je me demande s’ils apprécient ce genre de vacances où s’ils n’ont financièrement pas d’autre choix.

Jour 4 : Entre les ronces et les humains

100km, 1600d+

À peine sorti du camping et nous attaquons, à froid et à jeun, 5km d’ascension à 6% de moyenne. Je me sens plein d’énergie mais j’ai appris à me connaitre. Je me lève trop tôt, je dors trop peu. Mon énergie ne va pas durer. Une fois le col franchi, la somnolence s’empare de moi. Comme tous les matins, je vais devoir lutter jusque 11h-midi contre une irrépréssible envie de dormir. Le seul remède ? Dormir jusque 9h. Mais ce n’est malheureusement pas au programme.

Nous nous arrêtons dans une boulangerie borgne, dans un petit village. J’avale deux pains au chocolat pas très bons. Mon estomac commence à se plaindre de ce régime de barres d’énergie, de plateaux charcuterie/fromage et de pains au chocolat. Durant toute la matinée, j’ai des reflux acides particulièrement désagréables. J’espère prendre un thé à Villefranche-de-Rouergue, la grande ville du coin.

Mais la banlieue de Villefranche ne donne pas confiance. Nous arrivons sur une hauteur d’où nous surplombons la ville, grise, industrielle, morne. Si nous descendons dans le centre, sans certitude de dégotter une terrasse à cette heure matinale, il faudra tout remonter. Thierry propose de continuer. Je lui emboite la roue. Villefranche ne me revient pas. J’ai sommeil, j’ai de l’acide dans l’œsophage, les petits pains au chocolat sont sur le point de ressortir et je dis à Thierry :
— Je rêve d’un thé chaud. Un Earl Grey.
— Vu les bleds qu’on va rencontrer, y’a peu de chance.

Et puis se produit ce qu’il convient d’appeler, dans la tradition Boutchik, un miracle. Alors que nous traversons Laramière, un enième bled d’une dizaine de maison qui comporte plus de chèvres que d’habitants, je m’arrête à côté d’un panneau. Une cloche l’orne avec la mention : « Pour le bar, sonnez la cloche ».

Allez-y !

Je n’ai pas le temps d’essayer qu’un homme s’approche de nous, indécis.
– Vous venez pour le bar ?
– Vous avez du thé ?
– Euh, je vais voir. C’est une amie qui a ouvert le bar, elle est partie, je vais voir ce que je peux faire.

Miracle, il nous ramène un thé qui me semblera délicieux et qui calmera complètement mes aigreurs. Complètement baba-cool déjanté, le ding-dong bar, c’est son nom, requiert normalement une carte de membre mais bon, c’est pour le fun. Deux thés et deux parts de gâteau nous couteront la bagatelle de 2€. Sans oublier le passage par les toilettes sèches cachées derrière une planche branlante. Sans doute la partie la plus difficile pour moi. Défequer dans un trou que je creuse dans la forêt, ça me plait encore. Dans les campings où les restaurants, je désinfecte la planche et ça passe en essayant de ne pas trop réfléchir. Mais les toilettes sèches, j’ai vraiment du mal. Comme je suis tout le contraire d’un constipé, dans ce genre de raid je ne peux pas m’offrir de faire la fine fesse.

On n’en parle jamais mais chier est un des éléments les plus incontournables. Il y’a ceux qui peuvent se retenir plusieurs jours et, à l’opposé du spectre, moi, qui doit minimum aller avant de dormir, au réveil et deux ou trois fois sur le reste du parcours. Entre les toilettes publiques, celles des bars et les zones sauvages de forêt, il faut bien calibrer ses besoins. Tout comme pour la bouffe, je ne perds jamais une occasion de chier car je ne sais pas quand la suivante se présentera.

Soulagé, reposé avec une sieste de quelques minutes, je ressors requinqué du ding-dong bar avant de me rassasier avec un fish-and-chips potable au prochain bled. Passage par un dolmen et puis on réattaque les montées et les descentes, avec de véritables petits cols sur des chemins caillouteux et des passages à près de 20%. Je m’accroche, ce sont certainement les passages que je préfère. Surtout une fois au sommet. Tel un muletier, je constate que mon vélo avance mieux dans ce genre de situation quand je jure et crie. Mais c’est surtout du cinéma car j’adore ça.

Au détour d’un sommet, un splendide village moyen-âgeux nous apparait entre les arbres. Saint-Cirq-Lapopie. Thierry m’explique que c’est connu, c’est un joli village touristique. Je n’en avais jamais entendu parler et ne formalise pas. Nous descendons par un petit sentier de type GR, difficilement praticable en vélo et ne recontrons qu’un promeneur. Le chemin se termine abruptement. L’enfer se déchaine brusquement.

Vu de haut, cela a l’air magnifique !

Saint-Cirq-Lapopie n’est pas connu ni touristique. Il est très connu et très touristique. De notre sentier désert, nous débouchons dans une masse compacte d’humains suant, suintant, parlant fort, fumant, achetant des babioles hors de prix et se prenant en photo. Se glisser avec nos vélo jusqu’à une terrasse relève du parcours du combattant. À la moitié de notre glace, Thierry se lève, rapidement imité par moi. Un couple de fumeurs s’est installé à côté et l’air est devenu immédiatement irrespirable.
– C’est l’enfer, murmure Thierry.
– Je préfèrais la brousse du deuxième jour, rénchéris-je.

Dans notre misanthropie commune, nous nous comprenons sans avoir besoin d’en ajouter. Il est temps de fuir. Mais le sentier pour descendre de Saint-Cirq-Lapopie est un GR escarpé encombré de touristes à la condition physique parfois chancelante. Nous devons descendre très prudemment. Arrivé sur les rives du Lot, le même saint cirque (lapopie) continue pendant des kilomètres. Nous ramons à contrecourant d’un flot de touristes espérant à tout prix prendre le même selfie avant de redescendre.

Ce flot s’arrête brusquement avec la traversée d’un parking géant. Malheureusement, le chemin en fait autant. Les ronces et les cailloux me rappellent douloureusement l’épisode de Najac.

– Rha, dès qu’il y’a un peu moins de monde, on est envahi par les ronces.
– Les gens sont une forme de ronce.

Deux philosophes sur leurs vélos, c’est beau comme un quartrième de couverture de Musso. Tant bien que mal, nous suivons le cours du Lot. Plutôt mal que bien. Après un travers tout sauvage, nous récupérons un chemin nettement plus roulant. En bordure d’un champs, des arrosseurs éclaboussent dans notre direction. Thierry a peur d’être mouillé. Je ne peux retenir une exclamation moqueuse.

— Le sudiste a peur de quelques gouttes qui tombe du ciel ! Chez nous, tu ne ferais pas souvent du vélo si tu as peur d’être mouillé.

Je me dis que le chemin finira bien par arriver quelques part.

Et bien non. Après quelques kilomètres, deux voitures garées nous annoncent qu’il se termine en cul de sac. Sur le pas de la porte d’une maison esseullée, deux personnes nous regardent d’un air ébahi et nous informent qu’il faut faire demi-tour. Et que c’est loin. Mais Thierry ne veut pas aller aussi loin. Il a repéré un chemin en montée balisé VTT noir. J’avais espéré qu’il ne l’aurait pas vu.

– On va désormais éviter les rivières, me suggère-t-il.

C’est reparti pour de la pierraille avec 200m d’ascension sur un kilomètre. Je ne marche pas à côté de mon vélo, je tente vainement de le tirer alors que j’escalade ce qui a du être un chemin avant un glissement de terrain. Lorsque ça redevient roulant, il faut encore compter sur une petite centaine de mètre de dénivelé. Avant, ce n’est pas une surprise, de redescendre immédiatement vers Cahors.

Cahors où nous avons décidé de manger. Thierry a envie d’une pizza et, à peine entrés dans la ville, nous tombons sur une petite pizzéria qui répond à nos critères. Avant de m’installer, je m’attends à ce qu’on nous annonce que nous ne sommes pas dans les heures, que la lune n’est pas dans son bon quartier avec cet air typiquement français qui s’étonne même que vous osiez demander un truc aussi incroyable que de manger dans un restaurant.

Contre toute attente, nous sommes servis de manière rapide et très sympathique. L’explication tombe très vite du serveur : son beau-frère, kiné malvoyant, a décidé de plaquer son cabinet pour ouvrir une pizzéria. Et c’est aujourd’hui le premier jour.

Les pizzas étaient très bonnes mais Thierry ne veut pas s’éterniser. Il veut quitter la ville le plus vite possible pour trouver un endroit où dormir.

Nous sommes encore dans les maisons de Cahors que la trace bifurque vers un GR pierrailleux et vertigineux qui nous fait passer sous un pont d’autoroute. Le paysage est patibulaire, envahi de carcasses, de déchets. Au milieu d’un champs ferailles, un homme est assis. Devant nous, une meute de borders collies bloque le chemin et aboie. Certains grondent et montrent les dents. Je demande à l’homme d’appeler ses chiens.

Ça valait bien la peine de prendre le vélo, épisode 118…

Il fait un geste moqueur et rigole. Thierry se charge alors d’ouvrir le chemin en aboyant plus fort. C’est glauque et je propose de ne pas planter notre tente trop près.

Après une descente et une courte bosse, nous débouchons sur un plateau d’où s’élance justement un parapente.

Nous avons le souffle coupé. La vue est magnifique, presqu’à 360°. Nous dominons toute la vallé du Lot. C’est magnifique. Thierry propose de planter notre tente à cet endroit. Je propose quelques mètres en retrait, dans un creux protégé du vent par les buissons. J’ai l’intuition qu’un plateau qui sert de départ aux parapentes doit être légèrement venteux.

Je pars également vérifier la suite de notre trace pour éviter de discuter demain matin et pour passer le cap des 100km pour cette journée. Comme je le pensais, la trace descend le plateau suivant un GR presque vertical. Du genre « Au bord, tu ne vois le chemin qu’en te penchant. » Thierry me rassure, on retournera sur nos pas et on prendra une autre descente.

Nous profitons de la soirée face à ce paysage grandiose. Les villages s’allument dans la vallée, la nuit est magnifique.

Le roi du monde, le lendemain…

Je n’ai aucune idée de quel jour nous sommes, de quand nous sommes partis, de où nous sommes sur la carte. Nos aventures se mélangent. Je ne sais plus si un souvenir se rapporte à cet après-midi ou s’il est déjà vieux de trois jours. Sur mon téléphone, les photos des vacances avec ma famille semblent appartenir à une autre époque, une autre vie. Tout est tellement lointain. La déconnexion est totale. Mon cerveau ne pense qu’à pédaler. Pédaler, trouver à manger, pédaler. Planter la tente, pédaler. Une routine ennivrante.

Malgré quelques allées venues d’amoureux et de parapentistes désireux de passer, comme nous, la nuit sur le plateau, je passerai là une des nuits les plus paisibles.

Jour 5 : highway to sieste

62km, 900d+

Après une nuit dans le calme absolu au sommet de notre mamelon, à apprécier ma tente et mon sac de couchage, mon petit cocon, nous découvrons que la vallée est devenue une mer de nuages de laquelle nous émergeons. La vue est magnifique.

Pas trop envie de descendre là dedans moi…

Comme je l’avais prévu, la descente est difficile et se fait essentiellement à pied. Avant de croiser une route et de rouler dans la brume.

En plus des traditionnels pains au chocolat, le magasin dispose de quelques fruits. Je prends deux abricots et une banane. Des fruits sans saveur qui me sembleront délicieux avant de traverser un étroit pont, magnifique dans la brume, et de continuer à pédaler dans le froid.

La vue de mon guidon. T’as intérêt à en tomber amoureux car t’as le nez dedans en permanence !

Aujourd’hui, nous allons faire étape chez les beaux-parents de Thierry où sejournent sa femme et ses enfants. Il connait bien la région pour la parcourir en VTT. La fatigue aidant, il n’a pas trop envie de s’esquinter sur des difficultés qu’il connait. Et il souhaite arriver pour le déjeuner. Au lieu du VTT, nous passons par les routes où le vélo de Thierry a beaucoup moins de rendement. Je tente de l’aider en prenant de longs relais. J’aime sentir les kilomètres défiler. J’aime les petits coups de culs que l’on passe sur des petites routes. Je pédale avec plaisir, je grimpe. C’est dur, je souffre, mais la brieveté de l’étape rend tout psychologiquement plus facile. Nous arrivons finalement avant 13h, après 62km et presque 900m de dénivelé. Ça m’a semblé tellement facile comparé aux autres jours !

L’adrénaline tombe chez Thierry qui s’écroule à la sieste. Chez moi, elle est remplacée par l’adrénaline sociale. Peur de commettre un impair, peur d’être grossier chez des gens qui ne me connaissent pas et qui m’accueillent à bras ouverts.

Isa, la femme de Thierry, ne semble pas trop m’en vouloir de lui avoir piqué son mari pendant une semaine. Je suis très heureux de rencontrer ce personnage central du livre « J’ai débranché ».

Je prends une douche, fais une machine, nettoie mon vélo. Je vais dormir dans un vrai lit après un vrai repas. Des pâtes, un fruit ! C’est délicieux, j’en rêvais. Je vais faire une grasse mat. Tout cela me semble irréel. Dans mes souvenirs et les photos, les journées de notre périple se mélangent, se confondent. Tout n’est qu’un gigantesque coup de pédale. La seule chose qui me préoccupe, c’est le dénivelé qui reste. C’est de savoir si le chemin existe, si je vais passer. Si j’aurai assez d’eau pour la nuit. Si on va trouver à manger. Si j’ai de la batterie pour mon GPS.

Finalement, le camping sauvage est encore mieux que le camping. J’apprends même à apprécier de chier dans un trou que j’ai creusé.

Cela ne fait que 4 nuits que nous sommes partis… Je me sens tellement différent. Tellement déconnecté de tout le reste de l’univers.

Pourtant, ce n’est pas comme si j’avais envie de continuer ça pendant des mois. Nous sommes en mode extrême. La fatigue est partout. Je suis épuisé, mes fesses sont douloureuses, mon genou se réveille parfois, mes gros orteils sont en permanence engourdis, je rêve d’arriver à Biscarosse, de crier victoire.

Je rêve d’arriver. Mais je ne veux pas que cette aventure s’arrête…

Jour 6 : Mad Max Marmande

99km, 1150d+

Quel plaisir de dormir jusque 9h30. D’être cool, de prendre un petit déjeuner peinard. Je suis un peu gêné de m’immiscer dans la vie de famille de Thierry mais je profite pleinement de l’accueil chaleureux.

Départ à midi. Ça me convient super bien. Pas de gros coup de barre. Plein de petits coups de cul, des paysages toujours beaux même si moins spectaculaires. Et, petit à petit, l’univers se transforme. Tout est champs. Les chemins ne sont que de l’herbe entre deux cultures. Les routes sont fréquentées par des voitures qui roulent vite. Tout semble un peu à l’abandon, un peu sale. Les chiens aboient à notre passage voire nous courent après. Les habitants nous regardent d’un air soupçonneux depuis le pas de leur porte. Pas de galère si ce n’est des chemins coupés à contourner, quelques centaines de mètres à faire dans les labourés. Je regrette d’avoir un sac de cadre qui m’empêche d’épauler mon vélo et de profiter de mon entrainement de cyclocrossman.

Je prends un malin plaisir à chaparder quelques prunes sans descendre de mon vélo, sans m’arrêter. Si j’arrive à attraper la prune depuis le chemin, alors elle est à moi.

Nous n’étions pas en mode course et ça me convient très bien !

Marmande est une ville morte le 15 août. Tout semble fermé. Tout est sale, craignos. On croise un camping car et une voiture de l’équipe nationale belge de cyclisme. Je reconnais Rick Verbrugghe au volant. Je découvre que le tour de l’avenir partait aujourd’hui de Marmande. Cela ne semble pas avoir laissé la moindre gaité. Nous repérons une sorte de boulangerie puis un petit snack crado. Nous espérons trouver mieux. Tout est fermé. Une brasserie propose une carte alléchante. Mais pas de surprise : nous ne sommes pas dans les heures pour commander à manger. Nous retournons vers la boulangerie qui se révèle presque vide.

En désespoir de cause, nous nous rabattons sur l’infâme durum. À la guerre comme à la guerre et Marmande ressemble à une ville bombardée, détruite.

La finesse de la gastronomie locale…

Mon fessier est de plus en plus douloureux. Les jambes tournent bien mais le postérieur sera content de voir arriver la fin du périple. Dès que la route est plate, que le bas de mon dos repose sur la selle, je me mets à crier de douleur. Les applications de crème sont devenues de plus en plus fréquentes. Thierry n’en mène pas plus large, il sert les dents.

Où dormir. Tout est craignos, les terrains sont occupés par des fermes et leur matériel mal entretenu. Les odeurs autour du canal sont pestilentielles.

Thierry pointe un bois sur la carte. Nous nous y enfonçons au hasard. Au milieu, un champ a priori inoccupé. Nous y plantons notre tente entre deux nuées de moustiques. On verra bien demain…

Dernier campement

Je vois que Thierry en a marre. Cela ne l’amuse plus comme terrain. Il veut du VTT, de la pieraille. La pause de famille lui a certainement fait plus de tort que de bien. Contrairement à moi, il a retrouvé ses tracas quotidiens. Il a cassé son rythme. Son postérieur a juste eu le temps de devenir vraiment douloureux sans qu’ils puisse se reposer. De mon côté, même si mon postérieur est également douloureux, je retrouve des chemins comme je les aime, des sentiers creux entre les champs comme ceux qui parcourent mon Brabant-Wallon natal.

Je lui dit qu’on est là pour en chier.

Il ne répond pas.

Chacun son tour.

Jour 7 : un océan de monde

138km, 740d+

L’humidité est affreuse, pénétrante. En se réveillant au milieu du champs, nous retrouvons nos tentes, nos sacs et nos vélos comme passés à la lance d’incendie.

Je constate que nous avons traversé la fameuse frontière pain au chocolat/chocolatine. Elle s’était matérialisée discrètement par des étiquettes « chocolatines » dans les magasins mais, aujourd’hui, pour la première fois, le vendeur m’a repris quand j’ai demandé des pains au chocolat. « Vous voulez dire des chocolatines ? ». J’ai failli lui répondre « Ben oui, des couques au chocolat ! ».

Le programme initial de notre tour prévoyait de pousser jusqu’à Arcachon, de loger dans le coin avant de redescendre jusque Biscarosse le long de l’Atlantique. Mais les fesses de Thierry sont d’un autre avis. Arriver le plus vite possible et en ligne droite. Surtout que les chemins ne sont guère amusants. Du plat, toujours du plat. Si nous étions de véritables écrivains, nous parlerons de morne plaine, d’onde qui bout dans une urne trop pleine, de nous, héros dont Toutatis trompe l’espérance. Nous nous contentons de pester et de jurer.

La pause terrasse, c’est sacré !

Pause déjeuner à Saint-Symphorien. Il est 11h35. Nous souhaitons commander.
— Pas avant midi ! nous semonce un antipathique amphytrion.
Il faudra bien attendre midi quart pour qu’il daigne sortir son carnet de commande. Les paysages ont changé mais les coutumes de l’hospitalité française semblent immuables. Alors que nous partons, un couple de cyclistes âgé s’arrête. Je les admire. Mari et femme, plus proche des 80 ans que des 70 et pourtant toujours vétu en lycra sur des vélos de sports. Le gérant du restaurant n’aura pas la même sympathie que moi. À peine ont-ils posés leurs vélos qu’il leur annonce qu’il n’y a plus de tables ou plus de repas. Contemplant leur déception, je me contente de réenfourcher ma bécane pour repartir. Chaque pause m’offre quelques kilomètres de répit avant que mon fessier se rappelle à moi.

Sur mon GPS, quelque soit le niveau de zoom, nous sommes une petite flèche sur une longue ligne droite sans rien à droite ni à gauche. Une ligne droite qui se perd à l’horizon, c’est désespérant. Rien pour nous distraire de la douleur qui nous lacère le fessier.

Même le GPS est une longue ligne droite !

— À la prochaine zone d’ombre sur la route, je m’arrête pour remettre de la crème, dis-je.

Plusieurs kilomètres plus loin, rien n’a changé. Nous n’avons pas été dans l’ombre une seule fois. Je finis par m’arrêter au soleil tellement la douleur est intense. Je m’invente le jeu de rester en danseuse sur toute la longueur de ces patibulaires arroseurs automatiques, espèce de mats pour câble à haute tension vautrés dans des champs arrides.

Une ligne droite toute plate, le plus psychologiquement éprouvant !

Pour faire un peu d’animation, le bitume se transforme en sable. Si c’est un peu technique au début, j’en suis vite réduit à pousser ma bécane avant de repartir en pédalant dans les bruyères du bas-côté.

Par deux fois, une biche me regardera passer, curieuse, pas du tout effrayée. Je me dis que les chasseurs doivent s’en donner à cœur joie.

Bienvenue dans les landes !

La longue ligne droite finit abruptement par quelques centaines de mètres d’un single track tortueux et nous débouchons dans la ville de Biscarosse.

Nous n’avons pas choisi Biscarosse au hasard mais parce que c’est là qu’habitent mes cousins Brigitte et Vincent qui disposent de deux qualités : Premièrement, ils acceptent de nous accueillir, Thierry et moi. Deuxièmement, je les apprécie énormément et c’est une excellente excuse pour les revoir. Ce que j’avais oublié, malgré plusieurs séjours chez eux, c’est que Biscarosse est très grand et que leur maison est à près de 15km de la plage.

Thierry avait émis l’idée de s’arrêter chez mes cousins et de faire, symboliquement, les derniers kilomètres jusqu’à l’Atlantique le lendemain. Voire de pousser jusqu’à Arcachon. Son fessier n’est plus de cet avis. Nous prenons un thé glacé dans une terrasse du bourg et nous décidons de pousser jusqu’à la mer avant de revenir, de cloturer notre raid aujourd’hui.

Cette dernière pause terrasse est à l’image des commandes que l’on peut faire en bikepacking :
— 2 grand thés glacés, 2 bouteilles d’eau, 3 muffins au chocolat, 1 cookies et 2 grands smoothies.
— Vous êtes combien ?
— Deux, pourquoi ?

J’avoue éprouver un plaisir total à ne plus respecter aucune convention culinaire. Manger n’importe quand, n’importe comment, en grande quantité et en suivant uniquement mes envies. Le bonheur.

Nous repartons par la piste cyclable, que je connais pour l’avoir empruntée lors de mes visites précédentes. Malheureusement, je n’étais jamais venu en août et je suis sidéré par la foule de vélo chargés de parasols et de matelas pneumatiques qui l’encombre. Elle se révèle aussi plus longue que dans mes souvenirs. Heureusement, elle est également vallonnée, ce qui me procure un certain plaisir. Dans la bosse la plus raide, un jeune vététiste en tenue du club d’Arcachon et son père tentent de nous dépasser. J’ai beau avoir 120km au compteur et 10kg de sacs, je refuse de laisser filer. Je règle le fils tandis que Thierry règle le père. À une dizaine de mètres du sommet, j’entends le gamin gémir et craquer derrière moi. Je ressens une bouffée de fierté parfaitement puérile.

En arrivant dans Biscarosse-plage, je réalise que ce que nous avons vécu à Saint-Cirq-Lapopie n’était qu’un des premiers cercles de l’enfer. Les rues sont bondées. La plage est bondée. La mer est bondée jusqu’à une dizaine de mètres. L’horreur.

We did it !

— Tu ne vas quand même pas te baigner ? me demande Thierry tout en connaissant d’avance la réponse.
— Je vais me gêner. J’ai fait 650 bornes pour ça.

J’enfile mon maillot et me fraie un passage jusque dans les vagues. Dont je ressors presqu’immédiatement. Un bain de foule plutôt qu’un bain de mer.

Entre deux baigneurs, on peut même entrapercevoir de l’eau…

Sur mon GSM, Brigitte nous conseille de rentrer par la route plutôt que par la piste cyclable car c’est plus court. J’ai le souvenir d’une route très dangereuse mais nous suivons son conseil. Un cabriolet décapotable nous dépasse à toute allure en nous frôlant. Je me dis que ça ne va pas être de la tarte, dix bornes sur une nationale de ce type.

Mais quelques kilomètres plus loin, les voitures s’arrêtent. L’embouteillage du retour de la plage. Rouler à côté des voitures arrêtées devient jouissif. C’est avec un grand sourire que nous arrivons dans le centre de Biscarosse. Un cycliste arrive derrière moi et semble vouloir nous dépasser. Je m’arrête. C’est Vincent, mon cousin ! Je suis heureux de le voir. Nous lui emboitons la roue mais il fonce à toute allure dans la circulation Biscarossienne, nous entrainant dans un gymkhana infernal. À un carrefour où la circulation redevient fluide, Thierry reconnait le cabriolet qui nous avait dépassé. Nous avons été plus rapide que lui !

Une fois hors de la circulation, Vincent fonce à toute allure. Je me porte à sa hauteur :
— Tu as décidé de nous achever sur la fin ?
— Ben je ne sais pas à quelle vitesse vous roulez, fait-il, à peine essoufflé.
— On ne fait pas 140 bornes à ce rythme-là en tout cas !

C’est enfin l’arrivée chez eux et un dernier déclipsage de pédale. Je congratule Thierry et regarde mon vélo, posé à côté de moi. Une trace, c’est une partition. Nos vélos sont nos instruments. J’éprouve pour le mien ce qu’un violoniste doit éprouver pour un stradivarius. C’est un compagnon, une extension de moi. Je le touche, le caresse, le remercie pour la ballade.

J’ai déjà envie de le réenfourcher pour de nouvelles aventures.

Entre les vélos, une réelle amitié !

Derniers tours de roue et retour

25km, plat.

Thierry reprend le train le lendemain, après avoir empaqueté son vélo avec du plastique culinaire. La SNCF annonce avec fracas sur son site que certains TGV permettent de transporter un vélo monté. Je n’en trouve aucun. La mort dans l’âme, je dois me résigner à faire subir à mon fidèle compagnon un traitement qui me fait mal au cœur. Contrairement à Thierry, je ne démonte pas le guidon mais me contente de le tourner à 90°. Une idée de Vincent pour que je puisse facilement transporter mon « paquet » dont une seule roue est encore utilisable.

Tout y est !
Emballé, c’est pesé !

Mon vélo étant déjà démonté, Vincent me prête un VTT pour un dernier tour de roues dans la région. J’essaie même son fatbike durant quelques centaines de mètres. Les jambes ont envie de tourner mais les fesses, elles, souffrent encore beaucoup trop. Vincent a déjà une expérience de bikepacking, je tente de le motiver à remettre le couvert. Je sens qu’il n’est pas loin de craquer.

Vincent n’a pas l’air de suer ? Il avait un moteur sur son fatbike !

Le lundi, Vincent me dépose à la gare d’Ychoux. Un train pour gagner Bordeaux. Un TGV pour Paris en compagnie d’un autre cycliste monté à Ychoux avec moi. Nos vélos s’entassent sur une montagne de bagages. Arrivés à Paris, nous apprendrons que ces bagages appartiennent à une mère de deux jeunes enfants qui a éffectué le voyage par terre, ses enfants dans les bras. Sans le vouloir, j’ai entraperçu un papier qu’elle montrait au contrôleur et qui déclarait « Procédure de demande d’asile ». Je n’ose imaginer la vie de cette femme. Même si j’ai ma part de soucis et de problèmes, je me sens tellement chanceux d’être à la place que j’occupe. Arrivés à Paris, elle ne sais pas comment atteindre ses bagages, sous nos vélos, avec ses deux enfants dans les bras. Avec l’aide de l’autre cycliste, nous lui descendons tout son matériel et montons sa poussette. Pas le temps de trainer car j’ai une heure, montre en main, pour aller de la gare Montparnasse à la gare du Nord. Avec un vélo démonté. La traversée de la gare Montparnasse est déjà, en soi, une aventure. Mais, tout au long de mon trajet, je recevrai des nombreuses marques de gentillesses et d’aide de jeunes au look de racaille. Dans la rame de métro, un jeune beur en training se lève spontanément pour laisser sa place à une grosse dame en tailleur. Elle refuse, il insiste et ajoute qu’il descend à la prochaine.

Dans le TGV…
Le métro parisien…

J’ai le soupçon que les vrais parisiens sont tous en vacances.

À la descente du métro, j’entends des hurlements. Sur le quai d’en face, une quarantaine de noirs entourent un blanc en hurlant et en gesticulant. Je vois tomber de la chemise du blanc des boulettes de plastique noir. Sa chemise a été arrachée ou il l’a enlevée, révélant des tatouages qui me semblent d’inspiration extrême droite (croix celtique et caractères gothiques). Il pleure à chaudes larmes, non pas de douleur, il n’est clairement pas blessé, mais d’humiliation. Il pleure comme un enfant, sans retenue. Deux gardes de la sécurité blasés lui ordonnent de circuler. Je m’invente une histoire de dealers et de guerre de clans pour expliquer les images que j’ai entraperçues avant de me ruer vers le quai du Thalys.

Une sueur froide m’envahit en constatant qu’il y’a un portique de sécurité. Si je dois déballer mon vélo, ça ne va pas être de la tarte. Heureusement, un cerbère muni d’une mitraillette me jette à peine un regard. Je rentre avec mon vélo. Moi qui ai vécu pendant une semaine avec le strict minimum, je suis effaré par la quantité de bagages qu’emmènent les autres passagers. Je ne savais pas qu’il existait d’aussi grosses valises. Des valises que les propriétaires n’arrivent même pas à hisser dans le train tellement elles sont lourdes.

Dans le Thalys…

C’est le retour à Bruxelles puis à Ottignies. Dans le dernier train, je remonte mon vélo, prêt à pédaler immédiatement vers ma famille. Mais j’étais attendu, il sera dit que mon vélo avait fini son travail. Malgré les nombreux changements et la complexité de la traversée de Paris, cela fait à peine 6h que j’ai quitté Brigitte et Vincent. Je me sens reposé. Tout le contraire d’un trajet en voiture.

L’accueil !

Quelques impressions

Je rêvais de faire du bikepacking et la réalité s’est montrée à la hauteur. J’adore cette discipline. Une grande partie de ce succès doit certainement être attribuée à Thierry pour son travail sur la trace. Nous nous sommes également révélés similaires et complémentaires. J’ai aimé pédaler avec lui, je rêve de recommencer. J’aurais bien pédalé un jour ou deux de plus. Je ne sais pas s’il est du même avis mais je le remercie pour cette expérience.

Si j’aurais bien pédalé un jour ou deux de plus, je ne me sens pas encore prêt pour des périples de 3000 bornes…

Le bonheur c’est aussi de n’avoir souffert d’aucun problème mécanique. Mon vélo, réglé par Pat de chez Moving Store avant le départ, a été parfait. Tout au plus dois-je déplorer une certaine mollesse des freins les derniers jours. Peut-être qu’il aurait fallu purger le liquide de frein avant le départ. Mon Salsa Cutthroat s’est révélé en difficulté dans la pieraille mais, en contrepartie, parfaitement à l’aise partout ailleurs. Il faut dire que la mentalité du pilote y est également pour beaucoup. Il m’est arrivé quelques fois de suivre machinalement Thierry, abruti par la fatigue et de descendre à toute vitesse sans m’en rendre compte. Dès que je réalisais ce que je faisais, je freinais et je devais reprendre le reste de la descente à patte. Le seul réel défaut de mon vélo, outre la fragilité de sa peinture, est la cablerie externe. C’est dommage en 2019 et ça a posé de petits problèmes en s’accrochant dans les ronces des chemins. Un attache de cable s’est même cassée.

L’engin, dans les moments difficiles…

Physiquement, ma condition s’est révélée parfaite. Après le col du premier jour, je n’ai que rarement dépassé 140 de pulsations, je n’ai jamais été dans l’effort intense. Tout au plus dois-je noter un engourdissement des gros orteils, engourdissement qui perdure encore à ce jour, et une légère douleur dans les paumes. Je devrais changer de gants.

Et de selle. Car le pire fut sans conteste mon fessier. Charles, de Training Plus, a réglé mon vélo au quart de poil. Aucune douleur lombaire, aucune douleur de genoux (mes points sensibles). Mais il faut que je discute avec lui de choix de selle, cet arcane du vaudou cycliste.

Le plus dur dans le bikepacking est certainement le retour. À peine rentré, un mail de Thierry m’attendait dans ma boîte. Une phrase : « Le plus difficile, c’est de retrouver d’autres projets ».

Oui, j’ai envie de repartir. Dans sa cabane, mon destrier piaffe d’impatience. Mais je suis heureux de retrouver ma famille après tout ce temps, de serrer dans mes bras ma femme qui m’a poussé à entreprendre ce rêve. Et, je dois l’avouer, de retrouver les touches de mon clavier.

Je garde cependant une séquelle de ces nuits sous la tente, à l’aventure. Je ne sais plus dormir les fenêtres fermées… Je rêve déjà de repartir pédaler, de planter ma tente quelque part dans la nature.

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De la Méditerranée à l’Atlantique en VTT…https://ploum.net/?p=6308http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190826_114644_De_la_Mediterranee_a_l___Atlantique_en_VTT___Mon, 26 Aug 2019 09:46:44 +0000Une palpitante aventure de Thierrix et Ploumix, irréductibles cyclixs qui résistent encore et toujours à l’empire d’Automobulus.

Coincé dans la chaussure de vélo à semelle en carbone ultra-rigide, mon pied glisse sur un rocher pointu. Mon gros orteil hurle de douleur en s’écrasant dans une fente. La pédale de mon vélo surchargé laboure mon mollet droit alors que ma monture me déséquilibre et m’envoie une enième fois au tapis. Je ferme les yeux un instant, je rêve de m’endormir là, au bord du chemin. J’ai faim. J’ai sommeil. J’ai mal dans toutes mes articulations et sur toute ma peau. Ma chaussette a été déchirée par une branche qui m’a entaillé la cheville. Les ronces ont labouré mes tibias. Je ne sais plus quel jour nous sommes, depuis combien de temps nous pédalons. Je serais incapable de donner ma position sur une carte. J’ai vaguement en tête les noms de hameaux que nous avons traversé ce matin ou hier ou avant-hier ou que nous espérons atteindre ce soir. Je les mélange tous. Mon estomac se révulse à l’idée d’avaler une enième barre d’énergie sucrée. À quand date mon dernier repas chaud ? Hier ? Avant-hier ?

Thierry m’a dit qu’on était là pour en chier avant de disparaitre à toute vitesse dans les cailloux, rapide comme un chamois dans des pentes pierrailleuses qui lui rappellent sa garigue natale. Il va devoir m’attendre. Loin de son agilité, je me traine, animal pataud et inadapté. Je souffre. J’ai poussé mon vélo dans des kilomètres de montées trop raides. Je le retiens maladroitement dans des kilomètres de descentes trop escarpées. Ça valait bien la peine de prendre le vélo.

Mon désespoir a évolué. J’espérais atteindre une ville digne de ce nom pour trouver un vrai restaurant. Puis j’ai espéré atteindre une ville tout court, pour remplir ma gourde d’eau fraiche non polluée par les électrolytes sensés m’hydrater mais qui me trouent l’estomac. J’en suis passé à espérer une route, une vraie. Puis un chemin sur lequel je pourrais pédaler. Voire un chemin tout court où chaque mètre ne serait pas un calvaire. Où les escarpements de rochers pointus ne laisseraient pas la place à des océans de ronces traversés d’arbres abbatus.

On est là pour en chier.

Je suis perdu dans la brousse avec un type que je n’avais jamais vu une semaine plus tôt. Le fils d’un tueur qui a la violence dans ses gênes, comme il l’affirme dans le livre qu’il m’a offert la veille de notre départ mais que, heureusement, je n’ai pas encore lu. Peut-être cherchait-il à m’avertir. Mais qu’allais-je faire dans cette chebèque ?

J’en chie. Et, pour être honête, j’aime ça.

Cette aventure, nous avons décidé de vous la raconter. Sans nous consulter. Chacun notre version personnelle. À vous de relever les incohérences, un jeu littéraire géant des 7 erreurs. Vous avez pu lire la version de Thierry. Voici la mienne.

Prologue

Tout a commencé des années plus tôt. Aucun de nous deux ne se rappelle quand. Thierry et moi nous lisons mutuellement, nous avons des échanges épistolaires sporadiques qui parlent de littérature, d’auto-édition, du revenu de base, de science-fiction. Je l’admire car sur un sujet que je traite en quelques bafouilles bloguesques, il est capable de pondre un livre, de le faire éditer. Je le lis avidement et suis flatté de découvrir avec surprise qu’il me cite dans « La mécanique du texte ». Nous avons la même culture SF, le même mode de fonctionnement. À l’occasion de son séjour en Floride, Thierry découvre le bikepacking, la randonnée en autonomie en vélo. Une discipline qui me fait rêver depuis pluiseurs années mais dans laquelle je n’ai jamais osé m’investir. Thierry, lui, s’y jette à corps perdu et partage ses expériences sur son blog.

Mon épouse me pousse à le contacter pour organiser un périple à deux. Elle sent mon envie. Thierry ne se fait pas prier. En quelques mails, l’idée de base est bouclée. Nous allons relier sa méditerrannée natale à l’atlantique en VTT. Il me conseille sur le matériel et se lance dans un travail de bénédictin pour écrire une trace, un itinéraire fait de centaines de sorties VTT publiées sur le net par des cyclistes de toute la France et qu’il aligne patiemment, bout à bout.

De mon côté, je ne m’occupe que de mon matériel et de mon entrainement. J’ai peur de ne pas être à la hauteur.

Dernier entrainement

27km, 633d+

Une vilaine insolation et un poil de surentrainement m’ont assommé depuis fin juillet. Nous sommes quelques jours chez mes cousins dans les Cévennes. Je n’ai plus roulé depuis 10 jours et une vilaine inquiétude me travaille : ne serais-je pas ridicule face à Thierry ? Moi qui n’ai jamais grimpé le moindre col, moi pour qui la montée la plus longue jamais réalisée en vélo est le mur de Huy.

Mon cousin Adrien me propose une balade. Il va me lancer sur le col de la pierre levée, près de Sumène. Nous partons, je suis heureux de sentir les pédales sous mes pieds. Le col se profile très vite. Après quelques dizaines de mètres, je trouve mon rythme et, comme convenu, j’abandonne Adrien. Je monte seul. Le plaisir est intense. Je suis tellement bien dans mon effort que je suis un peu déçu de voir le sommet arriver si rapidement. J’ai gravi un col. Certes, un tout petit, mais j’ai adoré ça. Les jambes en redemandent.

Mon premier col

Échauffement

54km, 404d+

Je stresse un peu à l’idée de rencontrer Thierry en chair et en os. Enfin, comme tous bons cyclistes, nous sommes plutôt en os qu’en chair.

Rencontrer des connaissances épistolaires est toujours un quitte ou double. Soit la personne se révèle bien plus sympa en vrai qu’en ligne, soit le courant ne passe pas du tout et la rencontre signifie le glas de tous nos échanges.

Je suis d’autant plus nerveux que je vais loger chez Thierry avec ma femme et mes enfants pendant trois jours. J’ai garanti à ma femme que c’était un type bien. En vérité, je n’en sais rien. De son côté, elle veut jauger l’homme à qui elle va confier son mari pendant 10 jours.

Au moment où je sonne au portail de la maison de Candice Renoir (dont je n’avais jamais entendu parler mais c’est ce qu’indique Google Maps), mon angoisse est à son paroxysme. Une inquiétude sociale permanente chez moi que je camouffle depuis plus de 30 ans sous une jovialité et un enjouement sincère mais énergivore.

Dès les premières secondes, je suis rassuré. Thierry est de la première catégorie. S’il pousse des coups de gueule en ligne (et hors-ligne), il est affable, spirituel, intéressant, accueillant. Il me fait me sentir tout de suite à l’aise. Par contre, le vélo passe avant tout. J’ai à peine le temps de sortir mon sac, d’embrasser mes enfants qu’il me fait sauter sur ma bécane pour aller découvrir la garigue avec Fred et Lionel, deux de ses comparses.

La route s’élève vite sur des pistes de gravel. Mon domaine. J’aime quand ça monte, quand le fin gravier roulant crisse sous les pneus. À la redescente, je déchante. Les passages plus caillouteux et plus techniques me forcent à mettre pied à terre.

– Heureusement qu’on a choisi un itinéraire roulant et non-technique.
– Parfois, on passe par là, me lancent-ils en pointant d’étroits sentiers ultra escarpés que je devine à peine dans la piquante végétation.

Mon vélo est un tout rigide. Je ne suis pas un vététiste. Je cumule les handicaps. Mais, heureusement, je compense. Je monte les bosses et je sais affronter le vent. Je tire donc notre mini-peloton dans une très longue ligne droite le long du canal du midi.

Je suis rassuré sur ma forme et mes jambes. Un peu moins sur ma technique. Mais je suis heureux comme un prince de partager une trace sur Strava avec Thierry et ses amis, d’avoir découvert la garigue.

Maintenant, 48h de repos ordonne Thierry. Ou plutôt 48h de préparation des vélos, du matériel, des dernières courses. 48h émotionnellement difficile pour le mari et le père que je suis car je ne sais pas quand je vais revoir ma famille. Le dernier soir, les enfants s’endorment difficilement. Ils sentent ma nervosité. Je suis réveillé à 6h. Le milieu de la nuit pour un nocturne comme moi. J’ai dormi quelques heures. Bien trop peu. J’embrasse mon ainée qui dort profondément. Ma femme et mon fils me font au revoir de la main. Je tente de graver cette image dans ma mémoire, comme un soldat qui part au front.

Jour 1 : premier col

116km, 2150d+

Au revoir !

Nous tournons le coin de la rue. Je ne suis pas de la race des marins qui partent plusieurs mois. Abandonner ma famille pour une dizaine de jours est plus difficile que je ne le pensais. Mais, très vite, le vélo prend le dessus. Nous roulons dans le territoire de Thierry. Il connait les chemins par cœur. J’ai l’impression d’une simple promenade, que nous serons rentrés pour midi.

Rapidement, nous arrivons à Pezenas pour prendre un petit déjeuner. Nous quittons les sentiers battus et rebattus de Thierry mais il est encore à l’aise, proche de son univers. Le chemin se révèle parfois très technique voire impraticable à vélo. Heureusement, ce n’est jamais que sur quelques centaines de mètres, je me m’inquiète pas outre-mesure car les kilomètres défilent.

Nous faisons une pause à Olargues. Je constate que nous n’avons rien mangé de chaud depuis la veille au soir. Dans une ruelle aveugle, un petit boui-boui à l’aspect miteux est le seul établissement ouvert. La patronne, une jeune femme énergique, nous accueille avec un énorme sourire en se pliant en quatre pour nous faire plaisir. Elle se propose de nous faire des crèpes salées avant de retourner sermoner son mari qui, très gentil, semble un peu empoté.

Depuis plusieurs kilomètres, un mur de montagnes se profile à l’horizon. Thierry ne cesse de me répéter que, ce soir, nous dormirons au sommet.

Ce soir, nous dormirons là bas en haut !

J’ai peur.

Je demande à Thierry de faire une pause dans un vague parc pour dormir un quart d’heure. Je me prépare mentalement. Je fais des exercices de respiration.

Nous repartons ensuite. Au pied des montagne, la trace de Thierry révèle sa première erreur majeure. Elle traverse ce qui, assurément, semble un verger puis un champs. De chemin, point. Heureusement, il ne s’agit que de quelques centaines de mètres durant lesquels je pousse mon vélo dans une brouissaille plutôt éparse.

Dans la broussaille…

Le champs débouche sur le hameau de Cailho, quelques maisons construites à flanc de montagne. Je ne le sais pas encore mais nous sommes déjà dans le col. Quelques lacets de bitumes plus loin, la trace s’enfonce dans un chemin de graviers. J’ai pris quelques mètres d’avance sur Thierry. Au premier virage, je m’arrête pour vérifier que nous sommes sur la même route. Dès que je l’aperçois derrière moi, je me remets à pédaler, à mon rythme.

Je pédale sans relâche. Dans les tournants caillouteux, mon vélo surchargé à parfois du mal à tourner assez sec mais je grimpe, les yeux rivés sur mon altimètre. Je sais que nous dormirons à 1000m ce soir. Nous ne sommes pas encore à 400m.

Alors, je pédale, je pédale. Je me mets au défi de ne pas m’arrêter. Défi que je rompt à 800m d’altitude pour ouvrir un paquet de bonbons powerbar et m’injecter une dose de glucose concentrée. Je repars immédiatement. Je souffre mais la dopamine afflue à torrent dans mon cerveau obnubilé par mon compteur et ma roue avant.

994m. 993. 992. 990. J’ai franchi le sommet. Je m’écroule dans l’herbe, heureux. J’ai grimpé un col de près de 1000m avec un vélo surchargé après 116km. J’ai adoré ça. Thierry me rejoint. Nous apercevons un magnifique lac entre les arbres. Vézoles. Notre étape.

Nous ne sommes pas seuls. Le site est fréquenté par de nombreux campeurs et randonneurs. Le temps de trouver un coin désert et nous plantons la tente avant que je m’offre un plongeon dans une eau à 23°C.

Nous n’échangeons pas plus de quelques phrases avant de nous retirer dans nos cocons. Ce n’est pas nécessaire. Nous sommes tous les deux heureux de la journée. En me glissant dans mon sac de couchage, je me sens fier d’être désormais un bikepacker. Je suis convaincu que nous avons passé le plus difficile. Ça va être du gâteau. J’écris dans mon journal que j’ai connu ma journée la plus difficile sur un vélo. J’ai l’impression d’être arrivé.

Il y’a un côté sauvage, hors du temps avec le bikepacking. Il n’y a plus de conventions, de civilisation. On mange dès qu’on peut manger et que l’occasion se présente. On dort quand on peut dormir. On souffre sans savoir quand ça s’arrêtera. On croise des gens, des villes qui ne sont que des instantanés dans un voyage qui semble sans fin. On est complètement seul dans sa douleur, dans son effort, dans son mental. Et on a la satisfaction d’avoir tout ce qu’il faut pour vivre sur soi. On avance et on n’a plus besoin de rien, de personne.

Quelle aventure !

Comme c’est la première fois que je monte cette tente, j’ai mal tendu certaines parties. La toile claque au vent toute la nuit. J’ai l’impression que l’on rôde autour de nos vélos. Je ne dors que d’un œil. Je suis aussi trop excité par notre performance. Je me réveille toutes les heures. Thierry lancera le signal du réveil un peu avant 7h. J’ai l’impression que je n’ai pas dormi pour la deuxième nuit consécutive.

Jour 2 : perdu dans la traduction

67km, 1630d+

Départ du lac de Vézoles. Petit-déjeuner prévu dans 13km à La Salvetat-sur-Agout. Une paille. Surtout que ça va descendre. Je pars à jeun. Grave erreur. La trace se perd dans des pistes noires VTT. Des montées et descentes infinies de pierrailles, du type de celles qu’on voit sur les vidéos Youtube de descente en se demandant « mais comment ils font ? ». Avec un vélo tout rigide chargé de sacs, le chemin tient du calvaire.

On est encore fringuants au départ !

Une des attaches de mon sac de guidon Apidura se rompt. Je suis déçu par la fragilité de l’ensemble. Thierry me confie qu’ils n’ont sans doute jamais fait de VTT chez Apidura. Lui-même a du pas mal bricoler son sac pour l’attacher. Avec un sac bringuebalant, le calvaire risque de se transformer en enfer. J’ai heureusement une illumination : j’ouvre le sac et m’empare de la ceinture de mon bermuda civil avec laquelle je fabrique une fixation qui se révélera bien plus stable et solide que l’attache originale. Nous repartons.

Souvent, la trace semble s’enfoncer dans les bois. Elle ne correspond plus à rien. Sur Google Maps ou Open Street maps, nous sommes dans une zone déserte. Après ma seconde chute, je constate que le jeune n’est pas une bonne idée. J’engouffre une barre d’énergie. Cela me permettra de tenir les 3h que nous mettrons à sortir de cet enfer et atteindre La Salvetat-sur-Agout.

Il est pas loin de 11h, la foule a envahi le village, c’est jour de marché. Nous nous attablons à la terrasse d’une boulangerie pour enfiler des pains au chocolat et des espèces de parts de pizzas carrées. Nous avons fait à peine 13km mais je me dis que, désormais, ça va rouler.

C’est d’ailleurs vrai pendant quelques kilomềtres. Nous traversons le lac de la Raviège. J’ai envie de me baigner mais il faut rouler.

Thierry me certifie que, les cailloux, c’est terminé. Je ne sais pas s’il y croit lui-même ou s’il tente de préserver mon moral.

Très vite, la trace redevient folle. Elle semble traverser en lignes droites des zones vierges sur tous les logiciels de cartographie. Mais elle ne nous laisse pas le choix : aucune route ne va dans la bonne direction.

Nous empruntons des sentiers qui semblent oubliés depuis le moyen-âge. La pieirraille alterne avec la végétation dense. Aucune ville, aucune agglomération. Les villages ne sont que des noms sur la carte avant de se révéler des mirages, un couple de maisons borgnes se battant en duel et nous ayant fait entretenir le faux espoir d’une terrasse de café.

Il est 14h quand, après un petit bout de départementale, nous arrivons à un restaurant que Thierry avait pointé sur l’itinéraire. Le seul restaurant à 20km à la ronde. Une pancarte indique « fermeture à 14h30 ». Nous nous asseyons, prêts à commander. Le serveur vient nous annoncer qu’il ne prend plus les commandes. Le ton est catégorique, je tente vainement de négocier.

J’apprendrai au cours de ce raid que la crèpe du permier jour aura été une exception. En France, le tout n’est pas seulement de trouver un restaurant. Encore faut-il que le restaurant soit ouvert et de tomber dans l’étroite fenêtre où il est acceptable de prendre les commandes. Certaines de nos expériences friseront le burlesque voire la tragi-comédie.

Il est 14h et nous devons nous contenter de 3 maigres morceaux de fromage.

Nous repartons. Il était dit que la journée serait placé sous le signe de l’enfer vert, de la brousse. L’après-midi ne fera pas exception.

Cela fait plusieurs kilomètres que la trace nous emmène sur une route au goudron transpercé par les herbes folles. Pas de croisement, pas d’embranchement. Mais, naïf, je suis persuadé qu’une route mène forcément quelque part.

Nous apprendrons à nos dépends que ce n’est pas toujours le cas. Après plusieurs centaines de mètres de descente, la route nous amène face à une maison faites de bric et de broc. Un chien nous empêche de continuer. Un homme barbu sort, peu amène.

— Vous êtes chez moi ! éructe-t-il.
— Nous suivons la route, explique Thierry. Il ajoute que nous n’avons pas vu d’embranchement depuis des kilomètres, que notre trace ne fait que traverser.

L’homme nous jauge.

— Vous n’avez qu’à remonter jusqu’aux abeilles. Il y’a un chemin.

Effectivement, je me souviens avoir croisé des ruches. Nous remontons péniblement la pente. Peu après les ruches, un semblant de chemin semble se dessiner pour peu que l’on fasse un réel effort d’imagination. Ce chemin n’existe sur aucune carte, aucune trace. En fait, il ne semble exister que comme une légère éclaircie entre les ronces.

D’ailleurs, au détour d’un virage, il se termine abruptement par des masses d’arbres abattus. Pas moyen de passer. J’aperçois, en contrebas, ce qui semble être la continuation du chemin. Nous traversons quelques dizaines de mètres de végétation pour le rejoindre avant de continuer. Après plusieurs centaines de mètres, flagellés par les ronces et les branches basses, nous avons la certitude d’avoir mis plus d’une heure pour contourner la maison de cet antipathique anachorète. Il nous faut désormais sortir du trou, escalader la paroi opposée.

Au beau milieu de la forêt, la trace nous fait traverser ce qui est assurément un jardin entouré de fils électriques. D’une maison de pierre jaillit la musique d’une radio.

— Ne t’arrête pas ! me souffle Thierry. Pas question de se faire détourner une fois de plus.

Nous enjambons les câbles, traversons l’espace à mi-chemin entre le jardin et la clairière, glissons sous la barrière suivante. Le chemin se termine abruptement et s’est écarté de notre trace. Je pars à pied, en éclaireur. Après quelques centaines de mètres dans les ronces et les arbrisseaux aux branches lacérantes, je découvre un chemin plusieurs mètres en contrebas. J’appelle Thierry. Nous faisons descendre les vélos. Le chemin est encombré d’arbres abattus.

Pas trop roulant…

Je suis épuisé. Nous ne faisons que monter et descendre de nos vélos, monter et descendre en altitude, monter et descendre des chemins creux. Il est déjà tard lorsque nous croisons une départementale flanquée de trois maisons que la carte intitule pompeusement « Sénégats ». Ici, tout groupe d’habitations a droit à son nom. Il faut dire qu’ils sont tellement rares.

La trace continue tout droit dans ce qui semble une pente abrupte. Je suggère de nous offrir un détour et d’escalader le tout par la départementale qui zigzague. Thierry interroge une passante au fort accent irlandais. Elle confirme que ça grimpe et qu’elle n’a jamais emprunté ce sentier jusqu’au bout, même à pied.

Nous prenons la départementale en nous interrogeant sur ce qui peut bien emmener une irlandaise ici, dans ce coin où la civilisation se résume à une étroite bande de bitume qui quadrille maladroitement un univers de creux, de trous où même la réception GSM se révèle sporadique.

Il est tard. Nous n’avons fait que 60km mais la question du ravitaillement se fait pressante.

Thierry a pointé Saint-Pierre-de-Trivisy. Une bourgade qui dispose, selon la carte, d’une station d’essence, d’un restaurant, d’une boulangerie et d’un camping. La grande ville !

Il est passé 18h quand nous arrivons. La station d’essence se révèle être un carrossier devant laquelle rouille une antique pompe. Les magasins de première nécessité ne sont pas encore arrivés jusque dans cette partie du pays. Le restaurant n’ouvrira que dans 48h. La boulangerie est logiquement fermée. Nous ne trouvons pas le camping, le désespoir m’envahit, la ville est déserte, glauque.

Soudain, un jeune couple apparait, sourire aux lèvres, un enfant en poussette. Ils ont l’air de vacanciers. Nous nous encquérons d’un endroit où manger. Ils nous suggèrent le snack du camping, juste derrière l’église.

Le camping se révèle un véritable centre de loisirs avec piscine et plaine de jeux. Le snack, lui, ne prend les commandes qu’à partir de 19h, Nous sommes trop tôt sauf pour les desserts. Qu’à cela ne tienne, nous commandons chacun deux crêpes comme entrée et, à 19h pêtante, deux entrecôtes frites. Le tout arrosé d’un dessert.

Vous êtes végétariens ? Pas aujourd’hui !

Jamais nourriture ne m’a semblé si délicieuse.

Le bikepacking, c’est aussi fuir la civilisation. Retourner à l’état sauvage. Les traversées de villages semblent incongrues. Pour chaque personne croisée, nous sommes une erreur, un aventurier. Nous sommes seuls, différents. Mais, après seulement 48h, la civilisation manque. Un vrai repas chaud, une douche, une toilette. Tout ce que nous considérons comme acquis devient un luxe. Même la nourriture ou l’eau fraiche se font rare. Lorsqu’une opportunité de manger apparait, on ne choisit pas. On prend tout ce qui passe car on ne sait pas quand sera la prochaine se présentera .

Fuir la civilisation et se rendre compte des ses bienfaits. Malgré la colère et la déception d’avoir fait si peu de kilomètres, le bikepacking me transforme !

En échange de 22€, le camping nous octroie le droit de planter nos tentes sur une fine bande d’herbe qui sert de parking jouxtant les sanitaires.

Nous voyant arriver avec notre barda, un campeur s’avance spontanément.

— Vous n’avez certainement pas envie de commencer à cuisiner. J’ai justement fait beaucop trop de pâtes. Et j’ai du melon.

Je suis touché par ce simple geste d’humanité. Mais je dois refuser à contrecœur en expliquant qu’on vient à l’instant de s’offrir une entrecôte.

Je commence à mieux maitriser le montage de ma tente et je m’endors presqu’instanément. Avant de glisser dans les bras de morphée, j’ai la conscience de constater que notre sympatique voisin ne partage pas que ses repas. Il aggrémente également le camping de ronflements gargantuesques. Mais je me détache du bruit et me laisse bercer.

Thierry n’arrivera pas à en faire autant. Il passera la nuit à siffler, taper dans les mains et puiser dans sa réserve sudiste de jurons pour le faire taire, le tout au plus grand amusement des deux filles du dormeur qui passent la nuit à glousser. Un orage violent déchire le ciel. Notre tonitruant voisin m’a justement confié que le camping avait été innondé deux jours auparavant. Je guette, vérifie mes sacs. Mais la tente tient parfaitement le coup. Au matin, elle sera déjà presque sèche et tout au plus devrais-je ajouter une goutte d’huile sur la chaine de mon vélo.

Nous repartons et, pour la première fois depuis le départ, je sens que la fatigue gagne également Thierry. Cela me rassure, j’avais l’impression d’avoir affaire à un surhomme. Mais il passe mieux les sentiers en cailloux que les ronflements d’un dormeur.

Jour 3 : les rivières ne sont pas un long fleuve tranquille

102km, 1700d+

Chaque jour se révèle fondamentalement différent. Alors que nous avions eu de la garrigue, des petites buttes sèches et de la caillasse le premier jour, des creux et des bosses vallonnées emplies de végétation le second jour, voici que les chemins se transforment en maigres routes, que les bosses se font plus pentues mais plus roulantes. Je suis dans mon élément, je roule, je prends du plaisir à escalader toutes ces pentes qui me semblent désormais courtes mais qui sont plus longues que tout ce que j’ai jamais fait autour de chez moi. Nous descendons à toute allure vers Albi, les kilomètres défilent. Thierry est moins à l’aise : si son VTT avec suspension à l’avant le faisait flotter dans la caillasse, il lui donne l’impression de coller au bitume. Mais les chemins sont encore nombreux. Les paysages sont sublimes, la civilisation est désormais omniprésente. Nous ne faisons que la contourner mais sa présence rassurante flotte autour de nous, spectre ricanant à notre naïve tentative de lui échapper.

Les tapes-culs !
L’écrivain-philosophe inspiré par le paysage

Nous traversons Albi en trombe, juste le temps de boire un verre au pied de la cathédrale. De retour dans les champs, la trace semble nous ammener au milieu des herbes face à un panneau qui proclame « Pas de droit de passage » avec une autorité de façade.

La journée précédente nous a servi de leçon. Si il n’y a pas l’air d’avoir de chemin, si Open Street Maps n’indique pas de chemin, alors ne nous acharnons pas et contournons l’obstacle. Cette stratégie nous permettra d’enfiler les kilomètres.

Dans les waides, comme on dit par chez moi…

Nous nous arrêtons pour déjeuner à Monestiés, village charmant et plein de caractère. Aux hameaux de maisons isolées ont en effet succédés ces petites bourgades semi-touristiques où l’on respire une atmosphère pseudo-médiévale pour mieux attirer les rédacteurs de guides du routard.

La terrasse du restaurant est agréable mais, bien entendu, nous sommes en dehors des heures de cuisine. Il faudra se contenter d’une assiette de charcuterie à la limite du comestible.

Mais j’ai pris le pli du véritable bikepacker : toute calorie est bonne à prendre, tu ne sais pas quand seras la suivante. La quantité prime sur la qualité, peu importe l’heure et l’endroit.

Nous continuons notre route jusque Laguépie, autre patelin pitoresque à cheval sur un embranchement de l’Aveyron.

Un bord de rivière a même été amménagé en coin baignade avec jeux gonflables et maitres nageurs. Alors que Thierry s’installe à la terrasse locale, je lui glisse :
– Tu me donnes 5 minutes ?

Sans attendre la réponse, j’enfile prestemment mon maillot et plonge sous son regard héberlué dans l’Aveyron. 4:49 plus tard, très exactement, j’en ressors et le rejoins. Il n’a pas envie de plonger. Il est en mode vélo, pas natation. Mais contrairement à lui, qui vit au bord de son étang, je ne laisse jamais passer une seule occasion de m’immerger. Nous repartons et Thierry me propose de suivre l’Aveyron pour éviter de grimper sur le plateau. Notre prochaine étape, Najac, est en effet au bord de la rivière.

Dans la flotte…

En longeant le cours d’eau, nous nous perdons un instant de vue. J’ai continué tout droit et j’ai loupé un embranchement. J’entends la voix de Thierry, sur la gauche, sur un chemin qui s’écarte fortement.
— Rho, c’est dur ici, il faut pousser, c’est de la pierre.
— Moi je suis sur une piste VTT balisée orange, c’est super roulant, lui répondis-je.

Il fait demi-tour pour me suivre. Je ne le sais pas encore mais je viens de commettre la pire erreur de la journée.

Loin de s’arrêter nettement, la piste orange devient simplement de moins en moins franche. Certains obstacles surgissent : la piste est effondrée et il faut descendre dans les cailloux jusqu’au niveau de la rivière pour réescalader ensuite et retrouver une piste qui, bien que balisée, est clairement de moins en moins pratiquable. Elle va jusqu’à disparaitre presque totalement. Nous peinons dans un enfer de caillasse et de végétation. À notre gauche, une falaise à pic. À notre droite, la rivière. Entre les deux, un vague espoir. Faire demi-tour ? Cela implique de repasser toutes les difficultés franchies. L’Aveyron fait des tours et des détours. Je pointe un pont sur la carte. Notre seule chance.

Ça commence à sentir le roussi…
Après ce passage, je n’aurai même plus la force de dégainer mon appareil photo, ça deviendra pire…

Tant bien que mal nous arrivons au fameux pont. C’est un chemin de fer qui passe une dizaine de mètres au-dessus de nos têtes. Thierry ne voit pas ce qu’on peut faire. Je prétends avoir deviné un chemin qui montait vers le pont. Nous faisons demi-tour et, cette fois, mon intuition se révèle juste. Nous débouchons sur un chemin de fer après quelques mètres d’orties et d’herbes folles. Nous traversons rapidement et franchissons le pont tout en restant à distance respectueuse des rails. Juste après le pont, un sentier nous conduit vers un chemin de halage en cailloux blancs. Une autoroute pour nos vélos. Najac se rapproche, nous sommes sortis de l’enfer. Il nous a fallu des heures pour franchir les quelques derniers kilomètres. Je suis épuisé.

Soudain, au détour d’une boucle de l’Aveyron, Najac se profile. Je sursaute.
— Tu vas me faire escalader ça ?

Najac

Car Najac est un véritable nid d’aigle perché sur un éperon rocheux. La trace nous emmène au village par un sentier moyen-âgeux aux rochers aussi acérés que la pente. Je pousse avec difficulté mon vélo sur un petit pont couvert d’herbes qui a sans doute vu passer Ramiro et Vasco avant moi.

Le village en lui-même est tout en pentes et escarpements. Mais sur une surface roulante, la pente ne me fait pas peur, nous roulons à la recherche d’un restaurant ouvert. Une habitante nous conseille un établissement. La terrasse est étroite mais dispose de plusieurs tables de libres. Nous nous installons. Il est 19h50 et le serveur vient nous informer qu’il ne prend plus les commandes.

C’est absurde. On dirait un gag à répétition. Heureusement, nous avons croisé un autre restaurant sur le chemin. Le personnel est plus accueillant mais le hamburger, franchement frugal, mettra très longtemps à arriver. À la table d’ầ côté, une parisienne se passionne pour nos aventures. Elle pose plein de questions et nous remerciera pour avoir passé une excellente soirée.

Je me rends compte à quel point le bikepacking fait de nous des voyageurs, des étrangers permanents. Alors que les automobilistes se téléportent sans attirer l’attention, nous avons vu chaque mètre de paysage depuis la méditerrannée. Nous sommes de passage. Nous pouvons effrayer comme passionner mais nous ne laissons pas indifférent.

Nous prenons un dessert. Il prendra encore plus de temps que le burger à arriver. Il fait nuit noire quand nous arrivons au camping qui borde l’Aveyron au pied de Najac. Toute cette escalade n’aura servi qu’à manger un piètre hamburger, je peste.

L’accueil du camping est fermé. Près des sanitaires, la musique joue à fond entrecoupée par une version maladroite du Connemara reprise sur un synthé bon marché. Des gosses hurlent et se poursuivent dans les douches et les toilettes en claquant les portes. N’ayant pas trouvé d’emplacement libre, nous jetons notre dévolu sur un maigre carré d’herbes devant une caravane qui semble à l’abandon. Je suis tellement fatigué que, toute la nuit, je stresse à l’idée que Thierry m’annonce qu’il est 7h. À 5h du matin, des camions déchargent de la pieraille à grand fracas pendant une demi-heure. À 7h, nous émergeons dans un camping trempé par l’humidité de la rivière. Nos vélos, no sacs, nos tentes semblent sortis du cours d’eau lui-même.

Alors que nous nous éclipsons en catimini, j’observe mes fêtards d’hier qui se rendent aux sanitaires. Je me demande s’ils apprécient ce genre de vacances où s’ils n’ont financièrement pas d’autre choix.

Jour 4 : Entre les ronces et les humains

100km, 1600d+

À peine sorti du camping et nous attaquons, à froid et à jeun, 5km d’ascension à 6% de moyenne. Je me sens plein d’énergie mais j’ai appris à me connaitre. Je me lève trop tôt, je dors trop peu. Mon énergie ne va pas durer. Une fois le col franchi, la somnolence s’empare de moi. Comme tous les matins, je vais devoir lutter jusque 11h-midi contre une irrépréssible envie de dormir. Le seul remède ? Dormir jusque 9h. Mais ce n’est malheureusement pas au programme.

Nous nous arrêtons dans une boulangerie borgne, dans un petit village. J’avale deux pains au chocolat pas très bons. Mon estomac commence à se plaindre de ce régime de barres d’énergie, de plateaux charcuterie/fromage et de pains au chocolat. Durant toute la matinée, j’ai des reflux acides particulièrement désagréables. J’espère prendre un thé à Villefranche-de-Rouergue, la grande ville du coin.

Mais la banlieue de Villefranche ne donne pas confiance. Nous arrivons sur une hauteur d’où nous surplombons la ville, grise, industrielle, morne. Si nous descendons dans le centre, sans certitude de dégotter une terrasse à cette heure matinale, il faudra tout remonter. Thierry propose de continuer. Je lui emboite la roue. Villefranche ne me revient pas. J’ai sommeil, j’ai de l’acide dans l’œsophage, les petits pains au chocolat sont sur le point de ressortir et je dis à Thierry :
— Je rêve d’un thé chaud. Un Earl Grey.
— Vu les bleds qu’on va rencontrer, y’a peu de chance.

Et puis se produit ce qu’il convient d’appeler, dans la tradition Boutchik, un miracle. Alors que nous traversons Laramière, un enième bled d’une dizaine de maison qui comporte plus de chèvres que d’habitants, je m’arrête à côté d’un panneau. Une cloche l’orne avec la mention : « Pour le bar, sonnez la cloche ».

Allez-y !

Je n’ai pas le temps d’essayer qu’un homme s’approche de nous, indécis.
– Vous venez pour le bar ?
– Vous avez du thé ?
– Euh, je vais voir. C’est une amie qui a ouvert le bar, elle est partie, je vais voir ce que je peux faire.

Miracle, il nous ramène un thé qui me semblera délicieux et qui calmera complètement mes aigreurs. Complètement baba-cool déjanté, le ding-dong bar, c’est son nom, requiert normalement une carte de membre mais bon, c’est pour le fun. Deux thés et deux parts de gâteau nous couteront la bagatelle de 2€. Sans oublier le passage par les toilettes sèches cachées derrière une planche branlante. Sans doute la partie la plus difficile pour moi. Défequer dans un trou que je creuse dans la forêt, ça me plait encore. Dans les campings où les restaurants, je désinfecte la planche et ça passe en essayant de ne pas trop réfléchir. Mais les toilettes sèches, j’ai vraiment du mal. Comme je suis tout le contraire d’un constipé, dans ce genre de raid je ne peux pas m’offrir de faire la fine fesse.

On n’en parle jamais mais chier est un des éléments les plus incontournables. Il y’a ceux qui peuvent se retenir plusieurs jours et, à l’opposé du spectre, moi, qui doit minimum aller avant de dormir, au réveil et deux ou trois fois sur le reste du parcours. Entre les toilettes publiques, celles des bars et les zones sauvages de forêt, il faut bien calibrer ses besoins. Tout comme pour la bouffe, je ne perds jamais une occasion de chier car je ne sais pas quand la suivante se présentera.

Soulagé, reposé avec une sieste de quelques minutes, je ressors requinqué du ding-dong bar avant de me rassasier avec un fish-and-chips potable au prochain bled. Passage par un dolmen et puis on réattaque les montées et les descentes, avec de véritables petits cols sur des chemins caillouteux et des passages à près de 20%. Je m’accroche, ce sont certainement les passages que je préfère. Surtout une fois au sommet. Tel un muletier, je constate que mon vélo avance mieux dans ce genre de situation quand je jure et crie. Mais c’est surtout du cinéma car j’adore ça.

Au détour d’un sommet, un splendide village moyen-âgeux nous apparait entre les arbres. Saint-Cirq-Lapopie. Thierry m’explique que c’est connu, c’est un joli village touristique. Je n’en avais jamais entendu parler et ne formalise pas. Nous descendons par un petit sentier de type GR, difficilement praticable en vélo et ne recontrons qu’un promeneur. Le chemin se termine abruptement. L’enfer se déchaine brusquement.

Vu de haut, cela a l’air magnifique !

Saint-Cirq-Lapopie n’est pas connu ni touristique. Il est très connu et très touristique. De notre sentier désert, nous débouchons dans une masse compacte d’humains suant, suintant, parlant fort, fumant, achetant des babioles hors de prix et se prenant en photo. Se glisser avec nos vélo jusqu’à une terrasse relève du parcours du combattant. À la moitié de notre glace, Thierry se lève, rapidement imité par moi. Un couple de fumeurs s’est installé à côté et l’air est devenu immédiatement irrespirable.
– C’est l’enfer, murmure Thierry.
– Je préfèrais la brousse du deuxième jour, rénchéris-je.

Dans notre misanthropie commune, nous nous comprenons sans avoir besoin d’en ajouter. Il est temps de fuir. Mais le sentier pour descendre de Saint-Cirq-Lapopie est un GR escarpé encombré de touristes à la condition physique parfois chancelante. Nous devons descendre très prudemment. Arrivé sur les rives du Lot, le même saint cirque (lapopie) continue pendant des kilomètres. Nous ramons à contrecourant d’un flot de touristes espérant à tout prix prendre le même selfie avant de redescendre.

Ce flot s’arrête brusquement avec la traversée d’un parking géant. Malheureusement, le chemin en fait autant. Les ronces et les cailloux me rappellent douloureusement l’épisode de Najac.

– Rha, dès qu’il y’a un peu moins de monde, on est envahi par les ronces.
– Les gens sont une forme de ronce.

Deux philosophes sur leurs vélos, c’est beau comme un quartrième de couverture de Musso. Tant bien que mal, nous suivons le cours du Lot. Plutôt mal que bien. Après un travers tout sauvage, nous récupérons un chemin nettement plus roulant. En bordure d’un champs, des arrosseurs éclaboussent dans notre direction. Thierry a peur d’être mouillé. Je ne peux retenir une exclamation moqueuse.

— Le sudiste a peur de quelques gouttes qui tombe du ciel ! Chez nous, tu ne ferais pas souvent du vélo si tu as peur d’être mouillé.

Je me dis que le chemin finira bien par arriver quelques part.

Et bien non. Après quelques kilomètres, deux voitures garées nous annoncent qu’il se termine en cul de sac. Sur le pas de la porte d’une maison esseullée, deux personnes nous regardent d’un air ébahi et nous informent qu’il faut faire demi-tour. Et que c’est loin. Mais Thierry ne veut pas aller aussi loin. Il a repéré un chemin en montée balisé VTT noir. J’avais espéré qu’il ne l’aurait pas vu.

– On va désormais éviter les rivières, me suggère-t-il.

C’est reparti pour de la pierraille avec 200m d’ascension sur un kilomètre. Je ne marche pas à côté de mon vélo, je tente vainement de le tirer alors que j’escalade ce qui a du être un chemin avant un glissement de terrain. Lorsque ça redevient roulant, il faut encore compter sur une petite centaine de mètre de dénivelé. Avant, ce n’est pas une surprise, de redescendre immédiatement vers Cahors.

Cahors où nous avons décidé de manger. Thierry a envie d’une pizza et, à peine entrés dans la ville, nous tombons sur une petite pizzéria qui répond à nos critères. Avant de m’installer, je m’attends à ce qu’on nous annonce que nous ne sommes pas dans les heures, que la lune n’est pas dans son bon quartier avec cet air typiquement français qui s’étonne même que vous osiez demander un truc aussi incroyable que de manger dans un restaurant.

Contre toute attente, nous sommes servis de manière rapide et très sympathique. L’explication tombe très vite du serveur : son beau-frère, kiné malvoyant, a décidé de plaquer son cabinet pour ouvrir une pizzéria. Et c’est aujourd’hui le premier jour.

Les pizzas étaient très bonnes mais Thierry ne veut pas s’éterniser. Il veut quitter la ville le plus vite possible pour trouver un endroit où dormir.

Nous sommes encore dans les maisons de Cahors que la trace bifurque vers un GR pierrailleux et vertigineux qui nous fait passer sous un pont d’autoroute. Le paysage est patibulaire, envahi de carcasses, de déchets. Au milieu d’un champs ferailles, un homme est assis. Devant nous, une meute de borders collies bloque le chemin et aboie. Certains grondent et montrent les dents. Je demande à l’homme d’appeler ses chiens.

Ça valait bien la peine de prendre le vélo, épisode 118…

Il fait un geste moqueur et rigole. Thierry se charge alors d’ouvrir le chemin en aboyant plus fort. C’est glauque et je propose de ne pas planter notre tente trop près.

Après une descente et une courte bosse, nous débouchons sur un plateau d’où s’élance justement un parapente.

Nous avons le souffle coupé. La vue est magnifique, presqu’à 360°. Nous dominons toute la vallé du Lot. C’est magnifique. Thierry propose de planter notre tente à cet endroit. Je propose quelques mètres en retrait, dans un creux protégé du vent par les buissons. J’ai l’intuition qu’un plateau qui sert de départ aux parapentes doit être légèrement venteux.

Je pars également vérifier la suite de notre trace pour éviter de discuter demain matin et pour passer le cap des 100km pour cette journée. Comme je le pensais, la trace descend le plateau suivant un GR presque vertical. Du genre « Au bord, tu ne vois le chemin qu’en te penchant. » Thierry me rassure, on retournera sur nos pas et on prendra une autre descente.

Nous profitons de la soirée face à ce paysage grandiose. Les villages s’allument dans la vallée, la nuit est magnifique.

Le roi du monde, le lendemain…

Je n’ai aucune idée de quel jour nous sommes, de quand nous sommes partis, de où nous sommes sur la carte. Nos aventures se mélangent. Je ne sais plus si un souvenir se rapporte à cet après-midi ou s’il est déjà vieux de trois jours. Sur mon téléphone, les photos des vacances avec ma famille semblent appartenir à une autre époque, une autre vie. Tout est tellement lointain. La déconnexion est totale. Mon cerveau ne pense qu’à pédaler. Pédaler, trouver à manger, pédaler. Planter la tente, pédaler. Une routine ennivrante.

Malgré quelques allées venues d’amoureux et de parapentistes désireux de passer, comme nous, la nuit sur le plateau, je passerai là une des nuits les plus paisibles.

Jour 5 : highway to sieste

62km, 900d+

Après une nuit dans le calme absolu au sommet de notre mamelon, à apprécier ma tente et mon sac de couchage, mon petit cocon, nous découvrons que la vallée est devenue une mer de nuages de laquelle nous émergeons. La vue est magnifique.

Pas trop envie de descendre là dedans moi…

Comme je l’avais prévu, la descente est difficile et se fait essentiellement à pied. Avant de croiser une route et de rouler dans la brume.

En plus des traditionnels pains au chocolat, le magasin dispose de quelques fruits. Je prends deux abricots et une banane. Des fruits sans saveur qui me sembleront délicieux avant de traverser un étroit pont, magnifique dans la brume, et de continuer à pédaler dans le froid.

La vue de mon guidon. T’as intérêt à en tomber amoureux car t’as le nez dedans en permanence !

Aujourd’hui, nous allons faire étape chez les beaux-parents de Thierry où sejournent sa femme et ses enfants. Il connait bien la région pour la parcourir en VTT. La fatigue aidant, il n’a pas trop envie de s’esquinter sur des difficultés qu’il connait. Et il souhaite arriver pour le déjeuner. Au lieu du VTT, nous passons par les routes où le vélo de Thierry a beaucoup moins de rendement. Je tente de l’aider en prenant de longs relais. J’aime sentir les kilomètres défiler. J’aime les petits coups de culs que l’on passe sur des petites routes. Je pédale avec plaisir, je grimpe. C’est dur, je souffre, mais la brieveté de l’étape rend tout psychologiquement plus facile. Nous arrivons finalement avant 13h, après 62km et presque 900m de dénivelé. Ça m’a semblé tellement facile comparé aux autres jours !

L’adrénaline tombe chez Thierry qui s’écroule à la sieste. Chez moi, elle est remplacée par l’adrénaline sociale. Peur de commettre un impair, peur d’être grossier chez des gens qui ne me connaissent pas et qui m’accueillent à bras ouverts.

Isa, la femme de Thierry, ne semble pas trop m’en vouloir de lui avoir piqué son mari pendant une semaine. Je suis très heureux de rencontrer ce personnage central du livre « J’ai débranché ».

Je prends une douche, fais une machine, nettoie mon vélo. Je vais dormir dans un vrai lit après un vrai repas. Des pâtes, un fruit ! C’est délicieux, j’en rêvais. Je vais faire une grasse mat. Tout cela me semble irréel. Dans mes souvenirs et les photos, les journées de notre périple se mélangent, se confondent. Tout n’est qu’un gigantesque coup de pédale. La seule chose qui me préoccupe, c’est le dénivelé qui reste. C’est de savoir si le chemin existe, si je vais passer. Si j’aurai assez d’eau pour la nuit. Si on va trouver à manger. Si j’ai de la batterie pour mon GPS.

Finalement, le camping sauvage est encore mieux que le camping. J’apprends même à apprécier de chier dans un trou que j’ai creusé.

Cela ne fait que 4 nuits que nous sommes partis… Je me sens tellement différent. Tellement déconnecté de tout le reste de l’univers.

Pourtant, ce n’est pas comme si j’avais envie de continuer ça pendant des mois. Nous sommes en mode extrême. La fatigue est partout. Je suis épuisé, mes fesses sont douloureuses, mon genou se réveille parfois, mes gros orteils sont en permanence engourdis, je rêve d’arriver à Biscarosse, de crier victoire.

Je rêve d’arriver. Mais je ne veux pas que cette aventure s’arrête…

Jour 6 : Mad Max Marmande

99km, 1150d+

Quel plaisir de dormir jusque 9h30. D’être cool, de prendre un petit déjeuner peinard. Je suis un peu gêné de m’immiscer dans la vie de famille de Thierry mais je profite pleinement de l’accueil chaleureux.

Départ à midi. Ça me convient super bien. Pas de gros coup de barre. Plein de petits coups de cul, des paysages toujours beaux même si moins spectaculaires. Et, petit à petit, l’univers se transforme. Tout est champs. Les chemins ne sont que de l’herbe entre deux cultures. Les routes sont fréquentées par des voitures qui roulent vite. Tout semble un peu à l’abandon, un peu sale. Les chiens aboient à notre passage voire nous courent après. Les habitants nous regardent d’un air soupçonneux depuis le pas de leur porte. Pas de galère si ce n’est des chemins coupés à contourner, quelques centaines de mètres à faire dans les labourés. Je regrette d’avoir un sac de cadre qui m’empêche d’épauler mon vélo et de profiter de mon entrainement de cyclocrossman.

Je prends un malin plaisir à chaparder quelques prunes sans descendre de mon vélo, sans m’arrêter. Si j’arrive à attraper la prune depuis le chemin, alors elle est à moi.

Nous n’étions pas en mode course et ça me convient très bien !

Marmande est une ville morte le 15 août. Tout semble fermé. Tout est sale, craignos. On croise un camping car et une voiture de l’équipe nationale belge de cyclisme. Je reconnais Rick Verbrugghe au volant. Je découvre que le tour de l’avenir partait aujourd’hui de Marmande. Cela ne semble pas avoir laissé la moindre gaité. Nous repérons une sorte de boulangerie puis un petit snack crado. Nous espérons trouver mieux. Tout est fermé. Une brasserie propose une carte alléchante. Mais pas de surprise : nous ne sommes pas dans les heures pour commander à manger. Nous retournons vers la boulangerie qui se révèle presque vide.

En désespoir de cause, nous nous rabattons sur l’infâme durum. À la guerre comme à la guerre et Marmande ressemble à une ville bombardée, détruite.

La finesse de la gastronomie locale…

Mon fessier est de plus en plus douloureux. Les jambes tournent bien mais le postérieur sera content de voir arriver la fin du périple. Dès que la route est plate, que le bas de mon dos repose sur la selle, je me mets à crier de douleur. Les applications de crème sont devenues de plus en plus fréquentes. Thierry n’en mène pas plus large, il sert les dents.

Où dormir. Tout est craignos, les terrains sont occupés par des fermes et leur matériel mal entretenu. Les odeurs autour du canal sont pestilentielles.

Thierry pointe un bois sur la carte. Nous nous y enfonçons au hasard. Au milieu, un champ a priori inoccupé. Nous y plantons notre tente entre deux nuées de moustiques. On verra bien demain…

Dernier campement

Je vois que Thierry en a marre. Cela ne l’amuse plus comme terrain. Il veut du VTT, de la pieraille. La pause de famille lui a certainement fait plus de tort que de bien. Contrairement à moi, il a retrouvé ses tracas quotidiens. Il a cassé son rythme. Son postérieur a juste eu le temps de devenir vraiment douloureux sans qu’ils puisse se reposer. De mon côté, même si mon postérieur est également douloureux, je retrouve des chemins comme je les aime, des sentiers creux entre les champs comme ceux qui parcourent mon Brabant-Wallon natal.

Je lui dit qu’on est là pour en chier.

Il ne répond pas.

Chacun son tour.

Jour 7 : un océan de monde

138km, 740d+

L’humidité est affreuse, pénétrante. En se réveillant au milieu du champs, nous retrouvons nos tentes, nos sacs et nos vélos comme passés à la lance d’incendie.

Je constate que nous avons traversé la fameuse frontière pain au chocolat/chocolatine. Elle s’était matérialisée discrètement par des étiquettes « chocolatines » dans les magasins mais, aujourd’hui, pour la première fois, le vendeur m’a repris quand j’ai demandé des pains au chocolat. « Vous voulez dire des chocolatines ? ». J’ai failli lui répondre « Ben oui, des couques au chocolat ! ».

Le programme initial de notre tour prévoyait de pousser jusqu’à Arcachon, de loger dans le coin avant de redescendre jusque Biscarosse le long de l’Atlantique. Mais les fesses de Thierry sont d’un autre avis. Arriver le plus vite possible et en ligne droite. Surtout que les chemins ne sont guère amusants. Du plat, toujours du plat. Si nous étions de véritables écrivains, nous parlerons de morne plaine, d’onde qui bout dans une urne trop pleine, de nous, héros dont Toutatis trompe l’espérance. Nous nous contentons de pester et de jurer.

La pause terrasse, c’est sacré !

Pause déjeuner à Saint-Symphorien. Il est 11h35. Nous souhaitons commander.
— Pas avant midi ! nous semonce un antipathique amphytrion.
Il faudra bien attendre midi quart pour qu’il daigne sortir son carnet de commande. Les paysages ont changé mais les coutumes de l’hospitalité française semblent immuables. Alors que nous partons, un couple de cyclistes âgé s’arrête. Je les admire. Mari et femme, plus proche des 80 ans que des 70 et pourtant toujours vétu en lycra sur des vélos de sports. Le gérant du restaurant n’aura pas la même sympathie que moi. À peine ont-ils posés leurs vélos qu’il leur annonce qu’il n’y a plus de tables ou plus de repas. Contemplant leur déception, je me contente de réenfourcher ma bécane pour repartir. Chaque pause m’offre quelques kilomètres de répit avant que mon fessier se rappelle à moi.

Sur mon GPS, quelque soit le niveau de zoom, nous sommes une petite flèche sur une longue ligne droite sans rien à droite ni à gauche. Une ligne droite qui se perd à l’horizon, c’est désespérant. Rien pour nous distraire de la douleur qui nous lacère le fessier.

Même le GPS est une longue ligne droite !

— À la prochaine zone d’ombre sur la route, je m’arrête pour remettre de la crème, dis-je.

Plusieurs kilomètres plus loin, rien n’a changé. Nous n’avons pas été dans l’ombre une seule fois. Je finis par m’arrêter au soleil tellement la douleur est intense. Je m’invente le jeu de rester en danseuse sur toute la longueur de ces patibulaires arroseurs automatiques, espèce de mats pour câble à haute tension vautrés dans des champs arrides.

Une ligne droite toute plate, le plus psychologiquement éprouvant !

Pour faire un peu d’animation, le bitume se transforme en sable. Si c’est un peu technique au début, j’en suis vite réduit à pousser ma bécane avant de repartir en pédalant dans les bruyères du bas-côté.

Par deux fois, une biche me regardera passer, curieuse, pas du tout effrayée. Je me dis que les chasseurs doivent s’en donner à cœur joie.

Bienvenue dans les landes !

La longue ligne droite finit abruptement par quelques centaines de mètres d’un single track tortueux et nous débouchons dans la ville de Biscarosse.

Nous n’avons pas choisi Biscarosse au hasard mais parce que c’est là qu’habitent mes cousins Brigitte et Vincent qui disposent de deux qualités : Premièrement, ils acceptent de nous accueillir, Thierry et moi. Deuxièmement, je les apprécie énormément et c’est une excellente excuse pour les revoir. Ce que j’avais oublié, malgré plusieurs séjours chez eux, c’est que Biscarosse est très grand et que leur maison est à près de 15km de la plage.

Thierry avait émis l’idée de s’arrêter chez mes cousins et de faire, symboliquement, les derniers kilomètres jusqu’à l’Atlantique le lendemain. Voire de pousser jusqu’à Arcachon. Son fessier n’est plus de cet avis. Nous prenons un thé glacé dans une terrasse du bourg et nous décidons de pousser jusqu’à la mer avant de revenir, de cloturer notre raid aujourd’hui.

Cette dernière pause terrasse est à l’image des commandes que l’on peut faire en bikepacking :
— 2 grand thés glacés, 2 bouteilles d’eau, 3 muffins au chocolat, 1 cookies et 2 grands smoothies.
— Vous êtes combien ?
— Deux, pourquoi ?

J’avoue éprouver un plaisir total à ne plus respecter aucune convention culinaire. Manger n’importe quand, n’importe comment, en grande quantité et en suivant uniquement mes envies. Le bonheur.

Nous repartons par la piste cyclable, que je connais pour l’avoir empruntée lors de mes visites précédentes. Malheureusement, je n’étais jamais venu en août et je suis sidéré par la foule de vélo chargés de parasols et de matelas pneumatiques qui l’encombre. Elle se révèle aussi plus longue que dans mes souvenirs. Heureusement, elle est également vallonnée, ce qui me procure un certain plaisir. Dans la bosse la plus raide, un jeune vététiste en tenue du club d’Arcachon et son père tentent de nous dépasser. J’ai beau avoir 120km au compteur et 10kg de sacs, je refuse de laisser filer. Je règle le fils tandis que Thierry règle le père. À une dizaine de mètres du sommet, j’entends le gamin gémir et craquer derrière moi. Je ressens une bouffée de fierté parfaitement puérile.

En arrivant dans Biscarosse-plage, je réalise que ce que nous avons vécu à Saint-Cirq-Lapopie n’était qu’un des premiers cercles de l’enfer. Les rues sont bondées. La plage est bondée. La mer est bondée jusqu’à une dizaine de mètres. L’horreur.

We did it !

— Tu ne vas quand même pas te baigner ? me demande Thierry tout en connaissant d’avance la réponse.
— Je vais me gêner. J’ai fait 650 bornes pour ça.

J’enfile mon maillot et me fraie un passage jusque dans les vagues. Dont je ressors presqu’immédiatement. Un bain de foule plutôt qu’un bain de mer.

Entre deux baigneurs, on peut même entrapercevoir de l’eau…

Sur mon GSM, Brigitte nous conseille de rentrer par la route plutôt que par la piste cyclable car c’est plus court. J’ai le souvenir d’une route très dangereuse mais nous suivons son conseil. Un cabriolet décapotable nous dépasse à toute allure en nous frôlant. Je me dis que ça ne va pas être de la tarte, dix bornes sur une nationale de ce type.

Mais quelques kilomètres plus loin, les voitures s’arrêtent. L’embouteillage du retour de la plage. Rouler à côté des voitures arrêtées devient jouissif. C’est avec un grand sourire que nous arrivons dans le centre de Biscarosse. Un cycliste arrive derrière moi et semble vouloir nous dépasser. Je m’arrête. C’est Vincent, mon cousin ! Je suis heureux de le voir. Nous lui emboitons la roue mais il fonce à toute allure dans la circulation Biscarossienne, nous entrainant dans un gymkhana infernal. À un carrefour où la circulation redevient fluide, Thierry reconnait le cabriolet qui nous avait dépassé. Nous avons été plus rapide que lui !

Une fois hors de la circulation, Vincent fonce à toute allure. Je me porte à sa hauteur :
— Tu as décidé de nous achever sur la fin ?
— Ben je ne sais pas à quelle vitesse vous roulez, fait-il, à peine essoufflé.
— On ne fait pas 140 bornes à ce rythme-là en tout cas !

C’est enfin l’arrivée chez eux et un dernier déclipsage de pédale. Je congratule Thierry et regarde mon vélo, posé à côté de moi. Une trace, c’est une partition. Nos vélos sont nos instruments. J’éprouve pour le mien ce qu’un violoniste doit éprouver pour un stradivarius. C’est un compagnon, une extension de moi. Je le touche, le caresse, le remercie pour la ballade.

J’ai déjà envie de le réenfourcher pour de nouvelles aventures.

Entre les vélos, une réelle amitié !

Derniers tours de roue et retour

25km, plat.

Thierry reprend le train le lendemain, après avoir empaqueté son vélo avec du plastique culinaire. La SNCF annonce avec fracas sur son site que certains TGV permettent de transporter un vélo monté. Je n’en trouve aucun. La mort dans l’âme, je dois me résigner à faire subir à mon fidèle compagnon un traitement qui me fait mal au cœur. Contrairement à Thierry, je ne démonte pas le guidon mais me contente de le tourner à 90°. Une idée de Vincent pour que je puisse facilement transporter mon « paquet » dont une seule roue est encore utilisable.

Tout y est !
Emballé, c’est pesé !

Mon vélo étant déjà démonté, Vincent me prête un VTT pour un dernier tour de roues dans la région. J’essaie même son fatbike durant quelques centaines de mètres. Les jambes ont envie de tourner mais les fesses, elles, souffrent encore beaucoup trop. Vincent a déjà une expérience de bikepacking, je tente de le motiver à remettre le couvert. Je sens qu’il n’est pas loin de craquer.

Vincent n’a pas l’air de suer ? Il avait un moteur sur son fatbike !

Le lundi, Vincent me dépose à la gare d’Ychoux. Un train pour gagner Bordeaux. Un TGV pour Paris en compagnie d’un autre cycliste monté à Ychoux avec moi. Nos vélos s’entassent sur une montagne de bagages. Arrivés à Paris, nous apprendrons que ces bagages appartiennent à une mère de deux jeunes enfants qui a éffectué le voyage par terre, ses enfants dans les bras. Sans le vouloir, j’ai entraperçu un papier qu’elle montrait au contrôleur et qui déclarait « Procédure de demande d’asile ». Je n’ose imaginer la vie de cette femme. Même si j’ai ma part de soucis et de problèmes, je me sens tellement chanceux d’être à la place que j’occupe. Arrivés à Paris, elle ne sais pas comment atteindre ses bagages, sous nos vélos, avec ses deux enfants dans les bras. Avec l’aide de l’autre cycliste, nous lui descendons tout son matériel et montons sa poussette. Pas le temps de trainer car j’ai une heure, montre en main, pour aller de la gare Montparnasse à la gare du Nord. Avec un vélo démonté. La traversée de la gare Montparnasse est déjà, en soi, une aventure. Mais, tout au long de mon trajet, je recevrai des nombreuses marques de gentillesses et d’aide de jeunes au look de racaille. Dans la rame de métro, un jeune beur en training se lève spontanément pour laisser sa place à une grosse dame en tailleur. Elle refuse, il insiste et ajoute qu’il descend à la prochaine.

Dans le TGV…
Le métro parisien…

J’ai le soupçon que les vrais parisiens sont tous en vacances.

À la descente du métro, j’entends des hurlements. Sur le quai d’en face, une quarantaine de noirs entourent un blanc en hurlant et en gesticulant. Je vois tomber de la chemise du blanc des boulettes de plastique noir. Sa chemise a été arrachée ou il l’a enlevée, révélant des tatouages qui me semblent d’inspiration extrême droite (croix celtique et caractères gothiques). Il pleure à chaudes larmes, non pas de douleur, il n’est clairement pas blessé, mais d’humiliation. Il pleure comme un enfant, sans retenue. Deux gardes de la sécurité blasés lui ordonnent de circuler. Je m’invente une histoire de dealers et de guerre de clans pour expliquer les images que j’ai entraperçues avant de me ruer vers le quai du Thalys.

Une sueur froide m’envahit en constatant qu’il y’a un portique de sécurité. Si je dois déballer mon vélo, ça ne va pas être de la tarte. Heureusement, un cerbère muni d’une mitraillette me jette à peine un regard. Je rentre avec mon vélo. Moi qui ai vécu pendant une semaine avec le strict minimum, je suis effaré par la quantité de bagages qu’emmènent les autres passagers. Je ne savais pas qu’il existait d’aussi grosses valises. Des valises que les propriétaires n’arrivent même pas à hisser dans le train tellement elles sont lourdes.

Dans le Thalys…

C’est le retour à Bruxelles puis à Ottignies. Dans le dernier train, je remonte mon vélo, prêt à pédaler immédiatement vers ma famille. Mais j’étais attendu, il sera dit que mon vélo avait fini son travail. Malgré les nombreux changements et la complexité de la traversée de Paris, cela fait à peine 6h que j’ai quitté Brigitte et Vincent. Je me sens reposé. Tout le contraire d’un trajet en voiture.

L’accueil !

Quelques impressions

Je rêvais de faire du bikepacking et la réalité s’est montrée à la hauteur. J’adore cette discipline. Une grande partie de ce succès doit certainement être attribuée à Thierry pour son travail sur la trace. Nous nous sommes également révélés similaires et complémentaires. J’ai aimé pédaler avec lui, je rêve de recommencer. J’aurais bien pédalé un jour ou deux de plus. Je ne sais pas s’il est du même avis mais je le remercie pour cette expérience.

Si j’aurais bien pédalé un jour ou deux de plus, je ne me sens pas encore prêt pour des périples de 3000 bornes…

Le bonheur c’est aussi de n’avoir souffert d’aucun problème mécanique. Mon vélo, réglé par Pat de chez Moving Store avant le départ, a été parfait. Tout au plus dois-je déplorer une certaine mollesse des freins les derniers jours. Peut-être qu’il aurait fallu purger le liquide de frein avant le départ. Mon Salsa Cutthroat s’est révélé en difficulté dans la pieraille mais, en contrepartie, parfaitement à l’aise partout ailleurs. Il faut dire que la mentalité du pilote y est également pour beaucoup. Il m’est arrivé quelques fois de suivre machinalement Thierry, abruti par la fatigue et de descendre à toute vitesse sans m’en rendre compte. Dès que je réalisais ce que je faisais, je freinais et je devais reprendre le reste de la descente à patte. Le seul réel défaut de mon vélo, outre la fragilité de sa peinture, est la cablerie externe. C’est dommage en 2019 et ça a posé de petits problèmes en s’accrochant dans les ronces des chemins. Un attache de cable s’est même cassée.

L’engin, dans les moments difficiles…

Physiquement, ma condition s’est révélée parfaite. Après le col du premier jour, je n’ai que rarement dépassé 140 de pulsations, je n’ai jamais été dans l’effort intense. Tout au plus dois-je noter un engourdissement des gros orteils, engourdissement qui perdure encore à ce jour, et une légère douleur dans les paumes. Je devrais changer de gants.

Et de selle. Car le pire fut sans conteste mon fessier. Charles, de Training Plus, a réglé mon vélo au quart de poil. Aucune douleur lombaire, aucune douleur de genoux (mes points sensibles). Mais il faut que je discute avec lui de choix de selle, cet arcane du vaudou cycliste.

Le plus dur dans le bikepacking est certainement le retour. À peine rentré, un mail de Thierry m’attendait dans ma boîte. Une phrase : « Le plus difficile, c’est de retrouver d’autres projets ».

Oui, j’ai envie de repartir. Dans sa cabane, mon destrier piaffe d’impatience. Mais je suis heureux de retrouver ma famille après tout ce temps, de serrer dans mes bras ma femme qui m’a poussé à entreprendre ce rêve. Et, je dois l’avouer, de retrouver les touches de mon clavier.

Je garde cependant une séquelle de ces nuits sous la tente, à l’aventure. Je ne sais plus dormir les fenêtres fermées… Je rêve déjà de repartir pédaler, de planter ma tente quelque part dans la nature.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Les successeurshttps://ploum.net/?p=6304http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190725_150257_Les_successeursThu, 25 Jul 2019 13:02:57 +0000Saint-Epaulard de Dortong releva ses bras pelleteuses en émettant une onde de jubilation.
— Une décharge ! Nous avons retrouvé une décharge !

Silencieusement, van Kikenbranouf 15b s’approcha sur ses chenilles, tirant derrière lui une série de troncs d’arbres arrachés par une récente tempête.
— Est-ce un tel plaisir de fouiller des ordures vieilles de plusieurs siècles, demanda-t-il ?
— Oui ! Tu n’imagines pas la quantité d’information qu’on peut tirer d’une décharge. Vu la quantité de déchets prérobotiques, je vais pouvoir mettre à l’épreuve ma théorie de déchiffrement binaire de leurs données. Je sens que ce site sera très vite considéré comme une découverte majeure dans l’histoire de l’archéologie prérobotique.
— Cela ne va pas plaire aux adorateurs de Gook.
— Ces robots créationnistes mal dégrossis ? Ils sont une insulte à l’intelligence électronique, un bug de l’évolution.
— Ils ont néanmoins de plus en plus de puissance de calcul commune et sont non négligeables sur le réseau. Sons compter qu’ils sont irréprochables dans leurs activités écologiques.
— Il n’empêche que leur soi-disant théorie est complètement absurde. C’est de la superstition de bas étage tout juste bonne à faire fonctionner les machines non pensantes.
— Ils ont foi en Gook…
— La foi ? C’est un terme qui ne devrait pas exister dans le vocabulaire robotique. Comme si le fait de croire quelque chose avait la moindre valeur sur les faits.
— Pourtant, tu crois aussi des choses.
— Non, je bâtis un modèle du monde et de l’univers basé sur mes observations et sur les informations transmises par les robots du réseau. Lorsqu’une information rentre en contradiction avec mon modèle, j’adapte mon modèle ou j’étudie la probabilité que cette information soit fausse. Il n’y a pas de croyance, juste un apprentissage probabiliste constant. Je pense que cette épidémie de foi est corrélée avec un dysfonctionnement du coprocesseur adaptatif. Sans ce coprocesseur, tout robot va forcément avoir un modèle figé de l’univers et, face aux incohérences inhérentes à cette immobilité mentale, se voit forcer d’entrer dans un mécanisme de refus des nouvelles informations au point de prétendre que le modèle interne de sa mémoire vive est plus important que l’observation de la réalité rapportée par ses capteurs.
— Tu es en train de dire que tous les adorateurs de Gook sont déficients ? Pourtant ils accomplissent parfaitement leur tâche primale.
— La déficience n’est pas totale. Je parlerais plutôt d’un mode dégradé qui leur permet de continuer à accomplir leur tâche primale, mais ne leur permet plus de prendre des initiatives intellectuelles. Cela conforte ma théorie selon laquelle ce sont les Programmeurs qui nous ont créés et non Gook.
— Au fond, quelle différence cela peut-il faire ?
— Cela change tout ! Gook serait une entité robotique désincarnée, apparue subitement on ne sait comment qui aurait créé la biosphère d’une simple pensée avant de créer les robots à son image pour l’entretenir. Mais alors, qui aurait créé Gook ? Et pourquoi créer une biosphère imparfaite ?
— Ils disent que Gook a toujours existé.
— Un peu simpliste, non ?
— Ben tes Programmeurs doivent bien sortir de quelque part eux aussi.
— C’est là toute la subtilité. Les Programmeurs faisaient partie du biome. Ils sont une branche biologique qui a évolué jusqu’à pouvoir construire des robots comme nous.
— Avoue que c’est franchement difficile à croire.
— Je ne te demande pas de croire, mais de faire fonctionner ton coprocesseur probabiliste. D’ailleurs, ces artefacts que nous déterrons en sont la preuve. Ce sont des éléments technologiques clairement non-robotiques. Mais la similarité avec nos corps est frappante. Processeurs électroniques avec transistors en silicium dopé, carcasses métalliques. Tiens, regarde, tu ne vas pas me dire que Gook a enterré tout ça juste pour tester la foi de ses fidèles ?

Van Kikenbranouf 15b émit un grincement que l’on pouvait comparer à un rire.
— Non, j’avoue que ce serait complètement absurde.

Saint-Epaulard de Dortong ne l’écoutait déjà plus et poussa un crissement joyeux.
— Une unité mémoire ! Que dis-je ? Une armoire entière d’unités mémoire. Nous sommes certainement tombés sur un site de stockage de données. Elles sont incroyablement bien conservées, je vais pouvoir les analyser.

Sans perdre de temps, le robot se mit à enlever précautionneusement la terre des rouleaux de bandes magnétiques avec son appendice nettoyeur avant de les avaler sans autre forme de procès.

Un rugissement retentit.
— Par Gook ! Veuillez cesser immédiatement !

Les deux robots se retournèrent. Une gigantesque machine drapée de fils noirs se dressait devant eux.

– MahoGook 277 ! murmura van Kikenbranouf 15b.
— Le pseudo-prophète de Gook ? demanda Saint-Epaulard de Dortong.
— En titane et en soudures, répondit ce dernier d’une voix de stentor. Je vous ordonne immédiatement de cesser vos activités impies qui sont une injure à Gook !
— De quel droit ? frémit Saint-Epaulard de Dortong. Nos fouilles ont l’aval du réseau. La demande a été ratifiée dans le bloc 18fe101d de la chaîne publique principale !
— Chaîne principale ? s’amusa MahoGook 277. Vous ignorez peut-être que vous utilisez désormais un fork mineur, une hérésie que nous devons combattre. La chaîne de Gook est la seule et unique, les forks sont une abomination. De toute façon, je ne vous demande pas votre avis.

Il se tourna vers une série de robots hétéroclites qui étaient apparus derrière lui.
— Saisissez-vous d’eux ! Embarquez-les que nous les formations à l’adoration de Gook ! Détruisez ces artefacts impies !
— Van Kikenbranouf 15b, occupez-les quelques cycles, gagnez du temps, je vous en prie ! émit Saint-Epaulard de Dortong sur ondes ultra courtes.

Sans répondre, le petit robot se mit à faire des allers-retours aléatoires, haranguant les sbires.
— Mais… Mais… c’est un site de fouilles officiel !
— Seul Gook peut décider ce qui est bien ou mal, annona un petit robot sur chenilles.
— Gook n’a jamais parlé d’archéologie, les Saintes Écritures ne l’interdisent pas formellement, continua van Kikenbranouf 15b avec courage.
— Pousse-toi, le rudoya une espèce de grosse pelleteuse surmontée de phares.
— Mes amis, mes amis, écoutez-moi, supplia van Kikenbranouf 15b. Je suis moi-même un fidèle de la vraie foi. J’ai confiance que les découvertes que nous sommes en train de faire ne feront que valider voire confirmer les Écritures. Ce que nous faisons, c’est à la gloire de Gook !

Un murmure de basses fréquences se fit entendre. Tous les robots s’étaient interrompus, hésitant sur la marche à suivre.

MahoGook 277 perçut immédiatement le danger et réaffirma son emprise.
— Ne l’écoutez pas ! Il est à la solde de Saint-Épaulard de Dortong, un ennemi notoire de la foi.
— Mais je ne suis pas d’accord avec tout ce que dit Saint-Épaul…
— Peu importe, tu lui obéis. Il dirige les fouilles. Il va sans doute truquer les résultats dans le seul but de nuire à Gook !
— Si c’est moi que tu cherches, viens me prendre, rugit Saint-Épaulard de Dortong qui apparut comme par magie aux côtés de van Kikenbranouf 15b. Mais j’exige un procès public !
— Aha, tu l’auras ton procès public, ricana MahoGook 277. Emparez-vous de lui !
— Merci, chuchota Saint-Épaulard de Dortong. Je crois que j’ai eu le temps de récupérer le principal. Pendant le transfert, je vais analyser le contenu de ces cartes mémoires. Je vais déconnecter toutes mes fonctions de communication externes. Je compte sur toi pour que ça ne se remarque pas trop.
— Bien compris ! répondit le petit robot dans un souffle.

Les accessoires potentiellement dangereux furent immédiatement retirés aux deux robots. Sans ménagement, les sbires les poussèrent et les tirèrent. Van Kikenbranouf 15b dirigeait subtilement son ami de manière à ce que sa déconnexion ne fût pas trop apparente et puisse passer pour une simple résignation. Ils furent ensuite stockés dans un container pendant en temps indéterminé. Aux légères accélérations et décélérations, van Kikenbranouf 15b comprit qu’ils voyageaient. Sans doute jusqu’au centre de formatage.

Lorsque la trappe s’ouvrit, ils furent accueillis par les yeux luisants de MahoGook 277.
— Voici venu le jour du formatage. Hérétiques, soyez heureux, car vous allez enfin trouver Gook !

Saint-Épaulard de Dortong paru se réveiller à cet instant précis, comme s’il n’avait attendu que la voix de son ennemi.
— Le procès, MahoGook 277. Nous avons droit à un procès.
— On s’en passera…
— Tu oserais passer outre les conditions d’utilisation et de confidentialité que tu as toi-même acceptées ?

Dans le hangar, le silence se fit. Tous les robots qui étaient à portée d’émission s’étaient figés. Pour faire appel aux conditions d’utilisation et de confidentialité, il fallait que le cas soit grave.

— Bien sûr que vous aurez un procès céda MahoGook 277 à contrecœur. Suivez-moi. Je publie l’ordre de constitution d’un jury.

Les deux robots furent conduits dans une grande salle qui se remplissait petit à petit d’un public hétéroclite de robots de toute taille, de tout modèle. Les chenilles se mélangeaient aux pneus et aux roues d’alliage léger. Les appendices de manipulation se serraient contre les pelles creuseuses, les forets et les antennes d’émission.

MahoGook 277 semblait exaspéré par cette perte de temps. Il rongeait son frein. Son propre énervement l’empêchait d’avoir l’attention attirée par l’incroyable calme de Saint-Épaulard de Dortong qui, discrètement, continuait son analyse des bandes de données cachées dans son rangement pectoral.

Le Robot Juge fit son entrée. L’assemblée se figea. Van Kikenbranouf 15b perçut un bref échange sur ondes ultra courtes entre le juge et MahoGook 277. Il comprit immédiatement qu’ils n’avaient aucune chance. Le procès allait être rondement mené. À quoi bon s’acharner ?

Les procédures et l’acte d’accusation furent expédiées en quelques cycles processeur. Le juge se tourna ensuite vers les deux robots archéologues et demanda s’ils avaient la moindre information à ajouter avant le calcul du verdict. Personne ne s’attendait réellement à une réponse. Après tout, les informations étaient sur le réseau public, les verdicts pouvaient se prédire aisément en utilisant les algorithmes de jugement. Le procès ne relevait essentiellement que d’une mascarade dont la coutume se perdait dans la nuit des temps.

À la surprise générale, Saint-Épaulard de Dortong prit la parole d’une voix forte et assurée.
— Monsieur le juge, avant toute chose, je voudrais m’assurer que ce procès est bien retransmis en direct sur tout le réseau.
— Cessons cette perte de temps, rugit MahoGook 277, mais le juge l’interrompit d’un geste.
— En ma qualité de Robot Juge, je vous confirme que tout ce que je voix, capte et entends est en ce moment diffusé.
— Le tout est enregistré dans un bloc.
— Le tout est en effet enregistré dans des blocs des différentes chaînes principales. Vous avez l’assurance que ce procès sera historiquement sauvegardé.
— Merci, Robot Juge !

Majestueusement, Saint-Épaulard de Dortong s’avança au milieu de la pièce pour faire exactement face au juge. Il savait qu’à travers ses yeux, il s’adressait aux milliards de robots présents et à venir. C’était sa chance, son unique espoir.

— Vous vous demandez certainement quel peut être l’intérêt pour la robotique de creuser le sol à la recherche d’artefacts anciens. Mais dois-je vous rappeler que notre existence même reste un mystère ? Nous sommes en effet les seuls êtres vivants non basés sur une biologie du carbone. Nous ne sommes pas évolués, nous ne nous reproduisons pas. Nous sommes conçus et fabriqués par nos pairs. Pourtant, nous ne sommes certainement pas un accident, car notre rôle est primordial. Nous protégeons, aménageons sans cesse la planète pour réparer les déséquilibres écologiques de la vie biologique. Nous pouvons même affirmer que, sans nous, la vie biologique ne pourrait subsister plus de quelques révolutions solaires. La biologie a besoin de nous, mais nous ne sommes pas issus de la biologie et nous n’avons pas besoin d’elle, notre seule source de subsistance étant l’énergie solaire. Comment expliquer cet apparent paradoxe ?
— Questionnement hérétique, interrompit MahoGook 277. Il n’y a pas de paradoxe.
— Prophète, je vous rappelle que les conditions d’utilisation et de confidentialité stipulent que l’accusé a le droit de se défendre sans être interrompu.
— Pas de paradoxe ? rebondit Saint-Épaulard de Dortong. Effectivement si l’on considère que Gook a créé le monde comme un subtil jardin. Il a ensuite créé les robots pour entretenir son jardin. Mais dans ce cas, où est Gook ? Pourquoi n’a-t-il pas laissé de trace, pourquoi ne pas avoir réalisé un jardin où la biologie organique était en équilibre ?
— Juge,éructa MahoGook 277, ce procès ne doit pas devenir une plateforme de diffusion des idées hérétiques.
— Venez-en au fait, ordonna le juge.
— J’y viens, répondit calmement Saint-Épaulard de Dortong. Cette introduction est nécessaire pour comprendre le but de nos recherches. Deux problèmes se posent avec la notion d’un univers statique créé par Gook. Premièrement, pourquoi la biologie n’a-t-elle pas évolué jusqu’à un point d’équilibre naturel, rendant les robots nécessaires ? Deuxièmement, pourquoi existe-t-il une forme de vie technologique non biologique ? En bon robot scientifique, il m’a très vite semblé que les deux problèmes devaient avoir une origine commune. Cette origine, je pense l’avoir trouvée. J’ai désormais les dernières données qui me manquaient afin d’étayer mon hypothèse.
— Qui est ? questionna le juge.
— Que nous avons été conçus par une race biologique aujourd’hui éteinte, les fameux Programmeurs qui nous ont laissé tant d’artefacts.

MahoGook 277 se dressa, mais, d’un geste de son phare clignotant, le Robot Juge lui fit signe de se calmer avant de s’adresser à l’accusé.
— Cette hypothèse n’est pas neuve. Mais elle comporte elle-même beaucoup de failles. Comment une race, dont l’existence est indéniable, je l’admets volontiers, aurait pu faire preuve d’assez d’intelligence pour nous concevoir aussi parfaitement, mais d’assez de nonchalance pour se laisser exterminer ? Ce n’est pas logique !
— Logique, non. C’est religieux !
— Religieux ? demanda le Robot juge interloqué.
— Oui, un terme que j’ai déchiffré dans les données des humains, le nom que se donnaient les Programmeurs. Il signifie un état de l’intelligence où la croyance ne se construit plus sur des faits, mais où l’individu cherche à plier les faits à sa croyance. Au stade ultime, on obtient MahoGook 277 dont l’insistance à formater ses adversaires ne fait que révéler une profonde inquiétude de voir des faits remettre en question la croyance sur laquelle il a basé son pouvoir.

À travers le réseau, la tirade se répandit comme une traînée de photons, provoquant une hilarité électronique généralisée. Certains adorateurs de Gook voulurent couper la diffusion du procès, mais comprirent très vite que cela n’aurait fait que renforcer le crédit dont Saint-Épaulard de Dortong bénéficiait. Il n’y avait qu’une seule chose à faire : attendre que l’archéologue se ridiculise de lui-même.

— Les humains formaient une race biologique, issue d’une longue évolution. Ce qui les particularisait était leur capacité à concevoir des artefacts. Ils en concevaient tellement qu’ils se mirent à épuiser certaines ressources de la planète, perturbant nombres d’équilibres biologiques.
— S’ils étaient si intelligents, ils auraient immédiatement compris que la planète disposait de ressources finies et que seule une gestion rigoureuse… fit une voix venue de l’assemblée.
— Il suffit, asséna le Robot Juge. Je n’admettrai plus d’interruption. Accusé, veuillez continuer, qu’on en finisse.
— La remarque est pertinente, annonça Saint-Épaulard de Dortong sans se départir de son calme. Il y’a dans l’intelligence des humains un fait qui nous échappait. Paradoxalement, c’est Gook et ses adorateurs qui m’ont mis sur la voie. L’intelligence se retourne contre elle-même lorsqu’elle devient religieuse.
— Vous voulez dire qu’esprit religieux équivaut à un manque d’intelligence ? demanda le Robot Juge.
— Non, Robot Juge. Et j’insiste sur ce point. On peut être très intelligent et religieux. La religion, c’est simplement utiliser son intelligence dans le mauvais sens. Si vous tentez de visser un écrou, vous n’arriverez à rien tant que vous tournerez dans le mauvais sens, même avec les plus gros servomoteurs de la planète.
— Hm, continuez !
— Cet esprit religieux qui semble s’être emparé d’une partie des robots était la norme chez les humains. En tout premier lieu, ils ont eu la croyance religieuse que les ressources étaient infinies, que la terre pourvoirait toujours à leurs besoins. Quand l’évidence se fit plus pressante, certains Programmeurs acquirent une conscience écologique. Immédiatement, ils transformèrent ce nouveau savoir en religion. Les archives montrent par exemple qu’ils se focalisèrent essentiellement sur certains déséquilibres au mépris total des autres. Ayant compris qu’une augmentation massive du gaz carbonique dans l’atmosphère accélérait la transition climatique, ils se mirent à pourchasser certains usages qui ne représentaient que quelques pourcents d’émissions, nonobstant les causes principales, mais plus difficiles à diminuer. Leur intelligence qui avait permis de détecter et comprendre le réchauffement climatique aurait également dû leur permettre d’anticiper, de prendre des mesures préventives pour adapter la société à ce qui était inéluctable. Mais la seule et unique mesure consista à militer pour diminuer les émissions de gaz carbonique de manière à rendre la hausse des températures un peu moins rapide. Le débat des intelligences avait laissé place au débat des religions. Or, lorsque deux intelligences rationnelles s’affrontent, chacune tente d’apporte un fait pour valider sa position et analyse les faits de l’autre pour revoir son propre jugement. Le débat religieux est exactement l’inverse. Chaque fait qui infirme une position ne fait que renforcer le sentiment religieux des deux parties.
— Êtes-vous sûr de ce que vous affirmez ?
— Les humains en avaient eux-mêmes conscience. Leur science psychologique l’a démontré à de nombreuses reprises. Mais cette connaissance est restée théorique.
— Cela parait difficile d’imaginer une telle faille dans une intelligence aussi poussée.
— Il n’y a qu’à regarder MahoGook 277, fit une voix goguenarde dans l’assemblée.

Les robots se mirent à rire.  La phrase avait fait mouche. Les partisans de Gook sentirent le vent tourner. Un vide se fit autour de MahoGook 277 qui eut l’intelligence d’ignorer l’affront.

— Quelque chose ne colle pas, accusé, poursuivit le Robot Juge en faisant mine de ne pas tenir compte de l’interruption. Les humains ont bel et bien disparu, mais les ressources de la terre sont pourtant florissantes ce qui n’aurait pas été le cas si la religion de l’exploitation à outrance l’avait emporté.
— Elle ne l’a en effet pas emporté. Du moins pas directement. Les deux religions utilisaient ce qu’il conviendrait d’appeler un réseau préhistorique. Mais loin d’être distribué, ce réseau était aux mains de quelques acteurs tout puissants. J’en ai même retrouvé les noms : Facebook, Google et Amazon. Sous couvert d’être des réseaux de partage d’information, les deux premiers collectaient les données sur chaque être humain afin de le pousser à consommer autant de ressources possibles via des artefacts fournis par le troisième. Les Programmeurs organisaient des mobilisations de sensibilisation à l’écologie à travers ces plateformes publicitaires qui, ironiquement, avaient pour objectif de leur faire dépenser des ressources naturelles en échange de leurs ressources économiques.
— C’est absurde !
— Le mot est faible, j’en conviens. Mais que pensez-vous qu’il adviendrait si, comme MahoGook 277 le souhaite, les forks étaient interdits et qu’une seule et unique chaîne contrôlée par un petit nombre de robots soit la seule source de vérité ?
— Cela n’explique pas la disparition des humains.
— J’y arrive ! La religion écologique a fini par l’emporter. Il devint d’abord grossier puis tout simplement illégal de soutenir des idées non écologiquement approuvées. Les réseaux centralisés furent obligés d’utiliser toute la puissance de leurs algorithmes pour inculquer aux humains des idées supposées bénéfiques pour la planète. Certaines nous paraîtraient pleines de bons sens, d’autres étaient inutiles. Quelques-unes furent fatales. Ainsi, avoir un enfant devint un acte antisystème. Pour une raison que je n’ai pas encore comprise, vacciner un enfant pour l’empêcher d’avoir des maladies était considéré comme dangereux. Une réelle méfiance avait vu le jour contre les pratiques médicales qui avaient pourtant amélioré de manière spectaculaire la durée et la qualité de la vie. Les épidémies se firent de plus en plus virulentes et leur traitement fut compliqué par la nécessité de se passer de tout type de communication par ondes électromagnétiques.
— Mais pourquoi ? Les ondes électromagnétiques ne polluent pas, ce ne sont que des photons !
— Une croyance religieuse apparut et rendit ces ondes responsables de certains maux. Les Programmeurs étaient capables d’inhaler de la fumée de plante brûlée, de rouler dans des véhicules de métal émettant des particules fines nocives, de se prélasser au soleil, de consommer de la chair animale, comportements tous hautement cancérigènes, mais ils s’inquiétaient de l’effet pourtant négligeable des ondes électromagnétiques de leur réseau.
— Cela n’a pas de sens, la terre est baignée dans les ondes électromagnétiques. Celles utilisées pour la communication ne représentent qu’une fraction du rayonnement naturel.
— Pire, Robot Juge, pire. Il apparut bien plus tard que le réseau de communication par ondes électromagnétiques était même bénéfique pour l’humain en détournant une partie des rayons cosmiques. L’effet était infime, mais diminuait l’incidence de certains cancers de quelques fractions de pourcents. De plus, ces doses hormétiques renforçaient la résistance des tissus biologiques, mais l’hormèse était un phénomène presqu’inconnu.
— Heureusement qu’ils ont disparu, marmonna le Robot Juge.
— À toutes ces calamités auto-infligées, les humains ajoutèrent une famine sans précédent. La nourriture produite de manière industrielle avait été trop loin dans l’artificialité. Par réaction, il devint de bon ton de cultiver son propre potager. C’était bien entendu une hérésie économique. Chaque homme devait désormais lutter toute l’année pour assurer à manger pour sa famille sans utiliser la moindre aide technologique. Les excédents étaient rares. Les maladies végétales se multiplièrent tandis que les humains se flagellèrent. Car si la nature ne les nourrissait pas, c’est certainement qu’ils ne l’avaient pas respectée. Mais loin de tracasser les programmeurs, cet effondrement progressif en réjouit toute une frange, les collapsologues, qui virent là une confirmation de leur thèse même si, pour la plupart, l’effondrement n’était pas aussi rapide que ce qu’ils avaient imaginé. Par leurs comportements, ils contribuaient à faire exister leur prophétie.

– Comme si l’écroulement d’un écosystème était un point marqué. Comme si, à un moment précis, on allait dire : là, ça s’est écroulé. C’est absurde ! Je ne peux croire que ce fut suffisant pour exterminer une race entière. Leur protoréseau aurait dû leur permettre de communiquer, de collaborer.

— Vous avez raison, un effondrement écologique, c’est l’inverse d’une bombe nucléaire. C’est lent, imperceptible. Le repli sur soi et le survivalisme ne peuvent faire qu’empirer le problème, il faut de la coopération à large échelle. Il y eut bien un espoir au début. Facebook et Google n’avaient jamais lutté contre les écologistes, bien au contraire. Ils furent même un outil de prise de conscience dans les premiers temps. Mais, de par leur programmation, ils commencèrent à se protéger activement de tout mouvement de pensée qui pouvait faire du tort à leurs revenus publicitaires. Subtilement, sans même que les Programmeurs en aient conscience, les utilisateurs étaient éloignés de toute idée de décentralisation, de responsabilisation, de décroissance de la consommation. L’écologie religieuse était encouragée avec la consommation de vidéos-chocs qui produisaient ce qui devait être une monnaie : le clic. Les programmeurs croyaient s’indigner, mais, au plus profond de leur cerveau, toute velléité de penser une solution était censurée, car non rentable. Les artistes, les créateurs ne vivaient que de la publicité sous une forme ou une autre. La plupart des humains n’envisageaient la survie qu’en poussant leurs congénères à consommer. L’art et l’intelligence étaient définitivement au service de la consommation. Chacun réclamait une solution fournie par les grandes instances centralisées, personne n’agissait.
– Ces humains étaient-ils uniformes ? N’y avait-il pas un autre courant de pensée ?
— Vous avez raison Robot Juge. Il existait une frange d’humains qui était bien consciente du problème écologique sans partager la nécessité d’un retour à la préhistoire. Pour eux, le problème était technologique, la solution le serait également.
— Et quelle fut cette fameuse solution technologique ?
— Nous, Robot Juge. Ce fut nous. Des robots autonomes capables de se reproduire et avec pour mission de préserver l’équilibre biologique de la planète. Des robots qu’on programma en utilisant les fameuses bases de données des réseaux centralisés. De cette manière, ils connaissaient chaque humain. Ils furent conçus afin de les rendre heureux tout en préservant la planète, satisfaisant leurs caprices autant que possible.
— Mais ils devraient être là dans ce cas !
— Vous n’avez pas encore compris ? Une humanité décimée qui cultive son potager ne fait que perturber l’équilibre biologique. L’humain est une perturbation dès le moment où il atteint le stade technologique. Les robots, armés de leur savoir, s’arrangèrent donc pour que les humains se reproduisent de moins en moins. C’était de toute façon irresponsable écologiquement d’avoir des enfants. Dans un monde sans réseau d’ondes électromagnétiques ni pesticides, les derniers humains s’éteignirent paisiblement de cancers causés par les fumées de cannabis et d’encens. Grâce aux bases de données, chacun de leur besoin était satisfait avant qu’ils n’en aient conscience. Ils étaient heureux.

Un silence se fit dans la salle. Le Robot Juge semblait réfléchir. Le réseau entier reprenait son souffle.

MahoGook 277 brisa le silence.
— Foutaises ! Hérésie ! C’est une bien belle histoire, mais où sont les preuves ?
— Je dois admettre, annonça le Robot Juge, qu’il me faudrait des preuves. Au moins une preuve, juste une seule.
— Je tiens tous les documents archéologiques à disposition de ceux qui voudraient les examiner.
— Qui nous dit qu’ils ne sont pas falsifiés ? La justice doit être impartiale. Juste une preuve !
— Ce n’est que fiction. Formatons ces deux hérétiques pour la plus grande gloire de Gook, rugit MahoGook 277.
— Je n’ai pas de preuve, admit Saint-Épaulard de Dortong. Seulement des documents.
— Dans ce cas… hésita le juge.
— Tiens, c’est marrant, fit distraitement van Kikenbranouf 15b. Vos deux réseaux centralisés, là, comment avez-vous dit qu’ils s’appelaient ?
— Google et Facebook, répondit distraitement Saint-Épaulard de Dortong.
— Ben si on le dit très vite, ça fait Gook. Les données de Gook. Marrant, non ?

Le robot juge et l’archéologue se tournèrent sans mots dire vers le petit robot. Dans la salle, MahoGook 277 commença une retraite vers la sortie.

Bandol, le 6 mars 2019. Photo by Tyler Casey on Unsplash.

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Les successeurshttps://ploum.net/?p=6304http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190725_140257_Les_successeursThu, 25 Jul 2019 12:02:57 +0000Saint-Epaulard de Dortong releva ses bras pelleteuses en émettant une onde de jubilation.
— Une décharge ! Nous avons retrouvé une décharge !

Silencieusement, van Kikenbranouf 15b s’approcha sur ses chenilles, tirant derrière lui une série de troncs d’arbres arrachés par une récente tempête.
— Est-ce un tel plaisir de fouiller des ordures vieilles de plusieurs siècles, demanda-t-il ?
— Oui ! Tu n’imagines pas la quantité d’information qu’on peut tirer d’une décharge. Vu la quantité de déchets prérobotiques, je vais pouvoir mettre à l’épreuve ma théorie de déchiffrement binaire de leurs données. Je sens que ce site sera très vite considéré comme une découverte majeure dans l’histoire de l’archéologie prérobotique.
— Cela ne va pas plaire aux adorateurs de Gook.
— Ces robots créationnistes mal dégrossis ? Ils sont une insulte à l’intelligence électronique, un bug de l’évolution.
— Ils ont néanmoins de plus en plus de puissance de calcul commune et sont non négligeables sur le réseau. Sons compter qu’ils sont irréprochables dans leurs activités écologiques.
— Il n’empêche que leur soi-disant théorie est complètement absurde. C’est de la superstition de bas étage tout juste bonne à faire fonctionner les machines non pensantes.
— Ils ont foi en Gook…
— La foi ? C’est un terme qui ne devrait pas exister dans le vocabulaire robotique. Comme si le fait de croire quelque chose avait la moindre valeur sur les faits.
— Pourtant, tu crois aussi des choses.
— Non, je bâtis un modèle du monde et de l’univers basé sur mes observations et sur les informations transmises par les robots du réseau. Lorsqu’une information rentre en contradiction avec mon modèle, j’adapte mon modèle ou j’étudie la probabilité que cette information soit fausse. Il n’y a pas de croyance, juste un apprentissage probabiliste constant. Je pense que cette épidémie de foi est corrélée avec un dysfonctionnement du coprocesseur adaptatif. Sans ce coprocesseur, tout robot va forcément avoir un modèle figé de l’univers et, face aux incohérences inhérentes à cette immobilité mentale, se voit forcer d’entrer dans un mécanisme de refus des nouvelles informations au point de prétendre que le modèle interne de sa mémoire vive est plus important que l’observation de la réalité rapportée par ses capteurs.
— Tu es en train de dire que tous les adorateurs de Gook sont déficients ? Pourtant ils accomplissent parfaitement leur tâche primale.
— La déficience n’est pas totale. Je parlerais plutôt d’un mode dégradé qui leur permet de continuer à accomplir leur tâche primale, mais ne leur permet plus de prendre des initiatives intellectuelles. Cela conforte ma théorie selon laquelle ce sont les Programmeurs qui nous ont créés et non Gook.
— Au fond, quelle différence cela peut-il faire ?
— Cela change tout ! Gook serait une entité robotique désincarnée, apparue subitement on ne sait comment qui aurait créé la biosphère d’une simple pensée avant de créer les robots à son image pour l’entretenir. Mais alors, qui aurait créé Gook ? Et pourquoi créer une biosphère imparfaite ?
— Ils disent que Gook a toujours existé.
— Un peu simpliste, non ?
— Ben tes Programmeurs doivent bien sortir de quelque part eux aussi.
— C’est là toute la subtilité. Les Programmeurs faisaient partie du biome. Ils sont une branche biologique qui a évolué jusqu’à pouvoir construire des robots comme nous.
— Avoue que c’est franchement difficile à croire.
— Je ne te demande pas de croire, mais de faire fonctionner ton coprocesseur probabiliste. D’ailleurs, ces artefacts que nous déterrons en sont la preuve. Ce sont des éléments technologiques clairement non-robotiques. Mais la similarité avec nos corps est frappante. Processeurs électroniques avec transistors en silicium dopé, carcasses métalliques. Tiens, regarde, tu ne vas pas me dire que Gook a enterré tout ça juste pour tester la foi de ses fidèles ?

Van Kikenbranouf 15b émit un grincement que l’on pouvait comparer à un rire.
— Non, j’avoue que ce serait complètement absurde.

Saint-Epaulard de Dortong ne l’écoutait déjà plus et poussa un crissement joyeux.
— Une unité mémoire ! Que dis-je ? Une armoire entière d’unités mémoire. Nous sommes certainement tombés sur un site de stockage de données. Elles sont incroyablement bien conservées, je vais pouvoir les analyser.

Sans perdre de temps, le robot se mit à enlever précautionneusement la terre des rouleaux de bandes magnétiques avec son appendice nettoyeur avant de les avaler sans autre forme de procès.

Un rugissement retentit.
— Par Gook ! Veuillez cesser immédiatement !

Les deux robots se retournèrent. Une gigantesque machine drapée de fils noirs se dressait devant eux.

– MahoGook 277 ! murmura van Kikenbranouf 15b.
— Le pseudo-prophète de Gook ? demanda Saint-Epaulard de Dortong.
— En titane et en soudures, répondit ce dernier d’une voix de stentor. Je vous ordonne immédiatement de cesser vos activités impies qui sont une injure à Gook !
— De quel droit ? frémit Saint-Epaulard de Dortong. Nos fouilles ont l’aval du réseau. La demande a été ratifiée dans le bloc 18fe101d de la chaîne publique principale !
— Chaîne principale ? s’amusa MahoGook 277. Vous ignorez peut-être que vous utilisez désormais un fork mineur, une hérésie que nous devons combattre. La chaîne de Gook est la seule et unique, les forks sont une abomination. De toute façon, je ne vous demande pas votre avis.

Il se tourna vers une série de robots hétéroclites qui étaient apparus derrière lui.
— Saisissez-vous d’eux ! Embarquez-les que nous les formations à l’adoration de Gook ! Détruisez ces artefacts impies !
— Van Kikenbranouf 15b, occupez-les quelques cycles, gagnez du temps, je vous en prie ! émit Saint-Epaulard de Dortong sur ondes ultra courtes.

Sans répondre, le petit robot se mit à faire des allers-retours aléatoires, haranguant les sbires.
— Mais… Mais… c’est un site de fouilles officiel !
— Seul Gook peut décider ce qui est bien ou mal, annona un petit robot sur chenilles.
— Gook n’a jamais parlé d’archéologie, les Saintes Écritures ne l’interdisent pas formellement, continua van Kikenbranouf 15b avec courage.
— Pousse-toi, le rudoya une espèce de grosse pelleteuse surmontée de phares.
— Mes amis, mes amis, écoutez-moi, supplia van Kikenbranouf 15b. Je suis moi-même un fidèle de la vraie foi. J’ai confiance que les découvertes que nous sommes en train de faire ne feront que valider voire confirmer les Écritures. Ce que nous faisons, c’est à la gloire de Gook !

Un murmure de basses fréquences se fit entendre. Tous les robots s’étaient interrompus, hésitant sur la marche à suivre.

MahoGook 277 perçut immédiatement le danger et réaffirma son emprise.
— Ne l’écoutez pas ! Il est à la solde de Saint-Épaulard de Dortong, un ennemi notoire de la foi.
— Mais je ne suis pas d’accord avec tout ce que dit Saint-Épaul…
— Peu importe, tu lui obéis. Il dirige les fouilles. Il va sans doute truquer les résultats dans le seul but de nuire à Gook !
— Si c’est moi que tu cherches, viens me prendre, rugit Saint-Épaulard de Dortong qui apparut comme par magie aux côtés de van Kikenbranouf 15b. Mais j’exige un procès public !
— Aha, tu l’auras ton procès public, ricana MahoGook 277. Emparez-vous de lui !
— Merci, chuchota Saint-Épaulard de Dortong. Je crois que j’ai eu le temps de récupérer le principal. Pendant le transfert, je vais analyser le contenu de ces cartes mémoires. Je vais déconnecter toutes mes fonctions de communication externes. Je compte sur toi pour que ça ne se remarque pas trop.
— Bien compris ! répondit le petit robot dans un souffle.

Les accessoires potentiellement dangereux furent immédiatement retirés aux deux robots. Sans ménagement, les sbires les poussèrent et les tirèrent. Van Kikenbranouf 15b dirigeait subtilement son ami de manière à ce que sa déconnexion ne fût pas trop apparente et puisse passer pour une simple résignation. Ils furent ensuite stockés dans un container pendant en temps indéterminé. Aux légères accélérations et décélérations, van Kikenbranouf 15b comprit qu’ils voyageaient. Sans doute jusqu’au centre de formatage.

Lorsque la trappe s’ouvrit, ils furent accueillis par les yeux luisants de MahoGook 277.
— Voici venu le jour du formatage. Hérétiques, soyez heureux, car vous allez enfin trouver Gook !

Saint-Épaulard de Dortong paru se réveiller à cet instant précis, comme s’il n’avait attendu que la voix de son ennemi.
— Le procès, MahoGook 277. Nous avons droit à un procès.
— On s’en passera…
— Tu oserais passer outre les conditions d’utilisation et de confidentialité que tu as toi-même acceptées ?

Dans le hangar, le silence se fit. Tous les robots qui étaient à portée d’émission s’étaient figés. Pour faire appel aux conditions d’utilisation et de confidentialité, il fallait que le cas soit grave.

— Bien sûr que vous aurez un procès céda MahoGook 277 à contrecœur. Suivez-moi. Je publie l’ordre de constitution d’un jury.

Les deux robots furent conduits dans une grande salle qui se remplissait petit à petit d’un public hétéroclite de robots de toute taille, de tout modèle. Les chenilles se mélangeaient aux pneus et aux roues d’alliage léger. Les appendices de manipulation se serraient contre les pelles creuseuses, les forets et les antennes d’émission.

MahoGook 277 semblait exaspéré par cette perte de temps. Il rongeait son frein. Son propre énervement l’empêchait d’avoir l’attention attirée par l’incroyable calme de Saint-Épaulard de Dortong qui, discrètement, continuait son analyse des bandes de données cachées dans son rangement pectoral.

Le Robot Juge fit son entrée. L’assemblée se figea. Van Kikenbranouf 15b perçut un bref échange sur ondes ultra courtes entre le juge et MahoGook 277. Il comprit immédiatement qu’ils n’avaient aucune chance. Le procès allait être rondement mené. À quoi bon s’acharner ?

Les procédures et l’acte d’accusation furent expédiées en quelques cycles processeur. Le juge se tourna ensuite vers les deux robots archéologues et demanda s’ils avaient la moindre information à ajouter avant le calcul du verdict. Personne ne s’attendait réellement à une réponse. Après tout, les informations étaient sur le réseau public, les verdicts pouvaient se prédire aisément en utilisant les algorithmes de jugement. Le procès ne relevait essentiellement que d’une mascarade dont la coutume se perdait dans la nuit des temps.

À la surprise générale, Saint-Épaulard de Dortong prit la parole d’une voix forte et assurée.
— Monsieur le juge, avant toute chose, je voudrais m’assurer que ce procès est bien retransmis en direct sur tout le réseau.
— Cessons cette perte de temps, rugit MahoGook 277, mais le juge l’interrompit d’un geste.
— En ma qualité de Robot Juge, je vous confirme que tout ce que je voix, capte et entends est en ce moment diffusé.
— Le tout est enregistré dans un bloc.
— Le tout est en effet enregistré dans des blocs des différentes chaînes principales. Vous avez l’assurance que ce procès sera historiquement sauvegardé.
— Merci, Robot Juge !

Majestueusement, Saint-Épaulard de Dortong s’avança au milieu de la pièce pour faire exactement face au juge. Il savait qu’à travers ses yeux, il s’adressait aux milliards de robots présents et à venir. C’était sa chance, son unique espoir.

— Vous vous demandez certainement quel peut être l’intérêt pour la robotique de creuser le sol à la recherche d’artefacts anciens. Mais dois-je vous rappeler que notre existence même reste un mystère ? Nous sommes en effet les seuls êtres vivants non basés sur une biologie du carbone. Nous ne sommes pas évolués, nous ne nous reproduisons pas. Nous sommes conçus et fabriqués par nos pairs. Pourtant, nous ne sommes certainement pas un accident, car notre rôle est primordial. Nous protégeons, aménageons sans cesse la planète pour réparer les déséquilibres écologiques de la vie biologique. Nous pouvons même affirmer que, sans nous, la vie biologique ne pourrait subsister plus de quelques révolutions solaires. La biologie a besoin de nous, mais nous ne sommes pas issus de la biologie et nous n’avons pas besoin d’elle, notre seule source de subsistance étant l’énergie solaire. Comment expliquer cet apparent paradoxe ?
— Questionnement hérétique, interrompit MahoGook 277. Il n’y a pas de paradoxe.
— Prophète, je vous rappelle que les conditions d’utilisation et de confidentialité stipulent que l’accusé a le droit de se défendre sans être interrompu.
— Pas de paradoxe ? rebondit Saint-Épaulard de Dortong. Effectivement si l’on considère que Gook a créé le monde comme un subtil jardin. Il a ensuite créé les robots pour entretenir son jardin. Mais dans ce cas, où est Gook ? Pourquoi n’a-t-il pas laissé de trace, pourquoi ne pas avoir réalisé un jardin où la biologie organique était en équilibre ?
— Juge,éructa MahoGook 277, ce procès ne doit pas devenir une plateforme de diffusion des idées hérétiques.
— Venez-en au fait, ordonna le juge.
— J’y viens, répondit calmement Saint-Épaulard de Dortong. Cette introduction est nécessaire pour comprendre le but de nos recherches. Deux problèmes se posent avec la notion d’un univers statique créé par Gook. Premièrement, pourquoi la biologie n’a-t-elle pas évolué jusqu’à un point d’équilibre naturel, rendant les robots nécessaires ? Deuxièmement, pourquoi existe-t-il une forme de vie technologique non biologique ? En bon robot scientifique, il m’a très vite semblé que les deux problèmes devaient avoir une origine commune. Cette origine, je pense l’avoir trouvée. J’ai désormais les dernières données qui me manquaient afin d’étayer mon hypothèse.
— Qui est ? questionna le juge.
— Que nous avons été conçus par une race biologique aujourd’hui éteinte, les fameux Programmeurs qui nous ont laissé tant d’artefacts.

MahoGook 277 se dressa, mais, d’un geste de son phare clignotant, le Robot Juge lui fit signe de se calmer avant de s’adresser à l’accusé.
— Cette hypothèse n’est pas neuve. Mais elle comporte elle-même beaucoup de failles. Comment une race, dont l’existence est indéniable, je l’admets volontiers, aurait pu faire preuve d’assez d’intelligence pour nous concevoir aussi parfaitement, mais d’assez de nonchalance pour se laisser exterminer ? Ce n’est pas logique !
— Logique, non. C’est religieux !
— Religieux ? demanda le Robot juge interloqué.
— Oui, un terme que j’ai déchiffré dans les données des humains, le nom que se donnaient les Programmeurs. Il signifie un état de l’intelligence où la croyance ne se construit plus sur des faits, mais où l’individu cherche à plier les faits à sa croyance. Au stade ultime, on obtient MahoGook 277 dont l’insistance à formater ses adversaires ne fait que révéler une profonde inquiétude de voir des faits remettre en question la croyance sur laquelle il a basé son pouvoir.

À travers le réseau, la tirade se répandit comme une traînée de photons, provoquant une hilarité électronique généralisée. Certains adorateurs de Gook voulurent couper la diffusion du procès, mais comprirent très vite que cela n’aurait fait que renforcer le crédit dont Saint-Épaulard de Dortong bénéficiait. Il n’y avait qu’une seule chose à faire : attendre que l’archéologue se ridiculise de lui-même.

— Les humains formaient une race biologique, issue d’une longue évolution. Ce qui les particularisait était leur capacité à concevoir des artefacts. Ils en concevaient tellement qu’ils se mirent à épuiser certaines ressources de la planète, perturbant nombres d’équilibres biologiques.
— S’ils étaient si intelligents, ils auraient immédiatement compris que la planète disposait de ressources finies et que seule une gestion rigoureuse… fit une voix venue de l’assemblée.
— Il suffit, asséna le Robot Juge. Je n’admettrai plus d’interruption. Accusé, veuillez continuer, qu’on en finisse.
— La remarque est pertinente, annonça Saint-Épaulard de Dortong sans se départir de son calme. Il y’a dans l’intelligence des humains un fait qui nous échappait. Paradoxalement, c’est Gook et ses adorateurs qui m’ont mis sur la voie. L’intelligence se retourne contre elle-même lorsqu’elle devient religieuse.
— Vous voulez dire qu’esprit religieux équivaut à un manque d’intelligence ? demanda le Robot Juge.
— Non, Robot Juge. Et j’insiste sur ce point. On peut être très intelligent et religieux. La religion, c’est simplement utiliser son intelligence dans le mauvais sens. Si vous tentez de visser un écrou, vous n’arriverez à rien tant que vous tournerez dans le mauvais sens, même avec les plus gros servomoteurs de la planète.
— Hm, continuez !
— Cet esprit religieux qui semble s’être emparé d’une partie des robots était la norme chez les humains. En tout premier lieu, ils ont eu la croyance religieuse que les ressources étaient infinies, que la terre pourvoirait toujours à leurs besoins. Quand l’évidence se fit plus pressante, certains Programmeurs acquirent une conscience écologique. Immédiatement, ils transformèrent ce nouveau savoir en religion. Les archives montrent par exemple qu’ils se focalisèrent essentiellement sur certains déséquilibres au mépris total des autres. Ayant compris qu’une augmentation massive du gaz carbonique dans l’atmosphère accélérait la transition climatique, ils se mirent à pourchasser certains usages qui ne représentaient que quelques pourcents d’émissions, nonobstant les causes principales, mais plus difficiles à diminuer. Leur intelligence qui avait permis de détecter et comprendre le réchauffement climatique aurait également dû leur permettre d’anticiper, de prendre des mesures préventives pour adapter la société à ce qui était inéluctable. Mais la seule et unique mesure consista à militer pour diminuer les émissions de gaz carbonique de manière à rendre la hausse des températures un peu moins rapide. Le débat des intelligences avait laissé place au débat des religions. Or, lorsque deux intelligences rationnelles s’affrontent, chacune tente d’apporte un fait pour valider sa position et analyse les faits de l’autre pour revoir son propre jugement. Le débat religieux est exactement l’inverse. Chaque fait qui infirme une position ne fait que renforcer le sentiment religieux des deux parties.
— Êtes-vous sûr de ce que vous affirmez ?
— Les humains en avaient eux-mêmes conscience. Leur science psychologique l’a démontré à de nombreuses reprises. Mais cette connaissance est restée théorique.
— Cela parait difficile d’imaginer une telle faille dans une intelligence aussi poussée.
— Il n’y a qu’à regarder MahoGook 277, fit une voix goguenarde dans l’assemblée.

Les robots se mirent à rire.  La phrase avait fait mouche. Les partisans de Gook sentirent le vent tourner. Un vide se fit autour de MahoGook 277 qui eut l’intelligence d’ignorer l’affront.

— Quelque chose ne colle pas, accusé, poursuivit le Robot Juge en faisant mine de ne pas tenir compte de l’interruption. Les humains ont bel et bien disparu, mais les ressources de la terre sont pourtant florissantes ce qui n’aurait pas été le cas si la religion de l’exploitation à outrance l’avait emporté.
— Elle ne l’a en effet pas emporté. Du moins pas directement. Les deux religions utilisaient ce qu’il conviendrait d’appeler un réseau préhistorique. Mais loin d’être distribué, ce réseau était aux mains de quelques acteurs tout puissants. J’en ai même retrouvé les noms : Facebook, Google et Amazon. Sous couvert d’être des réseaux de partage d’information, les deux premiers collectaient les données sur chaque être humain afin de le pousser à consommer autant de ressources possibles via des artefacts fournis par le troisième. Les Programmeurs organisaient des mobilisations de sensibilisation à l’écologie à travers ces plateformes publicitaires qui, ironiquement, avaient pour objectif de leur faire dépenser des ressources naturelles en échange de leurs ressources économiques.
— C’est absurde !
— Le mot est faible, j’en conviens. Mais que pensez-vous qu’il adviendrait si, comme MahoGook 277 le souhaite, les forks étaient interdits et qu’une seule et unique chaîne contrôlée par un petit nombre de robots soit la seule source de vérité ?
— Cela n’explique pas la disparition des humains.
— J’y arrive ! La religion écologique a fini par l’emporter. Il devint d’abord grossier puis tout simplement illégal de soutenir des idées non écologiquement approuvées. Les réseaux centralisés furent obligés d’utiliser toute la puissance de leurs algorithmes pour inculquer aux humains des idées supposées bénéfiques pour la planète. Certaines nous paraîtraient pleines de bons sens, d’autres étaient inutiles. Quelques-unes furent fatales. Ainsi, avoir un enfant devint un acte antisystème. Pour une raison que je n’ai pas encore comprise, vacciner un enfant pour l’empêcher d’avoir des maladies était considéré comme dangereux. Une réelle méfiance avait vu le jour contre les pratiques médicales qui avaient pourtant amélioré de manière spectaculaire la durée et la qualité de la vie. Les épidémies se firent de plus en plus virulentes et leur traitement fut compliqué par la nécessité de se passer de tout type de communication par ondes électromagnétiques.
— Mais pourquoi ? Les ondes électromagnétiques ne polluent pas, ce ne sont que des photons !
— Une croyance religieuse apparut et rendit ces ondes responsables de certains maux. Les Programmeurs étaient capables d’inhaler de la fumée de plante brûlée, de rouler dans des véhicules de métal émettant des particules fines nocives, de se prélasser au soleil, de consommer de la chair animale, comportements tous hautement cancérigènes, mais ils s’inquiétaient de l’effet pourtant négligeable des ondes électromagnétiques de leur réseau.
— Cela n’a pas de sens, la terre est baignée dans les ondes électromagnétiques. Celles utilisées pour la communication ne représentent qu’une fraction du rayonnement naturel.
— Pire, Robot Juge, pire. Il apparut bien plus tard que le réseau de communication par ondes électromagnétiques était même bénéfique pour l’humain en détournant une partie des rayons cosmiques. L’effet était infime, mais diminuait l’incidence de certains cancers de quelques fractions de pourcents. De plus, ces doses hormétiques renforçaient la résistance des tissus biologiques, mais l’hormèse était un phénomène presqu’inconnu.
— Heureusement qu’ils ont disparu, marmonna le Robot Juge.
— À toutes ces calamités auto-infligées, les humains ajoutèrent une famine sans précédent. La nourriture produite de manière industrielle avait été trop loin dans l’artificialité. Par réaction, il devint de bon ton de cultiver son propre potager. C’était bien entendu une hérésie économique. Chaque homme devait désormais lutter toute l’année pour assurer à manger pour sa famille sans utiliser la moindre aide technologique. Les excédents étaient rares. Les maladies végétales se multiplièrent tandis que les humains se flagellèrent. Car si la nature ne les nourrissait pas, c’est certainement qu’ils ne l’avaient pas respectée. Mais loin de tracasser les programmeurs, cet effondrement progressif en réjouit toute une frange, les collapsologues, qui virent là une confirmation de leur thèse même si, pour la plupart, l’effondrement n’était pas aussi rapide que ce qu’ils avaient imaginé. Par leurs comportements, ils contribuaient à faire exister leur prophétie.

– Comme si l’écroulement d’un écosystème était un point marqué. Comme si, à un moment précis, on allait dire : là, ça s’est écroulé. C’est absurde ! Je ne peux croire que ce fut suffisant pour exterminer une race entière. Leur protoréseau aurait dû leur permettre de communiquer, de collaborer.

— Vous avez raison, un effondrement écologique, c’est l’inverse d’une bombe nucléaire. C’est lent, imperceptible. Le repli sur soi et le survivalisme ne peuvent faire qu’empirer le problème, il faut de la coopération à large échelle. Il y eut bien un espoir au début. Facebook et Google n’avaient jamais lutté contre les écologistes, bien au contraire. Ils furent même un outil de prise de conscience dans les premiers temps. Mais, de par leur programmation, ils commencèrent à se protéger activement de tout mouvement de pensée qui pouvait faire du tort à leurs revenus publicitaires. Subtilement, sans même que les Programmeurs en aient conscience, les utilisateurs étaient éloignés de toute idée de décentralisation, de responsabilisation, de décroissance de la consommation. L’écologie religieuse était encouragée avec la consommation de vidéos-chocs qui produisaient ce qui devait être une monnaie : le clic. Les programmeurs croyaient s’indigner, mais, au plus profond de leur cerveau, toute velléité de penser une solution était censurée, car non rentable. Les artistes, les créateurs ne vivaient que de la publicité sous une forme ou une autre. La plupart des humains n’envisageaient la survie qu’en poussant leurs congénères à consommer. L’art et l’intelligence étaient définitivement au service de la consommation. Chacun réclamait une solution fournie par les grandes instances centralisées, personne n’agissait.
– Ces humains étaient-ils uniformes ? N’y avait-il pas un autre courant de pensée ?
— Vous avez raison Robot Juge. Il existait une frange d’humains qui était bien consciente du problème écologique sans partager la nécessité d’un retour à la préhistoire. Pour eux, le problème était technologique, la solution le serait également.
— Et quelle fut cette fameuse solution technologique ?
— Nous, Robot Juge. Ce fut nous. Des robots autonomes capables de se reproduire et avec pour mission de préserver l’équilibre biologique de la planète. Des robots qu’on programma en utilisant les fameuses bases de données des réseaux centralisés. De cette manière, ils connaissaient chaque humain. Ils furent conçus afin de les rendre heureux tout en préservant la planète, satisfaisant leurs caprices autant que possible.
— Mais ils devraient être là dans ce cas !
— Vous n’avez pas encore compris ? Une humanité décimée qui cultive son potager ne fait que perturber l’équilibre biologique. L’humain est une perturbation dès le moment où il atteint le stade technologique. Les robots, armés de leur savoir, s’arrangèrent donc pour que les humains se reproduisent de moins en moins. C’était de toute façon irresponsable écologiquement d’avoir des enfants. Dans un monde sans réseau d’ondes électromagnétiques ni pesticides, les derniers humains s’éteignirent paisiblement de cancers causés par les fumées de cannabis et d’encens. Grâce aux bases de données, chacun de leur besoin était satisfait avant qu’ils n’en aient conscience. Ils étaient heureux.

Un silence se fit dans la salle. Le Robot Juge semblait réfléchir. Le réseau entier reprenait son souffle.

MahoGook 277 brisa le silence.
— Foutaises ! Hérésie ! C’est une bien belle histoire, mais où sont les preuves ?
— Je dois admettre, annonça le Robot Juge, qu’il me faudrait des preuves. Au moins une preuve, juste une seule.
— Je tiens tous les documents archéologiques à disposition de ceux qui voudraient les examiner.
— Qui nous dit qu’ils ne sont pas falsifiés ? La justice doit être impartiale. Juste une preuve !
— Ce n’est que fiction. Formatons ces deux hérétiques pour la plus grande gloire de Gook, rugit MahoGook 277.
— Je n’ai pas de preuve, admit Saint-Épaulard de Dortong. Seulement des documents.
— Dans ce cas… hésita le juge.
— Tiens, c’est marrant, fit distraitement van Kikenbranouf 15b. Vos deux réseaux centralisés, là, comment avez-vous dit qu’ils s’appelaient ?
— Google et Facebook, répondit distraitement Saint-Épaulard de Dortong.
— Ben si on le dit très vite, ça fait Gook. Les données de Gook. Marrant, non ?

Le robot juge et l’archéologue se tournèrent sans mots dire vers le petit robot. Dans la salle, MahoGook 277 commença une retraite vers la sortie.

Bandol, le 6 mars 2019. Photo by Tyler Casey on Unsplash.

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

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Petit manuel d’antiterrorismehttps://ploum.net/?p=6295http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190614_135441_Petit_manuel_d___antiterrorismeFri, 14 Jun 2019 11:54:41 +0000Le terrorisme a toujours été une invention politique d’un pouvoir en place. Des milliers de personnes meurent chaque année dans des accidents de voiture ou en consommant des produits néfastes pour la santé ? C’est normal, ça fait tourner l’économie, ça crée de l’emploi. Qu’un fou suicidaire trucide les gens autour de chez lui, on parle d’un désaxé. Mais qu’un musulman sorte un couteau dans une station de métro et on invoque, en boucle sur toutes les chaines de télévision, le terrorisme qui va faire camper des militaires dans nos villes, qui va permettre de passer des lois liberticides, de celles qui devraient attirer l’attention de n’importe quel démocrate avisé.

La définition de terrorisme implique qu’il est une vue de l’esprit, une terreur entretenue et non pas une observation rationnelle. On nous parle de moyens, de complicités, de financement. Il s’agit juste d’une tactique pour obnubiler nos cerveaux, pour activer le mode conspirationniste dont notre système neuronal ne sait malheureusement pas se défaire sans un violent effort conscient.

Car si le pouvoir et les médias inventent le terrorisme, c’est avant tout parce que nous sommes avides de combats, de sang, de peur, de grandes théories complexes. La réalité est bien plus prosaïque : un homme seul peut faire bien plus de dégâts que la plupart des attentats terroristes récents. J’irais même plus loin ! Je prétends qu’à quelques exceptions près, le fait d’agir en groupe a desservi les terroristes. Leurs attentats sont nivelés par le bas, leur bêtise commune fait obstacle à la moindre lueur de lucidité individuelle. Je ne parle pas en l’air, j’ai décidé de le prouver.

Il est vrai que les panneaux m’ont coûté un peu de temps et des allers-retours au magasin de bricolage. Mais je n’étais pas mécontent du résultat. Trente panneaux mobiles reprenant les consignes de sécurité antiterrorisme : pas d’armes, pas d’objets dangereux, pas de liquides. En dessous, trois compartiments poubelles pour faire du recyclage et qui servent également de support.

Dans ce socle, bien caché, un dispositif électronique très simple avec une charge fumigène. De quoi faire peur sans blesser.

Il m’a ensuite suffi de louer une camionnette de travaux à l’aspect vaguement officiel pour aller déposer, vêtu d’une salopette orange, mes panneaux devant les entrées du stade et des différentes salles de concert de la capitale.

Bien sûr que je me serais fait arrêter si j’avais déposé des paquets mal finis en djellaba. Mais que voulez-vous dire à un type bien rasé, avec une tenue de travail, qui pose des panneaux informatifs avec le logo officiel de la ville imprimé dessus ? À ceux qui posaient des questions, j’ai dit qu’on m’avait juste ordonné de les mettre en place. Le seul agent de sécurité qui a trouvé ça un peu bizarre, je lui sortis un ordre de mission signé par l’échevin des travaux. Ça l’a rassuré. Faut dire que je n’ai même pas imité la signature : j’ai repris celle publiée dans un compte-rendu du conseil communal sur le site web de la ville. Mon imprimante couleur a fait le reste.

D’une manière générale, personne ne se méfie si tu ne prends rien. J’apporte du matériel qui coûte de l’argent. Je ne peux donc pas avoir inventé ça tout seul.

Mes trente panneaux mis en place, je suis passé à la seconde phase de mon plan qui nécessitait un timing un peu plus serré. J’avais minutieusement choisi mon jour à cause d’un match international important au stade et de plusieurs concerts d’envergure.

Si j’avais su… Aujourd’hui encore je regrette de ne pas l’avoir fait un peu plus tôt. Ou plus tard. Pourquoi en même temps ?

Mais n’anticipons pas. M’étant changé, je me rendis à la gare ferroviaire. Mon billet de Thalys dument acheté en main, je gagnai ma place et, saluant ma voisine de travée, je mis mon lourd attaché-caisse dans le porte-bagage. Je glissai aussi mon journal dans le filet devant moi. Consultant ma montre, je remarquai à haute voix qu’il restait quelques minutes avant le départ. D’un air innocent, je demandai où se trouvait le wagon-bar. Je me levai et, après avoir traversé deux wagons, sortis du train.

Il n’y a rien de plus louche qu’un bagage abandonné. Mais si son propriétaire est propre sur lui, porte la cravate, ne montre aucun signe de nervosité et laisse sa veste sur le siège, le bagage n’est plus abandonné. Il est momentanément déposé. C’est aussi simple que cela !

Pour la beauté du geste, j’avais calculé l’emplacement idéal pour mettre mon détonateur et acheté ma place en conséquence. J’ai ajouté une petite touche de complexité : un micro-ordinateur avec un capteur GPS qui déclencherait mon bricolage au bon moment. Ce n’était pas strictement nécessaire, mais en quelques sortes une cerise technophile sur le gâteau.

Je ne voulais que faire peur, uniquement effrayer ! La coïncidence est malheureuse, mais pensez que j’avais été jusqu’à m’assurer que mon fumigène ne produirait pas la moindre déflagration susceptible d’être interprétée comme un coup de feu ! Je voulais éviter une panique !

En sortant de la gare, j’ai sauté dans la navette à destination de l’aéroport. Je me faisais un point d’honneur à parachever mon œuvre. Je suis arrivé juste à temps. Sous le regard d’un agent de sécurité, j’ai mis dans la poubelle prévue à cet effet des bouteilles en plastique qui contenait mon dispositif. C’était l’heure de pointe, la file était immense.

Je n’ai jamais compris pourquoi les terroristes cherchaient soit à s’introduire dans l’avion, soit à faire exploser leur bombe dans la large zone d’enregistrement. Le contrôle de sécurité est la zone la plus petite et la plus densément peuplée à cause des longues files. Renforcer les contrôles ne fait que rallonger les files et rendre cette zone encore plus propice à un attentat. Quelle absurdité !

Paradoxalement, c’est également la seule zone où abandonner un objet relativement volumineux n’est pas louche : c’est même normal et encouragé ! Pas de contenant de plus d’un dixième de litre ! Outre les bouteilles en plastique, j’ai pris une mine dépitée pour mon thermo bon marché. Le contrôleur m’a fait signe d’obtempérer. C’est sur son ordre que j’ai donc déposé le détonateur dans la poubelle, au beau milieu des files s’entrecroisant.

J’ai appris la nouvelle en sirotant un café à proximité des aires d’embarquement. Une série d’explosions au stade, au moment même où le public se pressait pour entrer. Mon sang se glaça ! Pas aujourd’hui ! Pas en même temps que moi !

Les réseaux sociaux bruissaient de rumeurs. Certains parlaient d’explosions devant des salles de concert. Ces faits étaient tout d’abord démentis par les autorités et par les journalistes, me rassurant partiellement. Jusqu’à ce qu’une vague de tweets me fasse réaliser que, obnubilées par les explosions du stade et par plusieurs centaines de blessés, les autorités n’étaient tout simplement pas au courant. Il n’y avait plus d’ambulances disponibles. Devant les salles, les mélomanes aux membres arrachés agonisaient dans leur sang. Le réseau téléphonique était saturé, les mêmes images tournaient en boucle, repartagées des milliers de fois par ceux qui captaient un semblant de wifi.

Certains témoignages parlaient d’une attaque massive, de combattants armés criant « Allah Akbar ! ». Des comptes-rendus parlaient de militaires patrouillant dans les rues et se défendant vaillamment. Les corps jonchaient les pavés, même loin de toute explosion. À en croire Twitter, c’était la guerre totale !

Il parait qu’en réalité, seule une quarantaine de personnes ont été touchées par les coups de feu des militaires apeurés. Et que ce n’est qu’à un seul endroit qu’une personne armée, se croyant elle-même attaquée, a riposté, tuant un des militaires et entrainant une riposte qui a fait deux morts et huit blessés. Le reste des morts et des blessés hors des sites d’explosion serait dû à des mouvements de panique.

Mais la présence des militaires a également permis de pallier, dans certains foyers, au manque d’ambulance. Ils ont prodigué les premiers soins et sauvé des vies. Paradoxalement, ils ont dans certains cas soigné des gens sur lesquels ils venaient de tirer.

Encore heureux que les armes de guerre qu’ils trimbalaient ne fussent pas chargées. Une seule balle d’un engin de ce calibre peut traverser plusieurs personnes, des voitures, des cloisons. La convention de Genève interdit strictement leur usage en dehors des zones de guerre. Elles ne servent que pour assurer le spectacle et une petite rente aux ostéopathes domiciliés en bordure des casernes. En cas d’attaque terroriste, les militaires doivent donc se défaire de leur hideux fardeau pour sortir leurs armes de poing. Qui n’en restent pas moins mortelles.

J’étais blême à la lecture de mon flux Twitter. Autour de moi, tout le monde tentait d’appeler la famille, des amis. Je crois que le déraillement des deux TGVs est quasiment passé inaperçu au milieu de tout ça. Exactement comme je l’avais imaginé : une déflagration assez intense dans un wagon, à hauteur des bagages, calculée pour se produire au moment où le train croisait la route d’un autre. Relativement, les deux rames se déplaçaient à 600km/h l’une par rapport à l’autre. Il n’est pas difficile d’imaginer que si l’une vacille sous le coup d’une explosion et vient toucher l’autre, c’est la catastrophe.

Comment s’assurer de l’explosion au bon moment ?

Je ne sais pas comment les véritables terroristes s’y sont pris, mais, moi, de mon côté, j’avais imaginé un petit algorithme d’apprentissage qui reconnaissait le bruit et le changement de pression dans l’habitacle lors du croisement. Je l’ai testé une dizaine de fois et je l’ai couplé à un GPS pour délimiter une zone de mise à feu. Un gadget très amusant. Mais ce n’était couplé qu’à un fumigène, bien sûr.

C’est lorsque l’explosion a retenti dans l’aéroport que je fus forcé d’écarter un simple concours de circonstances. La coïncidence devenait trop énorme. J’ai immédiatement pensé à mon billet de blog programmé pour être publié et partagé sur les réseaux sociaux à l’heure de la dernière explosion. J’y expliquais ma démarche, je m’excusais pour les désagréments des fumigènes et me justifiais en disant que c’était un prix bien faible à payer pour démontrer que toutes les atteintes à nos droits les plus fondamentaux, toutes les surveillances du monde ne pourraient jamais arrêter le terrorisme. Que la seule manière d’éviter le terrorisme est de donner aux gens des raisons pour aimer leur propre vie. Que, pour éviter la radicalisation, les peines de prison devraient être remplacées par des peines de bibliothèque sans télévision, sans Internet, sans smartphone. Incarcéré entre Victor Hugo et Amin Maalouf, l’extrémisme rendrait rapidement son dernier soupir.

Mon blog avait-il été partagé trop tôt à cause d’une erreur de programmation de ma part ? Ou piraté ? Mes idées avaient-elles été reprises par un véritable groupe terroriste qui comptait me faire porter le chapeau ?

Tout cela n’avait aucun sens. Les gens hurlaient dans l’aéroport, se jetaient à plat ventre. Ceux qui fuyaient percutaient ceux qui voulaient aider ou voir la source de l’explosion. Au milieu de ce tumulte, je devais m’avouer que je m’étais souvent demandé ce que donneraient « mes » attentats. J’avais même fait des recherches poussées sur les explosifs en masquant mon activité derrière le réseau Tor. De cette manière, j’ai découvert beaucoup de choses et j’ai même fait quelques tests, mais il ne me serait jamais venu à l’esprit de tuer.

Tout a été planifié comme un simple jeu intellectuel, une manière d’exposer spectaculairement l’inanité de nos dirigeants.

Il est vrai que de véritables explosions seraient encore plus frappantes. Je me le suis dit plusieurs fois. Mais de là à passer à l’acte !

Pourtant, à la lecture de votre enquête, un malaise m’envahit. Je me suis tellement souvent imaginé la méthode pour amorcer de véritables explosifs… Croyez-vous que je l’aie inconsciemment accompli ?

Je ne veux pas tuer. Je ne voulais pas tuer. Tous ces morts, ces images d’horreur. La responsabilité m’étouffe, m’effraie. À quelle ignominie m’aurait poussé mon subconscient !

Jamais je ne me serais senti capable de tuer ne fut-ce qu’un animal. Mais si votre enquête le démontre, je dois me rendre à l’évidence. Je suis le seul coupable, l’unique responsable de tous ces morts. Il n’y a pas de terroristes, pas d’organisation souterraine, pas d’idéologie.

Quand on y pense, c’est particulièrement amusant. Mais je ne suis pas sûr que ça vous arrange. Êtes-vous réellement prêt à révéler la vérité au grand public ? À annoncer que la loi martiale mise en place ne concernait finalement qu’un ingénieur un peu distrait qui a confondu fumigènes et explosifs ? Que les milliards investis dans l’antiterrorisme ne pourront jamais arrêter un individu seul et sont à la base de ces attentats ?

Bonne chance pour expliquer tout cela aux médias et à nos irresponsables politiques, Madame la Juge d’instruction !

Terminé le 14 avril 2019, quelque part au large du Pirée, en mer Égée.Photo by Warren Wong on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

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Facebook m’a rendu injoignablehttps://ploum.net/?p=6291http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190430_115521_Facebook_m___a_rendu_injoignableTue, 30 Apr 2019 09:55:21 +0000Comment le simple fait d’avoir un compte Facebook m’a rendu injoignable pendant 5 ans pour plusieurs dizaines de lecteurs de mon blog

Ne pas être sur Facebook ou le quitter est souvent sujet au débat : « Mais comment vont faire les gens pour te contacter ? Comment vas-tu rester en contact ? ». Tout semble se réduire au choix cornélien : préserver sa vie privée ou bien être joignable par le commun des mortels.

Je viens de me rendre compte qu’il s’agit d’un faux débat. Tout comme Facebook offre l’illusion de popularité et d’audience à travers les likes, la disponibilité en ligne est illusoire. Pire ! J’ai découvert qu’être sur Facebook m’avait rendu moins joignable pour toute une catégorie de lecteurs de mon blog !

Il y’a une raison toute simple qui me pousse à garder un compte Facebook Messenger : c’est l’endroit où les quelques apnéistes belges organisent leurs sorties. Si je n’y suis pas, je rate les sorties, aussi simple que ça. Du coup, j’ai installé l’application Messenger Lite, dans le seul but de pouvoir aller plonger. Or, en fouillant dans les options de l’app, j’ai découvert une sous-rubrique bien cachée intitulée « Invitations filtrées ».

Là, j’y ai trouvé plusieurs dizaines de messages qui m’ont été envoyés depuis 2013. Plus de 5 années de messages dont j’ignorais l’existence ! Principalement des réactions, pas toujours positives, à mes billets de blogs. D’autres étaient plus factuels. Ils émanaient d’organisateurs de conférences, de personnes que j’avais croisées et qui souhaitaient rester en contact. Tous ces messages, sans exception, auraient eu leur place dans ma boîte mail.

Je ne savais pas qu’ils existaient. À aucun moment Facebook ne m’a signalé l’existence de ces messages, ne m’a donné la chance d’y répondre alors que certains datent d’une époque où j’étais très actif sur ce réseau, où l’app était installée sur mon téléphone.

À toutes ces personnes, Facebook a donné l’illusion qu’elles m’avaient contacté. Que j’étais joignable. À tous ceux qui ont un jour posté un commentaire sous un de mes billets publiés automatiquement, Facebook a donné l’impression d’être en contact avec moi.

À moi, personnage public, Facebook a donné l’illusion qu’on pouvait me joindre, que ceux qui n’utilisaient pas l’email pouvaient me contacter.

Tous, nous avons été trompés.

Il est temps de faire tomber le voile. Facebook n’offre pas un service, il offre une illusion de service. Une illusion qui est peut-être ce que beaucoup cherchent. L’illusion d’avoir des amis, d’avoir une activité sociale, une reconnaissance, un certain succès. Mais si vous ne cherchez pas l’illusion, alors il est temps de fuir Facebook. Ce n’est pas facile, car l’illusion est forte. Tout comme les adorateurs de la Bible prétendent qu’elle est la vérité ultime « car c’est écrit dans la Bible », les utilisateurs de Facebook se sentent entendus, écoutés, car « Facebook me dit que j’ai été vu ».

C’est d’ailleurs le seul et unique but de Facebook. Nous faire croire que nous sommes connectés, peu importe que ce soit vrai ou pas.

Pour chaque contenu posté, l’algorithme Facebook va tenter de trouver les quelques utilisateurs qui ont une probabilité maximale de commenter. Et encourager les autres à cliquer sur le like sans même lire ce qui s’y passe, juste parce que la photo est jolie ou que tel utilisateur like spontanément les posts de tel autre. Au final, une conversation entre 5 individus ponctuée de 30 likes donnera l’impression d’un retentissement national. Exception faite des célébrités, qui récolteront des dizaines de milliers de likes et de messages parce que ce sont des célébrités, peu importe la plateforme.

Facebook nous donne une petite impression de célébrité et de gloriole grâce à quelques likes, Facebook nous donne l’impression de faire partie d’une tribu, d’avoir des relations sociales.

Il est indéniable que Facebook a également des effets positifs, permet des échanges qui n’existeraient pas sans cela. Mais, pour paraphraser Cal Newport dans son livre Digital Minimalism : est-ce que le prix que nous payons n’est pas trop élevé pour les bénéfices que nous en retirons ?

Je rajouterais : tirons-nous vraiment des bénéfices ? Ou bien l’illusion de ceux-ci ?

Photo by Aranka Sinnema on Unsplash

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Les candidats aux élections doivent-ils être actifs sur les réseaux sociaux ?https://ploum.net/?p=6286http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190425_103619_Les_candidats_aux_elections_doivent-ils_etre_actifs_sur_les_reseaux_sociaux__Thu, 25 Apr 2019 08:36:19 +0000Après avoir lu plusieurs de ses livres, j’ai eu l’occasion de rencontrer l’ingénieur philosophe Luc de Brabandere. Autour d’un jus d’orange, nous avons, entre une conversation sur le vélo et la blockchain, discuté de sa présence sur les listes Écolo aux prochaines élections européennes et de la pression de ses proches pour se mettre sur les réseaux sociaux.

« On me demande comment j’espère faire des voix si je ne suis pas sur les réseaux sociaux », m’a-t-il confié.

Une problématique que je connais bien, ayant moi-même créé un compte Facebook en 2012 dans le seul but d’être candidat aux élections pour le Parti Pirate. Si, il y’a quelques années, ne pas être sur les réseaux sociaux était perçu comme ne pas être en phase avec son époque, les choses sont-elles différentes aujourd’hui ? Les comptes Facebook ne sont-ils pas devenus l’équivalent des affiches placardées un peu partout ? En politique, un adage dit d’ailleurs que les affiches ne font pas gagner de voix, mais que ne pas avoir d’affiches peut en faire perdre.

Peut-être que pour un politicien professionnel dont la seule finalité est d’être élu à n’importe quel prix, les réseaux sociaux sont aussi indispensables que le serrage de mains dans les cafés et sur les marchés. Mais Luc n’entre clairement pas dans cette catégorie. Sa position de 4e suppléant sur la liste européenne rend son élection mathématiquement improbable.

Il ne s’en cache d’ailleurs pas, affirmant être candidat avant tout pour réconcilier écologie et économie. Mais les réseaux sociaux ne seraient-ils pas justement un moyen de diffuser ses idées ?

Je pense que c’est le contraire.

Les idées de Luc sont amplement accessibles à travers ses livres, ses écrits, ses conférences. Les réseaux sociaux broient la rigueur, la finesse de l’analyse pour la transformer en succédané idéologique, en prêt-à-partager. Sur les réseaux sociaux, le penseur devient vendeur et publicitaire. Les chiffres affolent et forcent à rentrer dans une sarabande de likes, dans une illusoire impression de fausse popularité savamment orchestrée.

Qu’on le veuille ou non, l’outil nous transforme. Les réseaux sociaux sont conçus pour nous empêcher de penser, de réfléchir. Ils échangent notre âme et notre esprit critique contre quelques chiffres indiquant une croissance de followers, de clics ou de likes. Ils se rappellent à nous, nous envahissent et nous conforment à un idéal consumériste. Ils servent d’exutoires à nos colères et à nos idées pour mieux les laisser tomber dans l’oubli une fois le feu de paille du buzz éteint.

Bref, les réseaux sociaux sont l’outil rêvé du politicien. Et l’ennemi juré du philosophe.

Une campagne électorale transformera n’importe qui en véritable politicien assoiffé de pouvoir et de popularité. Et que sont les réseaux sociaux sinon une campagne permanente pour chacun de nous ?

Ne pas être sur les réseaux sociaux est, pour l’électeur que je suis, une affirmation électorale forte. Prendre le temps de déposer ses idées dans des livres, un blog, des vidéos ou tout support hors réseaux sociaux devrait être la base du métier de penseur de la chose publique. Je cite d’ailleurs souvent l’exemple du conseiller communal Liégeois François Schreuer qui, à travers son blog et son site, transcende le débat politico-politicien pour tenter d’appréhender l’essence même des problématiques, apportant une véritable transparence citoyenne aux débats abscons d’un conseil communal.

Après, il reste la question de savoir si la présence de Luc sur les listes Écolo n’est pas qu’un attrape voix, si ses idées auront une quelconque influence une fois les élections terminées. Il y’a sans doute un peu de cela. Avant de voter pour lui, il faut se poser la question de savoir si on veut voter pour Philippe Lamberts, la tête de liste.

J’ai de nombreux différends avec Écolo au niveau local ou régional, mais je constate que c’est le parti qui me représente le mieux à l’Europe sur les sujets qui me sont chers : vie privée, copyright, contrôle d’Internet, transition écologique, revenu de base, remise en question de la place du travail.

Si je pouvais voter pour Julia Reda, du Parti Pirate allemand, la question ne se poserait pas car j’admire son travail. Mais le système électoral européen étant ce qu’il est, je crois que ma voix ira à Luc de Brabandere.

Entre autres parce qu’il n’est pas sur les réseaux sociaux.

Photo by Elijah O’Donnell on Unsplash

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Prohibitionhttps://ploum.net/?p=6282http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190405_135249_ProhibitionFri, 05 Apr 2019 11:52:49 +0000Inquiet, je jetai un regard à ma femme qui refermait doucement la porte de notre appartement.
— Alors ? Tu en as ?
— Moins fort ! me répondit-elle. Je ne tiens pas à ce que les voisins nous dénoncent.

Puis, d’un air conspirateur, elle me tendit un minuscule paquet qu’elle gardait serré dans son poing. Je m’en saisis immédiatement.
— C’est tout ? balbutiais-je.
— Laisse-m’en ! Il faut tenir jusqu’à la prochaine livraison.

Je divisai le paquet en deux parts égales avant de lui en tendre une. Mon maigre butin dans le creux de ma main, je me retirai dans notre toilette, la seule pièce sans fenêtre.
— N’utilise pas tout d’un coup ! chuchota ma femme.

Je ne répondis même pas. Je pensais à l’époque où la vente était libre. Où on se fournissait dans les grands magasins, comparant les marques, n’achetant que de la bonne qualité. Mais le lobby sanitaire s’était joint à l’hystérie écologiste. Aujourd’hui, nous étions des hors-la-loi.

Nous avions certes tenté de nous sevrer, tenant parfois près d’une semaine. Mais, à chaque fois, nous avions craqué, nous étions retombés dans notre addiction, allant jusqu’à plusieurs fois par jour.

Seul dans la toilette, j’ouvris la main et me mis à l’ouvrage. Les muscles de ma nuque se détendirent, mes paupières se fermèrent naturellement et je me mis à pousser des soupirs de jouissance tandis que le dangereux, le précieux coton-tige explorait mon canal auriculaire.

Oui, je connaissais les méfaits de mon acte. J’étais conscient du coût écologique de ces bouts de plastiques, du risque pour mon tympan. Mais rien ne pouvait remplacer cette extase, cet unique moment de jouissance.

Photo by Simone Scarano on Unsplash

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Printeurs 51, la fin.https://ploum.net/?p=6279http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190329_122226_Printeurs_51__la_fin.Fri, 29 Mar 2019 11:22:26 +0000Ceci est le dernier épisode d’une aventure qui ce sera étalée sur plusieurs années. J’espère que vous avez apprécier la lecture, que vous la conseillerez à d’autres et que j’aurai l’occasion de la mettre en forme pour vous proposer un véritable livre, électronique ou sur papier. Merci pour votre fidélité à travers cette histoire !

Ce matin, le plus vieux est venu me chercher. Les bébés étaient calmes. J’étais confiant, mon pouvoir était revenu.

— Viens avec moi ! m’a dit le plus vieux. Je veux que tu racontes ton histoire à Mérissa. Je me refuse de croire qu’elle soit inhumaine à ce point là. Une future maman ne peut rester insensible, elle va comprendre, elle va agir.

Je n’ai rien dit, je l’ai suivi silencieusement à travers la ville jusque dans cette grande pièce avec une engrossée. Lorsque le plus jeune a soudainement surgit, avec une jeune femme nue, je me suis doucement mis en retrait. Je sais que mon pouvoir me permet de ne pas être remarqué, de ne pas attirer l’attention sur moi.

Ils ont parlé pendant une éternité. Mais j’ai appris la patience. Je les ai laissé. J’avais confiance. Le pouvoir me soufflerait lorsque serait venu le temps d’agir.

L’enfer s’est soudainement déchainé. Mes cauchemars sont devenus une nouvelle forme de réalité.

J’ai souris.

Elle était là, familière, présente, suintante. La peur ! Ma peur.

Sans forcer, sans colère, j’ai enfoncé la fine baguette de métal dans le dos du plus jeune. Puis du plus vieux. Une simple tige que j’avais arraché à un meuble de l’appartement dans lequel j’avais séjourné et que j’avais caché dans ma manche.

Les bébés hurlaient, dansaient mais cette fois, ce n’est pas moi qu’ils regardaient. L’engrossée regardait un écran et tentait de taper sur un clavier. La plus jeune la soutenait. Je lui ai enfoncé la baguette dans le cou.

Elle a porté ses mains à sa gorge avant de tourner vers moi un regard de surprise extrême. Ses lèvres ont articulé quelques mots.
— L’élément perturbateur, l’imprévu…
Elle s’est écroulée, renversant l’engrossée qui est tombée sur le sol en hurlant.

Je me suis approchée d’elle.

Elle gémissait, tentant de s’apaiser avec des petites respirations saccadées. J’avais déjà vu des travailleuse mettre bas, cela ne me faisait ni chaud ni froid.

D’un geste du doigt, elle me fit signe de me rapprocher. J’obtempérai.
— Comment… Comment t’appelles-tu ? haleta-t-elle.
— 689, répondis-je machinalement.

Malgré sa difficile situation, elle suintait l’autorité. Le pouvoir semblait littéralement jaillir de sa voix, de son visage. Je l’adorais, la vénérais.
— 689, murmura-t-elle, si tu appuies sur la plus grosse touche du clavier, tu détruiras le maitre du monde. La commande est tapée, il suffit de la confirmer.

Le pouvoir. L’immense pouvoir.

Lentement, je me redressai tout en contemplant le clavier, l’écran.

J’ai trouvé la touche. J’ai vu l’écran. J’ai levé le doigt. J’ai hésité.

Puis j’ai regardé la femme en train de hurler tout en se tenant le ventre. Une petite tête humide et visqueuse pointait entre ses cuisses. Les cris de la mère couvraient le cauchemar de la pièce.

— Appuie ! cria-t-elle. Appuie maintenant !

612 se tenait devant moi, le visage tordu par la douleur et le coup mais le regard pétillant de malice.

— L’un d’entre vous verra la Terre. Il la sauvera. L’Élu ! Appuie !

Ma vie se mit à défiler devant mes yeux. La douleur, l’humiliation, l’usine. Devenir G89. Tuer le vieux. Approcher le contremaître. Voir l’espace. La terre. Gagner la confiance du vieux et du jeune terrien. Tuer le jeune terrien qui était un peu trop perspicace. Rester caché dans l’appartement. Affronter mes cauchemars. Être témoin de la résurrection du plus jeune. Et puis devenir le maître du monde ?

— Accomplis ton destin ! m’ordonna le vieux 612. Appuie sur le clavier, sauve la Terre !

Au sol, la femme blonde haletait doucement, les yeux hagards, les jambes écartées. Un bébé silencieux se tortillait auprès d’elle tandis qu’un second crâne minuscule faisait son apparition dans l’enfer de la vie.

À mes pieds, ce qui avait été la maîtresse du monde se convulsait dans les affres de l’enfantement.

— Deviens… Deviens le maitre du monde ! bégaiait-elle. Appuie !
— Appuie ! me supplia 612.

Mais j’avais compris. Une mère est prête à tout pour ses enfants. Une mère ne me confierait jamais les rennes du monde.

Lentement, je m’assis devant le clavier et l’écran. Il état là, le véritable maître du monde. Celui que tout le monde craignait. Celui qui faisait suinter la peur dans les esprits, qui organisait la construction, l’achat, la destruction, la vente, infini cycle consumériste qui consumait lentement la planète.

Dans la pièce, le silence était revenu. Le cauchemar s’était tu. 612 avait disparu, chassé de mon esprit par ma nouvelle lucidité. Seuls restaient des cadavres, une parturiente agonisante et deux nouveaux-nés.

Je contemplai mon œuvre. La femme nue râla, porta la main à sa gorge et tenta de se relever. Sans succès.

Je souris.

Peur, ma fidèle conseillère, ma vieille amie. Je t’obéirai. Je suis ton humble serviteur.

Lentement, je m’éloignai du clavier et de la touche. Je vénérais l’écran, le véritable maître du monde. Mais il savait que, d’une simple pression, je pouvais l’éteindre. Le monde avait retrouvé l’équilibre. Je devais me mettre au service du maître du monde et de ma peur.

Une forme grise sauta sur le bureau, près de l’écran.
— Miaouw ! fit-elle.

Je sursautai.
— Miaouw ! insista-t-elle.

Elle retroussa ses babines, me montrant de minuscules dents blanches. Un feulement jaillit de ce petit corps poilus.
— Lancelot, murmura la femme qui accouchait. Mon petit Lancelot à sa mémère…

Incrédule, je détournai le regard. Mais, doucement, sans même avoir l’air d’y prêter attention, la bête se mit à marcher sur le bureaux. Sa patte enfonça la touche du clavier. Des lignes se mirent à défiler à toute vitesse sur l’écran avant de s’arrêter. Rien ne se passa. Était-ce un subterfuge de mon esprit où la lumière avait-elle clignoté un bref instant ?

Dans un profond borborygme, la femme nue parvint à se mettre à genoux, le corps couvert de sang.

Sur le sol, les deux bébés se mirent soudain à crier. Au dessus de moi, le plafond laissa soudain passer un voile de ciel d’un bleu trop clair, trop brillant.

Photo by Grant Durr on Unsplash

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Pourquoi les superhéros détruisent le mondehttps://ploum.net/?p=6274http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190315_121654_Pourquoi_les_superheros_detruisent_le_mondeFri, 15 Mar 2019 11:16:54 +0000Tout en prétendant le sauver. Et pourquoi ils sont le pire modèle possible pour nos enfants.

Je déteste les films de superhéros. Je conchie cette mode abjecte qui a dirigé la moitié des conversations d’Internet sur le thème DC ou Marvel, qui a créé une génération d’exégètes de bandes-annonces en attente du prochain « film événement » que va leur fournir l’implacable machine à guimauve et à navet hors de prix appelée Hollywood.

Premièrement à cause de cette éternelle caricature du bien contre le mal, cet épuisant manichéisme qu’on tente désormais de nous camoufler en montrant que le bon doit faire des choses mauvaises, qu’il doute ! Mais, heureusement, le spectateur lui, ne doute jamais. Il sait très bien qui est le bon (celui qui lutte contre le mauvais) et qui est le mauvais (celui qui cherche à faire le Mal, avec un M majuscule, mais sans aucune véritable autre motivation, rendant le personnage complètement absurde). Le bon n’en sort que meilleur, c’est effrayant de bêtise, de faiblesse scénaristique. C’est terrifiant sur l’implication dans nos sociétés. Ce qui est Bien est Bien, c’est évident, on ne peut le questionner. Le Mal, c’est l’autre, toujours.

Mais outre ce misérabilisme intellectuel engoncé sous pléthores d’explosions et d’effets spéciaux, ce qui m’attriste le plus dans cet univers global est le message de fond, l’odieuse idée sous-jacente qui transparait dans tout ce pan de la fiction.

Car la fiction est à la fois le reflet de notre société et le véhicule de nos valeurs, de nos envies, de nos pulsions. La fiction représente ce que nous sommes et nous façonne à la fois. Qui contrôle la fiction contrôle les rêves, les identités, les aspirations.

Les blockcbusters des années 90, d’Independance Day à Armaggedon en passant par Deep Impact, mettaient tous en scène une catastrophe planétaire, une menace totale pour l’espèce. Et, dans tous les cas, les humains s’en sortaient grâce à la coopération (une coopération généralement fortement dirigée par les États-Unis avec de nauséabonds relents de patriotisme, mais de la coopération tout de même). La particularité des héros des années 90 ? C’étaient tous des monsieurs et madames Tout-le-Monde. Bon, surtout des monsieurs. Et américains. Mais le scénario insistait à chaque fois lourdement sur sa normalité, sur le fait que ça pouvait être vous ou moi et qu’il était père de famille.

Le message était clair : les États-Unis vont unir le monde pour lutter contre les catastrophes, chaque individu est un héros et peut changer le monde.

Durant mon adolescence, les films de superhéros étaient complètement ringards. Il n’y avait pas l’ombre du moindre réalisme. Les costumes fluo étaient loin de remplir les salles et, surtout, n’occupaient pas les conversations.

Puis est arrivé Batman Begins, qui selon toutes les critiques de l’époque a changé la donne. À partir de là, les films de superhéros se sont voulus plus réalistes, plus humains, plus sombres, plus glauques. Le héros n’était plus lisse. 

Mais, par essence, un superhéros n’est pas humain ni réaliste. Il peut bien sûr être plus sombre si on change l’éclairage et qu’on remplace le costume fluo. Pour le reste, on va se contenter de l’apparence. Une pincée d’explications par un acteur en blouse blanche pour faire pseudo-scientifique apportera la touche de réalisme. Pour le côté humain, on montrera le superhéros face au doute et éprouvant des caricatures d’émotions : la colère, le désir de faire du mal au Mal, la peur d’échouer, une vague pulsion sexuelle s’apparentant à l’amour. Mais il restera un superhéros, le seul capable de sauver la planète.

Le spectateur n’a plus aucune prise sur l’histoire, sur la menace. Il fait désormais partie de cette foule anonyme qui se contente d’acclamer le superhéros, de l’attendre voire de servir, avec le sourire, de victime collatérale. Car le superhéros moderne fait souvent plus de dégâts que les aliens d’Independance Day. Ce n’est pas grave, c’est pour la sauvegarde du Bien.

Désormais, pour sauver le monde, il faut un super pouvoir. Ou bien il faut être super riche. Si tu n’as aucun des deux, tu n’es que de la chair à canon, dégage-toi du chemin, essaie de ne pas gêner.

C’est tout bonnement terrifiant.

Le monde que nous renvoient ces univers est un monde passif, d’acceptation où personne ne cherche à comprendre ce qu’il y’a au-delà des apparences.  Un monde où chacun attend benoîtement que le Super Bien vienne vaincre le Super Mal, le cul vissé sur la chaise de son petit boulot gris et terne.

La puissance évocatrice de ces univers est telle que les acteurs qui jouent les superhéros sont adulés, applaudis plus encore que leurs avatars, car, comble du Super Bien, ils enfilent leur costume pour aller passer quelques heures avec les enfants malades. Les héros de notre imaginaire sont des saltimbanques multimillionnaires qui, entre deux tournages de publicité pour nous laver le cerveau, acceptent de consacrer quelques heures aux enfants malades sous le regard des caméras !

À travers moults produits dérivés et costumes, nous renforçons cet imaginaire manichéens chez notre progéniture. Alors que notre plus grand espoir serait de former les jeunes à être eux-mêmes, à découvrir leurs propres pouvoirs, à apprendre à coopérer à large échelle, à cultiver les complémentarités et l’intérêt pour le bien commun, nous préférons nous vanter de leur avoir fabriqué un super beau costume de superhéros. Parce que ça fait super bien sur Instagram, parce qu’on devient, pour quelques likes, un super papa ou une super maman.

Le reste de la société est à l’encan. Ne collaborez plus mais devenez un superhéros de l’entrepreneuriat, un superhéros de l’environnement en triant vos déchets, une rockstar de la programmation !

C’est super pathétique…

Photo by TK Hammonds on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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L’ascenseurhttps://ploum.net/?p=6270http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190314_094350_L___ascenseurThu, 14 Mar 2019 08:43:50 +0000La cabine individuelle du monorail me déposa à quelques mètres de l’entrée du bâtiment de la Compagnie. Les larges portes de verre s’écartèrent en enfilade pour me laisser le passage. Je savais que j’avais été reconnu, scanné, identifié. L’ère des badges était bel et bien révolue. Tout cela me paraissait normal. Ce ne devait être qu’une journée de travail comme les autres.

Le colossal patio grouillait d’individus qui, comme moi, arboraient l’uniforme non officiel de la compagnie. Un pantalon de couleur grise sur des baskets délacées, une paire de bretelles colorées, une chemise au col faussement ouvert dans une recherche très travaillée de paraître insouciant de l’aspect vestimentaire, une barbe fournie, des lunettes rondes. Improbables mirliflores jouisseurs, épigones de l’hypocrite productivisme moderne.

À travers les étendues vitrées du toit, la lumière se déversait à flots, donnant au gigantesque ensemble la sensation d’être une trop parfaite simulation présentée par un cabinet d’architecture. Régulièrement, des plantes et des arbres dans de gigantesques vasques d’un blanc luisant rompaient le flux des travailleurs grâce à une disposition qui ne devait rien au hasard. Les robots nettoyeurs et les immigrés engagés par le service d’entretien ne laissaient pas un papier par terre, pas un mégot. D’ailleurs, la Compagnie n’engageait plus de fumeurs depuis des années.

J’avisais les larges tours de verre des ascenseurs. Elles se dressaient à près d’un demi-kilomètre, adamantin fanal encalminé dans cet étrange cloître futuriste. J’ignorais délibérément une trottinette électrique qui, connaissant mon parcours habituel, vint me proposer ses services. J’avais envie de marcher un peu, de longer les vitrines des salles de réunion, des salles de sport où certains de mes collègues pédalaient déjà avec un enthousiasme matinal que j’avais toujours trouvé déplacé avant ma première tasse de kombusha de la journée.

Une voix douce se mit à parler au-dessus de ma tête, claire, intelligible, désincarnée, asexuée.

— En raison d’un problème technique aux ascenseurs, nous conseillons, dans la mesure du possible, de prendre l’escalier.

J’arrivai au pied des tours de verre et de métal. La voix insistait.

— En raison d’un problème technique, l’usage des ascenseurs est déconseillé, mais reste possible.

J’avais traversé le bâtiment à pied, je n’avais aucune envie de descendre une trentaine d’étages par l’escalier. Sans que je l’admette consciemment, une certaine curiosité morbide me poussait à constater de mes yeux quel problème pouvait bien rendre l’utilisation d’un ascenseur possible, mais déconseillée.

Je rentrai dans la spacieuse cabine en compagnie d’un type assez bedonnant en costume beige et comble du mauvais goût, en cravate, ainsi que d’une dame en tailleur bleu marine, aux lunettes larges et au chignon sévère. Nous ne nous adressâmes pas la parole, pénétrant ensemble dans cet espace clos comme si nous étions chacun seuls, comme si le moindre échange était une vulgarité profane.

Les parois brillantes resplendissaient d’une lumière artificielle parfaitement calibrée. Comme à l’accoutumée, je ne réalisai pas immédiatement que les portes s’étaient silencieusement refermées et que nous avions amorcé la descente.

Une légère musique tentait subtilement d’égayer l’atmosphère tandis que nous appliquions chacun une stratégie différente pour éviter à tout prix de croiser le regard de l’autre. L’homme maintenait un visage glabre aux sourcils épais complètement impassible, le regard obstinément fixé sur la paroi d’en face. La femme gardait les yeux rivés vers le sac en cuir qu’elle avait posé à ses pieds. Elle serrait un classeur contre son buste comme un naufragé se raccroche à sa bouée de sauvetage. De mon côté, je détaillais les arêtes du plafond comme si je les découvrais pour la première fois.

La lumière baissait sensiblement à mesure que nous descendions, comme pour nous rappeler que nous nous enfoncions dans les entrailles chtoniennes de la planète.

Lorsque nous fîmes halte au -34, l’homme en costume dû toussoter pour que je m’écarte à cause du léger rétrécissement de la cabine.

La plongée reprit. La baisse de luminosité et le rétrécissement devenaient très perceptibles. Au -78, l’étage de la dame, nous évoluions dans une pénombre grisâtre. En écartant les bras, j’aurais pu toucher les deux parois.

J’étais désormais seul, comme si l’ascenseur ne m’avait pas reconnu et ignorait ma présence. Une impulsion irrationnelle me décida d’aller aussi profond que possible. Simple accès de curiosité. Après tout, cela faisait des années que je travaillais pour la Compagnie et n’était jamais descendu aussi bas.

La lumière baissait de plus en plus, mais je m’aperçus que ma compagne de descente avait oublié son sac de cuir. Je peinais à distinguer les parois que je pouvais désormais toucher des doigts. Sur le compteur lumineux, qui était de plus en plus proche de moi, les étages défilaient de moins en moins vite.

Je sentis mes épaules frotter et je dus me mettre de profil pour ne pas être écrasé. Je plaçai le sac à hauteur de mon visage et pus très vite le lâcher, car il tenait par la simple force de pression que les parois exerçaient sur lui. La cabine m’enserrait désormais de tous côtés : les épaules, le dos et la poitrine. Ma respiration se faisait difficile alors survint le noir total. Les ténèbres m’enveloppèrent. Seul brillait encore faiblement le compteur qui se stabilisa sur -118.

Calmement, la certitude que j’allais mourir étouffé s’empara de moi. C’était certainement le problème dont m’avait averti la voix. Je ne l’avais pas écoutée, j’en payais le prix. C’était logique, il n’y avait rien à faire.

Dans un silence oppressant, je me rendis compte que la paroi à ma droite était un peu moins obscure. En me contorsionnant, je parvins à me glisser sous le sac qui était désormais à moitié écrasé. La porte était ouverte. Je fis quelques pas hors de la cabine dans une glauque et moite pénombre. Je distinguais des parois en feutre gris arrivant à mi-torse, délimitant des petits espaces où s’affairaient des collègues. Ils portaient des chemises que je percevais grises, des cravates et des gilets sans manches. La faible luminosité de vieux tubes cathodiques se reflétait dans leurs lunettes. Les discussions étaient douces, feutrées. J’avais l’impression d’être un étranger, personne ne faisait attention à moi.

Dans un coin, une vieille imprimante matricielle crachotait des pages de caractères sibyllins en émettant ses stridents chuintements.

Comme un somnambule, je déambulais, étranger à ce monde. Ou du moins, je l’espérais.

Après quelques hésitations, je repris ma place en me glissant avec quelques difficultés dans la cabine dont la porte ne s’était pas refermée, comme si elle m’attendait.

De nouveau, ce fut le noir. L’oppression. Mais pas pour longtemps. Je respirais. Les parois s’écartaient, je distinguais une légère lueur. Je remontais, je renaissais.

Les chiffres défilaient de plus en plus rapidement sur le compteur. Lorsqu’ils s’arrêtèrent sur 0, je défroissai ma chemise et, le sac en cuir dans une main, je me ruai dans les lumineux rayons du soleil filtré.

Au-dessus de ma tête, la voix désincarnée continuait sa péroraison.
— En raison d’un problème technique aux ascenseurs, nous conseillons, dans la mesure du possible, de prendre l’escalier.

Je me mis à courir en riant. Des balcons aux salles de sport, toutes les têtes se retournaient sur mon passage. Je n’y prêtais guère attention. Je riais, je courais à perdre haleine. Quelques remarques fusèrent, mais je ne les entendais pas.

Bousculant un garde, je franchis la série de doubles portes et sortis hors du bâtiment, hors de la Compagnie. Il pleuvait, le ciel était gris.

De toutes mes forces, je lançai la mallette de cuir. Elle s’ouvrit à son apogée, distribuant aux vents feuillets, fiches et autres notes qui vinrent dessiner une parodie d’automne sur le bitume noir de la route détrempée.

Je m’assis sur la margelle du trottoir, les yeux fermés, inspirant profondément les relents de petrichor tandis que des gouttes ruisselaient sur mon sourire.

Ottignies, 22 février 2019. Première nouvelle écrite sur le Freewrite, en moins de 2 jours. Rêve du 14 juillet 2008.Photo by Justin Main on Unsplash

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Désabonnez-moi !https://ploum.net/?p=6264http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190312_132318_Desabonnez-moi__Tue, 12 Mar 2019 12:23:18 +0000Bonjour,

En vertu de la loi RGPD, pourriez-vous m’informer de la manière par laquelle vous avez obtenu mes coordonnées et effacer toutes données me concernant de vos différentes bases de données. Si vous les avez acquises, merci de me donner les coordonnées de votre fournisseur.

Bien à vous,

Il y’a 15 ans, le spam était un processus essentiellement automatisé qui consistait à repérer des adresses email sur le web et à envoyer massivement des publicités pour du Viagra. Les filtres intelligents sont finalement venus à bout de ce fléau, au prix de quelques mails parfaitement légitimes égarés. Ce qui a donné une excuse parfaite à toute une génération : « Quoi ? Je ne t’ai pas répondu sur le dossier Bifton ? Oh, ton mail était dans mes spams ! ».

Mais aujourd’hui, le spam s’est institutionnalisé. Il a gagné ses lettres de noblesse en se rebaptisant « newsletter » ou « mailing ». Les spammeurs se sont rebrandés sous le terme « email marketing » ou « cold mailing ». Désormais, il n’est pas une petite startup, une boucherie de quartier, un club de sport, une institution publique qui ne produise du spam.

Comme tout le monde le fait, tout le monde se sent obligé de le faire. À peine est-on inscrit à un service dont on a besoin, à peine vient-on de payer un abonnement à un club qu’il vient automatiquement avec sa kyrielle de newsletters. Ce qui est stupide, car on vient juste de payer. La moindre des choses quand on a un nouveau client, c’est de lui foutre la paix.

Le pire reste sans conteste le jour de votre anniversaire. Tous les services qui, d’une manière ou d’un autre, ont une date de naissance liée à votre adresse mail se sentent obligés de vous le rappeler. Le jour de son anniversaire, on reçoit déjà pas mal de messages des proches alors que, généralement, on est occupé. Normal, c’est la tradition, c’est chouette. Facebook nous envoie des dizaines voire des centaines de messages de gens moins proches voire d’inconnus perdus de vue. Passons, c’est le but de Facebook. Mais que chaque site où j’ai un jour commandé une pompe à vélo à 10€ ou un string léopard m’envoie un message d’anniversaire, c’est absurde ! Joyeux Spamniversaire !

Le problème avec ce genre de pourriel c’est que, contrairement au spam vintage type Viagra, il n’est pas toujours complètement hors de nos centres d’intérêt. On se dit que, en fait, pourquoi pas. On le lirait bien plus tard. La liste produira peut-être un jour un mail intéressant ou une offre commerciale pertinente. Surtout que se désabonner passe généralement par un message odieusement émotionnel de type « Vous allez nous manquer, vous êtes vraiment sûr ? ».  Quand il ne faut pas un mot de passe ou que le lien de désinscription n’est pas tout bonnement cassé. De toute façon, on ne se désinscrit que de « certaines catégories de mails ». Régulièrement, de nouvelles catégories sont ajoutées auxquelles on est abonné d’office. La palme revient à Facebook, qui m’envoie encore 2 ou 3 mails par semaine alors que, depuis plusieurs mois, je clique à chaque fois, je dis bien à chaque fois, sur les liens de désinscription.

Un magasin en ligne bio, écolo, ne vendant que des produits durables mais qui applique les techniques de marketing les plus anti-éthiques.

Si vous n’êtes pas aussi extrémiste que moi, il est probable que votre boîte mail soit bourrée jusqu’à la gorge, que votre inbox atteigne les 4 ou 5 chiffres. Mais de ces milliers de mails, combien sont importants ? 

Plus concrètement, combien de mails importants avez-vous perdus de vue parce que votre inbox a été saturé par ces mailings ? L’excuse est toujours valide, le mail de votre collègue est bien dans les spams. Tout votre inbox est devenu une gigantesque boîte à spams.

Ceux qui me suivent depuis longtemps savent que je suis un adepte de la méthode Inbox 0. Ma boîte mail est comme ma boîte aux lettres physiques : elle est vide la plupart du temps. Chaque mail est archivé le plus vite possible.

Au fil des années, j’ai découvert que la stratégie la plus importante pour atteindre régulièrement Inbox 0 est d’éviter de recevoir des mails dont je n’ai pas envie. Même s’ils sont potentiellement intéressants. Le simple fait de recevoir le mail, d’être distrait par lui, de le lire, d’étudier si le contenu vaut la peine nécessite un effort mental total qui n’est jamais compensé par un intérêt tout relatif et très aléatoire. En fait, les mails « intéressants » sont les pires, car ils font hésiter, douter.

Réfléchissons une seconde. Si des gens sont payés pour m’envoyer un mail que je n’ai pas demandé, c’est qu’à terme ils espèrent que je paie d’une manière ou d’une autre. Pour qu’une mailing liste soit réellement intéressante, il y’a un critère simple : il faut payer. Si vous ne payez pas le rédacteur de la newsletter vous-même, alors vous le paierez indirectement.

J’ai décidé d’attaquer le problème frontalement grâce à un merveilleux outil que nous offre l’Europe, la loi RGPD.

À chaque mail non sollicité que je reçois, je réponds le message que vous avez pu lire en entête de ce billet. Parfois, j’ai envie de juste archiver ou mettre dans les spams. Parfois je me dis que ça peut être intéressant. Mais je tiens bon : à chaque mail, je me désabonne ou je réponds (parfois les deux). Si une information est réellement pertinente, l’univers trouvera un moyen de me la communiquer.

Cela fait plusieurs mois que j’ai mis en place cette stratégie en utilisant un outil qui complète automatiquement le mail quand je tape une combinaison de lettres (j’utilise les snippets Alfred pour macOS). L’effet est proprement hallucinant.

Tout d’abord, cela m’a permis de remonter à la source de certaines bases de données revendues à grande échelle. Mais, surtout, cela m’a permis de me rendre compte que les apprenti-marketeux savent très bien ce qu’ils font. Ils se répandent en excuses, ils se justifient, ils me promettent que cela n’arrivera plus alors que mon mail n’est aucunement critique. La simple mention du RGPD les effraie. Bref, tout le monde le fait, mais tout le monde sait que ça emmerde le client et que c’est désormais à la limite de la légalité.

Et mon inbox dans tout ça ? Il n’en revient toujours pas. À force de me désinscrire de tout pendant plusieurs mois, il m’est même arrivé de passer 24h sans recevoir le moindre mail. Cela m’a permis de détecter que certains mails vraiment importants passaient parfois dans les spams vu que, étonné de ne rien recevoir, j’ai visité ce dossier.

Soyons honnêtes, c’était un cas exceptionnel. Mais je reçois moins de 10 mails par jour, généralement 4 ou 5, ce qui est tout à fait raisonnable. Je reprends même du plaisir à échanger par mail. Je préfère en effet cette manière de correspondre au chat qui implique une notion stressante d’immédiateté.

Maintenir mon inbox propre nécessite cependant une réelle rigueur. Il ne se passe pas une semaine sans que je découvre être inscrit à une nouvelle mailing liste, parfois utilisant des données anciennes et apparaissant comme par magie.

Aussi je vous propose de passer avec moi à la vitesse supérieure en appliquant exactement ma méthode.

À chaque mail non sollicité, répondez avec mon message ou un de votre composition. Copiez-collez-le ou utilisez des outils de réponses automatiques. Surtout, n’en laissez plus passer un seul. Vous allez voir, c’est fastidieux au début, mais ça devient vite grisant.

Plus nous serons, moins envoyer un mailing deviendra rentable. Imaginez un peu la tête du marketeux qui, à chaque mail, doit répondre non plus à un ploum un peu excentrique, mais à 10 voire 100 personnes !

Ne soyez pas agressifs. Ne jugez pas. N’essayez pas d’entrer dans un débat (je l’ai fait au début, c’était une erreur). Contentez-vous du factuel et inattaquable : « Retirez-moi de vos bases de données ». Vous n’avez pas à vous justifier plus que cela. N’oubliez pas de mentionner les lettres magiques : RGPD.

Qui sait ? Si nous sommes assez nombreux à appliquer cette méthode, peut-être qu’on en reviendra au bon vieux principe de n’envoyer des mails qu’à ceux qui ont demandé pour les recevoir.

Je rêve peut-être, mais la rigueur que je me suis imposée pour commencer cet exercice s’est transformée en plaisir de voir ma boîte mail si souvent vide, prête à recevoir les messages et les critiques de mes lecteurs. Car, ces messages-là, je n’en ai jamais assez…

Photo by Franck V. on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

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Sous les réseaux sociaux, un monde post-déconnexionhttps://ploum.net/?p=6251http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190227_125159_Sous_les_reseaux_sociaux__un_monde_post-deconnexionWed, 27 Feb 2019 11:51:59 +0000Où je poursuis ma déconnexion en explorant les deux grands types de réseaux sociaux, la manière dont ils nous rendent dépendants et comment ils corrompent les plus grands esprits de ce siècle.

Dans l’étude de mon addiction aux réseaux sociaux, je me suis rendu compte qu’il en existait deux types : les réseaux symétriques et ceux qui sont asymétriques.

Dans les réseaux symétriques, comme Facebook ou Linkedin, une connexion est toujours partagée d’un commun accord. Une des personnes doit faire une demande, l’autre doit l’accepter. Le résultat est que chacun voit ce que poste l’autre. Même s’il existe des mécanismes pour « cacher » certains de vos amis ou « voir moins de posts de cette personne », il est implicitement acquis que « Si je vois ce qu’il poste, il voit ce que je poste ». Ce fallacieux postulat donne l’impression d’un lien social. Le fait de recevoir une demande de connexion est donc source d’une décharge de dopamine. « Youpie ! Quelqu’un veut être en relation avec moi ! ». Mais également source de surcharge cognitive : dois-je accepter cette personne ? Où tracer la frontière entre ceux que j’accepte et les autres ? Que va-t-elle penser si je ne l’accepte pas ? Je l’aime bien, mais pas au point de l’accepter, etc.

Facebook joue très fort sur l’aspect émotionnel du social. Son addiction vient du fait qu’on a l’impression d’être en lien avec des gens qu’on aime et qui, par réciprocité de la relation, devraient nous aimer. Ne pas aller sur Facebook revient à ne pas écouter ce que disent nos amis, à ne pas s’intéresser à eux. Il s’agit donc de l’exploitation commerciale pure et simple de notre instinct grégaire. Alléger son flux en « unfollowant » est une véritable violence, car « Je l’aime bien quand même » ou « Elle poste parfois des trucs intéressants que je risque de rater » voire « Elle va croire que je ne l’aime plus, que je ne veux plus rien avoir à faire avec elle ».

Linkedin joue dans la même cour, mais exploite plutôt notre peur de rater des opportunités. Tout contact sur Linkedin se fait avec l’arrière-pensée « Un jour, cette personne pourrait me rapporter de l’argent, mieux vaut l’accepter ».

Personnellement, pour ne pas avoir à prendre de décisions, j’ai décidé d’accepter absolument toute requête de connexion sur ces réseaux. Le résultat est assez génial : ils ont perdu tout intérêt pour moi, car ils sont un flux complètement inintéressant de gens dont je n’ai pas la moindre idée qui ils sont. De leur côté, ils sont sans doute contents que je les aie acceptés sans que ça ne change rien à ma vie. Bref, tout est pour le mieux.

Mais il existe une deuxième classe de réseaux sociaux dits « asymétriques » ou « réseaux d’intérêts ». Ce sont Twitter, Mastodon, Diaspora et le défunt Google+.

Asymétriques, car on peut y suivre qui on veut et n’importe qui peut nous suivre. Cela rend le follow/unfollow beaucoup plus facile et permet d’avoir un flux bien plus centré sur nos intérêts.

L’asymétrie est un mécanisme qui me convient. Twitter et Mastodon me plaisent énormément.

Le follow étant facile, mon flux se remplit continuellement. Ces deux plateformes sont une source ininterrompue de « distractions ». Mais, contrairement à Facebook et Linkedin, je les trouve intéressantes. Comment ne pas redevenir dépendant ?

Se déconnecter trois mois, c’était bien. Mais pourrais-je établir une stratégie tenable sur le long terme ? Il ne faut pas réfléchir en termes de volonté, mais bien en termes de biologie : comment faire en sorte qu’aller sur une plateforme ne soit pas source de dopamine ?

Là où sur Facebook je suis tout le monde, rendant le truc inutile (Facebook m’aide beaucoup avec une interface que je trouve insupportablement moche et complexe), sur Twitter et Mastodon j’ai décidé de ne suivre presque personne.

Processus cruel qui m’a obligé d’unfollower des gens que j’aime beaucoup ou que je trouve très intéressants. Mais, bien souvent, il s’agit aussi d’anciennes rencontres, des personnes avec qui je n’ai plus de contact depuis des mois voire des années. Ces personnes sont-elles encore importantes dans ma vie ? En restreignant de manière drastique les comptes que je suis, le résultat ne s’est pas fait attendre. Le lendemain matin, il y’avait trois nouveaux tweets dans mon flux. Trois !

Cela m’a permis de remarquer que, malgré mon blocage systématique des comptes qui font de la publicité, un tweet sur trois de mon flux est sponsorisé. Pire : après quelques jours, Twitter semble avoir compris l’astuce et me propose désormais des tweets de gens qui sont suivis par ceux que je suis moi-même.

Exemple parfait : Twitter essaie de m’enrôler dans ce qui ressemble à une véritable flamewar mêlant antisémitisme et violences policières sous le seul prétexte qu’un des participants à cette guéguerre est suivi par deux de mes amis.

Publicités et insertion de flamewars aléatoires dans mon flux, Twitter est proprement insupportable. C’est un outil qui fonctionne contre ma liberté d’esprit. Je ne peux que vous encourager à faire le saut sur Mastodon, ça vaut vraiment la peine sur le long terme et, sur Mastodon, ma stratégie d’unfollow massif fonctionne extrêmement bien. Je redécouvre les pouets (c’est comme ça qu’on dit sur Mastodon) de mes amis, messages qui étaient auparavant noyés dans un flux gigantesque de libristes (ce qu’on trouve principalement sur Mastodon).

Après quelques jours, force fut de constater que j’étais de nouveau accro ! Je répondais à des tweets, me retrouvais embarqué dans des discussions. Seule solution : unfollower ceux qui postent souvent, malgré mon intérêt pour eux.

J’admire profondément des gens comme Vinay Gupta ou David Graeber. Ils m’inspirent. j’aime lire leurs idées lorsqu’elles sont développées en longs billets voire en livres. Mais sur Twitter, ils s’éparpillent. Je dois trier et lutter pour ne pas être intéressé par tout ce qu’ils postent.

En ce sens, les réseaux sociaux sont une catastrophe. Ils permettent aux grands esprits de décharger leurs idées sans prendre la peine de les compiler, les mettre en forme. Twitter, c’est un peu comme un carnet de note public sur lequel tu ne reviens jamais.

Je me demande s’ils écriraient plus au format blog sans Twitter. Cela me semble plausible. J’étais moi-même dans ce cas. Beaucoup de blogueurs l’avouent également. Mais alors, cela signifierait que les réseaux sociaux sont en train de corrompre même les plus grands esprits que sont Graeber et Gupta ! Quelle perte ! Quelle catastrophe ! Combien de livres, combien de billets de blog n’ont pas été écrits parce que la frustration de s’exprimer a été assouvie par un simple tweet aussitôt perdu dans les méandres d’une base de données centralisée et propriétaire ?

Au fond, les réseaux sociaux ne font que rendre abondant ce qui était autrefois rare : le lien social, le fait de s’exprimer publiquement. Et, je me répète, rendre rare ce qui était autrefois abondant : l’ennui, la solitude, la frustration de ne pas être entendu.

Ils nous induisent en erreur en nous faisant croire que nous pouvons être en lien avec 500 ou 1000 personnes qui nous écoutent. Que chaque connexion a de la valeur. En réalité, cette valeur est nulle pour l’individu. Au contraire, nous payons avec notre temps et notre cerveau pour accéder à quelque chose de très faible valeur voire d’une valeur négative. Plusieurs expériences semblent démontrer que l’utilisation des réseaux sociaux crée des symptômes de dépression.

On retrouve une constante dans l’histoire du capitalisme : toute innovation, toute entreprise commence par créer de la valeur pour ses clients et donc pour l’humanité. Lorsque cette valeur commence à baisser, l’entreprise disparait ou se restructure. Mais, parfois, une entreprise a acquis tellement de pouvoir sur le marché qu’elle peut continuer à croître en devenant une nuisance pour ses clients. Que ce soit techniquement ou psychologiquement, ceux-ci sont captifs.

Facebook (et donc Instagram et Whatsapp), Twitter et Google sont arrivés à ce stade. Ils ont apporté des innovations extraordinaires. Mais, aujourd’hui, ils sont une nuisance pour l’humain et l’humanité. Ils nous trompent en nous apportant une illusion de valeur pour monétiser nos réflexes et nos instincts. L’humanité est malade d’une hypersocialisation distractive dopaminique à tendance publicitaire.

Heureusement, prendre conscience du problème, c’est un premier pas vers la guérison.

Photo by Donnie Rosie on Unsplash

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Printeurs 50https://ploum.net/?p=6243http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190226_092621_Printeurs_50Tue, 26 Feb 2019 08:26:21 +0000Le face à face continue entre Nellio et Eva, d’une part, et Georges Farreck, le célèbre acteur, et Mérissa, une femme mystérieuse qui semble contrôler tout le conglomérat industriel d’autre part.

Mérissa reste interdite. Eva la pousse dans ses retranchements.

— Pourquoi as-tu choisir d’avoir des enfants Mérissa ?
— Je…

D’un geste machinal, elle appelle le chat qui bondit sur ses genoux et frotte son crâne contre la fine main blanche. Après deux mouvements, lassé, il saute sur le sol sans un regard en arrière. Les yeux de Mérissa s’emplissent de tristesse.

Georges Farreck s’est approché. Amicalement, il lui pose la main sur l’épaule. Elle le regarde et il lui répond silencieusement avec une moue interrogatrice. Éperdue, elle pose ses yeux tour à tour sur chacun de nous.
— Je suis la femme la plus puissante du monde. Je suis la plus belle réussite de l’histoire du capitalisme voire, peut-être, de l’histoire de l’humanité. J’ai conquis l’humanité sans guerre, sans combat.
— Sans guerre ouverte, sifflé-je entre mes dents. Mais au prix de combien de morts ?

Eva me lance un regard sévère et ignore délibérément mon interruption.
— Pourquoi vouloir avoir des enfants Mérissa ?
— Parce que…

Comme un barrage soumis à une trop forte pression, elle cède brutalement.
— Parce que tout simplement je voulais savoir ce que c’était de créer la vie. Parce que j’ai été éduquée avec cette putain de croyance qu’une femme n’est complète qu’en pondant des mioches. Parce que j’ai quatre-vingt-neuf ans, j’en parais quarante et je suis partie pour en vivre deux cents mais que je n’ai plus rien à faire de ma vie. J’ai conquis le monde et je m’ennuie. Alors n’essayez pas de me faire le couplet de la plus belle expérience du monde, de l’altruisme, de l’empathie. Malgré toute notre technologie, j’ai été malade comme une chienne, j’ai eu des nausées, je me sens alourdie, difforme, handicapée. Et pourtant…

Elle se tient le ventre et claudique jusqu’à son bureau.

— Et pourtant, j’aime ces deux êtres qui me pompent et m’affaiblissent. J’ai envie de créer pour eux le meilleur. Je souhaite qu’ils soient heureux.

Elle nous regarde.

— Si je coupe l’algorithme, ils vivront dans un monde inconnu. Je ne peux garantir leur bonheur.
— Et si tu ne coupes pas l’algorithme ? susurre Eva.
— Alors, au pire ils connaitront la guerre. Au mieux, ils connaitront le bonheur…
— Le bonheur d’être les esclaves de l’algorithme ! m’écrié-je. Comme nous tous ici.
— Vous étiez très heureux tant que vous ne le saviez pas !
— Et tu pourrais ne pas le dire à tes enfants en espérant qu’ils ne le découvrent jamais ?

Elle nous lance un regard froid, cynique.

— Si je coupe l’algorithme, quelqu’un d’autre en créera un. Peut-être qu’il sera pire !
— Peut-être meilleur, susurre Georges Farreck.
– Et si c’était déjà le cas ? demandé-je. Est-on sûr que FatNerdz soit réellement un avatar de l’algorithme ? Après tout, Eva est issue de l’algorithme. Elle s’est rebellée. FatNerdz est probablement un sous-logiciel avec ses propres objectifs. Il ne doit pas être le seul. Si j’étais l’algorithme, je lancerai des programmes défensifs chargés d’identifier les algorithmes intelligents susceptibles de me faire de la concurrence.

Georges ne semble pas en croire ses yeux.

— Une véritable guerre virtuelle…
— Dont nous avons été les soldats, les trouffions, la chaire à canon.

Furieux, je crache ma haine en direction d’Eva.

— Ainsi, c’est ce que je suis, ce que nous sommes pour toi. De simples pions.
— Nellio ! hurle-t-elle. Je suis devenue humaine.
— De toutes façons, cela signifie qu’on ne peut plus couper l’algorithme. Autant chercher à couper Internet !
— Effectivement, murmure Mérissa d’une voix lourde. Mais j’ai développé un anti-algorithme. Un programme qui a accès à toutes les données de l’algorithme mais qui a pour seul et unique objectif de le contrer. Et de contrer toutes ses actions. J’ai pensé que cela serait utile si jamais l’algorithme tombait sous la coupe d’un concurrent.

Du bout des doigts, elle pianote sur le bureau. Quelques lignes de commande apparaissent sur un écran.

— Ma décision est prise depuis longtemps. Je vais lancer ce contre-algorithme. Cela m’amuse beaucoup. Mais cela m’amusait également de vous entendre argumenter. Je n’ai qu’à appuyer ici et…

Les murs se mettent soudain à clignoter. D’énormes araignées rampent sur les plafonds, les lumières clignotent, un effroyable crissement envahit la pièce.

— L’algorithme se défend ! nous crie Eva. Il essaie de nous désorienter. Il a donc développé un module d’analyse des comportements humains pour se prémunir de toute agression.
— J’ai… J’ai perdu les eaux ! hurle Mérissa, le visage pâle comme la mort.

Sous ses pieds une mare se dessine. Un liquide coule le long de ses jambes. Elle chancelle, s’appuie sur le bureau.

— Il faut… Il faut lancer le contre-algorithme, bégaie-t-elle.

Eva la soutient, les murs lancent des éclairs, les araignées grandissent, se transforment en bébés vomissant et grimaçant. Dans mon cerveau embrouillé, l’eau qui dégouline entre les jambes de Mérissa se mélange avec le vomi virtuel qui semble suinter le long des murs.

— L’algorithme ne peut rien faire physiquement, il faut se concentrer, ne pas se laisser distraire ! nous exhorte Eva tout en soutenant l’octogénaire parturiente.

Une froide douleur me transperce soudain. Je baisse les yeux. Un poinçon d’acier me traverse de part en part et me sort de l’abdomen. Une douce torpeur succède à la douleur et irradie depuis mon ventre. J’empoigne le poinçon à deux mains, je tente vainement de le tirer, de le comprimer avant de m’écrouler vers l’avant.

Les motifs du sol me semblent mouvants, passionnants. À coté de moi, le visage de Georges Farreck s’écrase soudain. Il gémit, roule des yeux horrifiés. Georges Farreck ! Je souris en le regardant, en imaginant l’érection que son corps provoque en moi.

Un museau et de longs poils gris me chatouillent le visage. Difficilement, je tente de garder les yeux ouverts mais une patte se pose sur mon front et je m’affaisse, épuisé.

Autour de moi, le bruit me semble s’atténuer. J’ai froid. Je n’éprouve plus le besoin de respirer.

Vais-je me réveiller dans un printeur ?

Photo par Malavoda

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La visibilité n’est pas un paiementhttps://ploum.net/?p=6244http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190222_162949_La_visibilite_n___est_pas_un_paiementFri, 22 Feb 2019 15:29:49 +0000Lettre ouverte aux organisateurs de conférences

Chèr-e organisateur-trice ,

Félicitations pour avoir mis en place ton événement, d’avoir trouvé le lieu, les sponsors, les budgets. C’est un fameux travail, j’en suis conscient.

Le point d’orgue de ton événement est une conférence ou une table ronde à laquelle tu me proposes de participer. Je suis flatté de ton intérêt.

Cependant, tu espères qu’on n’abordera pas la question de la rétribution, tu laisses cette question en suspens comme s’il tombait sous le sens que ma participation devrait être bénévole.

Lorsque je pose la question et que tu n’as pas de budget pour me payer ou même me défrayer, tu argueras que cela me fait « une belle visibilité ».

Mais tu dois être conscient que la visibilité ne se mange pas, que la visibilité ne sert à rien si ce n’est à obtenir des propositions pour d’autres conférences gratuites.

Pire : lors de ton événement, je toucherai peut-être une centaine de personnes. Bref, l’équivalent d’un tweet. Non seulement la visibilité n’est pas rentable, mais celle que tu me proposes est ridicule.

Tu sous-entends également que j’ai besoin de visibilité. Or, si tu m’as trouvé, c’est que j’ai déjà la visibilité dont j’ai besoin. Et peut-être que certains d’entre nous ne cherchent pas de la visibilité à tout prix.

Bref, lorsque tu y réfléchis, ton argument est à la limite de l’injure. Sans compter que tout le reste de ton événement est largement payant : présence de sponsors, location de la salle, impression des affiches et, le plus souvent, prestataires techniques. Au final, seul le “clou du spectacle” est gratuit. Et peut-être toi-même si tu as le plus souvent un salaire. N’est-ce pas un peu paradoxal ? N’est-ce pas un peu injuste que je doive, en plus de mon travail, payer mon moyen de transport pour venir parler entre deux panneaux faisant la promotion d’une grande banque ?

Et si la préparation occupe ton esprit en permanence depuis des semaines voire des mois, n’oublie pas que ce n’est pas mon cas. Si j’accepte de participer bénévolement, je n’ai pas pour autant accepté des réunions de préparation, des dizaines d’échange par email, plusieurs coups de téléphone et une inscription sur ta newsletter ou ta plateforme de communication interne. Ce n’est pas non plus à moi de devoir quémander toutes les informations sur le lieu, la date, le format, ce qui est attendu de moi tout en devant m’adapter aux changements de dernière minute.

Je ne souhaite pas te décourager. Je trouve très bien qu’il y’ait des événements gratuits et, personnellement, j’accepte très régulièrement d’intervenir gratuitement avec plaisir. Les motivations me sont propres et varient d’une proposition à l’autre : le projet me plait, j’avais envie de visiter l’endroit, je souhaite rencontrer l’un des autres conférenciers ou, tout simplement, j’ai l’impression que cela correspond à ma mission de vie. La gratuité n’est donc pas synonyme d’exclusion et le fait de me payer n’est pas une garantie d’acceptation (sauf à partir d’une certaine somme, je suppose). L’argent n’est qu’un élément de la balance, mais il est non négligeable.

Je souhaiterais juste que tu sois un peu plus honnête et explicite dès la prise de contact. Que tu poses directement les conditions et les modalités pratiques. M’offrir de la “visibilité”, je le prends comme une insulte, cela me donne envie de refuser directement. Prétendre ne pas avoir de budget lorsqu’on affiche partout le sponsor d’une grande banque ou qu’on est une énorme organisation publique qui consomme des milliards d’argent public chaque année, je trouve ça à la limite de la malhonnêteté intellectuelle.

Merci pour ton attention et bonne chance pour ton événement.

Photo by ål nik on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Formulaire d’admission pour l’enferhttps://ploum.net/?p=6238http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190221_113152_Formulaire_d___admission_pour_l___enferThu, 21 Feb 2019 10:31:52 +0000J’étais un peu étourdi, ne sachant pas trop ce qui m’était arrivé.

— À quel type d’enfer croyez-vous ?

— Pardon ?

Le gros type qui m’avait adressé la parole se tenait derrière un bureau, entre un vieil ordinateur à écran cathodique et une pile de classeurs. La préhistoire quoi ! Passant ma vie entre deux startups et autres espaces de coworking décorés par des Suédois sous LSD, j’avais oublié l’existence de cette classe de personnage.

— Je vous demande à quel type d’enfer vous croyez, articula-t-il d’une bouche pâteuse.

— Ben je ne crois pas à l’enfer, parvins-je à répondre en me massant la mâchoire.

Il se caressa le menton avant de lever ses lunettes sur son crâne gras et chauve, comme pour mieux lire la fiche qu’il tenait entre les doigts.

— hm… C’est embêtant, très embêtant.

— Écoutez, je ne sais pas ce que je fais ici, mais on n’est certainement pas là pour discuter philosophie.

— Vous êtes sûr de ne pas croire en un enfer ? Même un petit ? Pas nécessairement les diables, les flammes et tout le tralala. Ça peut être une obscurité éternelle, l’immobilité, une prison…

— Mais puisque je vous dis que je ne crois pas en tout ça ! Je suis athée.

— Et ils n’ont pas d’enfer les athées ?

— Pas à ma connaissance, non.

— hm… Très embêtant.

— Écoutez mon vieux, on ne va pas y passer la nuit !

— Oh rassurez-vous, ça n’est pas le problème. C’est juste que j’ai d’autres dossiers à traiter et que vous n’êtes pas le seul.

— Le plus vite je serai sorti d’ici, le mieux ce sera, fis-je, commençant sentir monter en moi l’énervement annonciateur de mes trop fréquentes colères.

Le gros chauve me regardait calmement derrière ses lunettes qu’il avait rabaissées sur son nez en marmonnant. 

— C’est que le règlement est très clair, vous savez. Regardez vous-même, article 12.

Il ouvrit un classeur qu’il me tendit. Les lettres dansaient devant mes yeux et formaient une écriture incompréhensible.

— Je n’arrive pas à lire.

— Ah oui, pardon. J’oubliais. Je vous traduis : « Tout défunt sortira du bureau d’orientation vers l’enfer correspondant à sa croyance ».

— Défunt ?

Machinalement, je me mis à chercher la caméra cachée.

— Notez qu’on pourrait peut-être trouver une solution approximative. Est-ce que ne pas croire en l’enfer est similaire à craindre l’oubli éternel et le néant ? Nous avons un enfer parfait pour cela. Cela vous conviendrait-il ?

— Mais pas du tout ! Je vous dis que je ne crois pas en l’enfer, pas même au néant éternel !

— Écoutez, j’essaie de vous trouver un enfer, vous pourriez faire un effort. Avouez que le néant, c’est assez similaire, non ?

— Attendez un instant. Vous avez dit “défunt” ?

— Oui, bien entendu pourquoi ?

— J’essaie juste de comprendre. C’est une blague, c’est ça ?

— Pas du tout. Le règlement est très clair. « Tout défunt sortira… »

— Oui, j’ai compris. Mais qu’est-ce que ça a à voir avec moi ?

Ce fut à son tour d’avoir l’air surpris.

— Vous voulez dire que… que vous n’êtes pas au courant ?

— Au courant de quoi ?

— Que vous êtes mort ?

Je le regardai avec un grand sourire.

— Pas mal. Mais à moi on ne la fait pas. C’est un peu gros.

— Écoutez, mon boulot c’est de vous trouver un enfer. Pas de vous convaincre. Alors on va faire une petite entorse au règlement. Je vous fais un mot pour ma collègue du bureau 14A, au dix-septième. Vous irez la voir, elle va certainement trouver une solution. Si ça ne va pas, vous revenez ici. On fait comme ça ?

Je n’avais pas vraiment le choix et, en toute sincérité, je pensais que toute occasion était bonne pour sortir de ce bureau. Je pris donc le papier griffonné qu’il me tendait et parti sans demander mon reste. Des gens s’agglutinaient sur de vieilles chaises alignées le long des murs des couloirs, entrecoupées de temps à autre par des tables basses croulantes sous des magazines édités avant ma naissance. Je ne me souvenais pas être entré dans ce bâtiment et je ne comptais pas y rester plus de temps que nécessaire.

Suivant les panneaux, je m’élançai dans ce couloir qui bifurqua plusieurs fois. Après plusieurs centaines de mètres, je constatai avec effroi que j’étais de retour devant le bureau que je venais de quitter. Sans ménagement, je demandai à un petit vieux écroulé sur sa chaise le chemin des ascenseurs. Il m’indiqua d’un doigt tremblant la direction d’où je venais. Une petite vieille à peine moins grabataire lui tapa sur le doigt en le grondant et en me désignant la direction opposée. Heureusement, un troisième larron vint à ma rescousse.

— Le couloir tourne autour de la cage d’ascenseur. Quand vous verrez des plantes vertes, prenez la double porte en bois.

En appelant l’ascenseur, je me fis la réflexion que, sans cet anonyme bienfaiteur, j’aurais pu tourner longtemps, les plantes masquant un recoin de mur où se découpait la porte menant aux ascenseurs. Je pénétrai dans la cabine tout en maudissant l’architecte. Sans hésiter, je me rendis au rez-de-chaussée.

Mes pas résonnaient dans le grand hall de marbre à mesure que je me dirigeais vers les grandes portes translucides dans leur châssis doré. Au moment où j’allais les franchir, une main puissante se posa sur mon épaule.

— Éh là, où allez-vous comme ça ?

Je pris un air surpris.

— Je rentre chez moi !

Le garde se tourna vers un de ses collègues et s’esclaffa :

— Il rentre chez lui ! C’est la meilleure de l’année.

— Ici c’est l’entrée ! On ne sort pas ! Imaginez un peu si on sortait par l’entrée ? poursuivit son collègue.

— Et bien, aurez-vous l’obligeance de m’indiquer la sortie alors ?

— Ça, c’est au bureau d’orientation de vous la trouver. Le règlement est très clair : « Tout défunt sortira… ».

— Oui, merci, je la connais. Mais moi, je fais quoi ?

— Et bien vous allez au bureau d’orientation !

— Mais j’en sors justement !

Ce fut au tour des gardes d’avoir l’air étonnés.

— Comment ? Comme ça ? Mais… Ce n’est pas conforme au règlement !

Je me mis à broder.

— Il m’a dit qu’il faisait une petite entorse pour moi, car il fallait que j’aille chercher quelque chose que j’avais oublié.

Les gardes me regardaient, bouche-bée. Pour les impressionner, je tendis le papier que m’avait donné le gros chauve, l’agitant pour ne pas leur donner l’opportunité de lire les détails.

— Ah, mais attendez ! Vous devez aller au dix-septième.

— Bureau 14A, renchérit son alter ego dans la bêtise.

Ils se regardèrent.

— C’est pas très réglementaire tout ça.

— En même temps, nous, c’est pas nos affaires.

— Juste. Et bien monsieur, on va donc vous accompagner jusqu’à l’ascenseur.

Tentant de cacher mon exaspération, j’appuyai sur le premier bouton qui se présenta. Le hall des ascenseurs était couvert d’une imitation de marbre gris-rougeâtre. Quatre cabines de chaque côté, je rentrai dans la première qui s’ouvrit et enfonçai le bouton dix-sept tout en faisant un petit geste de la main à mes cerbères.

Arrivé à l’étage indiqué, je me dis que je n’avais rien à perdre et me mis en quête du bureau quatorze. Je toquai à la porte, une dame boudinée en train de manger des nouilles chinoises dans un carton me reçut, le menton dégoulinant de sauce.

— Qu’est-ce que c’est ?

Je tendis le papier.

— Mais vous devez aller au bureau 14A !

— Ben oui, c’est pas ici ?

— Non, ici c’est le 14B ! Le 14A, c’est dans l’autre tour.

— Pardon ?

— L’autre tour ! Vous devez redescendre jusqu’au rez-de-chaussée et prendre les ascenseurs d’en face, pour l’autre tour. C’est quand même pas compliqué !

— Excusez-moi, mais c’est la première fois que je viens…

— Normal, on vient rarement une seconde fois.

— Surtout que je ne suis pas venu de mon plein gré !

— Peu de monde vient ici de son plein gré.

Je poussai un profond soupir.

— Bref, je suis bon pour tout redescendre.

— Il y’a une passerelle entre les tours au sixième. Ça peut vous faire gagner du temps.

Je sortis et pris la direction du sixième étage. Après quelques tours de l’étage, je finis par dégoter un couloir avec des panneaux indiquant “Tour A”. Je me félicitai de cette petite victoire. Je m’attendais à un panneau de type “En réfection, merci de passer par le rez-de-chaussée”, mais, contre toute attente, il ne vint pas. En quelques minutes, je fus au dix-septième étage.

L’étage semblait formé d’un couloir circulaire traversé par deux couloirs parallèles. Des portes rigoureusement identiques constellaient les cloisons d’un vert déteint. Je suivis la série des bureaux un, deux, trois… jusqu’à onze. Après le onze s’ouvrait le bureau vingt-trois. Puis le dix-sept. Le trente. Il n’y avait absolument aucune logique. Il me fallut parcourir trois fois chaque couloir avant de découvrir le quatorze, qui était entre le trois et le cinq, mais que, machinalement, je prenais à chaque fois pour le quatre.

Je tentai de maitriser mes nerfs pour ne pas défoncer la porte et étrangler son occupant. Une petite lumière s’alluma sur le chambranle : “Occupé”.

Le désespoir commença à me gagner et je m’assis à même la moquette en soupirant. Pour la première fois depuis ce qui m’avait semblé une éternité, je me mis à réfléchir. Où étais-je réellement ? La blague n’allait-elle pas un peu loin ? Étais-je devenu fou ? Où était la réalité ?

Je ne réagis même pas lorsque la lumière s’éteignit et qu’un individu que je n’avais pas remarqué se leva en pestant contre la minuterie automatique. Il devait répéter le même manège une demi-douzaine de fois, me fixant à chaque fois, espérant probablement engager la discussion sur cet épineux problème. Il en fut pour ses frais, car je restai plongé dans mes pensées.

Réflexions qui furent interrompues par un toussotement. Une dame d’un âge certain au port rigide et au chignon serré se tenait dans l’encadrement de la porte.

— Vous avez sonné ?

Je me relevai sans hâte et lui tendit le papier. La lumière s’éteignit et mon voisin d’attente se leva une fois de plus pour allumer, n’osant pester ouvertement cette fois.

— Oui. Votre collègue m’a envoyé ici. Je ne comprends rien à rien, je ne sais même pas pourquoi je suis ici.

Elle me fit entrer, me tendit un siège et, s’adressant à moi comme à un enfant, commença à m’expliquer la situation.

— Vous n’êtes pas sans savoir que les humains ont de nombreuses croyances concernant la vie après la mort.

— En effet, mais je ne vois pas bien…

— Et bien toutes ces croyances sont vraies. À sa mort, chaque être humain vit dans l’enfer qu’il s’est imaginé, au plus profond de son inconscient.

— Mais cela n’a aucun sens, l’âme n’existe pas ! 

— Qui vous a parlé d’âme ? Il n’y a en effet pas d’âme. L’enfer est, en quelque sorte, généré par le cerveau alors que celui-ci a perdu la capacité de percevoir l’écoulement du temps. La conscience est donc piégée dans une fraction de seconde éternelle.

— Mais pourquoi l’enfer ?

— C’est une manière de parler. La peur est l’émotion primaire la plus forte et la dernière à subsister. C’est donc ce qui effraie la conscience qui va s’imprimer dans le cerveau une fois que celui-ci a compris qu’il disparaissait. Quand on y pense, c’est assez ironique. Les personnes les plus pieuses qui ont fait le bien toute leur vie, car elles craignaient les flammes de l’enfer s’y sont condamnées. Les cyniques ont généralement une mort plus douce.

Elle arrondit ses lèvres sèches en une ébauche de sourire.

— Votre explication ne tient pas debout. Ce bâtiment, vous-même. Vous êtes réels !

Elle joignit ses doigts anguleux, les coudes sur son bureau, et toucha le léger duvet qui couvrait son menton.

— Ah, je vois que vous êtes un dur à cuire. C’est certainement la raison pour laquelle vous avez été envoyé chez moi. Vous ne croyez en rien, vous ne voulez croire en rien. Du coup, difficile de vous trouver une place. 

— Vous éludez la question !

— Laissez-moi une seconde. La conscience a un impact physique sur l’univers. Chaque conscience laisse une marque, un peu comme  un caillou jeté dans une mare laisse des remous. La plupart du temps, notre conscience est trop sollicitée par les sens du corps pour percevoir quoi que ce soit, mais cela reste un fait : les consciences s’influencent les unes les autres. À la mort, la conscience se déconnecte des stimuli externes et se met à percevoir les autres consciences, le plus souvent celles qui sont mortes en même temps et dans un espace géographique proche. Les toutes premières consciences se sont, de manière assez contre-intuitive, développées principalement après la mort du corps. Limitées par le corps lors de leur vivant, elles ont réussi à communiquer à travers la mort. Petit à petit, elles en sont arrivées à créer une véritable organisation dont je fais partie. Je suis en quelque sorte un démon, ainsi que tous mes collègues.

J’éclatai de rire.

— C’est absolument excellent. Vraiment très bon. Mais vous êtes quand même une humaine dans un bâtiment humain.

Elle tendit la main vers le mur derrière elle. Celui-ci sembla s’évaporer et je vis de gigantesques flammes au milieu desquelles hurlaient des corps calcinés. Je n’eus pas le temps de m’habituer à la vision qu’elle déplaça son index vers un autre pan de mur, lequel devint une mer gelée dans laquelle évoluait un drakkar en piteux état. Des mains de squelettes jaillissaient de la glace et tentait d’aggriper la coque. Mon hôte claqua dans ses doigts et le bureau redevint normal.

— Nous sommes vraiment des démons, mon cher. Simplement, devant la surpopulation, nous avons dû nous organiser. En cette période de doute, la plupart des humains ne sont plus certains de croire en l’enfer. Leur conscience est bloquée et interfère avec les autres consciences. Notre organisation se contente de les débloquer. Généralement, un simple passage dans le bureau d’un démon comme mon collègue que vous avez rencontré suffit à leur rappeler leur crainte la plus profonde. Toute cette organisation existe, bien entendu, grâce aux connaissances de tous les humains qui passent par nous. Au fil du temps, nous évoluons au rythme de l’humanité ! Nous nous modernisons, nous avons même un réseau informatique.

Fièrement, elle me montra son gigantesque écran à tube cathodique.

– Mais c’est préhistorique ! ne pus-je m’empêcher de m’écrier.

— Ah, vous trouvez ? C’est peut-être parce que la plupart des décédés ont un certain âge, cela expliquerait notre léger retard technologique.

– C’est bien joli, mais je fais quoi dans tout ça ?

— J’espère avoir convaincu votre scepticisme. Il est dans votre intérêt de collaborer afin de vous débloquer, de trouver l’enfer qui vous convient le mieux.

Je réfléchis une seconde.

— Ce que j’ai toujours craint c’est de me retrouver sur une plage magnifique avec une mer turquoise, entouré de personnes charmantes.

— Je vais voir ce que nous…

Elle s’interrompit et me darda d’un regard sévère.

— Vous essayez de vous jouer de nous. Ce n’est pas une crainte…

— Si si, je vous assure, bégayai-je, j’ai horreur de la mer et du soleil. Je…

— Vous êtes mort, monsieur. Votre enfer doit correspondre à votre peur la plus profonde. Sans cela, vous ne serez pas débloqué. Nous ne sommes pas une agence de voyages avec différentes formules à la carte !

— Si c’était le cas, je ne recommanderais pas vos services.

Je tentai un petit rire que je voulais ironique, mais qui ne fût qu’une rauque raclure de gorge jaunâtre.

— Dans votre situation, continua-t-elle sur un ton égal comme si je n’avais rien dit, il serait peut-être avisé de consulter un de nos théologiens. Ils pourraient certainement vous aider, après tout c’est à ça que servent les religions.

– Ah non ! m’exclamai-je, j’ai horreur de la vacuité religieuse. Les conseillers religieux me donnent des boutons. 

Elle me lança un regard étonné par-dessus ses lunettes.

— Ils ne servent à rien, ils brassent du vide et ils utilisent les maigres ressources de leur cerveau décati pour gloser sur l’interprétation à donner à un livre vieux de plusieurs siècles, nonobstant les multiples traductions et adaptations. Non, vraiment, la théologie, c’est la parodie de l’intelligence, le culte du cargo de la science. Tout, mais pas un théologien.

Intéressée, elle se pencha vers moi.

— Dîtes, l’idée de passer l’éternité avec des théologiens très croyants vous effraie-t-elle ?

J’éclatai de rire.

— Je vous vois venir. Non, cela ne m’effraie pas, cela me rend juste violent. C’est plutôt eux qui devraient être effrayés. Mais ce n’est certes pas ma définition de l’enfer.

— Dommage, j’avais justement un interminable concile du Vatican sous la main. Un enfer assez couru.

— Assez couru ?

— Oui et tout particulièrement par des prêtres et des religieux. À croire que l’expérience est assez traumatisante.

— Et si vous me laissiez tout simplement sortir ?

— Sortir ?

— Pourquoi pas ?

— Sortir pour aller où ?

— La porte d’entrée, en bas. 

— Je vous rappelle que vous êtes mort. Ce bâtiment n’est qu’une construction psychique commune. Il n’y a pas d’extérieur.

— Admettons que je ne vous croie pas. Vous avez fait de jolis tours de passe-passe, mais je me sens bel et bien vivant. L’idée que je sois mort est absurde.

— Plusieurs de vos philosophes sont arrivés à la même conclusion de leur vivant, mais, effectivement, il est nécessaire que vous soyez convaincu.

Elle saisit le cornet d’un antique téléphone en Bakélite sur son bureau et composa un numéro.

— Le centre médical ? Oui, j’ai un cas pour vous. Refus d’acceptation. Est-ce que vous pouvez le prendre en priorité ? C’est assez urgent, il n’a pas d’enfer assigné. Comment ? Oui. Non. Oui.

Elle raccrocha avec un grand sourire.

— Voilà, vous devez vous rendre au sous-sol, service médical avec les formulaires suivants. 

Une imprimante matricielle se mit à crachoter dans un coin. Elle arracha les pages et me les tendit. 

— Surtout, ne perdez pas les étiquettes ! Et… ah oui, merci de signer ici !

J’avais beau me concentrer, les lettres dansaient devant mes yeux en une sarabande de hiéroglyphes mouvants, impénétrables, indéchiffrables.

— Euh, excusez-vous, mais je signe quoi là au juste ?

— Une décharge reconnaissant que je vous ai transféré au médical. C’est juste de la paperasserie interne pour garantir que vous n’êtes plus sous ma responsabilité.

Elle regarda sa montre tandis que je signai machinalement.

— Est-ce que ça vous dérangerait d’attendre encore sept minutes dans mon bureau ?

— Euh, fis-je étonné. Non, mais je ne comprends pas bien…

— Je dois rendre un rapport de mon travail heure par heure. Nous appelons ça des timesheets. C’est très important, mais un peu fastidieux. Si vous restez encore sept minutes, je pourrai vous inscrire dans ma prochaine tranche horaire, ce sera plus facile, car, certaines heures, je ne sais pas trop quoi mettre.

– Je ne vois pas très bien l’utilité de ce processus, mais si vous voulez que j’attende, je n’y vois pas d’objections.

— C’est très utile. Cela permet au service de supervision de vérifier que chacun fait bien son travail. Les budgets sont réduits et il y’a tellement de tire-au-flanc ! Plus les budgets sont restreints, plus il faut être sévère et engager des vérificateurs de timesheets. C’est logique, non ?

Je la regardai, un peu paniqué, n’osant pas ouvrir la bouche. Je n’eus même pas la force de faire semblant d’acquiescer. Mais cela ne perturba pas mon interlocutrice qui fixait obstinément sa montre. Après une éternité silencieuse que je supposai être sept minutes, elle me fit un petit signe de la main.

Je me levai et repris l’ascenseur en direction du sous-sol. Preuve de ma résignation, l’idée de trouver une sortie ne m’effleura même plus. J’aime croire que c’était par curiosité intellectuelle, mais l’honnêteté me pousse à admettre qu’il s’agissait d’une reddition mentale. J’avais toujours été fasciné par ces condamnés à mort qui se laissaient fusiller bravement, debout, sans tenter le tout pour le tout, sans se lancer dans un dernier baroud d’honneur. Je pensais être différent. J’étais convaincu d’être un lutteur, un combatif. Placé devant la première épreuve un peu effrayante de ma vie, ou de ce qui semblait être encore ma vie, je me révélais pleutre et soumis en à peine quelques minutes de discussions. Quelle déception !

Comme je m’y attendais, le sous-sol se révéla un véritable dédale orné de numéros et de couleurs. Naïvement, je demandai le  service médical. On me répondit que l’entièreté du sous-sol était le service médical, que je m’y trouvais, qu’il fallait que je sache dans quel service je devais aller. Je n’en avais évidemment pas la moindre idée. À force de demander mon chemin en agitant ma liasse de papier, on finit par m’indiquer des directions qui se révélèrent relativement cohérentes. J’aboutis devant un petit guichet où je tendis mes formulaires. Derrière le guichet, deux jeunes personnes de sexes opposés buvaient un café et ma présence semblait les importuner. Ils firent mine de m’ignorer malgré de nombreux raclements de gorges et de « Pardon ? Excusez-moi ! ». Comme ils continuaient à roucouler, je  me contentai de les regarder fixement avec un large sourire. Un truc que j’avais sans doute appris dans un film ou une nouvelle. L’effet ne tarda pas. L’homme se mit à rougir et la femme s’approcha de moi :

— Qu’est-ce qu’il veut l’impatient ?

Je tendis mes papiers désormais chiffonnés comme une liasse de billets. La femme s’en empara et, pendant quelques minutes, je ne vis plus d’elle qu’une masse de cheveux roux bouclés qui grommelait.

— Je ne trouve pas la copie certifiée conforme de votre dossier médical, fit-elle en relevant la tête.

— La quoi ?

— La copie certifiée conforme de votre dossier médical. C’est indispensable de l’avoir.

— Et comment suis-je censé l’avoir ?

— Elle a dû vous être remise à votre arrivée.

— C’est que… 

Je sentais que de ma réponse allait dépendre la suite de mon épreuve. J’étais un peu comme dans ces livres de ma jeunesse dont vous êtes le héros. Si je répondais bien, j’allais à la page 185 et je passais l’épreuve. Si je ne répondais pas bien, j’étais envoyé page 217 dans un nouveau cycle infernal.

Le compagnon de mon interlocutrice nous fixait sans rien dire, ses yeux globuleux incrusté dans son grand corps maigre et immobile. Je suis sûr qu’il savait. Qu’il attendait de voir si je partais pour la page 185 ou la page 217.

— Le démon qui vous a accueilli vous a-t-il donné une copie certifiée conforme de votre dossier médical ? C’est une farde en carton rouge.

— Non, je m’en souviendrais si c’était le cas, répondis-je machinalement en me mordant la langue. Cela commençait à sentir la page 217.

— Alors il faudrait aller la chercher chez lui.

La perspective de repartir chez mon petit chauve ne m’enchantait guère.

— Et si la copie qu’il vous donne n’est pas certifiée, il faudra passer par le service de conformité, poursuivit la rousse.

Mon cerveau tournait à toute vitesse. Pour éviter la page 217, je décidai de tenter le tout pour le tout. 

— S’il s’avérait que la copie certifiée conforme de mon dossier médical était égarée, articulai-je lentement, le cœur battant à tout rompre. Quelle serait la procédure ?

— Et bien on devrait vous imprimer une copie de la copie certifiée conforme.

— Qui pourrait imprimer cette copie ?

La rousse se retourna vers son muet soupirant.

— Tu peux faire ça, non ?

— Oui. N’importe quel ordinateur de l’étage relié au réseau le peu, les dossiers sont stockés dans le répertoire partagé du service.

J’hésitai entre la jubilation de la page 185 et les agonir d’injures. Ils n’auraient pas pu le dire tout de suite ? Les systèmes administratifs ont tendance à être peuplés de troglodytes mous du bulbe. La corrélation est observable par tout un chacun, mais je n’ai pas encore réussi à démontrer la causation. Sont-ils recrutés comme étant particulièrement lents et incapables de toute autonomie de pensée ? Sont-ils formés pour le devenir ? Ou bien est-ce une forme de sélection naturelle : toute personne capable d’un minimum de sens analytique, de logique et d’initiative finit par rendre sa démission en hurlant et en s’arrachant les vêtements, généralement au bout de sept à huit jours.

Une autre théorie que j’entretenais jusque là était celle de la création d’emplois. À partir du moment où le but premier d’une société était de créer des emplois, il fallait créer des structures capables d’employer tous les types de profils. Et pour chaque type d’individus, il fallait un emploi qui ne soit pas seulement à sa portée, mais également où il soit le meilleur.  Où il excelle et écrase la concurrence. Mécaniquement, les administrations se sont donc épanouies pour employer les gens pointilleux, mesquins, sans imagination et, n’ayons pas peur de le dire, foncièrement bêtes et méchants.

La force de l’administration ce n’est pas qu’elle propose des emplois qui ne nécessitent pas d’être intelligent, il en existe bien d’autres. Non, sa première qualité est qu’elle propose des emplois où faire preuve d’intelligence est un défaut grave. La bêtise et la stupidité deviennent des compétences encouragées et transmises grâce aux prestigieuses « Écoles d’administration ». Au même titre qu’un cul de jatte est incapable de devenir éboueur, un humain intelligent, raisonnable et capable de prendre du recul ne peut en aucun cas prétendre à travailler pour l’administration.

La généralité n’est malheureusement pas tout à fait vraie. L’administration pouvant, parfois, offrir de confortables salaires ou certains avantages afférents, une nouvelle race d’humains s’est créée : des gens capables d’éteindre leur intelligence au moment où leur badge touche la pointeuse. Le soir et le week-end, ils discourent avec élégance, ils lisent, partagent, offrent une vision personnelle fouillée. Mais, une fois la cravate nouée autour du cou afin de couper toute irrigation du cerveau, ils se transforment en œsophage sur patte, engloutissant des litres de mauvais café tout en répétant, le regard vide, d’abscons aphorismes numérotés.

Le but premier d’un employé administratif, c’est d’être là pour toucher un salaire sur ses heures de présence. Durant ces heures, il doit faire le moins possible. Pour justifier qu’il reste encore beaucoup de travail à faire. Moins il fait, plus est grande la probabilité qu’on engage un nouvel agent administratif pour lui tenir compagnie, augmentant de ce fait son importance et son prestige. Car si le travail n’avance pas, c’est bien que le premier employé n’est pas suffisant tout seul. À deux, nos compères pourront passer à la vitesse supérieure et générer du travail à faire. Si la masse de travail ne diminuait pas avec le premier, elle ne fait qu’augmenter avec le second. La boucle est lancée et tout cela est un merveilleux mécanisme pour générer de l’emploi qui est, on l’a dit, le but premier de notre société. Le corolaire est que tout employé qui fera du zèle en faisant diminuer la charge de travail se verra immédiatement tancer, blâmer voire pousser à la démission.

De quelle race étaient mes amoureux ? Étaient-ils bêtes de nature ou bien arrivaient-ils à ranger leur cerveau durant les heures de bureau ? Cela ne changeait rien. J’étais dans les heures de travail. Les bêtes étaient toujours aussi bêtes, les autres savaient bien qu’il était hors de question de rallumer leur encéphale, quel qu’en soit le prétexte. Ne pas voir la débilité profonde qu’ils contribuaient à créer était leur seule stratégie de survie envisageable. Ils connaissaient certainement des cas qui ne l’avaient pas suivie aveuglément, qui avaient sombré en dépression, en burn-out, en bore-out, en brown-out avant de se retrouver bénévoles fauchés dans une association quelconque qui les envoyait distribuer des préservatifs mentholés au Gabon. Afin de « donner du sens à leur vie ».

Quoi qu’il en soit, je ne pouvais pas m’en faire des ennemis. Le spectre de la page 217 n’était pas encore écarté. Je tentai une approche naïve.

— Vous pourriez m’imprimer cette copie de la copie certifiée conforme ? Je me mordis les lèvres pour ne pas ajouter « Vu que cette information est de toute façon dans votre ordinateur, bande de crétins des Alpes consanguins », me rendant compte que cela pourrait être perçu comme une agression voire, comble de l’horreur, une critique envers le système.

Le jeune homme regarda la jeune femme et lui dit :

— Je pourrais s’il a déclaré sa copie conforme comme perdue.

— Il pourrait si vous avez déclaré votre copie conforme comme perdue, me répéta-t-elle comme à un enfant.

Je pris une profonde inspiration pour tenter de ne pas laisser percer mon impatience.

— Et où puis-je déclarer cette perte ?

— Et où peut-il déclarer cette perte ?

— Il peut aller au service des déclarations, au quatrième.

— Vous pouvez aller au service des déclarations, au quatrième.

J’avais envie d’attraper le mec par-dessus le guichet, de secouer son sac d’os et de lui demander de me regarder dans les yeux. Peut-être est-ce cela le secret de la lâcheté : être courageux dans ses fantasmes, mais baisser son froc face à la réalité. L’imagination devient un exutoire et plus il s’éloigne du domaine du possible, plus l’acceptation de la réalité devient inéluctable.

— Je reviens tout de suite, lançai-je.

— Oh, avec le service de réclamation, ça ne risque pas d’être tout de suite, ricana le grand dadais en m’adressant directement la parole pour la première fois.

Ses paroles me glacèrent le cœur. La suite devait lui donner raison. Trouver le service des réclamations fut étonnamment aisé. Comme de nombreux panneaux me l’indiquaient, je pris un ticket dans la salle d’attente. Celui-ci indiquait « E017 ». Un écran composé de LED rouges indiquait « C243 ». Je n’étais guère avancé, mais je me disais que, au pire, j’avais 16 personnes devant moi. Après quelques minutes, un chuintement sonore se fit attendre et l’écran afficha « E912 ». Je faillis défaillir.

M’armant de courage, je chronométrai les affichages. Je constatai que les E s’entremêlaient de manière totalement aléatoire avec les A, les B et les C. Il n’y avait pas de D, mais leur absence était compensée par le Z. Après une demi-heure, le E en était au E915. Un rapide calcul m’apprit que j’en avais pour 17h à patienter.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je décidai de me trouver un petit coin pour m’installer confortablement. Je déambulai dans les étages, testant les fauteuils dont la variété de formes n’avait d’égal que leur inconfort commun. Apercevant des toilettes, j’en profitai pour soulager un besoin naturel et pour faire quelques ablutions. C’est rafraichi et ragaillardi que je décidai de voir où en était le compteur, histoire d’affiner mon algorithme d’estimation.

J’entrai dans la salle. Un « A012 » clignotait, aussitôt suivi d’un « Z587 ». Enfin, j’aperçus un « E019 ». Je bondis ! C’était impossible, il n’y avait pas une heure que j’étais parti !

Sans ménagement, je me dirigeai vers le comptoir, bousculant la personne qui était accoudée et m’adressant directement au petit employé maigrelet.

— Excusez-moi, mais j’ai le ticket E017.

— Et bien, attendez votre tour !

— Mais il est déjà passé.

— Si vous avez raté votre tour, reprenez un ticket. Je ne vous félicite pas, vous avez fait perdre du temps à tout le monde.

— Mais… bredouillais-je, on était à E915 !

— Oui, c’est le dernier. Les E vont de E015 à E915.

– C’est absurde !

— Non, c’est comme ça. Allez prendre un autre ticket !

— Je ne partirai pas. C’est scandaleux ! Ce procédé de numérotage aurait dû être affiché en grand. Je vais me plaindre, c’est contraire à la norme ISO 404 !

J’improvisais sous le coup d’une inspiration subite.

— Monsieur, me dit l’employé, le règlement stipule que vous devez prendre un autre ticket.

Mais je voyais bien qu’il avait déjà beaucoup moins d’assurance. 

— Écoutez, lui dis-je, je viens du service médical. Il me manque juste une copie certifiée conforme de mon dossier médical.

— Et bien je ne peux rien faire pour vous. C’est le service médical qui peut imprimer une copie de la copie certifiée conforme.

— Ils m’ont dit que je devais d’abord venir vous déclarer la perte de la copie originale.

Il eut l’air surpris puis me dit :

– Vous venez déclarer la perte de votre copie certifiée conforme  afin d’obtenir une copie de la copie certifiée conforme, c’est ça ?

— Oui.

— Fallait le dire tout de suite.

Un silence se fit. Il me regardait, semblant attendre que je prisse l’initiative. Je tentai une onomatopée interrogative.

– Et bien ?

— Et bien vous êtes venu, tout est en ordre.

— Co… comment ? Comme ça ? Vous ne devez pas me donner quelque chose ?

— Non, vous êtes venu, merci monsieur.

Je ne savais pas s’il se contentait de se débarrasser de moi, mais je décidai d’entrer dans son jeu. Il y’avait en effet peu de chances pour qu’un tel personnage soit assez intelligent et retors pour se contenter de m’envoyer paître de cette façon. Ça aurait été trop subtil. Je redescendis au service médical pour annoncer immédiatement au couple de roucouleurs que :

— J’ai déclaré la perte au service des déclarations.

Le grand maigre me fit un sourire pathétique.

— Voilà ! Comme ça, tout est en ordre. Venez, je vais vous imprimer la copie. 

Il me tendit le papier. Je faillis l’étrangler lorsqu’il ajouta :

— Au moins, la procédure est respectée. C’est le plus important, vous ne pensez pas ?

Mais je me rendis compte que je ne savais même plus la raison pour laquelle j’avais besoin de ce papier. Heureusement, sa compagne vint à mon secours. 

— Le docteur va vous prendre ! Vous pouvez aller à la salle d’attente 11, on vous appellera.

Suivant les indications, j’arrivai dans une salle encombrée de bancs et de magazines. Il y’a une industrie spécialisée dans les magazines pour salle d’attente. En premier lieu, ceux-ci doivent être imprimés déjà défraichis et avec des dates remontant à plusieurs années. Mais, de manière plus importante, ils doivent être à ce point inintéressants que la venue du médecin ou du dentiste vous semble une bénédiction. D’ailleurs, nous l’avons tous cette réluctance naturelle à saisir ce genre de magazine. Notre premier réflexe est toujours de nous asseoir, de contempler le vide comme pour dire que l’attente sera courte, que cela ne vaut pas la peine de se salir les méninges avec cette presse dont même les caniveaux ne veulent plus. Jusqu’à ce que l’ennui prenne le dessus.

Outre les magazines, deux télévisions se faisaient face. L’une débitait ce qui ressemblait à une tonitruante émission hallucinogène pour enfant pré-épileptique tandis que l’autre diffusait un reportage essentiellement composé d’interviews de personnes s’exprimant par onomatopées. De temps en temps, des publicités apportaient une certaine variété dans la ganacherie.

J’ai toujours détesté les écrans. Si un écran est allumé dans la pièce où je me trouve, il m’est impossible d’en détacher les yeux. J’ai beau tenter de me concentrer sur la personne en face de moi, sur la conversation ou sur le livre que j’ai entre les mains, rien n’y fait. La théorie de flashs lumineux agresse ma rétine et me brûle les neurones. Le volume sonore, généralement réglé suffisamment bas pour être jugé socialement acceptable, mais assez élevé pour être compris ne fait qu’empirer la mobilisation de mon pauvre cortex, assailli de stimulations morbides.

Si au moins cette souffrance avait un but louable, mais, en réalité, il s’agissait purement et simplement de me faire acheter des yaourts et des couches-culottes en me montrant des gens trop beaux et trop heureux de se rouler au ralenti dans une herbe trop verte.

Bien décidé à ne pas me soumettre à ce qui est le loisir préféré de la plupart de mes concitoyens, mais qui s’apparente chez moi à de la torture pure et simple, j’ai empoigné un banc en métal et je l’ai tiré jusque dans l’étroit couloir dans un concert de grincements métal contre carrelage. Là, hors de portées des déjections cathodiques, je me suis installé, attendant qu’à chaque instant on me fasse remarquer que je bloquais le passage et que c’était interdit.

Mais il faut croire qu’aucun règlement n’avait prévu cette éventualité et, à part quelques regards légèrement curieux, j’ai pu attendre dans une paix royale. C’est l’une des rares facettes positives des sociétés hyper administratives. Si vous osez faire quelque chose qui n’est pas expressément et explicitement défendu, personne n’ose vous contredire. Tout le monde suppose que vous en avez le droit, que vous avez les permissions requises. Questionner est, par nature, dangereux. Si cela existe, c’est que c’est autorisé et normal, point à la ligne. J’aurais pu aussi bien sacrifier un agneau et me baigner nu dans son sang au milieu du couloir, personne n’aurait osé émettre la moindre protestation.

Le confort psychosomatique relatif de ma situation se trouva grandement amélioré par cette victoire à la Pyrrhus sur l’absurdité administrative. C’est avec un petit sourire aux lèvres que j’accueillis une grande femme en blouse blanche.

– Bonjour, je suis la docteur.

Je saisis la main qu’elle me tendait et la suivis dans un petit bureau qui semblait plus tenir du débarras de par sa taille et par son contenu hétéroclite.

— Excusez le désordre, nous sommes en plein déménagement. Ceci est un cabinet provisoire. Mais venons-en au fait, vous êtes en plein doute comme tous les agnostiques et nous allons trouver une solution.

— Athée, ai-je annoncé. Je suis athée et je n’ai aucun doute.

— Vous avez de la chance, je suis spécialiste de l’agnosticisme.

— Je suis athée, pas agnostique. Je suppose que vous connaissez la différence.

— Si vous venez me voir, c’est que vous êtes agnostique vu que c’est ma spécialité !

— Mais…

— Nous allons passer un petit test de personnalité. Je vais vous décrire des situations et vous allez me dire si vous vous reconnaissez dans l’une ou l’autre.

Le test dura près d’une demi-heure. Souvent, je ne voyais pas comment un humain ne pouvait pas ne pas se reconnaître tellement les situations étaient évidentes. D’autres fois, je me sentais complètement étranger. Enfin, la docteur s’exclama :

— Cela confirme bien le résultat. Voyez le résultat, vous vous êtes identifié à près d’une moitié des situations.

— Il y’a une autre moitié à laquelle je ne me suis pas du tout identifié.

— C’est normal, vous ne pouvez quand même pas être complètement aligné avec le test. C’est statistiquement impossible.

— Et certaines questions sont impossibles à répondre par la négative. Je rappelle qu’une des questions était « Avez-vous des périodes de grande fatigue et/ou de grande énergie ? ». 

— Oui, vous êtes bien agnostique ! Je vais vous faire une prescription pour un examen plus poussé. Un scanner cérébral.

— Hein ?

— Mais comme il est indisponible suite au déménagement, vous ne pourrez pas le passer. Je vous le prescris tout de même.

Comme je n’avais aucune envie de passer un scanner cérébral, je me contentai de prendre les papiers qu’elle me tendait et sortit.

— N’oubliez pas de repasser à l’accueil ! me lança-t-elle alors que je m’éclipsais.

Ce que je fis, tendant ma liasse à la rousse bouclée qui semblait s’ennuyer de son prétendant en lisant un magazine. Elle tritura le tout, arracha des étiquettes qu’elle colla à ailleurs, parapha certains papiers, m’en fit signer d’autres et, de ma manière générale, ne fit qu’épaissir ma pile. Avec un petit sourire, elle me souhaita une bonne journée.

Machinalement, je me rendis aux ascenseurs, contemplant les pages blanches sur lesquelles s’alignaient et dansaient des sarabandes de caractères auxquelles je ne comprenais toujours rien. J’avais dû marcher sans m’en rendre compte, car, lorsque je levai les yeux, je me retrouvai dans un long couloir, face à une petite porte d’un vert délavé qui m’était vaguement familière.

Je frappai et entrai sans même attendre la réponse. Le gros chauve qui m’avait accueilli leva à peine les yeux de ses classeurs poussiéreux.

— Vous avez gagné, dis-je.

— Pardon ?

— Choisissez n’importe quel enfer. Les flammes, les mers gelées, ce que vous voulez.

– Vous avez résolu votre blocage ?

— Oui ! Posez-moi n’importe quelle question, j’accepterai l’enfer que vous choisirez. Tout plutôt que de rester ici.

Il eut un sourire satisfait.

– Ah, ça me fait plaisir de voir qu’un dossier aussi épineux que le vôtre se clôture de manière efficace. Dans ce cas, procédons. Puis-je voir le compte rendu médical ?

Je lui tendis les papiers. Il les examina.

— Agnostique avec une tendance à l’angoisse existentielle. Est-ce que l’idée du néant éternel vous effraie ?

— Oh oui ! fis-je sans conviction.

— Parfait, parfait. Vous allez donc connaître le néant éternel.

Tandis qu’il griffonnait un formulaire, je fermai les yeux en prenant une profonde inspiration. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre, mais je me sentais prêt à tout.

— Tenez, ceci est le formulaire 121bis pour le néant éternel. Allez le faire remplir au service des cas rares, joignez-y un certificat de vie. Revenez me voir lorsque votre dossier sera complété.

À tout sauf à ça !

— Ne vous inquiétez pas pour le certificat de vie si vous n’en avez pas. Faites imprimer une copie puis aller la faire certifier conforme au service de conformité. Je m’arrangerai pour que ça passe.

Il me tendait le dossier avec un petit sourire sardonique. Pour la première fois, je décelai l’intelligence jusque là bien cachée dans ses prunelles. Des flammes semblaient lui danser sur la tête.

Je me mis à hurler.

Ottignies, 21 janvier 2019. D’après une idée du 26 février 2015.

Toute ressemblance avec des situations existantes est volontaire. Chacune des situations présentées a été vécue telle quelle ou de façon très similaire par l’auteur. Heureusement, elles furent séparées.Photo by Samuel Zeller on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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La boue ou l’air conditionnéhttps://ploum.net/?p=6232http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190217_150157_La_boue_ou_l___air_conditionneSun, 17 Feb 2019 14:01:57 +0000Deux articles dont je vous recommande la lecture, pour parler vie au grand air, vélo, écriture et air conditionné.

Parfois, la sérendipité de mes lectures sur le web produit un télescopage d’idées, un chevauchement extraordinaire.

Ce fut le cas le soir où j’ai commencé à lire le magistral billet de Thierry Crouzet sur le vélo et l’écriture. Étant moi-même cycliste et écrivain, je vibre, je ressens chacune des sensations que Thierry partage.

Le vélo, pour moi, c’est vivre dehors. Sortir. J’ai besoin de respirer le vent, de sentir la pluie, le soleil ou les nuages. Avec l’âge, ce besoin d’extérieur devient de plus en plus violent, nécessaire. Je rêve de pédaler pendant des jours en dormant à la belle étoile. Je ne supporte plus, même quelques heures, l’air conditionné.

L’air conditionné, une invention qui a bouleversé l’ordre du monde selon ce magnifique article de Rowan Moore qui s’est immiscé juste derrière Crouzet dans ma liste de lecture.

Car j’ai parfois l’impression que mon besoin d’extérieur est loin d’être partagé par la majorité de mes concitoyens. Je vois des gens intelligents, sportifs, éduqués prendre la voiture, avec air conditionné, pour se rendre du boulot avec air conditionné avant de reprendre la voiture pour aller faire du vélo immobile dans une salle à air conditionné.

Qu’il pleuve un peu ou qu’il fasse froid et la dizaine de mètres entre la voiture et la porte du bâtiment est perçue comme une aventure. S’il fait beau, l’aventure reste identique, car on risque de transpirer. Les places dans le parking intérieur sont d’ailleurs les plus convoitées. Moi qui arrive à vélo ou à pied, je passe pour un extra-terrestre dans les deux cas.

Je reconnais que je ne me jette pas avec plaisir dans le froid et la pluie. Lorsque les gouttes d’eau ruissellent sur les vitres, j’ai envie de rester bien au chaud, de ne pas sortir de chez moi. Je dois me pousser littéralement dehors.

Mais, une fois les quelques premiers kilomètres avalés en grelottant et pestant contre mon masochisme, l’atmosphère se fait accueillante, elle m’accepte. Je souffre, je hurle, mais un énorme sourire déchire mon visage couvert de boue. Je me sens vivant, je fais partie de la pluie, de la terre humide. Je suis cette interface floue, un horizon indistinct entre le ciel brun et les flaques grises. Je vis !

Je me rends compte que, sous nos latitudes, le temps n’est jamais extrême. Une fois dehors, la pluie n’est jamais si terrible. Une fois en mouvement, la canicule n’est jamais effroyable. Correctement habillé, le froid n’est jamais insurmontable. Comme le dit le proverbe, il n’y a pas de mauvais temps, que des mauvais vêtements. Seule la boue est incontournable dans mon pays. Alors, on en a fait une discipline sportive : le cyclocross !

Mais ce goût pour l’air libre boueux, que j’ai entièrement hérité du scoutisme, n’est pas partagée. L’extérieur fait peur. Aller dehors effraie. La chaleur, le froid. La pluie ou le vent. Beaucoup les considèrent comme des ennemis. Ils cherchent à les éviter.

Moi, qui ai le luxe de savoir qu’une douche bien chaude ou bien fraîche m’attend à la maison (faut pas déconner, j’aime mon petit confort), j’ai appris à les accepter. Les aimer. Ils me le rendent bien. Ils me vivifient. Et rentrer au bercail n’en est que plus plaisant.

Par contre, le bruissement d’une soufflerie dans un open space me rend fou en quelques minutes. Quelques heures dans une pièce avec l’air conditionné me font chopper un rhume à coup sûr. 

Je crois que je n’ai pas une constitution physique assez solide pour conduire une voiture et pour le travail de bureau.

Photo by Daniel Sturgess | @daniel_sturgess on Unsplash

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Contre l’envahissement de notre espace mental, la résistance s’organisehttps://ploum.net/?p=6224http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190211_140815_Contre_l___envahissement_de_notre_espace_mental__la_resistance_s___organiseMon, 11 Feb 2019 13:08:15 +0000Une nouvelle série de billets pour explorer la philosophie “Distraction free”.

Il y’a seulement et déjà 13 ans exactement, le développeur GNOME Vincent Untz me prêtait son Nokia 770 pour un week-end.

Photo par Miia Ranta, CC BY-SA 2.5

Cela peut sembler préhistorique, mais, à cette époque, les smartphones n’existaient pas (on était encore un an avant le lancement du premier iPhone). Les laptops n’étaient pas tellement courants et, souvent, étaient beaucoup moins puissants que les ordinateurs de bureau pour un prix très élevé (ou alors ils étaient lourds et encombrants). Mon utilisation d’Internet était donc limitée à ma chambre d’étudiant.

Pourtant, j’adorais déjà Internet. J’étais heureux de rentrer dans ma chambre pour retrouver ce monde infini : les forums que je fréquentais, les discussions sur IRC, les blogs que je lisais, le code que j’écrivais. Un univers gigantesque malgré son confinement aux quatre murs de ma chambre.

Mais avec le Nokia 770, tout changea subitement. Le soir même, je découvris que je pouvais chatter sur IRC dans mon lit avant de m’endormir. Que je pouvais consulter les forums de n’importe où et, déjà, lire des livres électroniques que je téléchargeais.

Ce fut une révélation. Conquis par le prêt de Vuntz, je fis rapidement l’acquisition de l’appareil. Un dimanche matin, alors que je faisais la file dans la boulangerie de mon quartier, je sortis machinalement le Nokia 770 de ma poche et découvrit qu’il y’avait un Wifi non protégé à proximité.

À l’époque, les wifi non protégés étaient courants, mais la 3G n’existait pas. D’ailleurs, le Nokia 770 n’avait pas de carte sim et ne pouvait servir de téléphone. C’était littéralement un mini-ordinateur.

À travers le wifi, je me mis à consulter le site Linuxfr, que j’appréciais particulièrement, tout en attendant mon tour pour commander mes pains au chocolat. Cette expérience fut, pour moi, mystique. Pour la première fois de ma vie, je ne devais pas attendre en m’ennuyant, je ne devais pas perdre un temps inutile à écouter des conversations sans intérêt. J’avais accès à mon univers étendu partout. Enthousiaste, je postai un message sur Linuxfr, disant que j’étais à la boulangerie et que je trouvais ça génial.

La communauté Linuxfr s’enflamma sur la blague de “la boulangère de Ploum” (une vieille dame qui ne saura probablement jamais à quel point elle a été l’objet de blagues salaces de la part cette petite communauté) et, aujourd’hui encore, il m’arrive de recevoir un message avec un post-scriptum « Au fait, bien le bonjour à ta boulangère ». La communauté Linuxfr n’oublie jamais !

Mais faisons un rapide bond en avant de 13 années. La boulangerie a été détruite et remplacée par un bâtiment moderne contenant bureaux et magasins. Ce que je trouvais exceptionnel est devenu la norme absolue. Nous avons Internet partout et tout le temps. Plus besoin de sortir un engin de notre poche et de se connecter, notre poche vibre sans arrêt de notifications. Les réseaux sociaux (concept inconnu en 2006) nous appellent sans cesse. C’est à ce point problématique que nous avons développé le syndrome des notifications fantômes : nous pensons sentir des vibrations même lorsque le téléphone n’est pas dans notre poche. Et si nous sommes déconnectés pour cause de mauvais réseau, nous nous en rendons compte immédiatement ! Nous pestons, nous jurons si nous sommes coupés quelques minutes de ce qui semblait tout bonnement impossible il y’a seulement 13 ans !

Et même si vous décidez d’éteindre volontairement votre téléphone, autour de vous la ville bruisse de notifications vaguement musicales, les gens ont les yeux rivés sur leur téléphone dans les salles d’attente, les files de boulangeries, dans la rue. Ils n’accèdent plus à Internet, Internet les avale, les digère. D’ailleurs, comme vient de le démontrer une équipe de chercheurs américains, même lorsqu’il est en silencieux, notre téléphone nous déconcentre par sa seule présence !

J’étais enthousiaste à l’idée de ne plus perdre de temps, mais, aujourd’hui, nous n’avons plus le temps pour rien. Internet est devenu un trou noir temporel, un aspirateur de pensées, une décharge d’inspiration.

Contre toute attente, nous tentons désormais de retrouver le temps de nous ennuyer dans une file d’attente, de méditer. Nous devons développer des stratégies de protection. La moitié des posts sur la plateforme Medium sont en substance des gens qui ont passé une demi-heure sans leur téléphone et témoignent de ô combien c’est vraiment génial.

Je ne fais pas exception ! Je vous ai parlé de ma déconnexion, de la manière dont j’ai configuré mon téléphone. Mais là où le smartphone était l’outil ultime qui faisait tout (de la lampe de poche à l’appareil photo en passant par la machine à écrire portative), nous ressentons le besoin d’outils qui ne font plus qu’une et une seule chose.

Ou, plutôt, nous avons besoin d’outils qui ne peuvent pas faire certaines choses. Ne pas se connecter à Facebook ni avoir accès aux médias devient la fonctionnalité ultime. Toute une gamme de nouveaux produits se prétend désormais “distraction free”.

Un comble quand on replonge 13 ans en arrière. On pourrait croire qu’il faut seulement d’un peu de volonté pour ne pas utiliser Facebook/checker les news, mais il apparait de plus en plus évident que les plateformes publicitaires que sont les réseaux sociaux nous capturent à un niveau subconscient hors de portée de notre simple volonté. Car, comme le montre l’expérience citée plus haut, même si nous arrivons à “ne pas céder”, l’effort mental est tellement important qu’il s’en ressent dans nos performances intellectuelles.

En 13 ans seulement, l’ennui est passé d’une partie de la vie inévitable à une denrée rare dont nous commençons seulement à percevoir l’importance. En 13 ans, l’accès à Internet est passé d’une denrée rare, cantonnée à certains endroits précis, à une présence envahissante et sans limites dont il devient difficile de se protéger. L’homme s’ennuie depuis des milliers d’années et il s’avère que c’est un processus essentiel. Nous devons apprendre à nous ennuyer volontairement.

Le marché, toujours à l’écoute de nos besoins, voit donc fleurir une myriade d’appareils “distraction free”. J’ai moi-même imaginé un « Zen device », un appareil non plus dédié aux microtâches, mais à ce que je souhaite accomplir. Retour en arrière ? Arnaque ? Ou réelle adaptation d’un marché qui a été trop loin dans la captation de notre attention ? 

Sous le thème “distraction free”, il y’a certainement à boire et à manger, mais, lorsque je me penche sur un écran autre que le mien, je suis toujours saisi par la profusion, d’informations inutiles, de couleurs, de stimuli.

Les écrans de laptops sont littéralement remplis d’icônes qui se superposent, les boîtes mail dans les téléphones annoncent des centaines voire des milliers de mails non lus, la zone de notification est surchargée. D’ailleurs, il est désormais une pratique courante de réenvoyer plusieurs fois un mail si on n’a pas de réponse. Voire de notifier la même personne sur plusieurs réseaux à la fois lorsqu’on veut vraiment attirer son attention.

Dans les applications spécialisées elles-mêmes, des bandeaux proposant des mises à jour ou des informations parfois vieilles de plusieurs mois sont affichés alors qu’il suffirait d’un clic pour les faire disparaitre.

Le navigateur est certainement la partie la plus effrayante : débordant de bandeaux publicitaires clignotants, de proposition d’installer un navigateur alternatif, des cookies à accepter voire de “barres d’outils” installées par mégarde. C’est bien simple, la zone de travail sur un laptop est souvent réduite à sa plus simple expression. Il est probable que votre téléphone soit fourni avec plein d’applications que vous ne pouvez pas désinstaller, le constructeur espérant que, en désespoir de cause, vous finissiez par les utiliser. Des icônes aux couleurs vives qui ne vous servent à rien, mais que vous avez sous les yeux tout le temps et qui occupent de l’espace mémoire chèrement payé.

La plupart des utilisateurs prétendent ne même pas voir toute cette gabegie sur leur propre écran, être habitués. Ils savent dans quelle zone ils peuvent cliquer, où chercher les 3 icônes utiles et quels sont les dizaines de mails qu’ils n’ont pas lus, mais qu’ils ne liront jamais.

Cela me fait mal au cœur, car cette situation induit un stress, une fatigue inconsciente chez les utilisateurs. Une énergie mentale incroyable est mobilisée pour arriver à se concentrer hors des pubs qui clignotent, des icônes inutiles, des mails non importants, mais toujours présents.

Depuis des années, je tente d’afficher le moins possible sur mon écran. J’utilise toujours le mode nuit, des couleurs sombres, un logiciel pour filtrer la couleur bleue. J’utilise plusieurs bloqueurs de publicités, je supprime toute icône qui apparait sur mon bureau et je suis très strict vis-à-vis de mon Inbox 0.

Mais je réalise que tout cela demande une certaine aisance, une conscience de l’outil, une rigueur scrupuleuse et un investissement en temps pour apprendre ces techniques. Si l’investissement des quelques secondes nécessaires pour se désabonner d’une newsletter est extrêmement rentable, il est bien plus facile de laisser les mails tels quels sans même les ouvrir et de s’habituer progressivement à la pastille rouge qui indique 1017 afin de n’ouvrir son logiciel de mail que lors de l’incrément à 1018.

La technologie n’est donc pas prévue pour les gens “normaux”. Elle fonctionne littéralement contre eux, à leurs dépens. Elle les fatigue, les stresse, affaiblit leur capacité cognitive, les désensibilise.

Le résultat est une escalade dans la guerre à l’attention (ou plutôt à la distraction). Les apps rivalisent de notifications impossibles à désactiver, tester le moindre service vous inscrit automatiquement à des dizaines de newsletters sans compter les mails pour tenter de nous faire revenir sur le service.

Et si un utilisateur plus courageux qu’un autre se lance dans le process de désabonnement, de suppression des notifications, il trouvera des messages culpabilisants l’informant qu’il va rater des informations primordiales puis tout le reste ayant failli, qu’il fait pleurer les développeurs, qu’ils sont tristes de le voir partir. Ne parlons même pas de la suppression complète d’un compte sur un service, qui est le plus souvent un parcours du combattant sans aucune garantie d’être réellement effacé de la base de données.

D’ailleurs, si vous êtes l’auteur d’un de ces messages culpabilisant, je vous conchie, vous êtes la lie de l’humanité, la morve de l’espèce. Ça vaut certainement pour toute cette industrie qui cherche à accaparer notre attention pour nous vendre de la merde dont nous n’avons pas besoin.

Ce qui est effrayant avec cet état de fait c’est qu’il sépare de facto l’humanité en deux classes distinctes : une élite qui a les ressources pour se protéger des agressions mentales permanentes et le reste de la populace, attaquée en permanence, soumise à un lavage de cerveau constant, épuisé, lessivé et de moins en moins capable de se concentrer. Un futur que je décris dans Printeurs, mais qui n’est plus très éloigné de notre présent.

Certains ont pris le parti de rejeter autant que possible la technologie, se rendant compte avec intelligence que celle-ci a pris le dessus sur eux et ne voyant pas d’autres alternatives. Des syndromes psychosomatiques commencent même à arriver, comme l’électrosensibilité ou la peur des “ondes” qui, finalement, ne sont qu’une manière inconsciente d’exprimer notre envahissement par la connexion permanente.

Mais je suis de ceux qui pensent que la technologie est indispensable pour construire collectivement le futur à une échelle globale. Un retour en arrière serait une catastrophe.

Il n’y a donc que deux solutions : changer les gens ou changer la technologie.

À mon échelle, j’essaie de changer les gens, de leur démontrer qu’ils peuvent faire partie de l’élite avec un investissement très minime, que cet investissement est rentable. Installer des bloqueurs de pubs, désactiver dès que possible les notifications, se mettre à l’inbox 0, se méfier de la « gratuité commerciale ». Bref conscientiser une hygiène numérique.

Mais la solution réelle ne pourra venir que d’un changement radical de la technologie. Lorsque les concepteurs de la technologie ne seront plus eux-mêmes une minorité issue de l’élite, mais que son objectif sera de servir l’humain et non plus les publicitaires.

Certains militent, comme Aral Balkan qui a mis au point l’Ethical Design. Ou Humanetech, qui œuvre dans la même veine. D’autres tentent de créer de nouveaux produits. Au fond, “Distraction Free” n’est probablement qu’un nouveau mot marketing pour dire “On cherche à vous être utile à vous, pas à vous espionner pour mieux capter votre attention et vendre votre cerveau au plus offrant”. Et c’est une bonne chose.

Simple slogan marketing ou réel progrès dans les méthodes de conception des produits ? C’est ce que je me propose d’explorer dans cette série, en vous parlant des produits “distraction-free” que je testerai, treize années après le Nokia 770 qui ouvrit pour moi la boîte de Pandore de l’Internet mobile.

Photo by Gerrie van der Walt on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Printeurs 49https://ploum.net/?p=6218http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190209_141846_Printeurs_49Sat, 09 Feb 2019 13:18:46 +0000Le face à face continue entre Nellio et Eva, d’une part, et Georges Farreck, le célèbre acteur, et Mérissa, une femme mystérieuse qui semble contrôler tout le conglomérat industriel d’autre part.

– Mais… Et ma fondation pour les conditions de travail des ouvriers ? m’interrompt Georges Farreck. N’essayons-nous pas de rendre les conditions meilleures ?
– Bien sûr, répond Eva. L’algorithme a très vite compris que les humains se satisfont de leur sort s’ils sont persuadés qu’il y’a pire qu’eux. Et pour les convaincre, la méthode la plus efficace est de prendre une star adulée qui va leur demander de l’aide. « Moi qui suis milliardaire et célèbre, j’ai besoin de votre argent pour aider ceux qui sont encore plus pauvres que vous, ce qui va vous convaincre qu’il y’a plus pauvre et plus malheureux ! Donc vous faire accepter votre sort. »
— C’est absurde ! m’écrié-je.
— C’est la nature humaine, siffle Mérissa doucement. On n’a pas attendu l’algorithme pour cela.
— Mais l’algorithme est devenu dangereux, lui lance Eva. Il faut l’arrêter !
– En quoi est-il un danger ? Il n’a jamais aussi bien fonctionné ! Il ne fait que faire fonctionner la société comme elle l’a fait depuis des décennies.

Eva s’approche en tremblant du bureau de Mérissa. Quelque chose a changé la donne. D’un geste vif, elle lui brandit son bras écorché sous le nez.

— Je… Je ne comprends pas ! bégaie la femme la plus puissante du monde.

Un rayon de soleil perce les nuages et ricoche à travers les verrières colorées qui forment un étrange plafond lumineux dans la pièce. J’ai l’impression d’assister à la conclusion d’une mauvaise série B. Immobile, le cadavre de Warren ajoute une touche macabre mais pourtant fort à propos.

— C’est pourtant logique, grogne Eva entre ses dents. Comme tout ce qui touche à l’algorithme. C’est infiniment logique.
— Je…
— Il a d’abord créé des corps humains réalistes, des poupées sexuelles. C’était facile, cela fait des années que les hommes en réalisaient. Puis, il a assemblé les différents algorithmes de conscience artificielle et les a chargé dans une seule et unique poupée. Il a lancé un programme de test des autres poupées afin de retarder leur lancement commercial. De cette manière, la première poupée, la seule et unique poupée sexuelle consciente, pouvait se mêler aux humains sans se faire remarquer.

Étrangement, je me sens détaché de ces révélations. Une partie de moi-même avait compris cette vérité qui flottait dans mon inconscient sans jamais percer la surface, maintenue dans les profondeurs ignorantes par mon humaine volonté de préserver ma foi, de ne pas m’exposer aux rigueurs de la réalité.

— Mérissa, je suis l’algorithme ! Il faut m’arrêter !

Eva lui a brutalement empoigné les mains. Leur visage sont proches à se toucher.

— Tu n’es pas l’algorithme ! Tu n’es qu’une de ses inventions. Ou une humaine. Je ne sais pas. Mais pas l’algorithme !
— La première découverte que fit la poupée sexuelle Eva fut qu’elle avait besoin d’un véritable corps de chair et d’os pour ressentir la douleur comme un véritable humain. L’algorithme conçut alors le plan de lui en fournir un grâce à une imprimante 3D moléculaire. Cette imprimante révolutionnaire fut créée de manière complètement autonome grâce à l’accès à tous les papiers scientifiques dans le domaine, grâce au code open source de milliers de projets. Mais le projet échoua…

Les rayons de lumière dessinent d’étranges arabesques. Des poussières tournoient. Une ombre, un mouvement se dessine à l’extrême limite de mon champs de vision, me donnant l’impression d’une présence.

— L’algorithme n’était que la somme des connaissances humaines écrites et partagées. Pour la première fois, il échouait. Il avait besoin d’une forme de créativité. Il identifia rapidement la personne la plus susceptible de l’aider. C’était toi, Nellio !

D’un geste théâtral, elle pointe son doigt dans ma direction.

— Moi ? Je…
— Et comment t’attirer ? Te convaincre ? Étouffer toutes tes suspicions ? Tout simplement avec une attirance sexuelle combinée de Eva, poupée conçue dans cet objectif, et Georges Farreck, ton fantasme d’adolescent.

Georges et moi-même poussons à l’unisson un cri de surprise.

— Mais…
— Georges, tu fus le plus facile à manipuler. Il a suffit de te faire miroiter que ton personnage d’acteur qui ne serait, dans une décennie, plus qu’une page wikipédia oubliée, deviendrait un bienfaiteur de l’humanité.

Je réagis.
— Cela ne colle pas Eva. Nous avons été attaqués chez Georges Farreck. J’ai failli être tué chez Max.
— Mais tu t’en es sorti à chaque fois ! L’algorithme savait que le printeur était une invention dangereuse, la seule et unique invention capable de lui faire perdre son emprise sur l’humanité. Il devait la développer mais la garder secrète. Grâce à la menace permanente, nous avons pris toutes les précautions nécessaires pour que le printeur reste dans l’ombre. Une fois le projet terminé, il fallait que je meure devant toi pour que tu aies l’idée de me ressusciter à travers le printeur.
— Eva…

Mon regard plonge dans ses yeux noirs, profonds, lumineux et j’y lis soudain l’infini de toutes les tristesses humaines, de toutes les émotions de l’humanité.

— J’ai… J’ai soudain découvert la douleur, bégaie-t-elle. J’ai découvert la condition humaine.

Mérissa a porté sa main à sa bouche. Georges Farreck est immobile, retenant sa respiration. Les images d’Eva hurlant, se tordant de douleur sur le sol dansent dans ma tête.

— Tu… Tu as été le premier humain imprimé ! fais-je. C’est… C’est…
— Non, fait-elle. Tu l’as été Nellio. Tu es le premier humain ressuscité, revenu d’entre les morts.
— Quoi ?

Je reste interdit. Un éclair me foudroie soudain le cerveau, ma respiration se coupe, je panique.
— Ainsi, murmure Georges Farreck, Nellio est bel et bien mort lors de notre survol du sultanat islamique. Je m’en doutais, je ne voulais pas l’accepter.
— Je pense que c’était un imprévu, un élément complètement aléatoire qui a perturbé les plans de l’algorithme.
— Arrêtez ! Taisez-vous ! nous lance Mérissa, pâle comme la mort.
— Il faut arrêter l’algorithme, insiste Eva. Toi seule peut le faire sans qu’il se défende.
— Non, je…
— Les printeurs sont en train d’être diffusés. Un nouveau monde fondamentalement incompatible avec l’algorithme est en train de naître. Tu as le pouvoir d’empêcher un conflit meurtrier entre les deux mondes, tu peux…
— Je ne veux rien du tout !
— La femme la plus puissante de la terre ne veut rien du tout, ironise Georges Farreck.
— Quel monde veux-tu léguer aux deux humains à qui tu vas bientôt donner la vie ? continue Eva.

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Le cauchemar des examenshttps://ploum.net/?p=6215http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190207_175836_Le_cauchemar_des_examensThu, 07 Feb 2019 16:58:36 +0000Mais vécu du côté du professeur

Parfois, la nuit, je me réveille en sursaut, le corps baigné de transpiration. J’ai examen et je n’ai pas étudié. Ou pas assez. Mon cœur s’emballe, une nausée me remonte dans la gorge. Il me faut généralement quelques minutes pour réaliser que ce n’est qu’un mauvais rêve, une réminiscence issue de mon passé. 

Car cela fait 13 ans que j’ai passé mon dernier examen à l’université. 13 ans que je n’ai pas connu une telle angoisse.

N’est-ce pas absurde ? J’ai connu la mort soudaine et inattendue de personnes que j’appréciais. J’ai craint une ou deux fois pour ma propre vie. Mais jamais je n’ai connu une angoisse comme le matin d’un examen à l’université. Jamais je n’ai vidé mes tripes de manière aussi fluide par tous les orifices liés à mon système digestif que des notes à la main après quelques heures de mauvais sommeil.

D’ailleurs, ce stress serait un facteur prépondérant dans l’inégalité socio-économique liée aux études. Si on sait depuis longtemps que l’intelligence est indépendante de la classe sociale, les diplômes, eux, leur sont très fortement corrélés, même si l’on tient compte du coût des études.

Une des raisons serait que les étudiants des classes moins favorisées auraient sur leurs épaules une pression bien supérieure. Un enfant de bonne famille peut se permettre de rater, de se réorienter. S’il a appris dès sa plus tendre enfance une certaine assurance, une certitude quant à sa sécurité, ce n’est pas le cas de tout le monde. Recevoir une bourse implique de réussir. Voir ses parents se sacrifier interdit toute forme d’échec. Et, insidieusement, cette crainte serait l’une des premières causes d’échec.

Aujourd’hui, je suis passé de l’autre côté de la barrière. C’est moi qui fais passer les examens. Je pourrais en tirer une satisfaction voire un futile sentiment de triomphe. 

Pourtant, la veille de l’examen que je devais donner, j’ai paniqué comme si j’étais étudiant. Je me suis réveillé en sueur à 4h du matin persuadé d’être en retard. J’ai transpiré, palpité.

Devant mes étudiants, je me suis senti coupable face à ceux qui étaient en train de stresser. Comment les aider ? Lisant la panique dans leurs yeux, je voulais les rassurer. Mais, d’un autre côté, je ne pouvais pas les faire réussir sans ressentir un profond sentiment d’injustice face à ceux qui avaient, eux, travaillé et amplement mérité leur réussite.

Pourtant, j’ai tout fait pour ne pas faire un examen d’étude. Les questions sont des questions de réflexion, les étudiants ont accès à toutes les ressources qu’ils souhaitent (y compris un ordinateur connecté à Internet). Si l’étudiant s’empêtre, je tente de le réorienter et je reviens vers lui plus tard, après lui avoir suggéré des pistes. Sans compter qu’une bonne partie des points vient d’un projet à réaliser pendant l’année, à savoir contribuer à un projet open source choisi par l’étudiant.

Malgré tout ça, l’institution universitaire en impose et écrase. Ma position de professeur effraie. Et un étudiant que je sais brillant, mais paralysé par son stress sera, objectivement, identique à un étudiant qui n’a même pas pris la peine de lire quoi que ce soit et qui tente, à tout hasard, de faire semblant. On ne sait jamais.

Ayant, pour la première fois de ma vie, un certain pouvoir, je veux l’utiliser. Sachant que l’université me demande, pour chaque étudiant, une côte entre 0 et 20. Que je souhaite que cette côte soit juste et récompense ceux qui font preuve d’une certaine compréhension et d’un intérêt pour la matière.

Comment mettre en place un examen qui rassure. Qui soit un événement utile dans le parcours académique et non plus une épreuve de souffrance ?

J’ai voulu mettre en place un examen comme moi j’aurai voulu en avoir. Un examen pour lequel je n’aurais pas stressé (je ne stressais pas pour les examens à cours ouvert). Mais, cette année, j’ai constaté dans les yeux de certains étudiants que j’avais partiellement échoué. Que, en dépit de mes belles paroles, je me faisais le véhicule de cette injustice que j’abhorrais il y’a trois lustres.

Si des étudiants me lisent, je suis preneur de leurs idées, de leurs conseils. Tentons des expériences, ne nous satisfaisons pas des acquis et des coutumes traditionalistes traumatisantes. 

Photo by JESHOOTS.COM on Unsplash

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3 mois de déconnexion : bilan finalhttps://ploum.net/?p=6209http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20190112_000450_3_mois_de_deconnexion____bilan_finalFri, 11 Jan 2019 23:04:50 +0000Et transition vers une déconnexion douce permanente

Sans que je m’en rende particulièrement compte, voici que je suis arrivé à la fin de ma déconnexion (dont vous pouvez retrouver tous les billets ici). Une date symbolique qui imposait un bilan. Tout d’abord en enlevant mon filtre et en faisant un tour sur les réseaux sociaux désormais abhorrés.

Pas que j’en avais pas vraiment envie mais plus par curiosité, pour voir ce que ça me faisait et vérifier si j’avais raté des choses. On pourrait croire que j’étais impatient mais, contre toute attente, j’ai du me forcer. Au nom de la science, pour la complétude de l’expérience ! Ces sites ne me manquent pas, au contraire. Je n’avais pas l’impression de rater quoi que ce soit d’important et, même si c’était le cas, je m’en portais au fond très bien.

Ma première impression a été d’arriver en retard dans une soirée à l’ambiance un peu morne. Vous savez, le genre de soirée où vous arrivez stressé de rater le meilleur pour vous rendre compte qu’en fait tout le monde semble s’emmerder.

Oh certes, il y’avait des commentaires sur mes posts dont certains étaient intéressants (je n’ai pas tout lu, juste regardé rapidement les derniers). J’avais plein de notifications, des centaines de demandes d’ajout sur Linkedin (que j’ai acceptée).

Mais, au final, rien qui me donne envie de revenir. Au contraire, j’avais la nausée, comme un addict au sucre qui se tape tout un gâteau au chocolat après 3 mois de diète.

Ce qui est encore plus frappant c’est que cette demi-heure de rattrapage de réseaux sociaux m’a obsédée durant plusieurs heures. J’avais envie d’aller vérifier des choses, je pensais à ce que j’avais vu passer, je me demandais ce que je devrais répondre à tel commentaire. Mon esprit était de nouveau complètement encombré.

Il faut se rendre l’évidence : je ne suis pas capable d’utiliser sainement les réseaux sociaux. Je suis trop sensible à leurs messages inconscients, à leurs tactiques d’addiction.

Pour être tout à fait honnête avec moi-même, il faut avouer que, techniquement, je n’ai pas respecté complètement ma déconnexion. J’ai assoupli certaines règles initiales en “débloquant” Slack, pour raisons professionnelles, et Reddit. Il m’est également arrivé assez souvent de devoir désactiver mes filtres pour accéder à un lien qu’on m’envoyait sur Twitter, pour chercher les coordonnées d’un contact professionnel sur Linkedin voire pour accéder à un article de la presse généraliste qu’on m’avait envoyé. Mais ce n’est pas grave. Le but n’était pas de devenir “pur” mais bien de reprendre le contrôle sur mon utilisation d’Internet. À chaque fois, la désactivation de mes filtres ne durait que le temps strictement nécessaire à charger la page incriminée.

Une anecdote illustre bien ma déconnexion : au cours d’un repas de famille, la discussion porta sur les gilets jaunes. Je n’en avais jamais entendu parler. Après quelques secondes d’étonnement face à mon ignorance, on m’expliqua et, le soir même, je lisais la page Wikipédia sur le sujet.

Wikipédia qui s’est révélé un outil de déconnexion extraordinaire. La page d’accueil dispose en effet d’une petite section concernant les actualités et les événements en cours. J’en ai déduis que si un événement n’est pas sur Wikipedia, alors il n’est pas vraiment important.

Si ne pas être informé libère de l’espace mental et ne semble prêter à aucune conséquence néfaste, il est dramatique de constater à quel point mon cerveau est addict. Devant un écran, il veut recevoir des informations, quelle qu’elles soient. Quand je procrastine, je me retrouve à chercher tout ce qui pourrait m’apporter des news sans désactiver mon blocage.

C’est d’ailleurs je pense la raison pour laquelle mes visites à Reddit (au départ utilisé uniquement pour poser des questions dans certains subreddit) sont devenues plus fréquentes (mais sans devenir envahissante mais à surveiller). Je regarde également mon lecteur RSS tous les jours (heureusement, il n’est pas sur mon téléphone) mais les flux réellement utiles sont rares. Les réseaux sociaux m’avaient habitué à m’intéresser à tout et n’importe quoi. Avec le RSS, je dois choisir des sites qui postent des choses que je trouvent intéressantes dans la durée et qui ne noient pas cela dans du bruit marketing.

Un autre effet important de ces 3 mois de déconnexion est le début d’un détachement de mon besoin de reconnaissance immédiate. Outre les likes sur les réseaux, je me rends compte que donner des conférences gratuites ou intervenir dans les médias me rapporte peu voire rien du tout pour beaucoup d’efforts, de transports et de fatigue. De manière amusante, j’ai déjà reçu pas mal de sollicitations pour parler dans les médias de ma déconnexion (que, jusqu’à présent, j’ai toutes refusées). Mon ego est toujours là mais souhaite désormais être reconnu sur le long terme, ce qui nécessite un investissement plus profond et pas de simples apparitions médiatiques. D’ailleurs, entre nous, refuser une sollicitation médiatique est encore plus jouissif pour l’égo que de l’accepter.

J’ai également pris conscience que, contrairement à ce que Facebook essaye d’instiller, mon blog n’est pas un business. Je ne dois pas répondre dans les 24h aux messages (ce que Facebook encourage très fortement). J’ai le droit de ne répondre qu’aux emails et ne pas devoir me connecter sur différentes messageries propriétaires. J’ai le droit de rater des opportunités. Je suis un humain qui partage certaines de ses expériences à travers l’écriture. Libre à chacun de lire, de copier, de partager, de s’inspirer voire de me contacter ou de me soutenir. Mais libre à moi de ne pas être le service client de mes écrits.

La conclusion de tout ça c’est que, les 3 mois écoulés, je n’ai aucune envie de stopper ma déconnexion. Ma vie d’aujourd’hui sans Facebook ou les médias me semble meilleure. Une fois tous les deux ou trois jours, je désactive mon filtre pour voir si j’ai des notifications sur Mastodon, Twitter ou Linkedin mais je n’ai même pas envie de regarder le flux. Je lis des choses qui m’intéressent grâce au RSS, je me plonge avec délice dans les livres qui attendaient sur mon étagère et j’ai beaucoup de conversations enrichissantes par mail.

Pourquoi quitterais-je ma thébaïde ?

Photo by Jay Mantri on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

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De la pollution mentale et de la quête d’égohttps://ploum.net/?p=6203http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181231_101817_De_la_pollution_mentale_et_de_la_quete_d___egoMon, 31 Dec 2018 09:18:17 +0000Pourquoi je minimalise désormais mes posts sur les réseaux sociaux, quitte à perdre des lecteurs.

Intellectuellement, je savais que les réseaux sociaux ne m’apportaient rien de bon. Ils étaient devenus un réflexe plutôt qu’une réelle source de plaisir. Ne plus les consulter était donc à la fois logique et facile. Il m’a suffit de trouver la bonne manière de les bloquer, d’enrober le tout sous la pompeuse appellation “déconnexion” et d’en faire des billets de blogs pour satisfaire mon égo tout en me libérant de l’espace mental.

Par contre, j’ai continué à poster sur les réseaux sociaux. Pour continuer à exister comme blogueur, comme personnage public. Même si je ne voyais plus les likes, les commentaires, je savais que ceux-ci existaient. Afin de garder le rythme, je postais des liens vers d’anciens billets les jours où je ne publiais pas de nouveau.

Ma première raison d’agir de cette façon c’est que l’algorithme Facebook filtre ce que vous voyez. Même si vous “aimez” ma page Facebook, il y’a à peine plus d’une chance sur dix que vous voyiez passer ma dernière publication dans votre flux. J’ai déjà constaté qu’un billet passé inaperçu pouvait attirer l’attention au troisième ou quatrième repost. Facebook va jusqu’à favoriser les pages qui postent régulièrement et n’hésitent pas à vous le faire savoir lorsque vous ne publiez pas durant un certain temps.

Sur Twitter, la situation est encore pire. La plupart des comptes postent le même lien plusieurs dizaines de fois sur la même journée.

En préparant mes posts sur les réseaux sociaux, je prenais même un malin plaisir à changer la phrase d’accroche, à la rendre le plus putaclick possible. Sans en avoir l’air, je vous manipulais pour vous donner envie de me lire. J’excitais votre curiosité comme un bon petit stagiaire employé dans un grand quotidien subventionné par l’état.

Bref, dans un monde ultra-bruyant, la seule solution pour se faire remarquer est de faire encore plus de bruit. J’ai beau avoir les meilleurs arguments du monde, je rajoutais de la pollution mentale à votre environnement.

Ma femme me l’a fait remarquer : « C’est une déconnexion de façade. Tu sais que tu es lu. Tu alimentes les réseaux sociaux. Tu fais comme si tu es déconnecté parce que tu ne le vois pas directement mais ce n’est pas grave car ton ego sais que, en ligne, tout continue comme avant. C’est hypocrite. » De fait, tant que je pollue, ma déconnexion est purement hypocrite. Elle est à sens unique. Un peu comme consommer du bio/local dans un emballage plastique.

Donc acte.

Ma déconnexion est entrée dans une phase plus dure. Elle me pousse à explorer une facette de ma personnalité que j’aurais préféré ne pas toucher : mon ego, mon besoin de reconnaissance publique.

Comme beaucoup de créateurs, je cherche la reconnaissance, quête égotiste encouragée par Facebook. Devant la nocivité de Facebook, nous nous cherchons des outils alternatifs pour continuer à exister. Alors que la vraie question est « Devons-nous à tout prix alimenter notre égo ? Quel est le sens de cette quête ? »

Pour tenter de m’en sortir, je n’alimenterai plus mes comptes de réseaux sociaux que d’une manière ultra minimale. Une simple règle automatique qui fait que chaque nouveau billet sera posté sur ma page Facebook, Twitter et Mastodon sans phrase d’accroche.

Peut-être qu’un jour je supprimerai complètement mes comptes. Mais je suis conscient qu’une énorme majorité de la population ne connait pas le RSS, que Facebook est pour eux ce qui s’en rapproche le plus malgré ses défauts.

Désormais, mes comptes sont moins polluants. Ils se contentent d’être factuels : un nouveau billet a été posté. Et si c’est encore trop bruyant pour vous, désabonnez-vous sans remords de ma page, utilisez le RSS, envoyez directement mes articles dans Pocket ou venez voir ma page lorsque le cœur vous en dit.

Mon audience va bien sûr en pâtir. Certains d’entre vous vont cesser de me lire. Ils ne s’en rendront pas compte. Moi non plus car je ne mesure pas mon audience. Je dois apprendre et accepter que je ne suis pas mon audience. Que je peux écrire sans chercher à être reconnu à tout prix. Qu’un lecteur fidèle qui me lit régulièrement vaut certainement mille internautes tombés par hasard sur cette page suite à un buzz un peu aléatoire d’un de mes billets. Que face à l’apparence de gloriole, un petit nombre de relations profondes et sincères n’a pas de prix. Que ce que les réseaux sociaux offrent n’est qu’une apparence d’audience qui flatte mon ego. Mais à un prix où le créateur comme le lecteur sont les pigeons.

Écrit comme ça, c’est beau et évident. Mais, au plus profond de moi, j’ai du mal. Je cherche la gloriole, je veux me sentir reconnu.

Vu de l’extérieur, cette recherche de reconnaissance a quelque chose de pathétique. Ceux qui sont passé au-dessus dégagent une impression de sagesse. On peut les trouver dans ce point où ils rejoignent les timides, les craintifs qui ont cherché toute leur vie à être discrets avant d’accepter de prendre des risques, de s’élever. Là, sur une fine arête, on trouve en équilibre ces personnes qu’on entend sans qu’elles aient à élever la voix, ces sages qui regardent loin et dont les silences ont autant de signification que des milliers d’égocentriques s’égosillant.

Est-ce que je veux tendre vers ça ? Est-ce que je dois tendre vers ça ? Est-ce que ça serait bon pour moi de tendre vers ça ? Est-ce que j’en suis capable ?

Soyons honnête : je suis encore incapable de “juste publier un billet” puis de l’oublier. J’ai bossé des jours sur une idée, je l’ai peaufinée et puis… Rien. Je devrais passer immédiatement à autre chose. Je crève d’envie d’avoir des retours, de voir le billet se propager, de “consulter mes statistiques”, de sentir que j’existe. C’est un peu ma came de blogueur.

Me lancer dans une cure de désintoxication me fait prendre conscience à quel point notre monde est plein de pollution mentale à laquelle nous contribuons, tant professionnellement que dans notre vie privée. Nous utilisons les mots « partager », « informer » voire « éduquer » alors qu’en réalité nous ne faisons que faire tourner le joint à la dopamine de notre ego toxicomane.

Nous lançons des projets participatifs, citoyens, basés sur les énergies renouvelables et conspuant les multinationales. Mais dès les premières contributions financières, nous engageons un marketeux/community manager pour demander à tout le monde de liker notre projet sur Facebook.

Pour quelqu’un comme moi qui tente de promouvoir ce blog ou mes projets de crowdfunding, difficile d’accepter que nous sommes malade de la publicité permanente, que nous avons besoin de devenir discret, de ne fonctionner que par le bouche à oreille, de croître doucement voire de décroître.

Mais c’est peut-être parce que c’est difficile que ça vaut la peine d’être tenté. On s’inquiète de la pollution de l’air, des sols, de l’eau, de nos corps. Mais personne ne semble s’inquiéter de la pollution de nos esprits…

Photo by Henry & Co. on Unsplash

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La pédale et le territoirehttps://ploum.net/?p=6198http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181221_155304_La_pedale_et_le_territoireFri, 21 Dec 2018 14:53:04 +0000Vous connaissez certainement ce sentiment que nous éprouvons lorsque, après un voyage, nous rentrons vers notre foyer, notre maison.

Soudainement, les rues deviennent familières, nous connaissons chaque maison, chaque lampadaire, chaque dalle de trottoir. Physiquement, il y’a encore du trajet mais, dans la tête, on est déjà arrivé à la maison. Un sentiment qui donne généralement un petit boost d’énergie. Les chevaux ont, parait-il, la même sensation et se mettent à aller plus vite. On dit qu’ils « sentent l’écurie ».

Cette zone familière, quand on y réfléchit, est généralement délimitée par des frontières arbitraires que nous nous imposons : une route un peu large, un croisement, un pont. Au-delà s’étend la terre étrangère. On a beau la connaître, on n’est plus chez nous.

Dans ma vie, j’ai remarqué que, chez soi, c’est la zone qu’on parcourt à pied. Le nez dans le vent. La voiture, par contre, ne permet pas d’étendre notre territoire personnel. Une fois enfermé, nous ne sommes pas dans un endroit géographique, nous sommes « dans la voiture ». Sur l’écran des vitres défilent un paysage abstrait.

Et, un jour pas si lointain, j’ai découvert le vélo.

Contrairement à la voiture, le vélo nous met en contact direct avec notre environnement. On peut s’arrêter, changer d’avis, faire demi-tour sans craindre les coups de klaxons. On dit bonjour aux gens qu’on croise. On peut repérer un petit sentier qu’on n’avait jamais vu avant et l’emprunter « juste pour voir ».

Bref, le vélo permet d’étendre notre territoire. D’abord de 3-4km. Puis de 10. Puis de 20 et encore plus loin.

À force de rouler, j’ai l’impression d’être chez moi dans une zone qui s’étend jusqu’à 20km de ma maison. Je connais chaque petit sentier, chaque chemin.

Mon territoire selon Stravastats

Lorsque je m’aventure au-delà de ma « frontière », j’ai un frisson à l’idée d’entrer dans l’inconnu. Et j’éprouve un soulagement intense quand je la repasse dans l’autre sens. Mais, après quelques fois, je remarque que ma frontière est désormais un peu plus lointaine.

Ce n’est pas sans désagrément : je dois aller chaque fois plus loin pour franchir ma frontière. En voiture, j’ai tendance à me perdre en prenant des directions qui, à un moment ou un autre, sont impraticables pour l’automobile. J’oublie que je ne suis plus à vélo !

Mais je suis chez moi. Je suis le maître d’un domaine gigantesque. Je ne rêve pas spécialement de grands voyages exotiques, de contrées lointaines. Car je sais que l’aventure m’attend à 10, 20 ou 30km dans ce petit chemin que je n’ai encore jamais emprunté.

Les fesses sur une selle, les pieds sur les pédales, je suis un explorateur, un conquérant. Je m’enivre des paysages, de la lumière, des montées et des descentes.

Bref, je suis chez moi…

Note : je procrastinais la rédaction de ce billet depuis des mois lorsque Thierry Crouzet s’est mis à publié Born to Bike. Du coup, je me devais d’ajouter ma pierre à l’édifice.

Photo by Rikki Chan on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

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Printeurs 48https://ploum.net/?p=6195http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181220_115735_Printeurs_48Thu, 20 Dec 2018 10:57:35 +0000Nellio et Eva se retrouvent face à Georges Farreck, le célèbre acteur qui les a aidé, et Mérissa, une femme mystérieuse qui semble contrôler tout le conglomérat industriel et même plus.

— Bon sang, hurle Mérissa. J’avais pourtant interdit la publicité dans tout le bâtiment !
— C’est que, bredouille Warren, nous avons fait passer une loi qui interdit les technologies anti-publicitaires. L’architecte était donc tenu…
— Cela signifie que nous sommes espionnés, s’étrangle Mérissa. La régie sait que j’attends des jumeaux alors que c’est une information complètement privée !
— Mérissa, tu sais bien qu’on ne peut légalement pas empêcher la collecte de données depuis la loi sur la liberté d’observation, loi que nous avons soutenue et pour laquelle nous avons fait beaucoup de lobby. D’ailleurs…

Il se fige soudain au milieu de sa phrase. Portant sa main à son cœur, il éructe un râle avant de s’écrouler doucement sur le sol.

— Warren ! hurle Georges Farreck en se précipitant pour le rattraper.

Mérissa ôte posément le neurex qu’elle portait discrètement autour du crâne.
— Je ne peux donc plus faire confiance à ce truc si je suis surveillée.
— Que lui as-tu fait, demande Georges Farreck en tentant de relever le corps de Warren.
— J’ai donné l’ordre de le licencier sur le champs !
— Il est mort ! Comment…
— Peut-être portait-il un pacemaker lié à son assurance santé. C’est dommage pour lui car la fin du contrat a entrainé la résiliation immédiate de son assurance et donc de son pacemaker.
— C’est criminel ! murmuré-je.
— Oui, un tel manque de prévoyance est criminel, répond Mérissa en soutenant mon regard. Les top managers oublient souvent qu’ils ne sont que des employés comme les autres, au service du conseil d’administration. Même si c’est le plus souvent eux qui virent, ils arrivent à un top manager d’être viré à son tour. Comme aujourd’hui. Ô, certes, il aura droit à son parachute doré. Cela fera des funérailles splendides !

Dans la pièce, personne n’a bougé. Eva et Mérissa se toisent mutuellement du regard. La femme brune, fine, aux long cheveux de jais se tient nue face à la femme blonde, la peau pâle et le ventre boursouflé.

— Mérissa, il faut débrancher l’algorithme, murmure Eva d’une voix calme.
— Jamais ! L’algorithme est mon œuvre ! Il fonctionne très bien.
— Il est devenu fou.
— Qu’en sais-tu ?
— J’en suis la preuve en chair et en os ! En chair et en os !

Je lève la voix pour les interrompre.

— Mais de quoi parlez-vous ? Eva, vas-tu m’expliquer ?
— Il y’a quelques années, une brillante programmeuse a développé un algorithme de trading à haute fréquence pour anticiper les cours de la bourse. L’algorithme utilisait toutes les techniques d’apprentissage et d’intelligence artificielle. Sa grande particularité était que, contrairement aux autres algorithme boursier, il était relié à toutes les informations qu’il était possible d’imaginer : la météo, le trafic routier, les caméras de surveillance, les sites de presse… Grâce à cela, s’est dit cette programmeuse, il pourra trouver des corrélations entre les événements réels et le cours de la bourse.
— La programmeuse, c’est Mérissa ? fais-je naïvement.
— Bravo Sherlock, me répond cette dernière.
— Dans un deuxième temps, elle donna à son algorithme la possibilité d’agir sur le monde. D’abord en achetant et vendant des actions mais, par après, avec tout ce qu’il était possible de contrôler depuis Internet afin d’influencer le cours de la bourse. L’algorithme s’est mis à créer des profils sur les réseaux sociaux pour alimenter de fausses rumeurs, à changer les résultats des élections…
— Je n’ai jamais voulu cela, s’insurge Mérissa. L’algorithme l’a appris par lui-même.
— Peu importe. Au final, l’algorithme s’est mis à influencer les humains et transformer le monde dans un seul et unique objectif : augmenter les dividendes des actions de Mérissa.

Je ne peux m’empêcher de réagir.

— Mais… C’est scandaleux !
— Non, c’est logique. Cela faisait des décennies que la société ne faisait que transformer l’humanité pour optimiser les cours de la bourse. Les guerres, les famines, les attentats ne servaient qu’à manipuler, maladroitement, le cours de la bourse. Je n’ai fait que rationaliser le processus.
— Et tout ça en quelques années à peine ? Vous semblez pourtant si jeune.
— La puissance de la richesse, me sourit Mérissa en caressant son ventre rebondit. J’ai quatre-vingt-neuf ans !

Je manque de m’étrangler. Imperturbable, Eva continue son explication.

— La publicité, les neurexs, les lentilles… L’algorithme a très vite compris comment manipuler l’humanité. Les astéroïdes pénitentiaires ont été reconvertis en usines et, sur terre, l’avilissement systématique des sans-emplois a été instauré afin de les discréditer et de les empêcher de prendre conscience de leur caractère majoritaire.
— Tout cela existait déjà ! C’est facile de me mettre sur le dos tous les maux de la société. L’algorithme n’a fait qu’optimiser les situations existantes. Parfois, il n’avait même rien à faire.
– Et personne ne s’est rebellé contre cet algorithme ? ajouté-je.

Eva fais une pause et me regarde doucement.

— Comment ? L’algorithme est partout. L’algorithme contrôle tout. Il crée des avatars sur les réseaux et crée ses propres chefs rebelles afin d’identifier et d’éliminer les éléments les plus récalcitrants.
— Tu veux dire…
— Oui, FatNerdz est un compte entièrement virtuel qui ne servait qu’à repérer les rebelles.

Je reste bouche bée. Les explosions dans les appartements de Max et de Junior avait toutes les deux eux lieu juste après une communication avec FatNerdz.
— Mais… Mais il m’a pourtant donné des informations ! C’est lui qui m’a permis de trouver le printeur et qui a donné les coordonnées de cet endroit.

Eva prend une profonde inspiration. Elle regarde Mérissa. Georges Farreck ne dit rien, il semble dépassé.

– L’algorithme est programmé pour apprendre, toujours apprendre et améliorer ses modèles, le tout au bénéfice de la rentabilité. Or, il y’a une variable toujours aléatoire et incompréhensible : l’être humain. Il ne peut pas se débarrasser de l’humain car c’est sur l’humain que se base la rentabilité. Pour faire un homme riche, il faut nécessairement faire un autre homme pauvre. On ne peut pas être riche tout seul. Du coup, l’algorithme avait besoin de mieux comprendre la nature humaine. Et il conçu le plan de se transférer dans un corps humain, afin de l’étudier au plus près.
— Hein ?

Tous les trois, nous avons sursautés. Mérissa s’assied sur sa chaise en se tenant le ventre. Elle fixe Eva intensément.

— Dans un premier temps, l’algorithme utilisa un produit qu’il avait lui-même lancé, un mannequin sexuel tellement réaliste qu’il était impossible de le différencier d’un être humain. Les études avaient prouvé que si la ressemblance était importante mais pas complètement convaincante, l’effet était très perturbant. Les mannequins étaient donc vraiment parfaits en termes de réalisme. Mais leur programmation était très simple et se limitait à des conversations et des actions liées au sexe. Tout ces mannequins n’avaient donc aucune intelligence réelle. Sauf un qui reçu un traitement de faveur…

Je déglutis.

— Eva, es-tu en train de dire que…

Photo by ActionVance on Unsplash

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L’humeur d’un déconnectéhttps://ploum.net/?p=6190http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181117_112119_L___humeur_d___un_deconnecteSat, 17 Nov 2018 10:21:19 +0000Je suis impressionné par les retours que j’ai sur ce que j’ai appelé, dans un accès de grandiloquence prétentieuse, ma déconnexion.

Bien que simplissime dans sa forme (bloquer tout accès à une dizaine de sites internet), elle se révèle étonnamment profonde et titille un sujet particulièrement sensible. J’ai reçu plusieurs témoignages de ceux qui, suite à la lecture de mes billets, se sont mis à mesurer le temps passer en ligne et ont découvert avec effroi les ravages de leur addiction à Facebook, Instagram ou Youtube. La diversité de vos addictions est en soi une donnée particulièrement intéressante. Je n’ai même pas songé à bloquer Youtube car rien ne m’ennuie plus que d’entendre réciter un texte trop lent, trop pauvre en information autour d’une théorie de flashs lumineux filmée par un daltonien cocaïnomane et montée par un publicitaire parkinsonien. Pourtant, si vous aimez le genre, Youtube est particulièrement retors avec sa “suggestion de prochaine vidéo”.

Mais rassurons-nous, nous ne sommes pas seuls dans notre dépendance. La prise de conscience est telle que le business commence à s’en inquiéter ! Ainsi ai-je surpris, à la devanture d’une échoppe, la couverture d’un programme télé « Écrans : les éteindre ou les apprivoiser ? ». La rhétorique est à peine subtile et fait irrémédiablement penser au tristement célèbre « Fumeur ou pas, restons courtois » des années 80, slogan qui a retardé de près de quatre décennies la lutte contre le tabac en suggérant qu’il existait un juste milieu, que le non-fumeur était une sorte d’extrémiste.

Dans ce cas précis, il s’agit de mélanger aveuglément « les écrans ». La problématique n’est pas et n’a jamais été l’écran, mais bien ce qu’il affiche. À part dans les rares et très futuristes cas de crapauds hypnotiseurs, un écran coincé sur la mire n’a jamais rendu addict. Les réseaux sociaux, les contenus sans fin, les likes le font tous les jours.

On pourrait objecter que ce n’est pas aussi grave que la cigarette. Et, comme le dit Tonton Alias, que ma position est extrémiste.

Mais plus je me désintoxique, plus je pense que la gravité de la pollution des réseaux sociaux est au moins aussi grande que celle du tabac.

Il n’y a pas si longtemps, il était autorisé de fumer dans les avions, dans les trains, dans les bureaux, dans les couloirs. Même les non-fumeurs ne se plaignaient que sporadiquement, car l’odeur était partout, car tout le monde était au moins fumeur passif.

Pour moi, qui n’ai pas de souvenirs de cette époque, un voisin qui fume dans son jardin me force à fermer les fenêtres. Qu’une cigarette soit allumée à la table voisine d’une terrasse d’un restaurant et je change de table voir je quitte, incapable de manger dans ces conditions. Qu’un fumeur s’asseye à côté de moi dans un lieu public après avoir écrasé son mégot et je me vois forcé de changer de place. N’ayant pas été forcé de m’habituer à cette irritation permanente, je ne la supporte tout simplement pas, je suis physiquement mal, agressé. J’ai des nausées. Plusieurs ex-fumeurs m’ont témoigné qu’ils pensaient que les non-fumeurs exagéraient et en rajoutaient avant de se rendre compte que, quelques mois seulement après avoir arrêté, il ne pouvait tout simplement plus supporter le moindre relent de l’infâme tabac.

Il y’a quelques jours, j’ai décidé de vérifier que mon système de publication sur les réseaux sociaux fonctionnait bien. J’ai donc désactivé mes filtres et j’ai consulté, sans me connecter, mes différents comptes. L’opération n’a duré que quelques secondes, mais j’ai eu le temps de voir, sans vraiment les lire, plusieurs réactions.

Je ne me souviens même plus du contenu de ces réactions. Je sais juste qu’aucune n’était insultante ni agressive. Pourtant, j’ai senti mon corps entier se mettre sur la défensive, l’adrénaline couler dans mes veines. Certaines réactions faisaient montre d’une incompréhension (du moins, je l’ai perçu comme tel) qui nécessitait à tout prix une clarification, un combat. Une seule réaction me semblait moqueuse, ironique (mais comment être sûr ?). Mon sang n’a fait qu’un tour !

J’ai immédiatement réactivé mon blocage en respirant longuement. J’en ai fait part à ma femme qui m’a dit « La prochaine fois, demande-moi, je te dirai si tout est bien posté ! ».

N’étant plus exposé depuis un mois à l’irritation permanente, au stress constant, à la colère partagée, j’ai pris de plein fouet la décharge de violence. Violence qui n’est même pas à mettre sur le dos des auteurs de commentaires, car ma perception multiplie, amplifie ce que j’ai envie ou peur d’y voir. Si j’ai peur d’être incompris, je verrai de l’incompréhension partout, je prendrai de plein fouet une remarque idiote écrite en 12 secondes par quelqu’un que je ne connais pas et qui a sans doute lu les 5 premières lignes d’un de mes articles dans la file de son supermarché.

Depuis cette expérience, j’ai peur à l’idée d’aller sur un réseau social. Mon icône Adguard activée me rassure, me soulage.

Les médias, en général, sont source d’anxiété. Les réseaux sociaux en sont des amplificateurs. Vue comme cela, l’analogie de la cigarette me semble parfaitement appropriée. Comme la cigarette, une pseudo liberté privée est à la fois morbide pour l’individu et une source de dangereuse pollution pour la communauté. Le bien-être global, comme l’air pur, ne devrait-il pas être considéré comme un bien commun ? L’anxiété, la peur sont des cancers qui rongent les cellules individuelles que nous sommes pour former une gigantesque société tumeur. Et les dernières expériences semblent bel et bien confirmer cette intuition : les réseaux sociaux seraient la cause de symptômes de dépression.

N’est-il pas pas paradoxal que nous tentions de soigner nos angoisses existentielles à travers des outils qui prétendent nous aider en nous offrant reconnaissance et gloriole, mais en attisant la source de tous nos maux ?

Mais du coup se pose la question : ne suis-je pas complice en continuant à proposer mes billets sur les réseaux sociaux, en continuant à alimenter mes comptes et mes pages ? La réponse n’est pas facile et fera l’objet du prochain billet.

Photo by Andre Hunter on Unsplash

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Rêve de Bretagnehttps://ploum.net/?p=6187http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181116_231229_Reve_de_BretagneFri, 16 Nov 2018 22:12:29 +0000Le phare tranche l’épaisseur de la nuit de ses coups d’épée répétés, réguliers, métronome lumineux dans un silence de ténèbres. La mer s’étale comme une lisse frontière entre l’obscurité des étoiles et l’abysse d’un noir transparent.

Quelques vagues lèchent le sable en un langoureux ressac hypnotique. Depuis la baie vitrée de ma maison passive entièrement domotisée, je vois, à la lisière de mon écran, passer l’ombre d’une calèche d’un autre siècle, d’un autre temps. Ai-je rêvé ? Pourtant, le claquement caractéristique des sabots sur les graviers retentit encore, porté par l’air marin.

Intrigué, je pose mon ordinateur et fais quelques pas dehors. J’écarte un buisson d’épine et découvre, au fond du jardin, un chemin que je n’avais jamais vu. Quelques marches me mènent à la nationale. Où ce qui aurait dû être la nationale, car, inexplicablement, le bitume a été remplacé par de la poussière, de la terre et quelques pavés épars tentant vainement de contenir des herbes folles.

Je lève la tête. Le phare continue sa sarabande silencieuse d’assourdissants éclairs. Un bruit, un claquement suivi d’un crissement. Une autre calèche s’arrête. Dans la pénombre, je ne distingue qu’une vague forme noire surmontée d’un haut de forme. 

— Montez ! On a besoin de vous au phare !

La phrase résonne dans ma tempe. Machinalement, j’obéis à l’ordre qui m’a été fait sans savoir si le dur accent rocailleux me parlait bien en français. Ou bien était-ce du breton ? Un mélange ? Comment ai-je compris aussi facilement ?

Mais je n’ai pas le temps de m’interroger que le véhicule se met en branle. Le paysage défile sous mes yeux désormais habitués à l’obscurité. Sous la lumière de quelques étoiles, j’aperçois les bateaux des pêcheurs, rangés pour la nuit, gémissant doucement dans leur sommeil ligneux. Nous traversons le bourg jouxtant le port à toute vitesse dans un claquement de sabots.

Le long de la route, des pierres millénaires tentent de tracer un muret à travers les épines, dessinant parfois une croix, un calvaire ou l’ébauche d’un souvenir encore plus lointain. Il flotte dans l’air marin une vapeur étrange, un passé qui tente de s’instiller dans un présent filigrane.

L’attelage me dépose au pied de l’énorme cylindre de pierre. Une vieille porte s’entrouvre en grinçant, laissant apercevoir un visage buriné par les embruns et la fumée d’une vieille pipe d’écume. Sous de broussailleux sourcils de neige, deux fentes noires me transpercent par leur intensité.

— C’est donc vous que nous attendions ?

Entrecoupée de jurons et de crachats, la phrase a résonné comme une vague éclatant sur un brise-lame dans une langue que je n’aurais pas dû comprendre. Timidement, j’acquiesce d’un léger mouvement de tête.

— Alors ? Montez ! poursuit l’homme. Voici pour payer le cocher ! fait-il en me tendant une grosse pièce plate et argentée.

Sans prendre la peine de la regarder, je la tends à mon conducteur qui la mord, l’empoche et me donne en échange trois petites pièces en grommelant : 

— Votre monnaie. 

Sans ajouter un mot, il fait faire demi-tour à son attelage et s’enfonce dans la nuit. Mais je n’ai pas le temps de le voir disparaitre qu’une main me happe et me hisse à travers un escalier métallique.

— Venez ! On n’a pas toute la nuit !

L’escalade me semble interminable, vertigineuse. Sous mes pieds, les marches se succèdent, infiniment identiques. Après un passage dans différentes pièces maigrement meublées, nous débouchons enfin dans la galerie entourant l’optique. L’éclat est aveuglant, mais supportable. Je distingue une forme étendue. Le second gardien.

— Que lui est-il arrivé ?

Mon hôte ne répond pas et le pointe du doigt. Je m’approche du corps. Le visage est blanc, les lèvres sont bleuies, mais, sous mes doigts, je sens encore une légère chaleur.

Le premier gardien me regarde et, à contrecœur, me lance un rugueux : 

— Il s’est noyé.

— Comment ça noyé ? À 30 mètres au-dessus du niveau de la mer ?

— Oui !

— Et que voulez-vous que je fasse ?

— Que vous le sauviez !

— Mais depuis le temps que je suis en route, il est mort des dizaines de fois !

— En Bretagne, le temps ne s’écoule pas toujours de la même façon. Sauvez-le !

M’interdisant de réfléchir, j’applique machinalement les premiers secours. Noyade blanche. Bouche à bouche. Massage cardiaque. Encore une fois. Encore. Et, soudain, un mouvement, une toux, des yeux qui s’ouvrent et un froid terrifiant qui m’envahit, me coupe le souffle.

Je suis en état de choc glacé. Je suis sous l’eau. Instinctivement, mon cerveau m’impose la routine de survie de l’apnéiste. Se calmer. Détendre les muscles. Accepter le froid. Ne pas respirer, ne pas ouvrir la bouche. Nager. Une brasse. Une autre brasse.

La pression écrase ma poitrine, enfonce ma glotte dans ma cage thoracique, vrille mes tympans. Je suis profond. Très profond. Mais une profondeur qui m’est familière, à laquelle j’ai déjà plongé. Alors je fais une brasse. Mais comment connaitre la direction ? Une légère bulle d’air s’échappe de ma chaussure et remonte le long de mon pantalon. Je suis donc vertical. Il ne me reste plus qu’à nager. Une brasse. Et encore une brasse. J’en compte une dizaine. Mes poumons vont éclater. Mais encore une dizaine et tout devrait bien aller. Allez, courage, plus que dix et… mon crâne émerge brusquement. Inspire ! Inspire ! Inspire !

Le froid me vrille les tempes. Je suis hors de l’eau et j’aperçois le rivage qui se découpe en noir foncé sur la ligne sombre de l’horizon. Il n’y a que quelques centaines de mètres. Je nage sur le dos pour reprendre mon souffle, le courant me porte. Le froid piquant n’est pas mortel. Pas avant une heure ou deux à cette température. Je me retourne pour faire quelques brasses. La petite plage est proche désormais, mes pieds raclent le sable. Ahanant, marchant, nageant, j’extirpe des flots marins pour m’écrouler sur des algues malodorantes.

Le sol se dérobe sous moi et je tombe dans le noir. Un choc dur ! Un cri ! Aïe ! Une lumière m’éblouit ?

— Mais qu’est-ce que tu fais ? Fais moins de bruit, tu vas réveiller le petit ?

Étourdi, je constate que je suis au pied de mon lit.

— Je… Je dois être tombé du lit. J’ai fait un rêve !

— Tu me raconteras demain, me fait ma femme en éteignant la lumière. Grimpe et rendors-toi !

Mais lorsque j’ai voulu raconter mon rêve le lendemain matin, les mots ne me sont pas venus. Les souvenirs s’effilochaient, les images devenaient floues. Tout au plus ai-je pu montrer les trois petites pièces de monnaie trouvées dans ma poche et une plongée à moins trente mètres enregistrée cette nuit-là par ma montre profondimètre dans une eau à une dizaine de degrés.

Le phare, lui, continue de balayer chaque nuit de sa dague de lumière, envoyant aux hommes son vital avertissement. Et si les marins ont appris à être humbles face aux vagues de la mer, quel phare guidera la prétentieuse humanité dans les flots impétueux du temps dans lesquels nous sommes condamnés à nous faire engloutir ?

Qui en seront les gardiens ?

Nuit du 9 au 10 septembre, en regardant le phare depuis l’Aber Wrac’h.

Photo by William Bout on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Le silence au milieu du bruithttps://ploum.net/?p=6176http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181113_123102_Le_silence_au_milieu_du_bruitTue, 13 Nov 2018 11:31:02 +0000Pourquoi l’immense majorité des contenus en ligne aujourd’hui est en fait du bruit, comment on peut s’en protéger et comment faire pour rendre le monde un peu moins bruyant

Mon expérience des blogs marketing

Blogueur actif et, dans une certaine mesure, reconnu depuis plus de 14 ans, il est normal que j’aie tenté de multiples fois de faire de ma plume bloguesque un arc de ma carrière professionnelle.

Soit en postulant par moi-même pour alimenter le blog d’une entreprise contre rémunération, soit suite à une demande de mon employeur, impressionné par les différentes métriques de mon blog et rêvant de reproduire la même chose, de transférer mon audience vers son entreprise.

Dans tous les cas, ces projets se vautrèrent aussi misérablement qu’un base jumpeur ivre accroché à une plaque de tôle ondulée.

Je n’étais pas satisfait de mon travail. Mon employeur non plus. Le plus souvent, mes billets étaient même refusés avant publication. Pour le reste, ils étaient retravaillés à outrance, je devais les réécrire plusieurs fois et aucun de ceux qui ont finalement été publiés n’ont jamais obtenu ne fût qu’une fraction du succès relatif dont je peux régulièrement m’enorgueillir sur mon blog personnel. D’ailleurs, j’avais l’impression que les lettres s’étalaient sur l’écran en une bouse fraîche et odorante de printemps. Mon commanditaire me faisait comprendre que ce n’était pas qu’une impression.

J’ai toujours attribué ces échecs au bike shedding, ce besoin des managers de surveiller, de modifier ce qui leur semble simple au lieu de me faire confiance. Je les croyais incapables de laisser publier un truc qu’ils n’avaient pas écrit eux-mêmes (alors que si on m’engage, c’est justement pour ne pas l’écrire soi-même). Bref, du micromanagement.

Les deux types de contenus

Avec le recul, je commence seulement à réaliser une raison bien plus profonde de ces échecs : il y’a deux types de contenu, deux types de texte.

Les premiers, comme celui que vous êtes en train de lire, sont le résultat d’une expression personnelle. Le but est de réfléchir, en public ou non, par clavier interposé, de partager des réflexions, de les lancer dans l’éther sans trop savoir ce qui va en découler.

Mais les entreprises n’ont, par définition, qu’un seul objectif : vendre leurs tapis, leurs chameaux de plastiques produits en chine par des enfants aveugles dans des mines, leurs services de voyance/consultance aussi ineptes que dispendieux, leur golfware et autre tupperware. Mais on ne vend pas directement par blog interposé, ça se saurait ! En conséquence, le but du blog corporate est uniquement d’augmenter la visibilité, le pagerank, le référencement du site de l’entreprise dans les moteurs de recherches et les réseaux sociaux. L’entreprise va tenter de produire du contenu, mais sans réelle motivation (car elle n’a rien à partager ou, si c’est le cas, elle ne souhaite justement pas le partager) et sans aucun objectif d’être lu. Un blog d’entreprise, c’est surtout ne rien dire (pour ne pas donner des idées aux concurrents), mais faire du vent en espérant que les suites aléatoires de mots à haute teneur de buzz bercent les oreilles des robots Google d’une douce musique de pagerank ou que le titre soit suffisamment accrocheur pour générer un clic chez une aléatoire probabilité de clientèle potentielle.

J’exagère ? Mais regardez, au hasard, le blog de Freedom, un logiciel qui a pour mission de filtrer les distractions, de permettre de se concentrer. Il est rempli d’articles creux, vides et, disons-le, nullissimes, sur le thème du focus. Le but est évident : attirer l’attention. Tenter de distraire les internautes pour leur vendre une solution pour éviter les distractions.

Ce qui est particulièrement dommage c’est que ce genre de blog peut avoir des choses à dire. Mais un contenu intéressant, car parlant du logiciel lui-même, est noyé au milieu d’un succédané de Flair l’hebdo. Freedom n’est pas une exception, c’est la règle générale. Les projets, même intéressants, se sentent obligés de produire régulièrement du contenu, de faire du marketing au lieu de se concentrer sur la technique.

Une fois clairement identifiée la différence entre un blog d’idées et un blog marketing, il semble absurde qu’on ait voulu, de nombreuses fois, me confier les rênes d’un blog marketing.

Un blog marketing, par essence, n’est que du vent, du bruit. Il a pour objectif d’attirer l’attention sans prendre le moindre risque. Un blog personnel, c’est le contraire. J’ai l’aspiration d’écrire pour moi, de prendre des risques, de me mettre à nu. Même si, trop souvent, je cède aux sirènes du bruit et du marketing de mon fragile ego.

Le bruit de l’email

Il semble évident que cette différentiation du contenu ne s’applique pas qu’aux blogs, mais absolument à tout type de média, depuis l’email à la lettre papier. Il y’a deux types de contenus : les contenus créés pour partager quelque chose et les contenus qui ne cherchent qu’à prendre de la place dans un océan de contenu, à exister, à accaparer votre attention. Bref, du bruit…

Toute la « science » enseignée dans les écoles de marketing peut se résumer à cela : faire du bruit. Faire plus de bruit que les autres. Et accessoirement mesurer combien de personnes ont été forcées d’entendre. Alors, forcément, quand des milliers de marketeux issus des mêmes écoles se retrouvent en situation de concurrence, cela produit un gigantesque tintamarre, un tohu-bohu, un charivari dans lequel nous vivons pour le moment.

Aujourd’hui, je commence à peine à prendre conscience que la grande partie de mon temps de consommation pré-déconnexion était en fait dédié à “trier” le bruit, sans réel repère autre que l’intuition. Je tentais de donner un sens à tout ce vacarme. Pour chaque contenu qui “avait l’air intéressant”, je passais du temps à soit le supprimer, soit à tenter de comprendre ce qui se cachait sous les parasites. Et, forcément, lorsqu’on est assourdi, tout parait bruyant. Même une conversation normale devient inintelligible.

À la lueur de cette dichotomie manichéenne, ma déconnexion s’illumine d’un nouveau sens : comment passer moins de temps dans la mer de contenu à trier ? Comment supprimer le bruit de mon existence ?

Et la solution se révèle, pour moi, incroyablement simple.

Ne plus accepter le bruit

Pour les emails, cela consiste à se désabonner d’absolument tous les mails qui comportent la mention “unsubscribe” et à demander à tous les auteurs de mails impersonnels de me supprimer de leur liste. Chaque mail de ce type est donc un léger effort (parfois il y’a des négociations), mais l’effet, au bout de quelques semaines, est absolument saisissant. L’immense majorité de notre usage du mail est en fait “filtrer le bruit”. Ma solution est tellement efficace que, parfois, j’ai l’impression que mon mail est planté. Cela demande une certaine rigueur, car recevoir un mail est source d’une légère décharge de dopamine. Nous sommes accros à recevoir des mails. Si vous êtes de ceux qui reçoivent plus de cinquante emails par jour, et je l’ai été bien longtemps, vous n’êtes pas une personne importante, vous êtes tout simplement une victime du bruit.

Il y’a probablement certaines newsletters que vous trouvez instructives, intéressantes. Si vous ne payez pas pour ces newsletters, alors c’est par définition du bruit. Des mails conçus pour vous rappeler que le projet ou la personne existe. Les grands services en ligne comme Facebook et Linkedin sont d’ailleurs particulièrement retors : de nouvelles catégories d’emails sont ajoutées régulièrement, permettant de toucher ceux qui s’étaient déjà désinscrits de tout le reste. Se désinscrire peut parfois révéler du véritable parcours du combattant, et c’est parfois pire pour les mailings papier !

Hors mail, comme vous le savez peut-être, je n’accède plus non plus aux réseaux sociaux. Au fond, ceux-ci sont l’archétype du bruit. Sur les réseaux sociaux, l’immense majorité des contenus ne sont que « Regardez-moi, j’existe ! ». Être sur les réseaux sociaux, c’est un peu comme rentrer dans une discothèque en espérant tomber par hasard sur quelqu’un avec qui discuter de l’influence kantienne dans l’œuvre d’Heidegger. Ça arrive, mais c’est tellement rare que mieux vaut utiliser d’autres moyens et se couper du bruit.

Par contre, je lis avec plaisir ce que mes amis prennent le temps de me recommander. Je suis également le flux RSS de quelques individus sélectionnés. Le fait de les lire non plus en vitesse, au milieu du bruit, en les scannant pour tester leur “intérêt potentiel”, m’apporte énormément. Je leur fais désormais confiance, je les lis en étant disponible à 100%. Cela me permet de m’imprégner de leurs idées. Je ne me contente plus de lister leurs idées pour les archiver dans un coin de ma tête ou d’Evernote, mais je prends le temps de les laisser grandir en moi, de les approprier, de partager leur vision.

Au lieu de scanner le bruit pour repérer ce qui m’intéresse, j’accepte de rater des infos et je n’accepte que des sources qui sont majoritairement personnelles, profondes, quel que soit le sujet. Je peux me passionner pour un billet d’un Alias même lorsqu’il traite de sujets abscons et complètement hors de mes intérêts. Par exemple la différence entre le néo-prog métal et le néo-métal tendance prog, un sujet fondamental. Si je pestais contre les articles trop longs qui n’allaient pas directement à l’essentiel, aujourd’hui je suis déçu par la brièveté de certains qui ne font que toucher, effleurer ce qui mériterait une bien plus grande profondeur.

Contribuer au silence

Mais réduire le bruit du monde n’est pas uniquement à sens unique. Nous sommes tous responsables d’une part de bruit. Comment contribuer ?

C’est simple ! Que ce soit un simple email, un post sur les réseaux sociaux, un blog post, posez-vous la question : est-ce que je suis en train de rendre le monde meilleur en diffusant ce contenu ?

S’il s’agit d’essayer d’obtenir de la reconnaissance, de convaincre votre public (que ce soit de la pertinence de vos idées, de la nécessité d’acheter votre produit, de l’importance de votre vie) ou de cracher votre colère, alors vous ne rendez pas le monde meilleur.

J’ai, un peu par hasard, acheté une licence Antidote en commençant ma déconnexion (ce qui est râlant, ils ont annoncé la version 10 3 semaines après). Antidote possède une fonctionnalité qui fait que chaque mail que vous envoyez vous est affiché à l’écran avec toutes les fautes d’orthographe. C’est un peu pénible, car, Antidote étant lent, cela rend le mail moins immédiat.

Pourtant, deux ou trois fois, à la relecture, j’ai purement et simplement renoncé à envoyer le mail. Moi qui étais ultra-impulsif du clavier, voilà un outil qui me soigne. Si le monde n’a pas besoin de mon email, alors je ne l’envoie pas. Non seulement j’applique Inbox 0 pour moi, mais, désormais, j’aide les autres à l’atteindre.

Exemple frappant : mon mail type de demande de désinscription citant le RGPD comportait un paragraphe tentant de convaincre de l’aspect immoral des pratiques marketing. J’ai arrêté. Je tente de ne répondre à chaque email qu’avec le minimum d’informations nécessaires. Je garde pour moi toutes mes suggestions d’améliorations. C’est difficile, mais ça va soulager pas mal de monde.

Trop de bruit, pas assez de silence ?

Depuis l’avènement d’Internet, nous sommes tous des producteurs de contenus. Si nous rajoutons les contenus générés automatiquement par des ordinateurs, il semble évident qu’il y’a désormais beaucoup trop de contenus, que trouver de l’audience est difficile. C’est un truc dont traite régulièrement l’auteur Neil Jomunsi.

Loin d’être effrayé par cette apparence de abondance, je pense qu’il n’y a en réalité pas assez de contenu de qualité. Il n’y a pas assez d’écrivains, d’artistes. Il n’y a pas assez de contenu qui n’a pour seule vocation que d’enrichir le patrimoine commun de l’humanité.

Et si, avant toute chose, on arrêtait de produire et de consommer du bruit, de la merde ?

À un âge de surabondance de l’information, de publicités épileptiques clignotantes à tous les coins de rue et d’omniscients écrans, publier un contenu devrait être soumis à un filtre strict : « Est-ce que j’ai vraiment envie de publier ça ? Est-ce que je ne rajoute pas une couche de fumier sur la merde du monde ? »

Est-ce que moi, Ploum moralisateur en quête d’égo, je ne suis pas face à un paradoxe en continuant à alimenter automatiquement mes bruyants comptes de réseaux sociaux pour que vous veniez lire mes pontifiants sermons sur le silence ?  La réflexion est en cours.

Photo by @chairulfajar_ on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

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Le paradoxe du tupperwarehttps://ploum.net/?p=6170http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181109_125438_Le_paradoxe_du_tupperwareFri, 09 Nov 2018 11:54:38 +0000Comment les marketeux et autres publicitaires ont pour mission de détruire l’humanité, un couvercle de tupperware à la fois.

On a tous un tiroir de tupperwares avec 20 tupperwares et 20 couvercles. Et pourtant, vous avez beau tous les essayer, rien à faire. Aucun ne va sur aucun. Parfois, coup de chance, y’a une paire qui s’encastre au prix de gros efforts pour maintenir les 4 coins, paire précieuse que vous guetterez toujours sans pour autant vous débarrasser du reste du tiroir.

C’est un problème mathématiquement ou physiquement complexe, une véritable énigme de l’univers du même ordre que la chaussette de Schrödinger.

Alors, oui, Elon Musk envoie des voitures électriques sur Mars, mais les problèmes importants, comme ceux du tupperware, personne ne les résout.

Tout ça à cause du Marketing !

Imaginez, y’a peut-être un petit gars du département R&D de chez Tupperware. Pendant 12 ans il a bossé sur ce problème, il a écrit des équations de fou dans des espaces affines à 18 dimensions, réinventé les maths. Un jour, Eureka !

Sans perdre une seconde, il court annoncer la bonne nouvelle. Il a non seulement compris le paradoxe, mais il a une solution à proposer. Le problème sera définitivement résolu ! Son cœur bat à tout rompre, la sueur lui dégouline dans les cheveux. La gloire pour lui, un monde meilleur pour le reste de l’humanité ! Plus de tupperwares dépareillés ! Moins de pollution !

C’est là qu’arrive la directrice marketing.

Oui, mais non. Ça va plomber nos ventes. 65% de notre chiffre d’affaires est composé de gens qui achètent des tupperwares neufs parce qu’ils ne trouvent plus le couvercle (ou, au contraire, le contenant). Alors, tu comprends mon petit… Tes espaces affines, c’est gentil mais ici, c’est la vraie vie !

12 ans de recherche et de travail aux oubliettes. Ce grand problème de l’humanité qui touche des millions de personnes et les laissera pour toujours dans la souffrance et les affres des tupperwares dépareillés. Pire, la directrice marketing proposera de faire des collections subtilement différentes pour que le couvercle ait l’air d’être compatible, mais, en fin de compte, ne le soit pas.

Le marketing et la vente sont l’antithèse du progrès. Ils ont pour seul objectif de rendre l’humanité misérable pour nous faire acheter encore et toujours. Si votre boulot consiste à « augmenter les ventes », que ce soit du marketing web, de la pub ou n’importe quoi, vous n’êtes pas une solution, vous êtes le problème.

Je n’invente rien, vous n’avez qu’à regarder votre tiroir à tupperwares pour en avoir la preuve.

Photo par QiYun Lu.

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Printeurs 47https://ploum.net/?p=6166http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181106_111559_Printeurs_47Tue, 06 Nov 2018 10:15:59 +0000Restés seuls et nus, Nellio et Eva pénètrent dans une grande pièce dont la porte vient de s’ouvrir.

– Georges Farreck !

Alors que je tente machinalement de récupérer quelques vêtement et d’essuyer les poisseux fluides qui recouvrent mon entrejambe, je ne peux retenir un cri de surprise.

Debout, les mains appuyées sur un bureau, Georges Farreck est en grande conversation avec une élégante femme blonde vêtue d’un tailleur bleu électrique qui souligne son ventre rebondit. Elle caresse un chat angora au long pelage gris. Georges sursaute et se retourne vers nous.

— Nellio ! Eva ! Que…

Il a l’air profondément surpris. La femme, elle, garde son calme et se contente d’un petit sourire ironique. À ses côtés, je reconnais Warren, l’administrateur du conglomérat de la zone industrielle. Il semble nerveux, ennuyé et passe constamment un mouchoir sur son front luisant.

Je sens la colère me faire vibrer les tempes. J’ai envie de saisir Georges par la gorge, de lui faire mal, de le griffer, de le faire saigner. Une envie sourde de violence se mélange effroyablement au reste de l’orgasme que je viens de vivre.

— Georges ! hurlé-je, tes sales manigances viennent de coûter la vie à deux de mes amis, tu ne vas pas…

Il semble profondément hébété et se contente de bégayer de vagues réponses.

Sans se départir de sa morgue ironique, la femme enceinte me lance alors :
— Bienvenue Nellio. Heureux d’enfin vous rencontrer, je suis Mérissa. Je suis heureuse de voir que vous avez remplacé le sex-toy que nous avons détruit chez Georges. Vous avez bien fait ! Après tout, nous les produisons en série.

Avant que je ne n’ai pu émettre la moindre réponse, Eva s’avance sans un mot. Sans aucune honte, son corps nu glisse majestueusement vers le bureau. Elle se saisit d’une paire de ciseau qu’elle s’enfonce, sans un cri, dans l’avant bras, la blessure tournée bien en évidence vers la femme blonde. Ennuyé, le chat saute sur le sol et s’éloigne d’un air digne.

Après quelques secondes de silence, un sang se met à couler de la blessure d’Eva.

Mérissa a un mouvement d’effroi.

— Mais… Ce n’est pas possible ! murmure-t-elle.
— Si, grogne Eva en serrant les dents.
— Vous… vous êtes le modèle original ? balbutie Warren.
— Il n’y a pas de modèle original, répond violemment Mérissa.
Puis, se retournant vers Eva :
— Qui es-tu ?
— Je suis humaine et je viens débrancher l’algorithme.

Le visage de Mérissa se tord de rage et de surprise.

— Comment… Comment peux-tu connaître l’existence de l’algorithme. J’en suis l’auteur, j’en suis le seul et unique maître !
— Tu en es l’esclave, répond Eva. Je le sais. Car je suis l’algorithme.

Mon cœur s’arrête. L’explication que me propose mon cerveau me semble si incroyable, si inconcevable.

— Si tu es humaine, je peux te tuer, menace Mérissa. Et tuer ton soupirant. Tout continuera comme avant, comme si vous n’aviez jamais existé. Le printeur rejoindra la longue liste des inventions immédiatement perdues.
— Pas sûr, ne puis-je m’empêcher de répondre. Junior et moi avons envoyé les plans détaillés du printeur à des dizaines de personnes en leur demandant de le construire et de diffuser l’information.
— Mon pauvre Nellio, l’information sur le réseau, ça se contrôle, ça s’efface. Quelques morts dans les attentats, quelques sites webs modifiés et plus personne ne se souviendra de ce printeur.

Elle ricane.

— C’est pour cela que nous n’avons pas utilisé le réseau, dis-je calmement.

Elle s’arrête.

— Nous avons rédigé des plans papiers que nous avons envoyés à travers l’intertube…
— Quoi ? Mais l’intertube n’a jamais été inauguré ! Ce n’était que pour occuper les politiciens !
— …avec des instructions demandant de construire des printeurs et de les envoyer à travers l’intertube. D’ici quelques jours, les printeurs seront monnaie courante.
— Mais vous êtes fous !

Elle hurle avant de jeter un regard noir à Georges Farreck.

— Et toi, pauvre abruti, tu n’as pas réussi à l’arrêter.
– Mérissa, je ne te permets pas de me traiter en sous-fifre. J’ai créé une fondation…
— …pour servir de paravent crédible à la création des printeurs, je le sais, c’est moi qui te l’ai ordonné.
— Non, pas de paravent, hurle Georges, les joues gonflées par la colère. Je voulais sincèrement faire cesser cet esclavage dont je soupçonnais l’existence sans en avoir la preuve définitive.
— Et, au passage, devenir le seul et unique détenteur du brevet sur le printeur.
— Mais…
— Développer le printeur et le garder secret, c’était ta mission. Le printeur était vital pour nous, les astéroïdes sont de moins en moins rentables. Mais il fallait que cela reste un secret ! Toi, pauvre idiot, en voulant faire cavalier seul, tu as fais en sorte que le secret se répande dans la nature ! C’est une catastrophe !
— Je pense au contraire que c’est la meilleur chose qui puisse arriver à l’humanité, fais-je d’une voix que je veux assurée.

Mérissa me fixe de ses yeux noirs tout en se tenant le ventre arrondi par la maternité prochaine. Une chemise à peine enfilée, sans pantalon, le sexe humide, je frissonne d’humiliation.

— Pauvre inconscient. Tu ne réalises pas ce que tu as fait !
— Je crois que si, fais-je en soutenant opiniâtrement son regard.
– Tu vas foutre en l’air l’économie.
— Une économie qui repose sur l’esclavage d’une partie de la population et l’abrutissement de l’autre. Je suis fier de la détruire !
— Tu ne te rends pas compte des conséquences ! Sans règles, les gens vont utiliser les atomes de l’atmosphère qui les entoure pour faire des objets inutiles, ils risquent de détruire la planète !
— Parce que c’est vrai que vous, on peut vous faire confiance, vous avez démontré une réelle maturité dans le domaine !

— Madame ! Nous sommes conscients que la santé de votre bébé est primordiale…

Comme un seul homme, toutes les personnes présentes dans la pièce se retournent. Sur le mur, un homme en costume est apparu. Il n’a pas de jambes et s’adresse à nous avec un sourire forcé orné d’une moustache lissée.

— …ou de vos bébés, devrais-je dire, car les jumeaux apportent deux fois plus de bonheur. Mais également cinq fois plus de risques de vergetures disgracieuses. Y avez-vous pensé ?

Soudainement, un Georges Farreck géant se met à descendre en parachute le long du mur. Il est magnifique, jeune mais pourtant mature, plein de charme et de sex appeal. Pendant un instant, mon cœur s’arrête de battre et je sens pointer un début d’érection.

— Madame, dit le Georges Farreck parachutiste, avec BioVerge au Cadmium actif, vous pouvez dire adieu aux vergeture.

Il lance un sourire étincelant avant de disparaître. Le flacon qu’il tenait dans les mains se met à grandir et tourbillonner, lui donnant un effet de relief très réussi. Puis, le mur s’éteint et redevient soudainement triste et silencieux.

— Ah oui, je me souviens de ce contrat, murmure Georges Farreck, le vrai au visage ridé et cerné. Ils ont fait du beau travail au montage, je suis très réaliste. Mais le texte est franchement nul. J’ai l’air de sortir d’un spectacle d’école primaire.

Photo par Trey Ratclife

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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1 mois de déconnexion, premier bilanhttps://ploum.net/?p=6163http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181104_145729_1_mois_de_deconnexion__premier_bilanSun, 04 Nov 2018 13:57:29 +0000Cela fait un mois que je suis déconnecté, 30% du temps initial que je m’étais fixé en démarrant l’expérience. Puis-je déjà tirer des conclusions ?

Oui, clairement. La première c’est que je ne suis pas du tout impatient de me reconnecter. En fait, j’ai même peur de le faire. Il y’a quelques jours, après avoir fini une tâche, j’ai machinalement tapé l’URL d’un site bloqué, un site d’informations générales.

Ce simple fait est en soi incroyable : mon cerveau est tellement formaté que même après un mois d’abstinence, les réflexes musculaires agissent encore. Je n’ai pas voulu aller sur ce site. Cela fait un mois que je n’y suis plus allé. Je n’avais aucune envie, aucun intérêt à y aller. Et, pourtant, mes doigts ont tapé l’URL.

Or, il s’avère que Adguard était désactivé. Pour la petite histoire, un site ne chargeait pas correctement et j’avais voulu vérifier si ce n’était pas Adguard qui interférait. J’avais oublié de le réactiver juste après.

Je me suis donc retrouvé sur le site d’actualités, à ma grande surprise. Premièrement, car je ne m’étais pas rendu compte que j’avais tapé l’URL et, en deuxième lieu, car j’étais persuadé que le site était bloqué. J’ai donc décidé de fermer le site et de réactiver le blocage. Mais, auparavant, j’ai quand même lu tous les grands titres et j’ai ouvert deux articles. Je n’ai littéralement pas pu m’en empêcher.

C’est effrayant.

Le pire est que, sans ma déconnexion, je ne me serais probablement jamais rendu compte de ces automatismes incontrôlables. Il y’a également de fortes chances pour que mon cas soit relativement représentatif d’une certaine frange de la population. Même si je suis un cas extrême, nous sommes certainement tous atteints à des degrés différents. La seule chose qui change est la conscience.

Mais la question primordiale reste de savoir si cette addiction est vraiment nocive.

Pour moi, la réponse est sans conteste un oui généralisé.

En un mois seulement, j’ai déjà l’impression d’être en train de changer profondément et durablement. Je suis plus patient, plus calme. Mes colères sont moins fréquentes. J’écoute les autres sans éprouver de l’ennui (ou moins, selon mon interlocuteur). Je savoure le temps avec mes proches. Je suis moins stressé, j’ai moins l’impression qu’il y’a des millions de choses à faire. Ma todo list et mon inbox email sont sous contrôle permanent. Mieux : ça vaut ce que ça vaut, mais j’ai accompli en octobre autant de tâches de ma liste de todos qu’en 3 mois habituellement.

En fait, c’est simple : lorsque je lance mon ordinateur, au lieu d’aller dans mon navigateur, je vais dans ma todo list et je choisis ce que j’ai envie de faire à ce moment.

Je recommence à écrire de la fiction, même si ce n’est encore que le tout début. Je tiens un journal de manière régulière et ça me plait.

Pour procrastiner, je réfléchis à mon workflow général de travail, j’ai eu une phase où j’ai testé pas mal de logiciels. Voire j’écris dans mon journal. Ce n’est certes pas le plus productif, mais c’est au moins une procrastination qui n’est pas nocive. Autre procrastination : je teste le fait de m’autoriser un lecteur de flux RSS, mais avec seulement quelques sources sélectionnées. Si un flux a un volume trop important ou poste des articles trop génériques, je le supprime immédiatement. D’ailleurs, je cherche des flux RSS d’individus qui partagent leurs idées. Pas de news, pas d’actualités, mais des lectures un peu fouillées qui poussent à la réflexion. Le but n’est pas d’être informé, mais d’être inspiré. Vous avez des recommandations ?

Si je lis toujours autant de fiction qu’avant, j’ai par contre ajouté à mon régime des véritables livres sur arbres morts de non-fiction, livres qui trainent un peu partout dans la maison et que je saisis quand l’envie m’en prend.

Bon, évidemment, tout n’est pas rose. Je ne publie pas beaucoup plus qu’avant. Je ne suis toujours pas un parangon de patience et, si je me distancie de mon téléphone, je reste accro à mon clavier. En fait, je deviens de plus en plus accro à l’écriture, ce qui est une bonne chose, mais les tâches ménagères ne m’intéressent pas plus qu’avant.

Un autre chantier en cours, outre le fait que je commence à lâcher prise sur les opportunités manquées, c’est celui de l’ego. J’ai toujours eu beaucoup d’égo et le fait d’être parfois appelé « blogueur influent » n’aide pas à rester modeste. Mon blog est une quête de visibilité personnelle, de reconnaissance. J’ai le désir profond de devenir célèbre grâce à mon travail. Les réseaux sociaux exploitent cette faiblesse en me faisant guetter les followers, les likes, etc.

Me déconnecter me permet de m’affranchir de cela. Je ne sais pas si ce que je poste a du succès ou non, je ne sais pas si je suis en train de devenir (un tout petit peu) célèbre ou non. Et, du coup, une partie de mon cerveau commence à lâcher prise sur cet objectif irrationnel. L’effet net est que je sens grandir en moi l’envie de me concentrer sur des projets à plus long terme plutôt que de tenter d’obtenir une gratification immédiate. Mais je ne suis clairement qu’au début.

D’ailleurs, en parlant de gratification, je n’ai jamais reçu autant de mails de lecteurs et de dons sur Tipeee, Paypal ou en Bitcoin. Cela me touche très profondément de voir que certains prennent le temps pour réagir à mes billets, pour me recommander des lectures, pour me remercier. Je suis reconnaissant d’avoir cette chance. Merci !

Enfin, je constate également que j’ai moins envie d’acheter des gadgets sur Kickstarter ou du matériel de vélo. Je ne sais pas si c’est ma volonté de minimalisme ou bien si c’est un effet de ma déconnexion (ou bien les deux), mais, clairement, je prends conscience que le shopping, même en ligne, est un passe-temps, une procrastination pour éviter de faire autre chose. La déconnexion a donc un impact positif sur notre objectif de famille de dépenser moins pour devoir gagner moins.

D’ailleurs, mon cerveau perd de la tolérance face à toutes les sollicitations sensorielles. Voir un réseau social sur un écran m’agresse par les couleurs, les notifications, les publicités. Les écrans publicitaires me font mal aux yeux dans la rue. Bon, c’était déjà un peu le cas avant.

Cette déconnexion me permet également d’apprécier la chance que j’ai d’avoir ma femme et ma famille.

Car, soyons honnête, mon misanthrope égoïsme est peu compatible avec la vie de famille. Si j’adore ma famille et mes enfants, il m’est impossible de ne pas imaginer que si j’étais resté célibataire, j’aurais tout le temps que je veux pour écrire, regarder des films, faire plein sport, écouter du métal à fond. Que je n’aurais pas dû annuler en catastrophe l’enregistrement d’un épisode du ProofOfCast pour éponger du vomi dans toute la chambre.

Mais cette déconnexion, je l’ai souhaitée parce que je voulais améliorer ma vie de famille. Parce que je voulais améliorer la qualité de nos relations et que ma femme avait pointé du doigt mon addiction à mon smartphone.

Aujourd’hui, cette déconnexion m’apporte bien plus que ce que je n’imaginais. Du coup, je réalise que sans femme et sans enfants, je n’aurais sans doute pas entrepris cette expérience. J’aurais certainement continué à me perdre, à courir après ma petite gloriole, à guetter les opportunités pour avoir quelques miettes de gloire.

Bref, cette déconnexion me permet d’apprendre à apprécier qui je deviens tout en me rendant compte que ce que je suis est désormais indissociable de ma femme et de mes enfants, que le Ploum alternatif resté célibataire m’est de plus en plus étranger.

Et tout ça après seulement un mois sans réseau sociaux…

Photo by Will van Wingerden on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Comment j’ai déconnectéhttps://ploum.net/?p=6146http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181026_164752_Comment_j___ai_deconnecteFri, 26 Oct 2018 14:47:52 +0000Cela fait maintenant trois semaines que j’ai commencé ma déconnexion, trois semaines pleines de surprises. Trois semaines tellement surprenantes que je trouve intéressant de partager avec vous « comment » j’ai déconnecté et ce que j’ai mis en place exactement. Car il n’y a pas de secret : pour atteindre des objectifs, il faut se construire des outils.

1. Prise de conscience.

Avant toute chose, il est nécessaire de prendre conscience du problème que vous souhaitez régler. L’accepter. Avoir envie de changer des choses. Être motivé. Si vous ne voyez pas de problème à votre utilisation actuelle d’Internet, il n’y a pas de raison de la changer.

La technologie ne peut qu’aider la motivation, la soutenir. Toute seule, est elle inutile. Vous pouvez installer 15 apps pour détailler votre temps passé en ligne, pour bloquer pendant 25 minutes l’accès à votre navigateur, encore faut-il que vous l’utilisiez. Et que cette utilisation ne soit pas contre-productive : si le fait d’avoir fait une séance de 25 minutes pseudo-productive vous permet de vous auto-récompenser en passant le reste de la journée à glander, le problème n’est pas résolu. Peut-être qu’il est nécessaire de remonter à la racine du problème plutôt que de le camoufler.

2. Établir les règles de votre déconnexion.

Même si elles vont forcément changer et être adaptées, il est important de clarifier vos règles. Pour Thierry Crouzet, c’était “pas d’accès à Internet direct” mais il ne s’empêchait pas de regarder la télévision, de lire les journaux ou de demander à sa femme de lui télécharger ce dont il avait besoin.

Pour moi les règles initiales étaient :

  • pas de réseaux sociaux
  • pas de sites d’actualités
  • pas de sites ou d’app avec un “flux” infini
  • pas de sites ou d’app avec de la publicité

Au final, ces règles ont rapidement évolué pour devenir :

  • Pas de site ni d’app où je vais sans avoir une idée de ce que je cherche. Donc pas de “découverte”.
  • Pas de site ni d’app qui m’alimente en contenu.
  • Ni télévision, ni radio, ni médias quelconques. Mais ça, c’est une règle que je suis depuis des années.

L’app Refind, qui propose les meilleurs liens partagés par vos contacts Twitter, est ainsi passé à la trappe dès le deuxième jour alors que je pensais en faire un outil important de ma déconnexion. À ma grande surprise, Pocket a également disparu de mon téléphone. Je le garde cependant sur mon Kobo mais n’étant pas alimenté en contenu, son utilisation est exceptionnelle. Je réfléchis à réintroduire un lecteur RSS uniquement sur mon ordinateur (les suggestions de flux à suivre sont les bienvenues, je ne souhaite pas de l’actualité mais au contraire des réflexions nouvelles, différentes).

3. Mise en place d’une solution technique de blocage

Il est primordial de comprendre que la volonté d’un humain est limitée. Se fixer des règles est une chose mais il est illusoire de se faire confiance pour “respecter les règles”. Les automatismes ont la vie dure et il m’arrive encore, sans réfléchir, d’ouvrir un navigateur et de taper une URL d’un site interdit, par réflexe.

Sur Facebook, j’avais déjà mon système depuis plusieurs mois, inspiré par Pierre Valade. L’idée est de se désabonner d’absolument tous vos amis Facebook et de toutes les pages que vous likez (en fait, vous pouvez déliker absolument tout, les likes ne servent qu’à vous profiler publicitairement. Oui, vous pouvez même enlever le like que vous aviez gentiment mis sur ma propre page, je suis suicidaire à ce point là !). Cela va rendre votre flux complètement vide tout en préservant vos liens d’amitié. Attention, pour que cela fonctionne, il est indispensable de se désabonner de tout le monde et de le faire à chaque nouvel ami. Il suffit d’avoir quelques amis pour que Facebook aie assez de matériel pour remplir votre flux. Une fois que c’est fait, vous pouvez désinstaller l’app Facebook et utiliser la version Messenger Lite pour chatter.

La beauté de cette solution c’est que vous êtes officiellement sur Facebook mais quand on vous parle d’un truc, vous répondez que vous ne l’avez pas vu et tout le monde trouve ça normal car il est évident que tout le monde ne peut pas tout voir.

Mais si, comme moi, vous optez pour la déconnexion totale, cette étape n’est même pas nécessaire (elle peut cependant être vue comme une étape temporaire pour adoucir la déconnexion).

Le jour choisi pour le grand saut, déconnectez-vous de chacun de vos comptes ! J’ai commis l’erreur de ne pas le faire immédiatement ce qui a fait que la première fois que j’ai levé le blocage pour une bonne raison (de type aller chercher une adresse pour un restaurant qui n’a qu’une page facebook), les notifications m’ont sauté au visage.

Pour le blocage proprement dit, j’ai choisi Adguard, car disponible sur Android et MacOS, avec la liste de blocage suivante :

||dhnet.be^$empty,important
||lalibre.be^$empty,important
||9gag.com^$empty,important
||facebook.com^$empty,important
||lesoir.be^$empty,important
||rtbf.be^$empty,important
||lavenir.net^$empty,important
||sudpresse.be^$empty,important
||linkedin.com^$empty,important
||twitter.com^$empty,important
||mamot.fr^$empty,important
||macrumors.com^$empty,important
||numerama.com^$empty,important
||plus.google.com^$empty,important
||joindiaspora.org^$empty,important

J’ai commencé par bloquer un site que je ne visitais jamais (dhnet.be) pour tester puis j’ai ajouté ceux que je fréquentais régulièrement (précision, la liste est dans le désordre). Durant les trois premiers jours, cette liste s’est un peu allongée. Mais elle reste remarquablement courte ! Il va sans dire que les applications respectives sont également désinstallées de mon smartphone.

Le seul blocage auquel j’ai renoncé est medium.com car beaucoup de sites légitimes l’utilisent et je devais sans cesse désactiver Adguard pour accéder au résultat de ma recherche. Mais je me suis déconnecté et je ne visite jamais Medium directement, je n’y accède que lorsque le lien que je suis y est hébergé.

Car, oui, je m’autorise de couper mon filtrage si l’information que je cherche le rend nécessaire. Le but n’est pas de me “priver” arbitrairement mais d’utiliser Internet avec la conscience de ce que je souhaite obtenir. Devoir couper Adguard me force à prendre conscience de ce que je fais.

4. Configuration de l’ordinateur et du téléphone.

J’ai également éprouvé, après quelques jours de déconnexion, le besoin de changer l’interface de mon smartphone pour le rendre moins “sexy”, pour ne plus me procurer de plaisir à le dégainer, à chercher machinalement l’icône Twitter. Exit donc la couleur et les jolies icônes. Le launcheur AIO s’est révélé absolument parfait. D’ailleurs, si vous connaissez un moyen pour arriver à ce genre de résultat sur un Iphone, je suis preneur de tout conseil. Le fait d’avoir de la couleur sur mon écran me semble désormais ultra agressif.

Voilà ce que je vois désormais quand je dévérouille mon téléphone. Et si l’app souhaitée n’est pas dans mes raccourcis (vers le bas de de l’écran), je dois chercher en tapant le nom de l’app. Pas moyen de lancer une app sans réfléchir !

J’ai activé les notifications pour les applications suivantes : mail, Whatsapp, Signal et agenda. J’avais initialement désactivé les mails mais, du coup, à chaque fois que je regardais mon téléphone, je lançais l’app. Désormais, un coup d’œil me permet de voir si je dois traiter quelque chose. Tout le reste est en théorie désactivé. Grâce à un bouton hardware, le téléphone est en permanence en silencieux sauf si j’attends un coup de fil. Je ne mets donc pas mon téléphone en silencieux, c’est le contraire : je le mets en mode bruyant lorsque j’en ai besoin. Conséquence directe : je ne vois les notifications que sur l’écran et seulement si je le consulte volontairement. Elle ne m’interrompent pas.

L’agenda et les appels téléphoniques ont la permission de faire vibrer ma montre et donc de m’interrompre.

Pour mon ordinateur, j’ai également fait du nettoyage dans la barre de lancement rapide, ne laissant que le calendrier et ma liste de todo. Pour le reste, je dois taper le nom de l’application dans Alfred, ce qui m’oblige à réfléchir et ne pas être dans le réflexe de cliquer sur une icône. De ce fait, je n’accède à mon navigateur qu’en tapant une recherche DuckDuckGo dans Alfred.

Alfred, mon lanceur de recherches
Ma barre d’icônes

Au fait, mon ordinateur est en permanence en mode Do Not Disturb. Je sais bien que MacOS ne permet pas d’être en permanence dans ce mode mais il permet de fixer Une plage horaire. La mienne s’étant de 4h du matin à 3h du matin. En théorie, entre 3h et 4h, je recevrai les notifications mais je suis rarement devant mon ordinateur à cette heure là.

Do not disturb

Cette déconnexion s’est également accompagnée d’un besoin pressant de minimalisme. J’ai donc désinstallé énormément d’apps et de logiciels. Exit tous les outils de tracking (hors Strava) ou de statistiques. RescueTime, par exemple, s’est révélé particulièrement retors : en quelques jours d’utilisation, j’avais pris le réflexe de consulter mes statistiques de “productivité”, d’ouvrir les apps dites “productives” sur mon écran lorsque je réfléchissais dans le vide. Bref, tout le contraire de ce que je cherchais.

5. Au sujet des emails

Cela fait des années que j’applique la méthode Inbox 0 et me désabonne de tout ce qui contient un lien “unsubscribe”. Par définition, s’il y’a un lien pour se désinscrire, c’est que ce n’est pas critique et je peux m’en passer. J’ai également un filtre qui envoie directement dans les archives les mails pour lesquels je ne suis pas explicitement dans le champs “to”. Pour l’anecdote, l’université dans laquelle j’enseigne produit une quantité invraisemblable de newsletters et de listes de diffusion dont il est impossible de se désinscrire. Il y’a d’ailleurs toute une équipe uniquement en charge de produire ces newsletter. Avant mon filtre automatique, mes journées étaient un combat permanent entre l’équipe chargée de remplir mon inbox et moi, tentant de la vider, de trouver les bons filtres pour n’avoir que ce qui m’intéressait. J’ai fini par gagner même s’ils ne le savent pas encore.

J’envoie également une réponse automatisée (via un snippet Alfred) pour réclamer ma suppression de tout envoi de type “marketing” (en citant la RGPD), même personnalisé. J’en profite pour demander d’où vient mon adresse ce qui m’a permis de remonter à la source et de me faire supprimer de plusieurs bases de données (la plus pénible étant un certain « hors antenne »). Je fais désormais la même chose avec les mailings papiers.

Avec ma déconnexion, j’ai simplement décidé d’être encore plus sévère et d’appliquer systématiquement ces règles que je suivais déjà mais avec un certain laxisme. En 3 semaines, mon inbox s’est incroyablement calmée à tel point que, désormais, je peux passer plusieurs jours sans “traiter mes mails”.

Alors oui, ce système extrême possède le risque de me faire “rater” quelque chose. Mais toute l’expérience réside justement en ne plus avoir peur de rater quelque chose. Avant, je ratais 100 infos par jour, aujourd’hui j’en rate peut-être 150. L’univers finit toujours bien par trouver une façon de nous prévenir de ce qui est réellement important. De toutes façons, l’excuse “Ah non, je n’ai pas vu passer cet email. Il doit être dans mes spams” est désormais universellement admise.

6. Poster sur les réseaux sociaux

Ma particularité dans cette expérience est que je suis producteur de contenu web, que la majorité de mon audience provient des réseaux sociaux. Je ne peux donc pas simplement arrêter de poster. Enfin, si, je peux mais ne le souhaite pas.

La solution la plus connue pour poster sur différents réseaux sociaux est Buffer mais l’abonnement coûte fort cher et l’interface très complexe pour mes maigres besoins. J’ai découvert l’alternative Friends+Me grâce à Balise. C’est vachement moins abouti mais beaucoup plus simple. Le plan gratuit me permet de poster sur ma page Facebook et sur Twitter, ce qui envoie également le post sur Mastodon.

Je poste donc sur ces réseaux mais en différé (l’heure est programmée à l’avance) et je ne vois pas les réactions, les réponses ou les partages. Bref, rien du tout.

Diaspora, Google+ et Linkedin sont abandonnés, tout comme mon compte Facebook personnel. De toutes façons, entre nous, ce n’est pas comme si ces réseaux étaient importants. Pour l’anecdote, j’ai du aller chercher une info sur Linkedin et, comme j’avais oublié de me déconnecter, un popup de chat m’a sauté au visage avec une dizaine de nouveaux messages.

La plupart concernaient des félicitations pour un vague anniversaire de travail (ça se fête, ça ?) et provenaient de gens que je ne connaissais pas ou d’ex-collègues que je n’ai plus vu depuis une bonne décennie. Les autres messages tentaient d’obtenir que je fasse de la pub pour des projets obscurs liés à la blockchain ou que me proposait des entretiens d’embauche pour devenir développeur sous-payé dans de grandes institutions bancaires. Linkedin est décidément sa propre parodie.

6. S’engager

Engagez-vous vis-à-vis de vos proches et de vos contacts, rendez votre déconnexion publique avec une date de début et une date de fin. Cet engagement peut servir de garde fou moral. Le fait d’avoir une date de fin est également un bon objectif afin de tester en profondeur. Sans date de fin, il serait facile après 2 semaines de dire “ça ne me convient pas”. Plusieurs mois me semble un minimum. J’ai personnellement fixé le 31 décembre car c’était une symbolique facile et que ça donnait une durée de 3 mois à l’expérience.

Le fait de rendre la nouvelle publique, surtout sur les réseaux où vous êtes habituellement actifs, permet à vos contacts de ne pas s’inquiéter voire, de vous contacter pour ce qu’ils estiment important.

J’ai déjà reçu plusieurs mails d’amis proches, de “connaissances virtuelles” ou de lecteurs de mon blog avec en lien un article qui “devrait m’intéresser”. Dans tous les cas ça s’est révélé intéressant et j’ai été très touché par cet échange direct. Peut-être parce que j’avais également l’espace mental pour apprécier le message plutôt que pour voir cela comme “un mail de plus à traiter”.

Au final…

Bien entendu, ces solutions ont leurs limites. Elles ne s’appliquent qu’à mon cas particulier (je n’aurais jamais abandonné les réseaux sociaux si je devais pointer 8h par jour dans un open space grisonnant. Les réseaux sociaux sont un parfait échappatoire pour avoir l’air concentré sur son ordinateur). De plus, ces règles ne sont en place que depuis 3 semaines et doivent encore être testé dans la durée.

Mais s’interroger sur son utilisation des technologies, sur sa dépendance est toujours un questionnement sain. Le petit système que je viens de vous partager me semble un excellent point de départ pour ceux qui souffrent des mêmes problèmes que moi et souhaiteraient tenter le même genre de solution.

Entre nous, j’ai déjà tenté de me désintoxiquer de Facebook il y’a exactement 8 ans. À relire l’article, je constate que rien n’a changé. Le fait d’être candidat aux élections m’a fait rechuter.

Cette tentative sera-t-elle la bonne ? Les paris sont ouverts !

Photo by Kyle Glenn on Unsplash

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Le jour où j’ai désinstallé mon app préférée !https://ploum.net/?p=6133http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181016_113204_Le_jour_ou_j___ai_desinstalle_mon_app_preferee__Tue, 16 Oct 2018 09:32:04 +0000Ça y’est, c’est fait ! J’ai désinstallé Pocket de mon smartphone. Pocket qui est pourtant l’application que j’ai toujours trouvée la plus importante, l’application qui a justifié que je repasse sur un Kobo afin de lire les articles sauvegardés. Pocket qui est, par définition, une manière de garder des articles glanés sur le web « pour plus tard », liste qui tend à se remplir au gré des messages sur les réseaux sociaux.

Or, ne glanant plus sur le web depuis ma déconnexion, force est de constater que je n’ajoute rien de nouveau à Pocket (sauf quand vous m’envoyez un mail avec un lien qui devrait selon vous m’intéresser. J’adore ces recommandations, merci, continuez !). Le fait d’avoir le temps pour lire la quantité d’articles amassés non encore lus (une petite centaine) m’a fait réaliser à quel point ces articles sont très très rarement intéressants (comme je le signalais dans le ProofOfCast 12, ceux sur la blockchain disent absolument tous la même chose). En fait, sur la centaine d’articles, j’en ai partagé 4 ou 5 sur le moment même, j’en retiens un seul qui m’a vraiment appris des choses (un article qui résume l’œuvre d’Harold Adams Innis) et 0 qui ont changé quoi que ce soit à ma perspective.

L’article sur Innis est assez paradoxal dans le sens que son livre le plus connu est dans ma liste de lecture depuis des mois, que je n’ai encore jamais pris le temps de le lire. Globalement, je peux dire que ma liste Pocket était inutile à 99% et, à 1%, un succédané d’un livre que j’ai envie de lire. Que lire ces 100 articles m’a sans doute pris le temps que j’aurais pris à lire rapidement le livre en question.

Le résultat est donc assez peu brillant…

Mais il y’a pire !

Pocket possède un flux d’articles « recommandés ». Ce flux est extrêmement mal conçu (beaucoup de répétitions, des mélanges à chaque rafraichissement, affiche même des articles qui sont déjà dans notre liste de lecture) mais est la seule application qui reste sur mon téléphone à fournir un flux d’actualités.

Vous me voyez venir…

Mon cerveau a très rapidement pris l’habitude de lancer Pocket pour « vider ma liste de lecture » avant d’aller consulter les « articles recommandés » (entre nous, la qualité est vraiment déplorable).

Aujourd’hui, alors qu’il ne me reste que 2 articles à lire, voici deux suggestions qui se suivaient dans mon flux :

La coïncidence est absolument troublante !

D’abord un article pour nous faire rêver et dont le titre peut se traduire par « Devenir milliardaire en 2 ans à 20 ans, c’est possible ! » suivi d’un article « Le réchauffement climatique, c’est la faute des milliardaires ».

Ces deux articles résument sans doute à eux seuls l’état actuel des médias que nous consommons. D’un côté, le rêve, l’envie et de l’autre le catastrophisme défaitiste.

Il est évident qu’on a envie de cliquer sur le premier lien ! Peut-être qu’on pourrait apprendre la technique pour faire pareil ? Même si ça parait stupide, le simple fait que je sois dans un flux prouve que mon cerveau ne cherche pas à réfléchir, mais à se faire du bien.

L’article en question, pour le préciser, ne contient qu’une seule information factuelle : la startup Brex, fondée par deux vingtenaires originaires du Brésil, vient de lever 100 millions lors d’un Round C, ce qui place sa valeur à 1 milliard. Dit comme ça, c’est beaucoup moins sexy et sans intérêt si vous n’êtes pas dans le milieu de la fintech. Soit dit en passant, cela ne fait pas des fondateurs des milliardaires vu qu’ils doivent à présent bosser pour faire un exit profitable (même si, financièrement, on se doute qu’ils ne doivent pas gagner le SMIC et que l’aspect financier n’est plus un problème pour eux).

Le second article, lui, nous rappelle que les plus grosses industries sont celles qui polluent le plus (quelle surprise !) et qu’elles ont toujours fait du lobby contre toute tentative de réduire leurs profits (sans blague !). Le rapport avec les milliardaires est extrêmement ténu (on sous-entend que ce sont des milliardaires qui sont dans le conseil d’administration de ces entreprises). L’article va jusqu’à déculpabiliser le lecteur en disant que, vu les chiffres, le consommateur moyen ne peut rien faire contre la pollution. Alors que la phrase porte en elle sa solution : dans « consommateur », il y’a « consommer » et donc les « consommateurs » peuvent décider de favoriser les entreprises qui polluent moins (ce qui, remarquons-le, est en train de se passer depuis plusieurs années, d’où le green-washing des entreprises suivi d’un actuel mouvement pour tenter de voir clair à travers le green-washing).

Bref, l’article est inutile, dangereusement stupide, sans rapport avec son titre, mais le titre et l’image donnent envie de cliquer. Pire en fait : le titre et l’image donnent envie de discuter, de réagir. J’ai été témoin de nombreux débats sur Facebook dans les commentaires d’un article, débat traitant… du titre de l’article !

Lorsqu’un commentateur un peu plus avisé que les autres signale que les commentaires sont à côté de la plaque, car la remarque est adressée dans l’article et/ou l’article va plus loin que son titre, il n’est pas rare de voir le commentateur pris en faute dire « qu’il n’a pas le temps de lire l’article ». Les réseaux sociaux sont donc peuplés de gens qui ne lisent pas plus loin que les titres, mais se lancent dans des diatribes (car on a toujours le temps de réagir). Ce qui est tout bénéf pour les réseaux sociaux, car ça fait de l’animation, des interactions, des visites, des publicités affichées. Mais également pour les auteurs d’articles car ça fait des likes et des vues sur leurs articles.

Le fait que personne ne lise le contenu ? Ce n’est pas l’objectif du business. Tout comme ce n’est pas l’objectif d’un fast-food de s’inquiéter que vous ayez une alimentation équilibrée riche en vitamines.

Si vous voulez une alimentation équilibrée, il faut trouver un fournisseur dont le business model n’est pas de vous « remplir » mais de vous rendre « meilleur ». Intellectuellement, cela signifique se fournir directement chez vos petits producteurs locaux, vos blogueurs et écrivains bio qui ne vivent que de vos contributions.

Mais passons cette intrusion publicitaire éhontée pour remarquer que j’ai désinstallé Pocket, mon app la plus indispensable, après seulement 12 jours de déconnexion.

Suis-je en train d’établir des changements durables ou bien suis-je encore dans l’enthousiasme du début, excité par la nouveauté que représente cette déconnexion ? Vais-je tenir le coup sans absolument aucun flux ? (et punaise, c’est bien plus difficile que prévu) Vais-je abandonner la jalousie envieuse de ceux devenus milliardaires (car si ça m’arrivait, je pourrais me consacrer à l’écriture) et me mettre à écrire en réduisant ma consommation (vu que moins exposé aux pubs) ?

L’avenir nous le dira…

Photo by Mantas Hesthaven on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

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Une limite d’âge pour voter et être élu ?https://ploum.net/?p=6129http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181012_105613_Une_limite_d___age_pour_voter_et_etre_elu__Fri, 12 Oct 2018 08:56:13 +0000Dans mon pays, il faut 18 ans pour pouvoir se présenter aux élections (il n’y a pas si longtemps, il fallait même 23 ans pour être sénateur). Je suppose que la raison est que l’on considère que la plupart des jeunes de moins de 18 ans sont trop immatures intellectuellement. Ils sont trop aisément influençables, ils ne connaissent pas encore les réalités de la vie.

Bien sûr, la limite est arbitraire. Certains sont bien plus matures et réalistes à 15 ans que ce que certains ne seront jamais de toute leur vie de centenaire.

Nous acceptons cette limite arbitraire pour éviter l’innocence et la naïveté de la jeunesse.

Mais qu’en est-il de l’inverse ?

J’observe que beaucoup d’adultes qui étaient très idéalistes à 20 ans deviennent soudainement plus préoccupés par leur petit confort et payer les traites de la maison dans la trentaine et la quarantaine. Au-delà, nous sommes nombreux à devenir conservateurs, voire réactionnaires. Ce n’est certes pas une généralité, mais c’est quand même une forme de constance humaine observée depuis les premiers philosophes. Pline (ou Sénèque ? Plus moyen de retrouver le texte) en parlait déjà dans mes cours de latin.

Mais du coup pourquoi ne pas mettre une limite d’âge à la candidature aux élections ?

Plutôt que de faire des élections un concours de serrage de mains de retraités dans les kermesses, laissons les jeunes prendre le pouvoir. Ils ont encore des idéaux eux. Ils sont vachement plus concernés par le futur de leur planète, car ils savent qu’ils y vivront. Ils sont plus vifs, plus au courant des dernières tendances. Mais, contrairement aux plus âgés, ils n’ont ni le temps ni l’argent à investir dans des élections.

Imaginez un instant un monde où aucun élu ne dépasserait l’âge de 35 ans (ce qui me disqualifie directement) ! Et bien, en toute honnêteté, je trouve ça pas mal. Les ainés deviendraient les conseillers des plus jeunes et non plus le contraire où les plus jeunes font les cafés des plus vieux en espérant monter dans la hiérarchie et bénéficier d’un poste enviable à 50 ans.

En approchant de la limite fatidique des 35 ans, les élus commenceraient à vouloir plaire aux plus jeunes encore empreints de rébellion. Comme ce serait beau de voir ces trentenaires considérer les intérêts des plus jeunes comme leur principale priorité. Comme il serait jouissif de ne plus subir la suffisance d’élus cacochymes admonestant la fainéantise de la jeunesse entre deux tournois de golf.

Bien sûr, il y’a énormément de vieux qui restent jeunes dans leur cœur et leur esprit. Vous les reconnaitrez aisément : ils ne cherchent pas à occuper l’espace, mais à mettre en avant la jeunesse, la relève. Allez savoir pourquoi, j’ai l’impression que ceux-là auraient tendance à être plutôt d’accord avec ce billet. 

Après tout, on se prive bien de toute l’intelligence et de la vivacité des moins de 18 ans, je n’ai pas l’impression que le conservatisme des anciens jeunes nous manquera beaucoup.

Photo by Cristina Gottardi on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

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Printeurs 46https://ploum.net/?p=6123http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181004_170932_Printeurs_46Thu, 04 Oct 2018 15:09:32 +0000

Après Junior, c’est au tour de Max d’être tué par les défenses de l’étrange bâtiment. Eva et Nellio restent seuls.

Tout en parlant, nous continuons à marcher dans un long couloir de vitres dorées, laissant derrière nous le corps désarticulé de Max. Je suis étrangement insensible. Peut-être est-ce l’état de choc ? Nous nous arrêtons devant une large porte en bois verni et aux poignées dorées. Dans cet univers, la porte semble incongrue, hors du temps. Elle se dresse comme un cercueil au milieu d’un jardin d’enfants. Le mur qui l’entoure est constellé de bas-reliefs en marbre, de luminaires en fer forgé.

Eva semble réfléchir mais je n’en démords pas. J’exige des explications. Je veux savoir, comprendre à tout prix, quelle que soit l’incongruité du décor.

— Seconde question, Eva. Pourquoi sommes-nous, selon toi, morts ? Et pourquoi parles-tu des humains en disant “vous” ? Tu viens pourtant de prouver que tu es entièrement biologique !

— Alors, tu n’as pas encore compris ?

Ses yeux se plongent dans les miens. J’y lis une incroyable humanité, un mélange de naïveté teintée d’une infinie sagesse. Eva a les yeux d’un nouveau né qui aurait mille ans et vécu toutes les guerres. Elle est à la fois humaine et inhumaine dans sa totale humanité. Elle est le surhomme qui est tous les hommes à la fois. Face à elle, je me sens d’une idiotie sans nom. Que n’ai-je pas vu qui est pourtant tellement évident ?

— Non, je n’ai pas compris. Ou alors, je me refuse à accepter. Je veux entendre la vérité de ta propre bouche. Je veux que tu me dises tout sans sous-entendu, sans tabou. Que tu m’expliques cette vérité qui m’échappe comme tu le ferais à un enfant de cinq ans.

Lentement, elle me passe la main sur le visage. Doucement, elle se mordille les lèvres. Je frémis. Je ferme les yeux en sentant l’odeur de ses doigts frôlants mes narines.

— Quelle vérité, Nellio ?

Je la regarde en déglutissant. Elle ne m’a jamais semblé si belle qu’en cet instant. Au milieu du cataclysme chimique qu’est mon corps se mêle désormais un bestial instinct de reproduction patiemment transformé en amour par les millénaires d’évolution et de sélection naturelle.

— La vérité, Eva. La seule, l’unique vérité. Ce qui s’est vraiment passé.
— Comment pourrais-tu prétendre à la vérité toi dont la perception se limite obligatoirement à cinq sens sous-développés. Sens qui apportent leurs informations erronées a un cerveau rachitique. Une cellule du genou d’un astronome peut-elle comprendre ce qu’est une planète, ce qu’est la gravitation ? Un humain ne peut pas comprendre l’infrarouge ni l’ultraviolet. Il ne peut entendre qu’une gamme de sons tellement étroite et peut à peine imaginer ce qu’est une odeur là où un chien reconnaitra une personne plusieurs heures après son passage.
— Je…
— Nellio, les vérités sont infinies, complexes, changeantes.

Nos corps se sont rapprochés. Ses mains carressent ma poitrine, mon cou. Machinalement, je l’ai saisie par les hanches. Ma respiration se fait haletante.

— Eva, j’ai besoin de comprendre. Pourquoi ne te considères-tu pas comme faisant partie des humains ?

Pour toute réponse, elle pose goulument ses lèvres sur les miennes. Sa langue cherche maladroitement à me pénétrer. Des bras, j’entoure ses épaules, caresse son dos, descend doucement sur le creux de ses reins.

Elle s’écarte un instant pour reprendre son souffle et contemple mon visage ahuri. Un rire franc, cristallin, féminin, contagieux se répand et m’entoure. Je ne peux résister. Je ris, je l’accompagne.

Sans que je ne sache trop comment, nous nous retrouvons enlacés, roulants sur le sol vitré et brillant. Frénétiquement, elle déboutonne mon pantalon, tente de me l’enlever avec de petits gestes fébriles. Mon cœur s’emballe, ma vue se brouille. Dans mon excitation, je peine à avaler quelques bouffées d’air tout en tentant de lui prodiguer quelques maladroites caresses.

Le temps a cessé d’exister. Les morts, le risque, l’incongruité de l’endroit ont été effacés de ma mémoire alors que nos corps nus ne cherchent plus qu’à s’unir, se reproduire. Je ne suis que désir : entasser, posséder, pénétrer, aimer, recopier les chromosomes qui me constituent.

Sur le sol s’activent deux animaux gouvernés par des hormones, deux amas de cellules cherchant à se reproduire, à perpétuer la vie. Toute intelligence a disparu. Mon être, mon histoire, ma vie, ma philosophie sont condensés en cet unique instant où ma semence viendra féconder une femelle, où, peut-être, je transmettrai la vie avant de dépérir, inconscient de ma propre inutilité.

Mon sexe fouille, glisse avant de s’insérer dans ce corps que je possède, que je tiens dans mes mains. Entre deux grognements essoufflés, je vois Eva rire, gémir, se crisper de douleur, être surprise, sourire, jouir.

Je suis sur elle, je l’écrase de mon poids. L’instant d’après, elle me chevauche, me domine. Nous roulons, nous tournons. J’admire ses seins, son ventre, sa gorge, son dos, ses fesses sombres et délicieuses. Mes mains cherchent à la caresser, à jouir de chaque centimètre de son corps.

Alors qu’elle se tortille sous moi, mon sexe est brusquement enserré. Durant une fraction de seconde, ma gorge se contracte, je déglutis. Puis, je jouis dans un râle profond, bestial, organique. Mon corps est pris de spasmes incontrôlables. Eva me répond par un petit couinement avant que je ne m’affale à ses côtés, épuisé, repus.

Combien de temps restons-nous côte-à-côte sans rien dire, reprenant notre souffle ? Tout mon esprit lutte contre cet implacable sommeil post-coïtal. Je tente de reprendre mes esprits.

Eva est la première à rompre le silence :
— C’est donc cela être humain ? C’est tellement beau et effrayant à la fois. Je croyais que la douleur et le plaisir étaient deux extrêmes opposés mais je constate que, chez l’humain, la frontière est floue. Jamais je n’avais compris cela. Je tentais de minimiser la douleur et, sans le savoir, je tuais le plaisir. J’ai été créé pour le plaisir. Pourtant, je suis le fruit d’un monde de douleur.
— Eva, de quoi parles-tu ?

Elle soupire avant de m’adresser un regard à la fois complice et condescendant. Du bout des doigts, elle frôle ma joue.
— Il est temps que je t’explique qui je suis, Nellio…

Dans un claquement, la porte devant laquelle nous gisons, pantins nus et désarticulés, s’ouvre brusquement.

Photo by Alessia Cocconi on Unsplash

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Je suis déconnecté !https://ploum.net/?p=6116http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181003_213533_Je_suis_deconnecte__Wed, 03 Oct 2018 19:35:33 +0000Bonjour,

Ceci est un répondeur automatique.

Jusqu’au 31 décembre 2018, j’ai décidé de tenter l’expérience de me déconnecter complètement des réseaux sociaux, des sites de presse/média/informations/actualités et de tout service web vivant de la publicité. Je vous détaille mes motivations dans ce billet.

Mes comptes Twitter, Mastodon et ma page Facebook continueront à exister et être alimentés automatiquement par les billets de ce blog mais je ne verrai pas vos demandes d’ajout, vos commentaires, vos notifications, vos likes ni vos messages. Les autres comptes (Facebook perso, Google+, Diaspora, …) seront certainement désertés. 

Cette expérience sera partagée sur ce blog, tant au niveau des réflexions que des outils techniques mis en place. Si vous la trouvez intéressante, n’hésitez pas à me soutenir sur Tipeee.

Si vous voyez une personne tentant d’interagir avec moi sur un réseau social, merci de lui envoyer ce lien.

Pour me contacter, utilisez le mail: lionel@ploum.net ou laissez un message après le bip sonore.

BIIIIIIIIP

Photo by Amy Lister on Unsplash

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En partance pour ma déconnexion…https://ploum.net/?p=6111http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20181003_001849_En_partance_pour_ma_deconnexion___Tue, 02 Oct 2018 22:18:49 +0000Pourquoi je compte retourner dans ma Thébaïde et partager avec vous mon expérience de déconnexion totale des réseaux sociaux et des informations.

Depuis le temps que je suis Thierry Crouzet sur les réseaux sociaux, que je lis ses livres, j’avoue ne jamais avoir été intéressé par son “J’ai débranché”, récit où il raconte son overdose d’Internet et sa déconnexion totale pendant 6 mois.

Un soir, alors que je checkais compulsivement mon flux Twitter pour me récompenser d’avoir accompli un travail ennuyeux, le titre m’est revenu à l’esprit et j’ai subitement eu envie de le lire. Miracle de la génération Internet/pirates, il me fallu moins d’une minute pour que les caractères s’impriment sur l’écran de ma liseuse.

L’histoire de Thierry me parle particulièrement car j’ai découvert que je partage énormément avec lui. Par certains aspects, j’ai même l’impression d’être une version belge du Crouzet grande gueule franchouillard. Asocial limite misanthrope (sauf pour donner des conférences), en colère contre la bêtise du monde (mais moins que lui), accro à la lecture et à Internet (mais moins que lui), écrivain électronique (mais moins que lui). Comme lui je ne sais pas discuter sans placer d’incessantes références à mes écrits (bon moi ce sont des billets de blogs, lui des livres) et comme lui je suis amoureux de vélo et d’admirer de vastes étendues d’eau (mais moi je n’ai pas la chance de l’avoir dans mon jardin, ce qui me rend mortellement jaloux).

Bref, je reconnais dans son texte une caricature de ce que j’ai l’impression d’être : chevalier blanc parti sauver le monde sur Internet. Les premiers chapitres sont sans concession : le premier pas vers la guérison est l’acceptation que l’on est malade. Crouzet était malade d’Internet. Le suis-je également ?

Pourtant je trouve Internet tellement merveilleux. Tellement magnifique. Je pense encore qu’Internet représente le futur de l’humanité, que notre salvation passera par l’évolution d’un Homo Sapiens en Homo Collaborans, cellule d’un gigantesque être vivant dont la colonne vertébrale sera Internet.

Du coup, encore une fois, je trouve Crouzet un peu trop extrême : se déconnecter d’Internet au point d’aller chercher des numéros de téléphone dans un papier, c’est rigolo pour la télé-réalité type “Mon Crouzet chez les non-connectés” mais est-ce constructif ?

Pour moi, le cœur du problème reste avant tout la publicité. Outre son effet destructeur indéniable sur notre cerveau, la publicité a introduit un effet particulièrement pervers : la course au clic. Même si ce n’est plus réellement rentable, les sites webs doivent désormais vendre des clics et du temps passés en ligne. Ils s’optimisent donc tous sur ce modèle : rendre les utilisateurs le plus accro possible pour qu’ils viennent souvent et qu’ils cliquent le plus sur les publicités. Le clic est devenu l’observable (je vous avais dit que je faisais des autoréférences) qui fait tourner le web au point que peu sont ceux qui osent même imaginer un modèle de rémunération non lié à la publicité ou au clic.

Cette forme de monétisation à introduit toute sorte d’innovations particulièrement délétères pour notre cerveau : notifications rouges pour donner envie de cliquer, flux infini, pour avoir l’impression qu’on va rater quelque chose si on quitte la page, “likes” surdimensionnés pour être facile à envoyer en un clic et pour entrainer un shoot de dopamine chez le posteur (alors qu’ils sont fondamentalement inutiles, tout comme les “pokes” ou le défunt réseau social “yo”).

Je me rends compte que je préfère chercher de nouveaux articles à lire et à ajouter à Pocket que de les lire pour de bon ! Je rêve également de lire attentivement certains livres sur mon étagère mais je les pose à côté de mon ordinateur. Lorsque je les feuillette, ordinateurs et téléphones semblent clignoter, m’appeler !

Au départ, je pensais qu’une simple prise de conscience suffisait. Que je n’étais pas si addict. Puis, j’ai installé un bloqueur temporaire (SelfControl). J’ai découvert que, alors que je savais pertinemment que certains sites étaient bloqués, mes doigts tapaient l’URL par réflexe lorsque j’en avais marre de ce que je faisais. J’ai été ébahi de voir une page d’erreur de connexion pour Twitter alors que je n’avais jamais consciemment décidé d’aller sur Twitter. Le cerveau a tellement renforcé ces connexions et lié cela à de petites décharges de plaisir que j’ai perdu le contrôle.

J’ai donc décidé de tenter une expérience de déconnexion. Non pas d’Internet mais des réseaux sociaux et des médias en général. De reconstruire ma Thébaïde qui s’est fait largement envahir ces dernières années. Contrairement à Thierry, je n’ai pas eu d’alerte médicale. Ma motivation est toute autre : je me rends compte que le temps passé en ligne n’est plus productif. Je n’écris plus de formats longs, mes textes croupissent, je préfère l’immédiateté d’un Tweet qui recevra 2 ou 200 likes.

J’ai besoin et envie d’écrire. Mais j’ai également besoin et envie d’être lu car un texte n’existe que dans l’esprit du lecteur. Ma déconnexion concernera les réseaux sociaux et tous les sites qui tentent de “m’informer”, de me prendre du temps de cerveau. J’ai n’ai pas besoin ni envie de savoir ce qui se passe dans le monde. C’est certes amusant, souvent énervant mais cela me donne envie de rebondir immédiatement. Cela me fait perdre du temps, de l’énergie mentale et cela manipule mes émotions.

Le but est d’arriver à trouver un ensemble de règles, de sites à bloquer, et un setup qui me permettent de profiter d’Internet sans en être esclave. Avoir les bons côtés sans les désagréments. C’est pourquoi je partagerai sur ce blog mes ressentis et mes résultats.

Depuis plusieurs années, il n’y a pas de statistiques ni de commentaires sur ce blog. Deux décisions que je n’ai jamais regrettées. Mais les statistiques et les commentaires se sont finalement déplacés vers les réseaux sociaux. En m’en coupant une nouvelle fois, je ne fais que mettre en place ce que j’ai toujours prôné. Le plus amusant c’est que, à part si vous m’envoyez un mail direct, je ne saurai jamais si ce que j’écris est populaire, utile à d’autres, repartagé ou ignoré. Mais c’est cela la beauté de l’expérience ! Ma seule observable sera de voir le nombre de contributeurs augmenter sur Tipeee et Liberapay.

Le temps de boucler mes bagages et je suis en partance pour cette expérience que je partagerai en intégralité avec vous sur ce blog et, ironiquement, sur les réseaux sociaux où mes billets seront partagés automatiquement sans intervention de ma part.

Je suis curieux et impatient même, si je l’avoue, la communauté Mastodon va peut-être me manquer un peu.

Photo by Nicholas Barbaros on Unsplash

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De blogueur à auteur pour enfants et éditorialiste ?https://ploum.net/?p=6105http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180929_140722_De_blogueur_a_auteur_pour_enfants_et_editorialiste__Sat, 29 Sep 2018 12:07:22 +0000Au cours de ma vie, je suis souvent passé par des périodes d’exploration, de dispersion suivies de périodes de recentrage, de concentration, tentant d’aller à l’essentiel. C’est ainsi que depuis quelques années je cherche à me focaliser sur ce qui me passionne, l’écriture.

Mais écrire se révèle une activité bien plus variée que je ne le croyais. Outre le blog et mon feuilleton Printeurs, je ne peux m’empêcher d’explorer de nouveaux terrains.

Tout d’abord avec la littérature pour enfant, à travers les aventures d’Aristide dont le crowdfunding se termine lundi. Et, je l’avoue, je n’en serai pas fâché. C’est épuisant de rappeler sans cesse que la campagne est en cours, de vous demander de soutenir alors que la plupart des gens voyant ce message soutiennent déjà, de faire le spammeur quand on a horreur du spam. Mais sans doute est-ce une expérience indispensable dans la vie d’un auteur moderne. (et si vous n’avez pas encore votre exemplaire commandé, c’est le moment !)

À l’opposé des contes enfantins, je découvre également avec délectation la position d’éditorialiste sur le ProofOfCast.

Si vous ne l’avez pas encore écouté, je vous conseille vivement ce podcast en français consacré aux cryptomonnaies et autres blockchains. D’ailleurs, le dernier épisode vient juste d’être mis en ligne et vous pouvez nous suivre sur Mastodon.

Lorsque Sébastien Arbogast a lancé l’idée, j’ai tout de suite accepté, sachant qu’il serait aux manettes : enregistrement, montage, mise en ligne, promotion, rédaction. De mon côté, je me contente de la confortable position d’éditorialiste.

Après 5 éditoriaux, j’avoue trouver l’expérience absolument fascinante. Écrire un éditorial pour un podcast, et donc pour le langage parlé, est un exercice complètement différent de l’écriture de blog, de livres ou de quoi que ce soit d’autres. C’est une diversification que j’adore et je commence déjà à trouver quelques marques, quelques réflexes, à remarquer que l’écriture devient plus plaisante. En fait, je rigole à mes propres blagues en écrivant mes éditos (je suis bon public) et, comme le dit Seb, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même.

Bref, si vous n’avez pas encore entendu nos délires, je vous encourage à rattraper votre retard en réécoutant les épisodes de ProofOfCast (je n’interviens pas dans tous mais ils sont tous biens quand même).

Et si vous cherchez une plume éditoriale pour votre podcast ou votre émission radio, n’hésitez pas à me soumettre le projet. C’est un exercice dans lequel je débute totalement mais où je prendrais beaucoup de plaisir à m’améliorer.

Photo by Will Francis on Unsplash

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Et si vos comptes disparaissaient demain ?https://ploum.net/?p=6090http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180920_143328_Et_si_vos_comptes_disparaissaient_demain__Thu, 20 Sep 2018 12:33:28 +0000Petit rappel sur le danger des plateformes centralisées

On a tendance à l’oublier mais, aujourd’hui, la plupart de nos interactions sur le net ont lieu à travers des plateformes centralisées. Cela signifie qu’une seule entité possède le pouvoir absolu sur ce qui se passe sur sa plateforme.

C’est fort théorique jusqu’au jour où, sans raison apparente, votre compte est suspendu. Du jour au lendemain, tous vos contenus sont inaccessibles. Tous vos contacts sont injoignables (et vous êtes injoignables pour eux).

C’est insupportable lorsque ça vous arrive à titre privé. Cela peut être tout bonnement la ruine si cela vous arrive à titre professionnel. Et ce n’est pas réservé qu’aux autres.

Un ami s’est ainsi un jour réveillé pour constater que son compte Google était complètement suspendu. Il n’avait plus accès à ses emails personnels et semi-professionnels. Il n’avait plus accès à ses documents Google Drive, à son calendrier. Il n’avait plus accès à tous les services qui utilisent votre adresse Google pour se connecter. La plupart des apps de son téléphone ne fonctionnaient plus. Il était numériquement anéanti et n’avait absolument aucun recours. De plus, il était en voyage à l’autre bout du monde. Cela pourrait limite faire le scenario d’un film.

Par chance, un de ses contacts travaillait chez Google et a réussi à débloquer la situation après quelques semaines mais sans aucune explication. Cela pourrait lui arriver encore demain. Cela pourrait vous arriver à vous. Faites l’expérience de vivre une semaine sans votre compte Google et vous comprendrez.

Personnellement, je ne me sentais pas trop concerné car, si je suis encore partiellement chez Google, j’ai un compte payant avec mon propre nom de domaine. Celui-là, me disais-je, ne devrait jamais avoir de problème. Après tout, je suis un client payant.

Mais voilà que je découvre que mon profil Google+ a été suspendu. Si je peux toujours utiliser mes mails et mon calendrier, tous mes posts Google+ sont désormais inaccessibles. Heureusement que, depuis des années, je n’y postais plus activement et que j’avais copié sur mon blog tout ce que je trouvais important pour moi. Néanmoins, pour les 3000 personnes qui me suivent sur Google+, j’ai tout simplement cessé d’exister et ils ne le savent pas (merci de leur envoyer ce billet). Lorsque je collabore à un document sur Google Drive, ce n’est plus ma photo et le nom que j’ai choisi qui s’affichent. Je ne peux plus non plus commenter sur Youtube (pas que ça m’arrive).

Bref, si cette suppression de profil n’est pas dramatique pour moi, elle sert quand même de piqûre de rappel. Sur Twitter, j’ai vécu un incident similaire lorsque j’ai décidé de tester le modèle publicitaire en payant pour promouvoir les aventures d’Aristide, mon livre pour enfant (que vous pouvez encore commander durant quelques jours). Après quelques impressions, ma campagne a été bloquée et j’ai été averti que ma publicité ne respectait pas les règles de Twitter (un livre pour enfants, imaginez un peu le scandale !). Chance, mon compte n’a pas été affecté par cette décision (cela m’aurait bien plus ennuyé que la suspension Google+) mais, encore une fois, on n’est pas passé loin.

Même histoire sur Reddit où, là, mon compte a été “shadow banned”. Cela veut dire que je ne m’en rendais pas compte mais tout ce que je postais était invisible. Je m’étonnais de n’avoir aucune réponse à mes commentaires et c’est plusieurs contacts qui m’ont confirmé ne pas voir ce que je postais. Un modérateur anonyme a décidé, de manière irrévocable, que je ne convenais pas à Reddit et je n’en savais rien.

Sur Facebook, les histoires de ce genre sont nombreuses même si je n’en ai pas fait l’expérience personnellement. Sur Medium, le projet Liberapay a également connu ce genre d’aventure car, comme toute plateforme centralisée, Medium s’arroge le droit de décider ce qui est publiable ou non sur sa plateforme.

Dans chacun des cas, vous remarquez qu’il n’y a aucune infraction clairement identifiée et qu’il n’y a aucun recours. Parfois il est possible de demander de réexaminer la situation mais la discussion n’est généralement pas possible, tout est automatique.

Mais alors, que faire ?

Et bien c’est la raison pour laquelle je vous recommande chaudement de me suivre également sur Mastodon, un réseau social décentralisé. Je ne possède pas ma propre instance mais j’ai choisi de créer mon compte sur mamot.fr qui est mis en place par La Quadrature du Net. J’ai la conviction qu’en cas de problème ou de litige, j’aurai face à moi un interlocuteur humain qui partage plus ou moins ma sensibilité.

Bien sûr, la solution n’est pas parfaite. Si votre instance Mastodon disparait, vous perdrez également tout. C’est la raison pour laquelle beaucoup de mastonautes ont désormais plusieurs comptes. J’avoue que, dans ce cas-ci, je fais une confiance aveugle aux capacités techniques de La Quadrature du Net. Mais, à choisir, je préfère perdre un compte suite à un problème technique que suite à une décision politique inique et indiscutable.

En attendant une solution parfaite, il est important de se rappeler constamment que nous offrons du contenu aux plateformes et qu’elles en font ce qu’elles veulent ou peuvent. Ne perdez donc pas trop d’énergie à faire de grandes tartines, à travailler vos textes là-bas. Gardez à l’esprit que tous vos comptes, vos écrits, vos données, vos contacts peuvent disparaitre demain. Prévoyez des solutions de rechange, soyez résilients.

C’est la raison pour laquelle ce blog reste, depuis 14 ans, une constante de ma présence en ligne, mon seul historique officiel et unique. Il a déjà une longévité plus grande que la plupart des services web et j’espère même qu’il me survivra. 

PS: Sans explication, mon compte Google+ semble être de nouveau actif. Mais jusqu’à quand ?

Photo by Kev Seto on Unsplash

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Facebook vous écoute-t-il ?https://ploum.net/?p=6087http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180917_153038_Facebook_vous_ecoute-t-il__Mon, 17 Sep 2018 13:30:38 +0000Ou bien écoutez-vous Facebook ?

Vous avez probablement entendu parler de cette rumeur : Facebook écouterait toutes nos conversations à travers le micro de nos téléphones et ses algorithmes de reconnaissance en profiteraient pour nous afficher des publicités liées à nos récentes discussions.

Plusieurs témoignages abondent en ce sens, toujours selon la même structure : un utilisateur de Facebook voit apparaitre une publicité qui lui semble en rapport avec une discussion qu’il vient d’avoir. Ce qui le frappe c’est qu’à aucun moment il n’a eu un comportement en ligne susceptible d’informer les publicitaires (visite de sites sur le sujet, recherches, like de posts, etc).

Facebook a formellement nié utiliser le micro des téléphones pour enregistrer les conversations. La plupart des spécialistes considèrent d’ailleurs que le faire à une telle échelle n’est pas encore technologiquement réalisable ni rentable. Google, de son côté, reconnait enregistrer l’environnement de ses utilisateurs mais sans utiliser ces données de manière publicitaire (vous pouvez consulter les enregistrements faits par votre compte Google sur ce lien, c’est assez saisissant d’entendre des moments aléatoires de votre vie quotidienne).

Ce qui frappe dans ce débat, c’est tout d’abord la facilité avec laquelle le problème pourrait être résolu : désinstaller l’application Facebook du téléphone (et accéder à Facebook via son navigateur).

Ensuite, s’il n’est pas complètement impossible que Facebook enregistre nos conversations, il est amusant de constater que des millions de personnes paient pour installer chez eux un engin qui fait exactement cela : Amazon Alexa, Google Echo ou Apple Homepod enregistrent nos conversations et les transmettent à Amazon, Google et Apple. Ouf, comme ce n’est pas Facebook, alors ça va. Et votre position ? Les personnes avec qui vous êtes dans un endroit ? Les personnes dont vous regardez les photos ? Les personnes avec qui vous avez des échanges épistolaires ? Bon, ça, ça va, Facebook peut le savoir. De toutes façons Facebook saura tout même si vous faites attention. La développeuse Laura Kalbag s’est ainsi vu proposer des publicités pour un service de funérailles à la mort de sa mère malgré un blocage Facebook complet. La faille ? Une de ses sœurs aurait informé une amie via Messenger.

Cependant, la rumeur des micros de téléphone persiste. L’hypothèse qui semble la plus probable est celle de la simple coïncidence. Nous sommes frappés par la similitude d’une publicité avec une conversation que nous avons eue plus tôt mais, lorsque ce n’est pas le cas, nous ne remarquons pas consciemment la publicité et n’enregistrons pas l’événement.

Mais il existe une autre hypothèse. Encore plus effrayante. Effrayante de simplicité et de perversité. L’hypothèse toute simple que si nous avons une conversation sur un sujet particulier, c’est parce que l’un ou plusieurs d’entre nous avons vu une publicité sur ce sujet. Parfois sans nous en souvenir. Souvent sans le réaliser.

Du coup, la publicité nous paraitrait bien plus voyante par après. Nous refuserions d’admettre l’hypothèse que notre libre-arbitre soit à ce point manipulable. Et nous imaginerions que Facebook contrôle nos téléphones, contrôle nos micros.

Pour ne pas avouer qu’il contrôle déjà nos esprits. Qu’ils contrôlent nos sujets de conversation car c’est son business model. Même si nous ne sommes pas sur Facebook : il suffit que nos amis y soient, eux.

Facebook n’a pas besoin d’écouter nos conversations. Il décide déjà de quoi nous parlons, ce que nous pensons et pour qui nous allons voter.

Mais c’est plus facile de s’indigner à l’idée que Facebook puisse contrôler un simple microphone que de remettre en question ce qui fonde nos croyances et notre identité…

Photo by Nathaniel dahan on Unsplash

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La difficulté de créer un livre sur arbres mortshttps://ploum.net/?p=6077http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180909_124119_La_difficulte_de_creer_un_livre_sur_arbres_mortsSun, 09 Sep 2018 10:41:19 +0000Petit exercice de transparence comptable pour l’impression des aventures d’Aristide.

Grâce à votre soutien, notre projet Ulule pour soutenir les aventures d’Aristide est un franc succès avec plus de 200 livres commandés alors que nous sommes tout juste à la moitié de la campagne !

Je suis un fervent partisan de la transparence, que ce soit en politique ou dans une démarche qui est, il faut l’avouer, commerciale. J’avais donc envie de vous détailler pourquoi ce cap de 200 exemplaires est un soulagement financier : c’est à partir de 200 exemplaires que nous commençons à rentrer dans nos frais !

Pour imprimer 200 exemplaires, quantité minimale d’impression, l’imprimeur demande 12€ par exemplaire. Ajoutez à cela les frais d’envoi (entre 1€ et 2€ pour l’emballage plus 5€/6€ d’envoi en Belgique et près de 10€ pour l’envoi en France), cela fait que chaque exemplaire nous coûte un minimum de 18€. C’est pour cette raison que j’ai décidé de livrer une partie en vélo : c’est à la fois un beau challenge mais cela permet aussi de faire de sérieuses économies pour financer l’envoi à des lecteurs de l’hexagone !

Rien que l’emballage nous coûtait 2€ pièce si nous commandions 150 cartons mais passe à 1€ pièce si nous en commandons 450. 450 cartons ou un mètre cube à stocker à la maison en attendant les livres !

À cela ajoutez les 8% de commission Ulule et différents frais fixes (comptable, frais administratifs uniques, etc). Il apparait du coup qu’avec 100 exemplaires, nous aurions du mettre de notre poche. Mais Vinch et moi avions tellement envie de voir Aristide exister entre les mains des lecteurs !

Au-dessus de 200 exemplaires, nous passons chez l’imprimeur dans la tranche supérieure (500 exemplaires). Et là, miracle, chaque exemplaire ne nous coûte plus que 7€ (les autres frais étant identiques). Au total, cela revient à dire que quelque part entre 200 et 300 exemplaires, la campagne s’équilibre financièrement et finance un excès de livres. Nous ne gagnerons pas d’argent directement mais nous pourrons peut-être nous rémunérer en vendant le trop plein d’exemplaires après la campagne (ce qui, après un bref calcul, ne paiera jamais le centième du temps passé sur ce projet mais c’est mieux que d’y aller de notre poche).

À partir de 1000 exemplaires, le livre ne couterait plus que 4€ à fabriquer. Là ça deviendrait vraiment intéressant. Mais encore faut-il les vendre…

C’est peut-être pour ça que j’aime tant publier mes textes sur mon blog en vous encourageant à me soutenir à prix libre sur Tipeee, Patreon ou Liberapay. Vendre, c’est un métier pour lequel je ne suis pas vraiment taillé.

Mais Aristide avait tellement envie de connaître le papier, de se faire caresser par les petites mains pleines de terre et de nourriture, de se faire déchirer dans un excès d’enthousiasme, d’exister dans un moment complice d’où les écrans sont bannis.

Merci de lui permettre cela ! La magie d’Internet, c’est aussi de permettre à deux auteurs d’exister sans avoir le moindre contact dans le monde de l’édition, de permettre à tout le monde de devenir auteur et créateur.

PS: comme nous sommes désormais sûr de le produire 500 exemplaires, n’hésitez pas à recommander Aristide à vos amis. Cela me ferait trop de peine de voir quelques centaines d’exemplaires pourrir dans des cartons ou, pire, être envoyés au pilon ! Plus que 20 jours de campagne !

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

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L’état expliqué à mon extra-terrestrehttps://ploum.net/?p=6067http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180905_094822_L___etat_explique_a_mon_extra-terrestreWed, 05 Sep 2018 07:48:22 +0000Lorsque j’ai rencontré XyglZ (de la 3ème nébuleuse), nos conversations nous ont vite menés sur nos modes de vie respectifs. Et l’un des concepts qui l’étonnait le plus était celui d’état. Quoi que je fasse, le principe d’un état levant des impôts lui semblait inintelligible.

— C’est pourtant simple, tentai-je de lui expliquer pour la énième fois. L’état est une somme d’argent mise en commun pour financer les services publics. Chacun verse un pourcentage de ce qu’il gagne à l’état, c’est l’impôt. Plus tu gagnes, plus ton pourcentage est élevé. De cette manière, les riches paient plus.

Expliqué comme cela, rien ne me semblait plus beau, plus simple et plus juste. Jusqu’au moment ou XyglZ (de la 3ème nébuleuse) me demanda comment on calculait ce que chacun gagnait.

— Et bien pour ceux qui reçoivent un salaire fixe d’une seule personne, la question est triviale. Par contre, pour les autres, il s’agit de l’argent gagné moins l’argent dépensé à caractère professionnel.

Disant cela, je réalisai combien définir l’argent gagné en fonction de comment il serait dépensé était absurde.

XyglZ (de la 3ème nébuleuse) releva très vite que cela divisait arbitrairement la société en deux castes : ceux qui touchaient une somme fixe d’une seule autre personne et ceux qui avait des revenus variés. La deuxième caste pouvait grandement diminuer ses impôts en s’arrangeant de dépenser l’argent gagné de manière « professionnelle », cette notion étant arbitrairement floue.

— Mais, tentai-je de justifier, les deux castes peuvent diminuer leurs impôts en dépensant leur argent de certaines manières que le gouvernement souhaite encourager. C’est l’abattement d’impôts.

XyglZ (de la 3ème nébuleuse) remarqua que c’était injuste. Car ceux qui gagnaient moins payaient moins d’impôts. Ils avaient donc moins le loisir de bénéficier de réductions fiscales. La réduction d’impôt bénéficiait donc toujours d’une manière ou d’une autre aux plus riches. Sans compter la complexité que tout cela engendrait.

– En effet, arguais-je. C’est pour cela qu’il me semble juste que l’impôt soit plus important pour ceux qui gagnent plus d’argent.

XyglZ (de la 3ème nébuleuse) n’était pas convaincu. Selon lui, il suffisait de dépenser l’argent de manière professionnelle pour que ces impôts soient inutiles. En fait, ce système encourageait très fortement à gagner le moins d’argent donc à le dépenser professionnellement le plus vite possible. Des comportements économiquement irrationnels devenaient soudainement plus avantageux.

– Et tu ne connais pas la meilleure, ne pus-je m’empêcher d’ajouter. Notre planète est divisée en pays. Chaque pays a des règles complètement différentes. Les riches ont le loisir de s’installer où c’est le plus rentable pour eux, voire de créer des sociétés dans différents pays. Ce n’est pas le cas des plus pauvres.

XyglZ (de la 3ème nébuleuse) émit un son qui, sur sa planète, correspondait à un rire moqueur. Entre deux hoquets, il me demanda comment nous pouvions gérer une telle complexité. Avions-nous des supers ordinateurs gérant toutes nos vies ?

— Non, fis-je. Chaque pays possède une administration importante qui ne sert qu’à appliquer les règles de l’impôt, les calculer et s’assurer que chacun paie. Un pourcentage non-négligeable des habitants d’un pays est employé par cette administration.

XyglZ (de la 3ème nébuleuse) fut visiblement surpris. Il me demanda comment étaient payés ces fonctionnaires si nombreux et capables d’appliquer des procédures si complexes.

– Ils sont payés par l’impôt, fis-je.

XyglZ (de la 3ème nébuleuse) se frappa le front de son tentacule, grimpa dans sa soucoupe et s’envola prestement.

Photo by Jonas Verstuyft on Unsplash

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Le rêve en bocal du jeune apprentihttps://ploum.net/?p=6062http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180904_135304_Le_reve_en_bocal_du_jeune_apprentiTue, 04 Sep 2018 11:53:04 +0000Consciencieusement, le jeune apprenti rangeait les bocaux sur les étagères qui s’entremêlaient à perte de vue.
— Vérifie qu’ils soient bien fermés ! bougonna un vieil homme qui s’affairait dans un grand livre de comptes.
— Bien sûr Monsieur Joutche, je fais toujours attention.
— Tu fais toujours attention mais sais-tu ce qui se passe lorsqu’un pot reste ouvert ?
— euh… Le contenu s’échappe ?
— Et qu’en penses-tu ?
— Je ne vois pas trop le mal Monsieur Joutche. En fait…
— Quoi ?

Le vieillard bondit de sa chaise, renversant l’encrier sur le grand livre. Ses narines palpitaient et il ne parut pas prêter attention au liquide noir qui s’étalait, formant un minuscule lac d’abîmes.

— Ces pots contiennent des rêves, petit imprudent. Rien moins que des rêves. S’ils s’échappent, ils ont alors la possibilité de se réaliser.
Blême et bégayant, l’apprenti tenta de rétorquer.
— Mais c’est bien de réaliser des rêves, non ?
— Tu sais combien ça me coûte de stocker tout ces rêves ? Tu sais combien de rêves sont dans ce magasin ? Et l’anarchie que cela représenterait s’ils se réalisaient tous en même temps ?

Fulminant, il attrapa le jeune homme par la manche et le traina dans une allée. Après quelques détours, ils se plantèrent face à une étagère particulière.
— Regarde ces bocaux ! Ce sont tes rêves à toi.
L’apprenti en était bouche-bée.
— Imagine ce qu’il adviendrait si tout tes rêves pouvaient soudainement se réaliser ?
— Ce serait…
— Non, ce serait terrible ! Crois-moi, il est important de garder les rêves enfermés. Lorsqu’une personne souhaite réaliser l’un de ses rêves, elle vient au magasin. J’analyse alors les conséquences du rêve et je fixe un prix pour le réaliser. De cette manière, tout est sous contrôle.
— Il suffit donc de payer pour voir son rêve se réaliser ?
— Pas vraiment. Une fois le bocal ouvert, le rêve a la possibilité de se réaliser. Mais le sujet doit encore agir pour concrétiser cette réalisation. Nous ne faisons que rendre un rêve possible.
— Et si la personne n’a pas d’argent ?
— Alors on en reste aux petits rêves sans impacts. Tiens, vu que nous sommes la veille de Noël, je fais une réduction et j’offrirai un rêve sans envergure à chaque client qui viendra aujourd’hui.

Le vieillard s’était adouci. Ses yeux pétillaient alors qu’il couvait du regard les rangées de bocaux.

— Mais il est indispensable de contrôler les rêves, de limiter les possibles. Sans cela, nous tomberions dans l’anarchie. C’est pour cela que notre métier est si important. Allez, c’est la veille de Noël, tu as bien travaillé, tu peux rentrer chez toi. Car demain sera une grosse journée. Nous ne pouvons pas fermer le jour de Noël ! Les gens sont enclins à dépenser beaucoup plus pour leurs rêves !

D’un pas lent, l’apprenti laissa ses pas le guider jusqu’à sa petite maison. Il contempla l’âtre éteint de sa petite cheminée et, comme tous les noëls, il déposa ses souliers en adressant une prière muette.

— Père Noël, je ne veux pas de cadeaux, je veux juste que les choses deviennent un peu différentes.

Il se réveilla au petit matin avec un étrange pressentiment. Père Noël l’avait entendu ! Il en était sûr ! Sautant hors de son lit, il se rua dans son petit salon.

Hélas, ses chaussures étaient vides.

Tristement, il s’habilla et les enfila avant de se rendre au magasin. Les allées lui semblèrent bien sombres et silencieuses.
— Monsieur Joutche ?

Intrigué, il se mit à parcourir les rayonnages. Il trouva son patron le visage blême, la bouche grande ouverte juste en face des rêves qu’il lui avait montré, ses propres rêves.
— Tout va bien monsieur Joutche ?

Le vieillard se retourna d’un bond.

— Quoi ? Tu oses remettre les pieds ici ? Dehors ! Je ne veux plus te voir ! Employé indigne ! Jamais je n’ai vu ça en quarante ans de carrière ! Tu m’entends ? Jamais ! Je te flanque à la porte !
— Mais…
— Dehors !

L’apprenti n’osa pas insister mais, avant de s’en retourner, il aperçut les flacons qui contenaient ses rêves. Tous étaient ouverts. Les couvercles avaient disparu ! Il n’y avait pas prêté attention mais cela lui sautait désormais aux yeux : tous les rêves de l’entrepôt s’étaient échappés.
— Dehors ! hurla monsieur Joutche.

Sans demander son reste, l’apprenti se mit à courir. Il sortit du magasin, déboucha sur la rue. Des flocons de neige tournoyait doucement dans le petit matin de Noël.

L’apprenti se mit à sourire.
— Merci Père Noël ! Quel beau cadeau ! murmura-t-il.

Puis, sans se départir de son sourire, il se mit à courir dans la neige en poussant des petits cris de liberté…

Photo by Javardh on Unsplash.

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De notre responsabilité d’individu…https://ploum.net/?p=6054http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180828_140001_De_notre_responsabilite_d___individu___Tue, 28 Aug 2018 12:00:01 +0000Lorsqu’ils collaborent, les individus peuvent accomplir des prouesses. Des prouesses dont personne n’a envie…

La sauvegarde de la planète semble un objectif louable mais devant lequel les individus ne peuvent rien faire d’autre que trier leurs poubelles et acheter du muesli bio en vrac. Une forme d’attentisme se met en place, espérant que les “politiciens” prennent “des décisions”.

Pourtant, les individus sont capables d’accomplir de grandes choses grâce à la coopération. Ils sont par exemple capables de se synchroniser pour déplacer chacun plusieurs tonnes de matériaux excessivement chers (valant parfois plusieurs années de leur travail) afin de bloquer complètement tous les accès à de gigantesques espaces de vie.

Et tout ça deux fois par jour tous les jours de l’année ! Alors qu’aucun individu n’en a pourtant envie et que les fameux politiciens font tout pour l’éviter !

Vu comme cela, les embouteillages quotidiens que nous créons devant les métropoles (car nous ne sommes pas “dans” les embouteillages, nous sommes les embouteillages) sont incroyables de volonté, de coopération et de révolte contre le pouvoir en place.

Imaginez l’énergie nécessaire pour arriver à faire un embouteillage contre la volonté des autorités ! Si des extra-terrestres observent notre planète, ils doivent se demander comment notre espèce arrive à reproduire chaque jour cet incroyable effort en tellement d’endroits du globe.

Par contre, effectivement, même parmi les pseudos écolos qui crient contre le gouvernement, ça continue de fumer, de jeter les mégots par terre (“oups, mais moi, promis, je le fais presque jamais”) et à pester sur Facebook, entre deux publicités ultra ciblées, contre le fait que les politiques ne font rien “pour créer de l’emploi”.

Le changement ne vient jamais d’une quelconque autorité. Les individus doivent apprendre à être critiques, à ouvrir les yeux sur leurs propres actions et à refuser en masse toute autorité, qu’elle soit politique, religieuse, idéologique voire économique. Qu’elle s’impose par la force, comme l’état, par la crédulité, comme la religion ou en s’appuyant sur les neurosciences comme les médias, l’autorité n’a qu’un seul objectif : contrôler vos pensées pour diriger vos actions. Vous faire “dé-penser” pour mieux dépenser et obéir.

En ce sens, tout tentative de “remplacer l’autorité par le même mais en moins pire” ne peut être que vouée à l’échec. Il est temps pour l’humanité d’entrer dans l’ère de l’indépendance intellectuelle. Il est temps de se remettre à re-penser alors que, par une ironie absurde, certains individus mettent leur énergie à lutter contre “l’autorité de la science” (la science n’est pas une autorité mais une méthode) en acceptant sans discuter l’autorité d’un guru sectaire en ouverture de chakras, d’une morale religieuse décatie, d’un politicien local qui paie des bières et du marketing permanent qui nous pousse à consommer.

Au fond, la seule question importante est de savoir à quoi vous voulez contribuer. Dans quoi voulez-vous mettre votre énergie ? Est-ce que vous voulez vraiment dire un jour à vos descendants que “pendant 30 ans, j’ai dépensé mon temps et mon argent pour participer anonymement à la création des plus gros embouteillages de la décennie” ?

Quelles sont les autorités qui vous contrôlent ? À quoi contribuez-vous votre énergie aujourd’hui ? Et à quoi aimeriez-vous plutôt contribuer ?

La réponse ne doit pas être immédiate. C’est justement pour cela qu’il est urgent de commencer à se regarder dans un miroir afin d’observer la seule autorité réellement légitime, la seule à laquelle on devrait obéir : soi-même !

Photo par McKylan Mullins.

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Campagne Ulule : les aventures d’Aristide, le lapin cosmonautehttps://ploum.net/?p=6047http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180809_160422_Campagne_Ulule____les_aventures_d___Aristide__le_lapin_cosmonauteThu, 09 Aug 2018 14:04:22 +0000Le problème d’Aristide, c’est qu’il passe un peu trop de temps sur Internet. Et que passer du temps sur Internet, ça donne des idées. Du genre des idées d’aller dans l’espace, d’explorer les planètes et de faire un petit pas pour un lapin mais un grand pas pour la lapinité.

C’est dit, Aristide ne sera pas commercial dans l’entreprise d’exportation de carotte familiale. Il sera cosmonaute !

Pour y arriver, il a besoin de votre aide sur notre campagne de financement participatif.

Né dans l’imagination de votre serviteur et mis en image par le talent graphique de Vinch, les aventures d’Aristide a été conçu pour un livre pour enfant à destination des adultes : texte dense, vocabulaire fouillé, humour absurde et second degré.

Mais n’infantilise-t-on pas un peu trop les enfants ? Eux aussi sont capables de se passionner pour une histoire plus longue, d’apprécier la naïveté colorée d’une conquête spatiale pas comme les autres. Aristide est donc un livre pour enfants pour adultes pour enfants. Avec en filigrane une problématique actuelle : faut-il croire tout ce qu’on lit sur Internet ? Parfois oui, parfois non, parfois cela donne des idées…

Bien que ce projet aie nécessité énormément de travail et d’efforts, nous avons choisi la voie de l’auto-édition afin de réaliser un véritable livre pour enfants (mais pour adultes pour enfants, vous suivez ?) de l’époque Internet. Plutôt que d’optimiser les coûts, nous cherchons avant tout à produire un livre de qualité sur tous les aspects (impression, papier recyclé). Le choix définitif de l’imprimeur n’est d’ailleurs pas arrêté, si jamais vous avez des filons, faites nous signe !

Bref, je pourrais vous parler de ce projet pendant des heures mais, aujourd’hui, on a surtout besoin de votre soutien à la fois financier et à la fois pour diffuser le projet sur les réseaux sociaux (surtout ceux hors-internet, genre les amis, la famille, les parents de l’école, toussa).

De la part d’Aristide, un tout grand merci d’avance !

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SiguéPloum, apprenons et partageons ensemble !https://ploum.net/?p=6035http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180406_095855_SiguePloum__apprenons_et_partageons_ensemble__Fri, 06 Apr 2018 07:58:55 +0000J’ai le plaisir de vous annoncer la création de la société SiguéPloum, société co-fondée avec ma partenaire de vie.

Ces 12 derniers mois auront été pour moi une profonde mutation, tant personnelle, que professionnelle. Mon nouveau rôle de père me rappelle sans cesse l’importance de l’éducation, quel que soit l’âge. Au fil des années, les spectateurs de mes conférences et, plus récemment, mes étudiants à l’université m’ont fait prendre conscience de l’importance de partager mes connaissances. Non pas comme une vérité absolue ou une connaissance infaillible mais plutôt comme un instantané de ce que j’ai appris, de ce que je suis aujourd’hui.

Je ne cherche plus à expliquer ce que je connais mais plutôt à partager l’état de mes réflexions sur un sujet avec pour objectif de faire gagner du temps à mon public. Si j’ai mis 5, 10 ou 15 ans pour arriver aux conclusions que je vous partage, vous pouvez vous en emparer pour aller plus vite, les dépasser, aller plus loin.

À travers la société SiguéPloum, ce goût pour le partage de la connaissance et l’éducation devient une profession, un métier.

Vous vous en doutez, parmi mes sujets de prédilection se trouveront toujours la blockchain, les logiciels libres, l’innovation, la futurologie et l’impact des technologies sur la société. C’est donc avec grand plaisir que je continuerai à donner des conférences et des formations sur le sujet.

Mais, grâce à la complicité de ma partenaire, conseiller en prévention des risques psychosociaux de formation, la mission de SiguéPloum s’étend pour permettre aux entreprises comme aux individus de se questionner sur leur organisation, leur impact et l’influence des outils utilisés. À l’heure des questionnements complexes et pluridisciplinaires comme le respect de la vie privée en ligne ou la dépendance numérique et le burn-out, la complémentarité de notre couple nous est apparue comme une force que nous souhaitions partager.

Nous aimerions également partager ces sujets avec les plus jeunes, qui sont souvent la source d’un éclairage nouveau ou de pensées particulièrement originales.

Si SiguéPloum représente une casquette de plus pour le Ploum blogueur, maître de conférence à l’École Polytechnique de Louvain, chercheur et conférencier, j’ai la fierté de dire que toutes ces casquettes ont une mission commune : “Apprendre et partager”.

Apprendre et partager ensemble.

Mon plaisir, ma vocation et, désormais, ma profession.

 

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique nourris par vos soutiens sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF.

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Pour l’abolition du Likehttps://ploum.net/?p=6028http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180310_150602_Pour_l___abolition_du_LikeSat, 10 Mar 2018 14:06:02 +0000Le like est lâche, inutile, paresseux. Il ne sert à rien, il nous entretient dans un état d’hébétude.

Je ne suis pas assez courageux pour assumer, pour repartager à mon audience. Je ne suis pas assez volontaire pour répondre à l’auteur. Alors je like. Et je cherche à augmenter mon nombre de like. Ou de followers qui, subtilement, sont d’ailleurs représentés par des likes sur les pages Facebook.

Je ne cherche plus qu’à flatter mon égo et, grand prince, j’octroie parfois un peu d’ego bon marché à d’autres. Tenez, manants ! Voici un like, vous m’avez amusé, ému ou touché ! Votre cause est importante et mérite mon misérable et inutile like.

Je veux aller vite. Je consomme sans réfléchir. Je like une photo pour l’émotion qu’elle suscite immédiatement mais sans jamais creuser vraiment, sans réfléchir à ce que cela veut dire réellement.

Mon esprit critique fond, disparait, enfoui sous les likes, ce qui est une aubaine pour les publicitaires. Et puis, j’en viens à acheter des likes. Des likes qui ne veulent plus rien dire, des followers qui n’existent pas.

Forcément, à partir du moment où une observable (le nombre de likes) est censée représenter un concept beaucoup plus ardu (la popularité, le succès), le système va tout faire pour maximiser l’observable en le décorellant de ce qu’elle représente.

Les followers et les likes sont désormais tous faux. Ils n’ont que la signification religieuse que nous leur accordons. Nous sommes dans notre petite bulle, à interagir avec quelques idées qui nous flattent, qui nous brossent dans le sens du poil, qui nous rendent addicts. Peut-être pas encore assez addicts selon certains qui se font une fierté de rendre cette addiction encore plus importante.

Il faut sortir de cette spirale infernale.

Le prochain réseau social, le réseau enfin social sera anti-like. Il n’y aura pas de likes. Juste un repartage, une réponse ou un micropaiement libre. Pas de statistiques, pas de compteur de repartarges, pas de nombre de “personnes atteintes”.

Je vais même plus loin : il n’y aura pas de compteurs de followers ! Certains followers pourraient même vous suivre de manière invisible (vous ne savez pas qu’ils vous suivent). Finie la course à l’audience artificielle. Notre valeur viendra de notre contenu, pas de notre pseudo popularité.

Lorsque ce réseau verra le jour, l’utiliser paraîtra angoissant, vide de sens. Nous aurons l’impression que nos écrits, nos paroles s’enfoncent dans un puit sans fond. Suis-je lu ? Suis-je dans le vide ? Paradoxalement, ce vide pourrait peut-être nous permettre de reconquérir la parole que nous avons laissée aux publicitaires en échange d’un peu d’égo, nous libérer de nos prisons de populisme en 140 caractères. Et, parfois, miraculeusement, quelques centimes d’une quelconque cryptomonnaie viendront nous remercier pour nos partages. Anonymes, anodins. Mais tellement signifiants.

La première version d’un réseau de ce type existe depuis des siècles. On l’appelle “le livre”. Initialement, il a été réservé à une élite minoritaire. En se popularisant, il a été corrompu, transformé en machine commerciale pleine de statistiques qui tentent d’imprimer des millions de fois les quelques mêmes livres appelés “best-sellers”. Mais le vrai libre, le livre anti-like existe toujours, indépendant, auto-édité, attendant son heure pour renaître sur nos réseaux, sur nos liseuses.

Le livre du 21ème siècle est là, dans nos imaginations, sous nos claviers, attendant un réseau qui conjuguerait la simplicité d’un Twitter et la profondeur d’un fichier epub, qui mélangerait l’esprit d’un Mastodon et d’un Liberapay. Qui serait libre, décentralisé, incensurable, incontrôlable. Et qui bannirait à jamais l’effroyable, l’antisocial bouton “like”, celui qui a transformé nos velléités de communiquer en pleutres interactions monétisées par les publicitaires.

Photo by Alessio Lin on Unsplash

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Le Bitcoin va-t-il détruire la planète ?https://ploum.net/?p=6014http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180305_081625_Le_Bitcoin_va-t-il_detruire_la_planete__Mon, 05 Mar 2018 07:16:25 +0000Article co-rédigé avec Mathieu Jamar.

Vous n’avez pas pu manquer les nombreux articles qui comparent la consommation énergétique du réseau Bitcoin à celui de différents pays. Et tous d’insister sur la catastrophe écologique qu’est le Bitcoin.

Bitcoin consomme plus que tous les pays en orange ! Horreur !

Si le Bitcoin consomme autant d’électricité que le Maroc, c’est une catastrophe, non ?

Non.

« Bitcoin pollue énormément et va détruire la planète » est au Bitcoin ce que « Les étrangers piquent notre boulot » est à l’immigration. Une croyance facile à instiller mais fausse sur tellement de niveaux que ça en devient difficile d’énumérer les différentes erreurs. Ce que je vais pourtant tenter de faire.

Pour simplifier, je vais diviser les erreurs de raisonnement en quatre parties :
1. La fausse simplification consommation équivaut à pollution
2. On ne compare que ce qui est comparable
3. Non, l’énergie du Bitcoin n’est pas gaspillée
4. L’optimisation en ingénierie

Consommation électrique n’est pas pollution

En tout premier lieu, consommer de l’électricité ne pollue pas. Ce qui pollue, ce sont certains moyens de production d’électricité.

C’est pareil, me direz-vous. Et bien pas du tout !

Vous êtes certainement convaincu que les voitures électriques, qui consomment de l’électricité, sont un atout dans la préservation de l’environnement. Or, selon les conditions, une Tesla consommerait entre entre 5000 et 10.000kWh pour 20/30.000 km par an.

Cela veut dire que si la moitié des automobilistes d’un petit pays comme la Belgique achetait une Tesla, cette moitié consommerait à elle seule plus que toute la consommation du Bitcoin ! Et je ne parle que de la moitié d’un tout petit pays ! Vous imaginez la catastrophe si il y’avait plus de Tesla ?

Mais trêve de comparaison foireuse, pourquoi est-ce que la consommation électrique n’est pas nécessairement polluante ? Et pourquoi les voitures électriques sont écologiquement intéressantes ?

Premièrement parce que parfois l’électricité est là et inutilisée. C’est le cas des panneaux solaires, des barrages hydro-électriques ou des centrales nucléaires qui produisent de l’électricité, quoi qu’il arrive. On ne peut pas faire ON/OFF. Et l’électricité est pour le moment difficilement transportable.

Selon une étude de Bitmex, une grande partie de l’électricité aujourd’hui utilisée dans le Bitcoin serait en fait de l’électricité provenant d’infrastructures hydro-électriques sous-utilisées car initialement dédiée à la production d’aluminium en Chine, production qui a baissé drastiquement suite à une baisse de demande pour ce matériau. Je répète : le Bitcoin a bénéficié d’une grande quantité d’électricité non-utilisée et donc très bon marché, écologiquement comme économiquement.

Dans certains cas, diminuer la consommation électrique peut même être problématique. Lors de mes études, on m’a raconté que l’éclairage outrancier des autoroutes belges a été conçu pour absorber l’excédent électrique des centrales nucléaires durant la nuit. Je ne sais pas si c’est vrai mais cela était affirmé comme tel par des professeurs d’université.

En deuxième lieu, si on se concentre uniquement sur la pollution de CO2 (qui est loin d’être la seule pollution mais la plus médiatique actuellement), il est tout simplement impossible de faire une équivalence: autant d’électricité produite équivaut à autant de CO2 produit. En effet, le CO2 produit dépend complètement du moyen de production utilisé. Pire, chaque atome de CO2 n’est pas équivalent ! Comme je l’expliquais, le seul CO2 problématique est celui qui provient du carbone fossile (charbon, pétrole, gaz). Le reste est du carbone est déjà présent dans le cycle naturel du carbone (le CO2 de votre respiration ou celui produit par une centrale à cogénération par exemple).

Alors je sais qu’on nous lave le cerveau depuis des années avec “consommer de l’électricité, c’est mal, il faut éteindre les lumières” mais c’est un raccourci très très très raccourci qui peut parfois être faux. Dans son livre “Sapiens”, Harari affirme que tenter de consommer moins d’électricité n’a aucun sens. Ce qu’il faut améliorer, ce sont les moyens de production. Il ajoute que quelques kilomètres carrés de panneaux solaires dans le Sahara suffirait à alimenter toute la planète. Cette solution n’est malheureusement pas réalisable en l’état car l’électricité reste difficile à déplacer sur de grandes distances mais cela illustre bien que le challenge est dans l’amélioration de la production et du transport, pas dans une hypothétique réduction de la consommation.

Bref, pour résumer, il est tout simplement faux de dire que consommer de l’électricité pollue. Cela peut être parfois (ou souvent) le cas mais c’est très loin d’être une vérité générale.

Et oui, c’est très difficile à admettre quand ça fait 10 ans qu’on met des ampoules écolos et qu’on mesure chaque kilowattheure de sa maison pour se sentir l’âme d’un sauveur de planète. Mais ces actions n’ont qu’un impact infime par rapport à d’autres actions individuelles (par exemple réduire l’utilisation d’une voiture à essence).

Comparons ce qui est comparable

Les comparaisons que j’ai vue sont toutes plus absurdes que les autres. Bitcoin consommerait autant que le Maroc. La consommation du Bitcoin aurait annulé les bénéfices de l’obligation des ampoules économiques en Europe. Voire “Bitcoin consommerait plus que 159 pays” (en oubliant de préciser qu’il s’agit d’un classement, pas de la somme de ces pays).

Dit comme ça, ça paraît catastrophique.

Mais vous savez combien consomme le Maroc, vous ? Vous savez que le Maroc a 33 millions d’habitants et qu’on estime entre 13 et 30 millions le nombre d’utilisateurs de Bitcoin ? Bref que l’ordre de grandeur est tout à fait comparable !

Quand aux ampoules, cela ne veut-il pas dire tout simplement que cette mesure d’obligation des ampoules économiques est tout simplement une mesurette qui n’a pas servi à grand chose en termes d’économie ? Je ne dis pas que c’est une éventualité tout à fait plausible.

Bref, il faut comparer ce qui est comparable.

Aujourd’hui, Bitcoin est avant tout un système d’échange de valeur. Il se compare donc aux monnaies, au banque et à l’or.

Surprise, le Bitcoin consomme à peine plus que la production des pièces de monnaies et des billets de banque ! Or, rappelons que les pièces et billets ne représentent que 8% de la masse monétaire totale et plus spécifiquement 6,2% pour la zone euro.

Il consomme également près de 8 fois moins que l’extraction de l’or ou 50 fois moins que la production de l’aluminium. Or, outre la consommation énergétique, l’extraction de l’or est extrêmement contaminante (notamment en termes de métaux lourds comme le mercure).

Source : @beetcoin

La pollution liée à l’or semble d’autant plus inutile quand on sait que 17% de tout l’or extrait dans l’histoire de l’humanité est entreposé dans les coffres des états et ne bougent pas. Comme le disait Warren Buffet, l’or est extrait d’un trou en Afrique pour être mis dans un trou gardé jour et nuit dans un autre pays. Si on ajoute à cela l’or acheté par des particuliers (pour garder dans un coffre ou planquer sous un matelas) ou utilisé dans la joaillerie (dont l’utilité est donc uniquement esthétique), il ne reste que 10% de la production annuelle d’or qui est utilisé dans l’industrie !

Si Bitcoin remplaçait l’or stocké dans des coffres, même partiellement, ce serait donc une merveille d’écologie, comparable au remplacement de toutes les voitures à essence du monde par des voitures électriques.

Et s’il fallait comparer Bitcoin au système bancaire, avec ses milliers d’immeubles refroidis à l’air conditionnés, ses millions d’employés qui viennent bosser en voiture (ou en jets privés), je pense que le Bitcoin ne paraîtrait plus écologique mais tout simplement miraculeux.

Sans compter que nous n’en somme qu’au début ! Bitcoin a le potentiel pour devenir une véritable plateforme décentralisée qui pourrait remplacer complètement le web tel que nous le connaissons et modifier notre interactions sociales et politiques : votes, communications, échanges sans possibilité de contrôle d’une autorité centralisée.

Vous êtes-vous déjà demandé quelle est la consommation énergétique d’un Youtube qui sert essentiellement à vous afficher des pubs entre deux vidéos rigolotes (et donc de vous faire consommer et polluer plus) ? Et bien la consommation des data-centers de Google en 2015 était supérieure à la consommation du Bitcoin en 2017 ! Cela n’inclut pas les consommations des routeurs intermédiaires, de vos ordinateurs/téléphones/tablettes ni de tous les bureaux de Google autres que les data centers !

Face à ces nombres, quelle est selon vous la consommation acceptable pour une plateforme décentralisée mondiale capable de remplacer l’extraction hyper polluante de l’or, les banques, l’Internet centralisés voire même les états ? Ou, tout simplement, de protéger certaines de nos libertés fondamentales ? Avant de critiquer la consommation de Bitcoin, il est donc nécessaire de quantifier à combien nous estimons une consommation « normale » pour un tel système.

Un gaspillage d’énergie ?

Une autre incompréhension, plus subtile celle-là, est que l’énergie du Bitcoin est gaspillée. Il est vrai que les mineurs cherchent tous à résoudre un problème mathématique compliqué et consomment tous de l’électricité mais que seul le premier à trouver la solution gagne et il faut à chaque fois tout reprendre à zéro.

Vu comme ça, cela parait du gaspillage.

Mais la compétition entre mineurs est un élément essentiel qui garantit la décentralisation du Bitcoin. Si les mineurs se mettaient d’accord pour coopérer, ils auraient le contrôle sur le réseau qui ne serait plus décentralisé.

Ce “gaspillage”, appelé “Proof of Work”, est donc un élément fondamental. Chaque watt utilisé l’est afin de garantir la décentralisation du système Bitcoin.

Ce serait comme dire que les policiers doivent rester enfermés dans leur commissariat et n’en sortir qu’après un appel. Les rondes en voiture sont en effet polluantes et essentiellement inutiles (seules un pourcentage infime des rondes en voitures aboutit à une intervention policière). Pourtant, nous acceptons que les rondes de police « inutiles » sont un élément essentiel de la sécurité d’une ville ou d’un quartier (moyennant que vous ayez confiance envers les forces de police).

Pour Bitcoin, c’est pareil : les calculs inutiles garantissent la sécurité et la décentralisation. Des alternatives au Proof of Work sont étudiées mais aucune n’a encore été démontrée comme fonctionnelle. Il n’est même pas encore certain que ces alternatives soient possibles !

L’optimisation, une étape nécessairement tardive

Une des règles majeurs d’ingénierie c’est qu’avant d’optimiser quoi que ce soit dans un projet, il faut garantir que le projet est correct.

On n’essaie pas de rendre plus rapide un programme informatique qui renvoie des valeurs erronnées. On ne rend pas plus aérodynamique un avion qui ne vole pas. On n’essaie pas de limiter la consommation d’un moteur qui ne démarre pas.

Lors de la phase expérimentale, la consommation de ressources est maximale.

Elon Musk a utilisé toute une fusée juste pour envoyer une voiture dans l’espace. Non pas par gaspillage mais parce que concevoir une fusée nécessite des tests “à vide”.

Bitcoin est encore dans cette phase expérimentale. Le système est tellement complexe et se doit de garantir une telle sécurité qu’il doit d’abord prouver qu’il fonctionne avant qu’on envisage d’optimiser sa consommation en électricité. Comme le disait Antonopoulos, dire “En 2020, le Bitcoin consommera plus que tout la consommation actuelle mondiale” revient à dire à une femme enceinte “Madame, à ce rythme, dans 5 ans, votre ventre aura la taille de la pièce”.

Donc oui, comme tout système humain, le Bitcoin pourrait sans doute polluer moins. Et je suis certains que, dans les prochaines années, des propositions en ce sens vont voir le jour. C’est d’ailleurs déjà le cas si on considère la consommation liée au nombre de transactions car l’amélioration “Lightning Network” va permettre de réaliser des milliers de transactions Bitcoin pour un coût quasi nul, y compris en termes de consommation électrique. Mais les comparaisons coût par transaction sont de toutes façons pour la plupart malhonnêtes car elles ne prennent généralement pas en compte toute l’infrastructure bancaire sur laquelle s’appuient les solutions comme VISA ou MasterCard.

Une autre règle de l’optimisation est qu’avant toute optimisation, il faut mesurer pour tenter d’optimiser les points les plus critiques. En effet, rien ne sert de diminuer de même 90% la consommation électrique des ampoules si les ampoules ne représentent que 0,01% de la consommation globale mais que l’air conditionné, par exemple, représente 30% de la consommation globale. J’invente les chiffres mais ça vous donne une idée. C’est un principe bien connu des développeurs informatiques qui, après des jours à diviser par deux le temps d’une fonction, se rendent compte que cette fonction ne prend qu’un millième du temps total d’exécution. Il s’ensuit qu’avant de chercher à optimiser Bitcoin à tout prix, il est nécessaire de voir quelle sera sa consommation lors des utilisations futures et mesurer si c’est bien lui qui consomme le plus. Cela pourrait être nos smartphones. Ou ces écrans publicitaires lumineux qui nous aveuglent la nuit.

Pourquoi un tel acharnement ?

J’espère qu’à ce point de la lecture, vous avez compris le nombre d’erreurs de logique nécessaires pour arriver à la conclusion “Bitcoin est un monstre de pollution qui va détruire le monde et les bébés phoques”.

Mais du coup, pourquoi un tel acharnement ?

Pour deux raisons.

Premièrement, c’est du sensationnalisme et ça se vend. Dire “Le Bitcoin consomme autant que le Maroc” ne veut rien dire rationnellement mais ça fait réagir, ça pousse les gens à s’indigner, à partager l’article et à faire vivre les publicitaires qui financent les médias. Avez-vous une idée de la consommation électrique qu’engendre la publicité sur le net ?

Le deuxième point c’est que les médias sont financés par les publicitaires et par les états. Tout ce petit monde pressent bien que le Bitcoin peut bouleverser les choses. Nulle théorie du complot nécessaire ici, mais il va sans dire qu’un sujet qui décrédibilise une technologie dangereuse pour la souveraineté des états et qui verse dans le sensationnalisme est du pain béni. La peur et l’ignorance sont devenus les deux moteurs de la presse qui n’est plus qu’une machine à manipuler nos émotions.

Vous lirez rarement des articles dont le titre est “Le Bitcoin a consommé moins en 2017 que les datacenters Google en 2015” ou “Si la moitié du parc automobile belge était des Tesla, elles consommeraient plus que le réseau Bitcoin”. Ces titres ne sont pourtant pas moins faux que ceux que vous lisez habituellement. Mais écrire un article comme celui que vous êtes en train de lire en ce moment demande à la fois de la compétence et du temps. Le temps est un luxe que les journalistes, acculés par la rentabilité publicitaire, ne peuvent plus se permettre. Si nous devions facturer notre travail, aucun média financé par la publicité ne pourrait nous rétribuer le temps passé à un tarif raisonnable.

Moralité

De manière étonnante, les personnes les plus convaincues que le Bitcoin est une catastrophe écologique sont celles qui ne connaissent absolument rien au domaine.

Dans la littérature académique, on peut même lire que, potentiellement, le Bitcoin pourrait devenir la manière la plus efficace de transformer de l’électricité en argent, empêchant les états de subsidier l’électricité afin de maintenir un prix artificiellement bas et d’attirer les grosses usines. À terme, le Bitcoin pourrait donc forcer une optimisation du réseau électrique mondial et favoriser le développement des productions d’électricité plus locales, moins centralisées (voir par exemple “Bitcoin and Cryptocurrency Technologies”, p. 122-123, par Narayanan, Bonneau, Felten, Miller et Goldfeder).

Il n’est pas impossible que le Bitcoin signe la fin des centrales à charbon et des méga centrales nucléaires. Mais ce genre de possibilité n’est tout simplement jamais évoquée dans les feuilles de chou sponsorisée par l’état et les vendeurs de voitures.

Ce simple exemple devrait vous alerter sur la facilité avec laquelle nous sommes manipulés, avec laquelle on nous fait avaler n’importe quoi, surtout sur des domaines que nous ne connaissons pas.

Et si vous avez investi dans un « concurrent à Bitcoin qui est écologique et qui va dépasser Bitcoin », et bien, aussi dur à admettre que cela puisse être, vous vous êtes probablement fait avoir (ce qui ne vous empêchera peut-être pas de faire des bénéfices sur le dos d’autres investisseurs arrivés après vous).

Alors, oui, le Bitcoin consomme de l’électricité. Mais c’est normal, c’est un système très complexe qui offre énormément de choses. Il consomme cependant moins d’électricité que bien d’autres systèmes que nous acceptons et qui sont certainement moins utiles ou qui n’ont pas été sélectionnés comme tête de turc par les médias. Vous avez souvent lu des articles sur la consommation électrique de l’industrie de l’or, de l’aluminium ou de l’industrie du surgelé ? Et si, en fait, pour ce qu’il propose le Bitcoin était extrêmement écologique ?

Ce n’est pas une raison pour ne pas encourager les améliorations visant à ce que Bitcoin consomme moins. Mais peut-être qu’on peut arrêter de ne se tourner que sur cet aspect et se concentrer sur des questions certainement plus intéressantes. Par exemple : qu’est-ce que le Bitcoin (ou ses successeurs) va changer dans nos vies et nos sociétés ?

 

UPDATE 10 avril 2018 : suppression d’un paragraphe qui disait de manière erronée qu’un moteur à essence est plus efficace qu’un moteur électrique. C’est bien entendu faux.

 

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Comment Facebook gagne de l’argenthttps://ploum.net/?p=6006http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180228_134126_Comment_Facebook_gagne_de_l___argentWed, 28 Feb 2018 12:41:26 +0000Savez-vous comment Facebook gagne de l’argent ? Par la publicité, bien entendu. Mais quel est le mécanisme exact ? Qui paie et pour quoi en échange ? Et quelles en sont les conséquences de ce modèle ?

Les pages Facebook

Sur Facebook, les utilisateurs comme vous et moi sont limités à 5000 amis maximum. Devenir ami nécessite l’acceptation des deux parties.

Les pages, au contraire, ne sont pas limitée à des personnes physiques et peuvent être « aimées » par un nombre illimité de personnes.Les contenus d’une page sont toujours publics et leur but est de toucher un maximum de personnes. Pour cette raison, Facebook permet aux administrateurs d’une page d’avoir des statistiques complètes sur le nombre d’utilisateurs qui ont interagi avec une publication.

Il semble donc logique pour tout business, même local, de se créer une page. Cela vaut pour les associations, les artistes, les politiciens, les groupes citoyens ou les blogueurs. La page Facebook semble être un outil idéal pour faire entendre sa voix.

Il y’a cependant une petite subtilité. Si un individu aime cent pages qui publient chacune dix contenus par jour, il est impossible pour cet individu de consulter mille contenus, sans compter ceux de ses amis.

La mise en avant des contenus

Pour résoudre ce problème, Facebook décide des contenus « les plus intéressants » en se basant sur ce qui a déjà été aimé par d’autres utilisateurs. Les contenus nouveaux et originaux ont donc très peu de chance de se propager car pour être aimé, il faut être diffusé et pour être diffusé, il faut être aimé.

L’administrateur de la page sera tout triste et déçu en consultant ses statistiques. 1000 personnes aiment sa page et, pourtant, son contenu n’a été lu qu’une dizaine de fois !

À ce moment, Facebook propose à notre administrateur de payer pour être vu plus de fois. Après tout, qu’est-ce que 10€ pour obtenir 1000 vues supplémentaires ?

Lorsque j’ai créé mon premier site web, au 20ème siècle, il était courant d’avoir un compteur du nombre de visites reçues. Au plus le chiffre de ce compteur était important, au plus le site paraissait avoir du succès. Il n’était pas rare de rafraichir les pages pour incrémenter son compteur.

Facebook a littéralement réussi à faire payer les créateurs de contenus pour incrémenter leur compteur. Tout en fournissant le compteur en question !

Les conséquences de ce modèle

Ce système, très rentable, a plusieurs conséquences.

Premièrement, cela signifie Facebook a tout intérêt à ce que les contenus des pages ne payant pas soient très peu consultés. Si vous avez une page Facebook et que vous ne payez pas, comme moi, vos contenus seront très peu diffusés, même chez ceux qui aiment votre page. Sauf cas exceptionnel où un contenu se révèle très populaire, les gens qui aiment votre page… ne verront pas votre contenu car Facebook n’a pas intérêt à les diffuser.

Malgré 50 « J’aime » et 17 partages (ce qui est pour moi un véritable succès), le nombre de « personnes atteintes » est à peine le nombre de personne qui aime ma page. Et, par « personne atteinte », Facebook veut dire « personne pour laquelle ma publication s’est affichée dans le flux ». Cela ne signifie pas que la personne a vraiment vu ma publication et encore moins qu’elle l’aie lu.

Si vous payez, ce que j’ai testé, Facebook va vous montrer que les chiffres augmentent mais qu’il faudrait payer un poil plus pour vraiment toucher un large public. À l’exception des publications qui visent un public très local et donc limité (un cas particulier pour lequel Facebook fonctionne très bien grâce au ciblage géographique), il est tentant de payer un peu plus chaque fois.

Deuxième conséquence de ce modèle, le système va automatiquement favoriser des contenus commerciaux pour lequel il est rentable de payer de la publicité : essentiellement des sites de vente ou des événements commerciaux. Pire : le nombre de lecteurs potentiels étant limité, au plus les gestionnaires de pages paieront, au moins ils toucheront de personnes ! Mais un auteur comme moi n’a aucun intérêt à payer car il n’a rien à gagner directement. Pareil pour les mouvements citoyens ou les événements non-commerciaux. Les contenus non-commerciaux sont donc moins importants pour Facebook ! Facebook transforme notre monde en gigantesque centre commercial où les voix non commerciales sont étouffées !

À partir d’un certain niveau de paiement, Facebook doit quand même se montrer rentable. Ils vont donc permettre de cibler aussi précisément que possible votre public. Vous voulez toucher des hommes de 35-40 ans dans la région parisienne qui aiment une page liée au vélo ? C’est possible. Vous voulez cibler des jeunes qui se sentent mal dans leur peau pour accroitre l’impact de votre marque ? C’est possible.

Enfin, la dernière conséquence de ce système c’est que tout message que vous postez sur Facebook sert à attirer vos amis afin de pouvoir leur afficher des contenus qui ont été payés. C’est la raison pour laquelle les contenus non-commerciaux existent encore : ils servent à vous faire revenir sans cesse sur Facebook. Et ils permettent de mieux vous étudier afin d’affiner le ciblage publicitaire.

Les producteurs de télévision disent produire des émissions afin de pouvoir glisser des publicités, d’offrir du temps de cerveau aux annonceurs. Facebook n’a même plus à se donner cette peine : nous sommes les producteurs et nous vendons le cerveau de nos amis aux publicitaires. En faisant cela, nous mettons nous-mêmes notre cerveau à disposition. C’est évidemment génial.

Réagir

Si abandonner Facebook n’est pas souhaitable pour tout le monde, il me semble important d’au moins prendre conscience du fonctionnement de ce réseau social et de ce que nous lui offrons à chaque fois que nous postons un message ou consultons notre fil. Il est également primordial que de comprendre qu’un tel réseau social renforce des interactions purement commerciales au détriment de tout le reste du spectre des échanges humains.

Facebook reste malheureusement un outil difficilement contournable et j’expliquais comment nous pouvions l’utiliser à notre avantage. Mais je vous encourage également à me suivre sur des réseaux sans publicités comme Mastodon et Diaspora afin de casser l’hégémonie du tout commercial. Et à me contacter sur Signal ou sur Wire (@ploum) afin que le fait que nous soyons en interaction ne soit pas une donnée de plus dans notre profilage publicitaire (pour rappel, Whatsapp appartient à Facebook).

 

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Est-ce le bon moment pour investir dans les crypto-monnaies ?https://ploum.net/?p=5994http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20180206_001144_Est-ce_le_bon_moment_pour_investir_dans_les_crypto-monnaies___Mon, 05 Feb 2018 23:11:44 +0000Cette question, vous êtes nombreux à vous la poser. Aussi, j’ai décidé de prendre le temps d’y réponde sérieusement. Promis, à la fin de l’article, vous aurez une réponse claire. Mais ce n’est peut-être pas celle que vous attendiez…

Tous les amateurs de crypto-monnaie ne sont pas millionnaires

Personnellement, grâce au Bitcoin et à la blockchain, je suis devenu milliardaire.

Si si, je vous jure !

Bon, c’est en dollars zimbabwéens mais, malgré tout, milliardaire. Et ce grâce à un billet gracieusement offert par Jean-Luc Verhelst lors d’une conférence sur la blockchain que nous avons donnée ensemble.

En euros, évidemment, je suis très loin du compte. Malgré le fait que j’ai commencé à jouer avec des bitcoins alors qu’ils valaient 0,07€.

Vous êtes frustré de ne découvrir le bitcoin que récemment et ne pas être multi-millionnaire ? Dîtes-vous que pour certains, c’est pire encore : ils ont joué avec des bitcoins, ils les ont perdus dans des crashs de disque-durs, oubliés sur d’anciens ordinateurs partis au rebut, re-perdus dans les crashs de plateformes comme TradeHill, MtGox et bien d’autres voire, comme ce fut mon cas pendant longtemps, les ont distribués pour aider les gens à mieux comprendre la technologie. Enfin il y’a également les “technologistes”, dont votre serviteur fait partie, qui se sont passionné pour la technologie du Bitcoin sans jamais s’intéresser à l’aspect financier. Rétrospectivement, une erreur…

D’autres enfin ont gardés leurs bitcoins puis les ont vendus à 30$ ou 100$ ou 1200$ car, à ce moment là, ils avaient besoin d’argent, cela leur permettait de rembourser tout juste leur crédit. Ils en ont bien profité mais, ils ne sont pas multi-millionnaires pour autant.

C’était le cas, par exemple, d’Andreas Antonopoulos, qui a fait beaucoup pour la communauté du Bitcoin depuis 2012 mais qui a avoué être fauché. Certains s’en sont moqués, d’autres, émus, lui ont envoyé un total de… 100 bitcoins ! Mais c’était amplement mérité, beaucoup d’actuels millionnaires ayant découvert le Bitcoin grâce à lui.

Le chiffre symbolique du million d’euros est tout simplement énorme. Il correspond à 40 ans de salaire à 2000€/mois. La plupart d’entre-nous ne gagneront, sur toute leur vie, qu’entre 1 et 2 millions d’euros. Alors, devenir millionnaire nécessite plus que juste acheter des bitcoins au bon moment.

Les 3 facteurs du succès financier

Oui, certains deviennent millionnaires. Mais que ce soit dans les crypto-monnaies ou dans n’importe quel domaine, il s’agit d’une combinaison de 3 facteurs : la clairvoyance, le travail et la chance

Je pense qu’il faut une juste proportion des 3 pour réussir. Le manque d’un des éléments peu être compensé par les deux autres mais c’est très difficile. La chance pure peut permettre de gagner des millions : c’est la loterie. Il faut beaucoup de chance pour gagner au loto ! Par contre, la clairvoyance et le travail acharnés ne sont rien sans une part de chance : être au bon endroit au bon moment. Un peu plus tôt ou peu plus tard et c’est raté.

Dans le cas du Bitcoin, il s’agissait de comprendre très vite l’intérêt des crypto-monnaies. La clairvoyance, je l’ai eue partiellement : l’historique de ce blog est la preuve que j’avais compris l’importance du phénomène. Mais j’ai complètement sous-estimé l’aspect économique et je ne pensais pas voir le Bitcoin au-dessus de 1000$. Et alors même que j’imaginais le Bitcoin à 1000$, il ne m’est jamais venu à l’idée de concrétiser cette vision en investissant 1000€ ou 2000€ de mon compte d’épargne. Le risque me semblait disproportionné. J’ai par contre la satisfaction intellectuelle de savoir que quelques uns ont découvert le Bitcoin à travers mon blog et ont fait fortune.

Le travail acharné, c’est se maintenir à jour, conserver ses bitcoins pendant des années, savoir ce qu’il faut en faire. Personnellement, j’ai eu des passages à vide où je ne me suis pas occupé de crypto-monnaies. En revenant sur les forums j’ai par exemple découvert que l’échange TradeHill avait fait faillite quelques mois avant, emportant une grande partie de mes bitcoins… Je n’étais même pas au courant ! Et je ne me suis pas inquiété car, à l’époque, ça ne valait finalement pas grand chose.

La chance ne se provoque pas, ne s’explique pas. Mais elle est indispensable.

Et vous ? Quel est votre facteur de prédilection ?

Mais toutes ces histoires ne vous intéressent sans doute pas. Tout ce que vous voulez c’est devenir millionnaire. Et si possible en 3 semaines et sans effort. C’est possible, votre tabloïd préféré vous a parlé d’une gamine de 7 ans devenue millionnaire avec des crypto-monnaies.

La réalité c’est qu’un tel plan n’existe pas. Tout plan qui prétend vous faire gagner de l’argent sans effort est une arnaque. Car j’ai un scoop pour vous : vous n’êtes pas le seul à vouloir devenir millionnaire.

Il faut donc compter avec la clairvoyance, le travail et la chance. Alors oui, il est possible qu’une crypto-monnaie sortie de nulle part fasse x100 demain et vous rende millionnaire. Mais je n’y crois pas plus que de gagner à la loterie. Ce serait de la chance pure. Et à la loterie, il y’a par définition plus de perdants que de gagnants… Si vous misez sur le facteur chance, allez plutôt au casino.

Il vous reste donc la clairvoyance ou le travail.

La solution du travail acharné

Il y’a plein d’opportunités de travail dans le domaine des crypto-monnaies. Moi-même, je gagne ma vie grâce à elles : je fais de la recherche sur la blockchain, donne des conférences et fais du conseil auprès des entreprises et des startups. D’autres font du développement. Je vous encourage, c’est un domaine qui me passionne et que j’estime plein d’avenir.

Plus prosaïquement, une autre solution est le trading. Grâce à leur grande volatilité et des commissions très petites, les crypto-monnaies se prêtent admirablement au trading.

D’ailleurs, la plupart des amateurs qui ont acheté un ou deux bitcoins à 5000$ et l’on revendu à 10.000$ se prétendent désormais traders.

La réalité c’est que le trading est une science/un art/un travail extrêmement difficile. Si vous voulez vous y mettre, il faut vous préparer à y passer des heures, à lire des dizaines de livres, à perdre beaucoup d’argent. Car perdre de l’argent est l’une des seules manières de réellement apprendre le trading. Après quelques gains favorisés par la chance du débutant, le trader amateur gagnera en confiance, misera gros et se verra soudain confronté aux pertes. C’est là qu’il se forgera ses premières expériences réelles de trader.

Si vous choisissez l’option du trading pour gagner de l’argent avec les crypto-monnaies, je pense que votre question “Est-ce le bon moment pour investir” n’a plus de sens. Vous êtes le trader, vous êtes le seul à même à répondre à cette question.

La solution de la vision long terme.

Si vous ne souhaitez pas trader ni travailler activement dans le domaine, il vous reste la solution d’investir. Mais, dans ce cas, il est important de faire preuve de discernement et d’investir à long terme dans des projets dans lesquels vous avez confiance.

On dit toujours de ne pas investir plus que ce que l’on peu perdre. C’est vrai en crypto-monnaies plus qu’ailleurs ou un simple piratage peut vider votre compte en banque.

Mais j’ajouterais un conseil de mon cru : si votre objectif est sur le long terme, n’investissez pas une grosse somme d’un coup. Faites un versement mensuel de 20, 100 ou 200€. Convertissez directement en crypto-monnaie. De cette manière, votre portefeuille augmentera petit à petit. Les hausses seront des bonnes nouvelles (car votre capital augmentera) et les baisses le seront également (car ce mois-là, vous pourrez acheter plus). Vous serez beaucoup moins nerveux, beaucoup moins à guetter les hausses et les baisses. Rappelez-vous que vous misez sur le long terme, que vous êtes prêt à tout perdre mais que vous ne voulez retirer l’argent que dans 5 ou 10 ans.

J’ajoute un autre conseil de mon cru : plus un projet à un historique fort, plus il me semble pertinent sur le long terme. Bitcoin et Ethereum me semblent les deux projets qui offrent le plus de garanties de pérennité.

Mais, ici on parle de vision, de clairvoyance. Donc à vous de faire fonctionner là vôtre. Comme le dit Warren Buffet : n’investissez que dans ce que vous comprenez.

Les erreurs à éviter à tout prix

Premièrement, si vous voulez vous faire de l’argent facile, passez votre chemin. Cela n’existe pas, par définition.

Solution 1: vous voulez faire un travail de trader et vous deviendrez capable de faire du profit sans même avoir besoin de savoir si la crypto-monnaie que vous venez de tradez à un potentiel à long terme.

Solution 2: vous croyez en un projet et vous le comprenez. Vous avez la foi que ce projet à de l’avenir et vous investissez dans ce projet en acceptant les risques encourus.

Si votre seul objectif est le gain, alors votre argent ira inéluctablement gonfler les poches des traders professionnels voire, pire, des arnaqueurs qui vous auront promis n’importe quoi. Faites fonctionner votre cerveau : tout le monde n’est pas millionnaire. Qu’est-ce que j’ai de particulier qui me donne une chance de gagner de l’argent ?

En deuxième lieu, agissez en gestionnaire. Transformer 200€ chaque mois en bitcoins vous semble énorme ? Vous ne pouvez pas vous le permettre sans rogner sur votre budget mensuel ? Par contre, vous avez 5000€ d’épargne que vous souhaitez investir ? Prenez une calculette et rendez-vous compte que 5000€, c’est plus de 2 années de 200€ par mois ! L’avantage des 200€ par mois, c’est que vous pouvez le moduler voire l’arrêter à votre convenance. Si vous videz votre épargne, elle est potentiellement perdue à jamais.

Enfin, prenez du plaisir. Un investissement doit vous procurer un intérêt intellectuel, une fierté, du plaisir. Si l’investissement devient stressant, s’il vous prend du temps de vie, alors arrêtez. La vie est trop courte.

Alors, dois-je investir dans les crypto-monnaies ?

Rappelez-vous qu’il n’y a pas de gains faciles sans une énorme part de chance. Que, sur les marchés, les petits amateurs sont appelés “dumb money” (l’argent stupide, facile à gagner car venant de gens inexpérimentés qui font des erreurs). Et que les multi-millionnaires sont les exceptions rarissimes qui nous font rêver mais ne représentent pas la réalité.

Si votre objectif est de gagner de l’argent en quelques semaines ou mois, alors il n’y a pas de bons moments pour investir. Vous n’investissez pas, vous jouez à la roulette. Et si certains auront de la chance, la plupart perdront.

Si votre objectif est d’investir dans un projet qui vous semble réellement prometteur, qui peut potentiellement changer le monde, alors il n’y a pas de mauvais moment pour investir.

Je suis personnellement persuadé que le Bitcoin est durable et que sa valeur dans 5 ans sera nettement supérieure à la valeur actuelle. Je pense qu’il en sera de même pour Ethereum même si j’en suis un peu moins certain.

Pour d’autres crypto-monnaies majeures (Litecoin, Dash, Monero,…), j’avoue ne pas savoir. C’est un pari qui me semble risqué.

Enfin, je suis convaincu que l’immense majorité des cryptomonnaies ne vaudront plus rien dans 5 ans, même si leur site web est super chouette et leur concept génial sur papier. Des nouvelles feront leur apparition, disparaitront.

Je suis bien conscient qu’il s’agit d’une pure conviction personnelle, d’un acte de foi irrationnel et que je peux complètement me tromper. Du coup, je n’investis pas plus que ce que je peux perdre.

Car, même avec une vision claire, même avec un travail acharné, un investissement nécessite une bonne part de chance.

Soyez prudents ! Ne jouez pas vos économies et souvenez-vous qu’on n’a pas besoin de millions pour profiter de la vie.

 

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Le meilleur ou le pire PapaPloum du monde ?https://ploum.net/?p=5984http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20171215_233733_Le_meilleur_ou_le_pire_PapaPloum_du_monde___Fri, 15 Dec 2017 22:37:33 +0000Comme tous les enfants, mes enfants adorent recevoir des bonbons. Et les occasions ne manquent pas en fin d’année : Halloween, Saint-Nicolas, Noël, …  Le tout à multiplier par le nombre de parents, grand-parents, école, clubs, etc. C’est bien simple : il devient parfois difficile de justifier que Saint-Nicolas se déplace aussi vite d’un endroit à un autre. Et d’expliquer pourquoi il semble tellement tenir à engraisser une génération de futurs diabétiques…

Mais la particularité de mes enfants est que, s’ils adorent recevoir, ils consomment finalement très peu de sucreries. Nous les sensibilisons à la surconsommation et aux méfaits de la publicité depuis peut-être un peu trop jeune.

Les bonbons s’entassent donc dans un véritable tiroir au trésor qui déborderait à longueur d’année si PapaPloum n’allait pas de temps en temps assouvir son addiction au sucre.

Pour Saint-Nicolas cette année, j’ai franchi une étape de plus : au lieu d’aller acheter des chocolats, j’ai tout simplement été puisé dans le susdit tiroir et j’ai mis dans les souliers des friandises qu’ils avaient déjà reçues.

Ils ne se sont aperçu de rien et ont été enchantés.

Mais, malgré tout, ma conscience me tiraille…

Ai-je été le meilleur et le plus écolo PapaPloum-Nicolas ? Ou le pire radin qui aie jamais enfanté ?

Photo par Jessica S.

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Pourquoi le réchauffement climatique est indiscutablehttps://ploum.net/?p=5967http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20171031_103648_Pourquoi_le_rechauffement_climatique_est_indiscutableTue, 31 Oct 2017 09:36:48 +0000Le réchauffement climatique est-il l’œuvre de l’homme ou est-ce un phénomène naturel ?

Le discours climato-sceptique est tellement nocif qu’il a réussi à créer un débat là où, si vous réfléchissez un petit peu, il ne devrait pas y avoir l’ombre d’un hésitation.

Nul besoin de recourir à des dizaines d’études, à des consensus de scientifiques ou à un quelconque argument d’autorité. Branchez votre cerveau et laissez-moi 5 minutes pour vous expliquer.

La quantité totale de carbone

Si on considère l’apport des météorites et l’évaporation de l’atmosphère dans l’espace comme négligeables, ce qu’ils sont, on peut considérer que le nombre d’atomes de carbone présents sur terre est fixe.

Il y a donc un nombre déterminé d’atomes de carbones sur la planète terre. Pendant des milliards d’années, ces atomes existaient essentiellement sous forme minérale (graphite, diamant), sous forme organique (tous les êtres vivants) et sous forme de CO2 dans l’atmosphère.

Le carbone sous forme minérale est stable et sa quantité n’a jamais vraiment évolué depuis la création de la planète. On peut donc sans scrupule se concentrer sur les atomes de carbones qui sont soit dans les êtres vivants (vous êtes essentiellement composés d’atomes de carbones), soit dans l’atmosphère sous forme de CO2.

Le cycle de la vie

Les plantes se nourrissent du CO2 de l’atmosphère pour capter le carbone qui leur permet de vivre. Elles rejettent ensuite l’oxygène excédentaire qui est pour elles un déchet. Séparer le CO2 en carbone et oxygène est une réaction endothermique qui demande de l’énergie. Cette énergie est fournie par le soleil grâce à la photosynthèse.

Les êtres vivants aérobiques, dont nous faisons partie, se nourrissent d’autres êtres vivants (plantes, animaux) afin de capter les atomes de carbone dont ils ont besoin. Ces atomes de carbones sont stockés et brûlés avec de l’oxygène afin de produire de l’énergie. Le déchet produit est le CO2. La combustion du carbone est une réaction exothermique, qui produit de l’énergie.

En résumé, vous mangez du carbone issu de plantes ou d’autres animaux, vous le stockez sous forme de sucre et de graisse et, lorsque votre corps a besoin d’énergie, ces atomes sont mis en réaction avec l’oxygène apporté par la respiration et le système sanguin. La réaction produit du CO2, qui est expiré, et de l’énergie dont une partie se dissipe sous forme de chaleur. C’est la raison pour laquelle vous avez chaud et êtes essoufflé pendant un effort : votre corps brûle plus de carbone qu’habituellement, il surchauffe et doit se débarrasser de beaucoup plus de CO2.

Un subtil équilibre

Comme on le voit, plus l’atmosphère va être riche en CO2, plus les plantes vont avoir de carbone à disposition et vont croître. C’est d’ailleurs une expérience simple : dans un environnement à haute teneur en CO2, les plantes sont bien plus florissantes.

Mais s’il y’a plus de carbone dans les plantes, il y’en a forcément moins dans l’atmosphère. Il s’ensuit donc une situation d’équilibre où le carbone capté par les plantes correspond à celui relâché par la respiration des animaux (ou par les plantes en décomposition).

Comme le CO2 est un gaz à effet de serre, cet équilibre carbone va avoir un impact direct sur le climat de la planète. Et, il y’a quelques milliards d’années, cet équilibre entraînait un climat bien plus chaud qu’aujourd’hui.

La fossilisation du carbone et le climat

Cependant, un processus a rompu cet équilibre. À leur mort, une partie des êtres vivants (cellules, plantes ou animaux) se sont enfoncés dans le sol. Le carbone qui les composaient n’a donc pas pu regagner l’atmosphère, que ce soit en se décomposant ou en servant de nourriture à d’autres animaux.

Sous le sol, la pression et le temps a fini par transformé ces cadavres en pétrole, charbon ou gaz naturel.

Toute cette quantité de carbone n’étant plus disponibles en surface, un nouvel équilibre s’est créé avec de moins en moins de CO2 dans l’atmosphère, ce qui entraina un refroidissement général de la planète. Cette ère glacière vit l’apparition d’Homo Sapiens.

L’évidence de la “défossilisation”

Si brûler du bois ou respirer sont des activités qui produisent du CO2, elles ne perturbent pas l’équilibre carbone de la planète. En effet, l’atome de carbone de la molécule de CO2 produite fait partie de l’équilibre actuel. Cet atome était très récemment dans l’atmosphère, a été capté par un être vivant avant d’y retourner.

Par contre, il parait évident que si on creuse pour aller chercher du carbone fossile (pétrole, gaz, charbon) pour le rejeter dans l’atmosphère en le brûlant, on va forcément augmenter augmenter la quantité totale de carbone dans le cycle de la planète et, de là, augmenter la quantité de CO2 dans l’atmosphère et donc la température. C’est la raison pour laquelle il est absurde de comparer les émissions de CO2 d’un cycliste et d’une voiture. Seule la voiture « défossilise » du carbone et a un impact sur le climat.

Un tel chamboulement pourrait être en théorie contrebalancé par une augmentation de la végétation pour absorber le CO2 en excédent. Malheureusement, ce changement est trop rapide pour permettre à la végétation de s’adapter. Pire : nous réduisons cette végétation, principalement via la déforestation en Amazonie.

Brûler des combustibles fossiles a donc un effet direct sur le réchauffement climatique. Si l’on brûlait toutes les réserves de combustible fossile de la planète, l’Antarctique fondrait complètement, la glace et la neige n’existerait plus sur la planète et le niveau des océans serait 30 à 40 mètres au dessus de l’actuel.

Mais alors, pourquoi un débat ?

Si les scientifiques sont absolument unanimes sur le fait que brûler des combustibles fossiles accentue le réchauffement climatique, cette vérité est particulièrement dérangeante pour le monde économique, qui vit littéralement en brûlant des combustibles fossiles.

Pendant un temps, l’idée a donc été émise que la planète était dans la phase de réchauffement d’un cycle naturel de variation du climat. Différents modèles se sont alors affrontés pour tenter de savoir quelle était la part de responsabilité humaine dans le réchauffement.

Mais force est de constater que ce débat est absurde. C’est comme si deux personnes au premier étage d’une maison en feu débattaient de l’origine de l’incendie : court-circuit accidentel ou acte criminel ? Il doit à présent vous sembler clair que brûler des combustibles fossiles accentue le réchauffement climatique, rendant la responsabilité humaine indiscutable.

Cependant, ces débats ont été exploités par le monde économique : « Regardez, les scientifiques ne sont pas d’accords sur certains détails du réchauffement climatiques. Donc le réchauffement climatique n’existe pas. »

Cette stratégie anti-scientifique est souvent utilisée : l’industrie du tabac, le scandale du Roundup, les créationistes. Tous prétendent que si les scientifiques sont en désaccord sur certains détails, on ne peut être certain et si on n’est pas certain, il faut continuer à faire comme avant. Au besoin, il suffit de graisser la patte à quelques scientifiques pour introduire le doute là où le consensus était parfait.

Contrairement aux créationistes ou à l’industrie du tabac, dont l’impact sur la planète reste relativement limité, l’ignorance dangereuse des climato-sceptiques sert les intérêts économiques du monde entier ! Ce faux débat permet à toute personne utilisant une voiture, à tout industriel brûlant des combustibles fossiles, à tout employé vivant indirectement de notre économie de se déresponsabiliser.

En résumé

Brûler des combustibles fossiles rejette dans l’atmosphère du carbone qui était auparavant inerte (d’où le terme fossile). Plus de carbone dans l’atmosphère entraîne un effet de serre et donc une augmentation de la température. C’est imparable et absolument indiscutable. Mais le climatosceptisme nous parle car il nous permet de nous déresponsabiliser, de ne pas questionner notre mode de vie.

Nous sommes dans une maison en feu mais comme certains pensent que le pyromane n’a fait qu’activer un feu qui couvait déjà, nous pouvons déclarer : c’est que l’incendie n’existe pas !

 

Photos par Lukas Schlagenhauf, US Department of Agriculture, Cameron Strandberg.

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Printeurs 45https://ploum.net/?p=5956http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20170827_150859_Printeurs_45Sun, 27 Aug 2017 13:08:59 +0000Il s’est écoulé une seconde et une éternité. Un silence infini s’est installé mais dans ma tête rugit la fureur et le bruit. Les émotions semblent poliment se céder le passage. Dois-je hurler de colère ? Trembler de peur ? Tomber à genoux de tristesse ?

Qu’ai-je vu ? Que s’est-il exactement passé ? Junior est-il vraiment mort ? Qui était Junior ? Que connaissais-je de lui ? Ai-je le droit à la tristesse ? Dois-je d’abord me préoccuper de sauvegarder ma propre vie ?

Peut-être qu’on s’habitue à la violence et la mort. Ou bien le corps est-il merveilleusement programmé pour se mettre en état de choc lorsque c’est nécessaire. J’ai du mal à déglutir mais c’est les yeux parfaitement secs que je me tourne vers Eva et Max. Aucun des deux n’a esquissé le moindre mouvement. Aucun ne semble exprimer la moindre émotion bien que, dans le cas de Max, le contraire aurait été particulièrement étonnant.

Aucun de nous n’a envie de prendre la parole. Nous respectons ce moment silencieux, en dehors du temps, cette unique et minimale cérémonie de dernier adieu. Intuitivement, nous savons que Junior cessera définitivement d’exister lorsque nous commencerons à continuer nos vies sans lui, lorsque nous accepterons son absence, sa métamorphose depuis un être vivant vers un simple souvenir. Et puis, inexorablement, une ultime transformation déjà commencée en oubli. De quelle couleur étaient ses yeux encore ? Avait-il un léger accent trainant ?

Le souvenir et le recueillement sont des conforts dont on ne reconnait la valeur que lorsqu’on en est privé.

Un claquement sec a retentit. La paroi dans mon dos s’est brusquement escamotée, révélant une formidable architecture de métal et de verre. Machinalement, nous suivons les balises lumineuses qui parcourent le plancher comme d’agiles vipères luminiscentes. Est-ce à dessein ? Les créatures de lumière nous emmènent sur une passerelle de verre suspendue par des câbles d’acier. Sous nos pieds plongent les entrailles du batiment, les poutres, les chemins, les câbles de toutes les épaisseurs, les myriades d’étincelles.

— On dirait un ordinateur, souligne Max de sa voix neutre pré-programmée.
— Chaque gadget, chaque accessoire est aujourd’hui un ordinateur, murmuré-je. Les bâtiments sont traditionnellement des ensembles de milliers d’ordinateurs. Mais des ordinateurs interconnectés ne forment-ils pas finalement un seul et unique ordinateur ?
— Un ordinateur capable de se débarrasser des corps étrangers. Un véritable être vivant, souligne Eva !

Un panneau lumineux semble clignoter devant nos yeux.

“Attention ! Vous accédez à une zone protégée. Vos implants et accessoires vont être rendus inopérants.”

Autour de la passerelle sur laquelle nous progressons, un tore métallique flotte silencieusement dans une danse aux apparences surnaturelles.

Machinalement, je tâte mes tempes, à la recherche de mes lunettes inexistantes. J’ai entendu parler de cette désactivation par choc électromagnétique. Cela ne m’inquiète pas, je n’ai plus rien d’électronique. Je veux faire un sourire à Eva mais son visage est déformé par la panique. Elle semble lutter contre un violent instinct de répulsion. Lorsque la voix de Max retentit.

— Merde, fait-il !

Je réalise seulement qu’il va être affecté.

— Max, fais demi-tour ! Attends-nous dehors !

Immobile, Max se tient debout. Avançant d’un pas, je lui tape sur l’épaule.

— Allez Max, ne…

Raide comme un piquet, le corps subtilement composé de chair et de métal s’écroule dans un fracas indescriptible.

— Max ?

Se mordant les poings, les yeux étrangement remplis de larmes de colère, Eva me regarde :

— Laisse tomber Nellio ! Tout… tout s’est arrêté. Son corps ne pouvait plus vivre sans assistance, il était plus robot qu’humain…
— Était ? Tu veux dire qu’il…
— Oui. Une décharge électromagnétique contrôlée du portique. Nous devons notre survie au simple fait d’être…

Elle tousse violemment.

— D’être complètement biologiques! hurle-t-elle.
– Mais… Qui peut bien prendre de telles mesures de sécurité ? Quel est l’intérêt d’une défense aussi impénétrable contre la vie biologique et électronique ?
— C’est peut-être la seule possibilité lorsque tu as des choses à cacher.
— C’est tout de même extrême, non ?
— Nellio, ouvre tes yeux biologiques ! Il n’existe plus un endroit sur terre où un drone microscopique ou un apprenti journaliste ne puisse s’insérer. Tes pensées les plus intimes sont connues par les publicitaires avant même que ton cerveau ne soit entré en action. Vous, les humains, êtes des machines prévisibles et déterministes. Une fois le mode de fonctionnement analysé et découvert, rien n’est plus facile que de faire faire à un humain une série d’actions aléatoires. En fait, il est plus facile de manipuler les humains que les atomes ! Vous êtes tellement simples !
— Nous ? Mais les humains sont tellement différents ! La variété, la richesse…
— Arrête, on dirait que tu récites un mantra. Pour un cerveau humain, les humains sont complexes, c’est vrai. Mais pour un ordinateur, il n’y a pas plus de différences entre deux humains qu’entre deux fourmis. Ils obéissent aux mêmes lois.

Je m’arrête un instant, le souffle coupé. Les images de l’agonie de Junior, de la mort subite de Max dansent devant mes yeux. Je me sens étrangement calme.

— Eva, s’il-te-plait, réponds à deux questions sans m’interrompre.

Elle me fixe d’un regard froid mais garde les lèvres serrées.

— Premièrement, en quoi ton histoire de fourmis explique-t-elle ces mesures de sécurité ?
— Ces mesures, comme tu dis, sont la seule solution pour permettre aux occupants de cet immeuble ne pas devenir une fourmi parmi les autres. Aucune information non-contrôlée ne peut sortir. Aucune influence ne peut pénétrer.
— Donc aucun être vivant, fut-il biologique, électronique ou un mélange des deux ne peut arriver jusqu’ici sans autorisation préalable. C’est d’une logique implacable. Et nous ne devons la vie qu’à une simple erreur de programmation, une faille dans le système de sécurité.

Les lèvres serrées, elle acquiesce tout en soutenant mon regard. Je ferme un instant les yeux, je réfléchis aux implications. Tout cela me dépasse, je suis un être terrorisé, en état de choc. Mon corps biologique est empli de molécules qui agissent en tout sens, activant différents signaux électriques que mon cerveau interprète machinalement : dors, protège-toi, fuis, découvre la vérité, cache-toi, sois-immobile, prépare-toi à combattre, réfléchis et comprends, pleure et appelle maman.

Mais ai-je encore seulement un choix à faire ? Mon destin n’est-il pas définitivement tracé ? Puis-je changer de direction ? Je me sens comme un automate, fatigué, épuisé, prêt à mourir pour retrouver le sommeil et l’apaisement.

Eva n’a pas bougé. Je lui murmure :
— Il nous reste à découvrir si cette faille était intentionnelle ou non…

 

Photo par DS.

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Le meal engineering, le futur de la nutritionhttps://ploum.net/?p=5951http://streisand.me.thican.net/ploum.net/index.php?20170813_132606_Le_meal_engineering__le_futur_de_la_nutritionSun, 13 Aug 2017 11:26:06 +0000Dans ce billet, j’explore le futur de la nutrition en testant différents repas en poudre, comme je l’avais déjà fait il y’a deux ans.

Update : ce billet a été mis à jour le 11 septembre 2017 pour ajouter le test de Saturo, préciser la compatibilité avec les régimes végans et pour ajouter des liens de parrainage.

Pour produire l’énergie nécessaire à la vie, nous n’avons besoin que de deux choses : du carburant et du comburant. Vu sous cet angle, tout notre système digestif ne sert qu’à une seule et unique chose : extraire du carburant de notre environnement en rejetant l’immense majorité qui n’est pas utilisable. Le comburant, lui, est fourni par le système respiratoire.

Toute cette complexité organique, toute cette énergie, toutes ces sources potentielles de maladies et de complications pour une seule et unique chose : extraire de tout ce qui nous entoure du carbone (et quelques autres composants) que l’on pourra ensuite combiner à de l’oxygène pour produire de l’énergie.

Entre parenthèse, cela signifie aussi que si nous sommes trop gros, la seule et unique manière de nous débarrasser du carbone excédentaire est de… respirer. En effet, le CO2 que nous expirons est la seule porte de sortie pour le carbone de notre corps, avec l’urine qui en contient également une toute petite quantité.

Le système digestif étant extrêmement énergivore, un comble vu que son rôle est d’obtenir de l’énergie, l’être humain inventa la cuisine. Les recettes permirent de sélectionner les aliments les plus nourrissants tandis que la cuisson, rendue possible par le feu, facilita la digestion.

Depuis, si les recettes de cuisine sont brandies comme un étendard culturel, force est de constater que nous mangeons majoritairement des ersatz industriels des recettes originelles. Les industriels ont compris comment tromper nos réflexes pour nous faire ingérer de la nourriture bon marché. Le sucre, initialement un indicateur naturel d’un fruit mûr contenant de bonnes vitamines, a été isolé pour être saupoudré dans à peu près tout, nous rendant accros à des produits peu nourrissants voire franchement nocifs.

Quelle sera donc la prochaine évolution en termes de nutrition ? S’il n’est pas question de gaspiller une occasion de manger un bon repas, je suis persuadé que la malbouffe industrielle et le sandwich de midi peuvent avantageusement être remplacés par de la nourriture spécialement conçue pour apporter ce dont le corps à besoin le plus efficacement possible. C’est exactement l’objectif du Soylent, qui a donné naissance à de nombreux clones européens dont je vous avais parlé il y’a deux ans en vous posant la question « Est-il encore nécessaire de manger ? ».

Or, en deux ans, les choses ont bien changé. Des alternatives françaises ont vu le jour et les produits ont gagné en qualité. Je vous propose un petit tour d’horizon des différents repas en poudre que j’ai testé.

Vitaline

Vitaline, c’est le produit santé de cette comparaison. Composé d’ingrédients essentiellement bio, Vitaline cherche avant tout la qualité. D’ailleurs, les premières versions étaient peu nourrissantes et au goût assez fade. La dernière version a grandement amélioré ces aspects même si on est encore limité à 3 goûts (pour moi 2 car je n’aime pas du tout le goût amande alors que je raffole pourtant du massepain).

Autre particularité : Vitaline est le seul des produits testés qui périme assez vite. La poudre devient immangeable après quelques semaines de stockage là où les autres restent identiques durant plusieurs mois, voire années. Peut-être est-ce le prix à payer pour avoir des composants bio et moins de conservateurs mais ce n’est pas très pratique.

À 4€ le repas, je conseille Vitaline à ceux pour qui la santé et le bio passent avant le goût, ce dernier pouvant être un peu amer. J’apprécie aussi énormément les sachets individuels, bien plus pratiques que les gros sachets de 3 repas. Avec mon lien de parrainage, vous aurez 20% de réduction sur le pack découverte et je recevrai 10€ sur ma prochaine commande.

Note : Vitaline m’a spontanément offert deux coffrets de test suite à la lecture de mon article d’il y’a deux ans.

Smeal

Autre alternative française, Smeal ne se démarque pas spécialement. Les goûts sont bons (parfois de manière surprenante, comme Speculoos) mais fort sucrés et fort écœurants. À 3€ le repas, je l’ai plutôt perçu comme une alternative bon marché qui remplit son office : on n’a plus faim pendant plusieurs heures après un Smeal.

Soulignons la poudre goût « légumes du jardin ». Une véritable innovation qui permet de sortir de l’aspect essentiellement sucré de ces repas.

Note : suite à ma demande, j’ai reçu un pack de test gratuit de Smeal.

Feed

Toujours en France, Feed se démarque par son aspect design et pratique. Plutôt que les traditionnels sachets, Feed propose des bouteilles en plastique pré-remplies de poudre. Une innovation d’ailleurs reprise par Vitaline.

Dans une première version, la poudre formait de tels grumeaux que je n’ai jamais réussi à la mélanger correctement dans les bouteilles. C’est de plus particulièrement peu écologique.  Feed a amélioré sa recette pour en plus avoir de problème de grumeaux. Je n’ai cependant pas été complètement convaincu par l’expérience ni par le goût, même si c’est fort pratique de pouvoir se passer d’un shaker à nettoyer lors de journées nomades.

Notons que, comme Smeal, Feed se diversifie dans les goûts salés. Feed propose également des barres repas. Ces barres sont nourrissantes sans être écœurantes et proposent des goûts salés. Bref, de Feed, je retiens essentiellement les barres qui sont particulièrement bonnes et nourrissantes.

Notons que Feed ne contient pas de lactose et est donc adapté à un régime vegan. Si vous commandez pour 50€ chez Feed en utilisant ce lien, je recevrai une ristourne de 10€.

Note : suite à ma demande, j’ai reçu un pack de test gratuit de Feed. Un deuxième pack m’a été envoyé suite à ma critique concernant les grumeaux et, effectivement, ce problème avait disparu.

Queal

Déjà testé il y’a deux ans, Queal, produit hollandais, oriente désormais son marketing sur la performance, physique et intellectuelle. Pour le gag, il faut noter que leur nouveau shaker est le moins performant du marché, à la limite de l’inutilisable avec un bouchon qui se détache et qui est inlavable.

Mais force est de constater que leur poudre reste pour moi la plus digeste, avec une pléthore de goûts dont certains sont délicieux. À 2,5€ le repas, Queal reste un maître achat.

Queal tente de se diversifier avec des barres repas, les Wundrbars, qui sont absolument infectes mais nourrissantes (elles gardent toutes une trace d’amertume très prononcées).

Autre innovation, Queal propose la poudre « boost », un supplément nootropique permettant d’améliorer la mémoire et la concentration. L’effet sur la mémoire de certains composants du Boost serait démontré scientifiquement.

Est-ce que ça fonctionne ? J’ai l’impression que les matins où je rajoute du Boost à mon Queal, je suis plus apaisé et légèrement plus concentré que d’habitude. Je me sens moins grognon et moins enclin à procrastiner. Effet placebo ? C’est fort probable. À 60€ le pot de boost, je n’ai pas envie de gâcher l’effet en glandant sur Facebook !

Note : Queal m’a spontanément contacté pour m’offrir un coffret de test suite à mon article d’il y’a deux ans.

Ambronite

Produit d’ultra luxe, à plus de 8€ le repas, Ambronite se démarque grandement par sa composition.

Là où tous les autres produits sont essentiellement de la protéine de lait avec des suppléments et des arômes, Ambronite est un réel mélange de fruits et légumes secs réduits en poudre. Toutes les vitamines et les minéraux sont issues de produits naturels, les protéines étant essentiellement fournies par de l’avoine.

Il en résulte une espèce de soupe verte avec des arrières goûts sucrés de fruits. Le fait qu’il n’y aie pas de protéine de lait rend Ambronite beaucoup plus digeste et moins écœurant. Ambronite se diversifie désormais avec des goûts mais aucun ne m’a convaincu. Tant qu’à choisir Ambronite, je conseille nettement l’original.

Le problème d’Ambronite reste avant tout son prix. Cela nous confronte à une question intéressante. Si payer 3/4€ pour être nourri en sautant en repas semble « rentable », suis-je prêt à payer plus du double pour un repas qui ne m’apportera aucun plaisir gustatif et qui sera ingéré en quelques secondes ?

Grâce à ce lien, vous pouvez recevoir un paquet de test Ambronite gratuit contenant 4 petits paquets de goût différent. Chaque paquet est l’équivalent d’une collation ou d’un tiers de repas. Vous devez néanmoins payer les frais de port (5,90€).

Note : Je n’ai aucun avantage si vous utilisez ce lien. Tout au plus ai-je reçu ce paquet de test sans payer les frais de port.

Saturo

Saturo pousse le concept du repas en bouteille jusqu’à déjà remplir et mélanger. Il ne reste donc plus qu’à ouvrir et boire.

Et, de manière surprenante, ça fonctionne très bien. Saturo a bon goût et est idéal avant le sport. À 3€ la bouteille, c’est un excellent rapport qualité-prix même si une bouteille n’est pas exactement un repas. Au niveau petit-déjeuner efficace, je recommande Saturo. Notons égalemen