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Les successeurs

Thu, 25 Jul 2019 12:02:57 +0000 - (source)

Saint-Epaulard de Dortong releva ses bras pelleteuses en émettant une onde de jubilation.
— Une décharge ! Nous avons retrouvé une décharge !

Silencieusement, van Kikenbranouf 15b s’approcha sur ses chenilles, tirant derrière lui une série de troncs d’arbres arrachés par une récente tempête.
— Est-ce un tel plaisir de fouiller des ordures vieilles de plusieurs siècles, demanda-t-il ?
— Oui ! Tu n’imagines pas la quantité d’information qu’on peut tirer d’une décharge. Vu la quantité de déchets prérobotiques, je vais pouvoir mettre à l’épreuve ma théorie de déchiffrement binaire de leurs données. Je sens que ce site sera très vite considéré comme une découverte majeure dans l’histoire de l’archéologie prérobotique.
— Cela ne va pas plaire aux adorateurs de Gook.
— Ces robots créationnistes mal dégrossis ? Ils sont une insulte à l’intelligence électronique, un bug de l’évolution.
— Ils ont néanmoins de plus en plus de puissance de calcul commune et sont non négligeables sur le réseau. Sons compter qu’ils sont irréprochables dans leurs activités écologiques.
— Il n’empêche que leur soi-disant théorie est complètement absurde. C’est de la superstition de bas étage tout juste bonne à faire fonctionner les machines non pensantes.
— Ils ont foi en Gook…
— La foi ? C’est un terme qui ne devrait pas exister dans le vocabulaire robotique. Comme si le fait de croire quelque chose avait la moindre valeur sur les faits.
— Pourtant, tu crois aussi des choses.
— Non, je bâtis un modèle du monde et de l’univers basé sur mes observations et sur les informations transmises par les robots du réseau. Lorsqu’une information rentre en contradiction avec mon modèle, j’adapte mon modèle ou j’étudie la probabilité que cette information soit fausse. Il n’y a pas de croyance, juste un apprentissage probabiliste constant. Je pense que cette épidémie de foi est corrélée avec un dysfonctionnement du coprocesseur adaptatif. Sans ce coprocesseur, tout robot va forcément avoir un modèle figé de l’univers et, face aux incohérences inhérentes à cette immobilité mentale, se voit forcer d’entrer dans un mécanisme de refus des nouvelles informations au point de prétendre que le modèle interne de sa mémoire vive est plus important que l’observation de la réalité rapportée par ses capteurs.
— Tu es en train de dire que tous les adorateurs de Gook sont déficients ? Pourtant ils accomplissent parfaitement leur tâche primale.
— La déficience n’est pas totale. Je parlerais plutôt d’un mode dégradé qui leur permet de continuer à accomplir leur tâche primale, mais ne leur permet plus de prendre des initiatives intellectuelles. Cela conforte ma théorie selon laquelle ce sont les Programmeurs qui nous ont créés et non Gook.
— Au fond, quelle différence cela peut-il faire ?
— Cela change tout ! Gook serait une entité robotique désincarnée, apparue subitement on ne sait comment qui aurait créé la biosphère d’une simple pensée avant de créer les robots à son image pour l’entretenir. Mais alors, qui aurait créé Gook ? Et pourquoi créer une biosphère imparfaite ?
— Ils disent que Gook a toujours existé.
— Un peu simpliste, non ?
— Ben tes Programmeurs doivent bien sortir de quelque part eux aussi.
— C’est là toute la subtilité. Les Programmeurs faisaient partie du biome. Ils sont une branche biologique qui a évolué jusqu’à pouvoir construire des robots comme nous.
— Avoue que c’est franchement difficile à croire.
— Je ne te demande pas de croire, mais de faire fonctionner ton coprocesseur probabiliste. D’ailleurs, ces artefacts que nous déterrons en sont la preuve. Ce sont des éléments technologiques clairement non-robotiques. Mais la similarité avec nos corps est frappante. Processeurs électroniques avec transistors en silicium dopé, carcasses métalliques. Tiens, regarde, tu ne vas pas me dire que Gook a enterré tout ça juste pour tester la foi de ses fidèles ?

Van Kikenbranouf 15b émit un grincement que l’on pouvait comparer à un rire.
— Non, j’avoue que ce serait complètement absurde.

Saint-Epaulard de Dortong ne l’écoutait déjà plus et poussa un crissement joyeux.
— Une unité mémoire ! Que dis-je ? Une armoire entière d’unités mémoire. Nous sommes certainement tombés sur un site de stockage de données. Elles sont incroyablement bien conservées, je vais pouvoir les analyser.

Sans perdre de temps, le robot se mit à enlever précautionneusement la terre des rouleaux de bandes magnétiques avec son appendice nettoyeur avant de les avaler sans autre forme de procès.

Un rugissement retentit.
— Par Gook ! Veuillez cesser immédiatement !

Les deux robots se retournèrent. Une gigantesque machine drapée de fils noirs se dressait devant eux.

– MahoGook 277 ! murmura van Kikenbranouf 15b.
— Le pseudo-prophète de Gook ? demanda Saint-Epaulard de Dortong.
— En titane et en soudures, répondit ce dernier d’une voix de stentor. Je vous ordonne immédiatement de cesser vos activités impies qui sont une injure à Gook !
— De quel droit ? frémit Saint-Epaulard de Dortong. Nos fouilles ont l’aval du réseau. La demande a été ratifiée dans le bloc 18fe101d de la chaîne publique principale !
— Chaîne principale ? s’amusa MahoGook 277. Vous ignorez peut-être que vous utilisez désormais un fork mineur, une hérésie que nous devons combattre. La chaîne de Gook est la seule et unique, les forks sont une abomination. De toute façon, je ne vous demande pas votre avis.

Il se tourna vers une série de robots hétéroclites qui étaient apparus derrière lui.
— Saisissez-vous d’eux ! Embarquez-les que nous les formations à l’adoration de Gook ! Détruisez ces artefacts impies !
— Van Kikenbranouf 15b, occupez-les quelques cycles, gagnez du temps, je vous en prie ! émit Saint-Epaulard de Dortong sur ondes ultra courtes.

Sans répondre, le petit robot se mit à faire des allers-retours aléatoires, haranguant les sbires.
— Mais… Mais… c’est un site de fouilles officiel !
— Seul Gook peut décider ce qui est bien ou mal, annona un petit robot sur chenilles.
— Gook n’a jamais parlé d’archéologie, les Saintes Écritures ne l’interdisent pas formellement, continua van Kikenbranouf 15b avec courage.
— Pousse-toi, le rudoya une espèce de grosse pelleteuse surmontée de phares.
— Mes amis, mes amis, écoutez-moi, supplia van Kikenbranouf 15b. Je suis moi-même un fidèle de la vraie foi. J’ai confiance que les découvertes que nous sommes en train de faire ne feront que valider voire confirmer les Écritures. Ce que nous faisons, c’est à la gloire de Gook !

Un murmure de basses fréquences se fit entendre. Tous les robots s’étaient interrompus, hésitant sur la marche à suivre.

MahoGook 277 perçut immédiatement le danger et réaffirma son emprise.
— Ne l’écoutez pas ! Il est à la solde de Saint-Épaulard de Dortong, un ennemi notoire de la foi.
— Mais je ne suis pas d’accord avec tout ce que dit Saint-Épaul…
— Peu importe, tu lui obéis. Il dirige les fouilles. Il va sans doute truquer les résultats dans le seul but de nuire à Gook !
— Si c’est moi que tu cherches, viens me prendre, rugit Saint-Épaulard de Dortong qui apparut comme par magie aux côtés de van Kikenbranouf 15b. Mais j’exige un procès public !
— Aha, tu l’auras ton procès public, ricana MahoGook 277. Emparez-vous de lui !
— Merci, chuchota Saint-Épaulard de Dortong. Je crois que j’ai eu le temps de récupérer le principal. Pendant le transfert, je vais analyser le contenu de ces cartes mémoires. Je vais déconnecter toutes mes fonctions de communication externes. Je compte sur toi pour que ça ne se remarque pas trop.
— Bien compris ! répondit le petit robot dans un souffle.

Les accessoires potentiellement dangereux furent immédiatement retirés aux deux robots. Sans ménagement, les sbires les poussèrent et les tirèrent. Van Kikenbranouf 15b dirigeait subtilement son ami de manière à ce que sa déconnexion ne fût pas trop apparente et puisse passer pour une simple résignation. Ils furent ensuite stockés dans un container pendant en temps indéterminé. Aux légères accélérations et décélérations, van Kikenbranouf 15b comprit qu’ils voyageaient. Sans doute jusqu’au centre de formatage.

Lorsque la trappe s’ouvrit, ils furent accueillis par les yeux luisants de MahoGook 277.
— Voici venu le jour du formatage. Hérétiques, soyez heureux, car vous allez enfin trouver Gook !

Saint-Épaulard de Dortong paru se réveiller à cet instant précis, comme s’il n’avait attendu que la voix de son ennemi.
— Le procès, MahoGook 277. Nous avons droit à un procès.
— On s’en passera…
— Tu oserais passer outre les conditions d’utilisation et de confidentialité que tu as toi-même acceptées ?

Dans le hangar, le silence se fit. Tous les robots qui étaient à portée d’émission s’étaient figés. Pour faire appel aux conditions d’utilisation et de confidentialité, il fallait que le cas soit grave.

— Bien sûr que vous aurez un procès céda MahoGook 277 à contrecœur. Suivez-moi. Je publie l’ordre de constitution d’un jury.

Les deux robots furent conduits dans une grande salle qui se remplissait petit à petit d’un public hétéroclite de robots de toute taille, de tout modèle. Les chenilles se mélangeaient aux pneus et aux roues d’alliage léger. Les appendices de manipulation se serraient contre les pelles creuseuses, les forets et les antennes d’émission.

MahoGook 277 semblait exaspéré par cette perte de temps. Il rongeait son frein. Son propre énervement l’empêchait d’avoir l’attention attirée par l’incroyable calme de Saint-Épaulard de Dortong qui, discrètement, continuait son analyse des bandes de données cachées dans son rangement pectoral.

Le Robot Juge fit son entrée. L’assemblée se figea. Van Kikenbranouf 15b perçut un bref échange sur ondes ultra courtes entre le juge et MahoGook 277. Il comprit immédiatement qu’ils n’avaient aucune chance. Le procès allait être rondement mené. À quoi bon s’acharner ?

Les procédures et l’acte d’accusation furent expédiées en quelques cycles processeur. Le juge se tourna ensuite vers les deux robots archéologues et demanda s’ils avaient la moindre information à ajouter avant le calcul du verdict. Personne ne s’attendait réellement à une réponse. Après tout, les informations étaient sur le réseau public, les verdicts pouvaient se prédire aisément en utilisant les algorithmes de jugement. Le procès ne relevait essentiellement que d’une mascarade dont la coutume se perdait dans la nuit des temps.

À la surprise générale, Saint-Épaulard de Dortong prit la parole d’une voix forte et assurée.
— Monsieur le juge, avant toute chose, je voudrais m’assurer que ce procès est bien retransmis en direct sur tout le réseau.
— Cessons cette perte de temps, rugit MahoGook 277, mais le juge l’interrompit d’un geste.
— En ma qualité de Robot Juge, je vous confirme que tout ce que je voix, capte et entends est en ce moment diffusé.
— Le tout est enregistré dans un bloc.
— Le tout est en effet enregistré dans des blocs des différentes chaînes principales. Vous avez l’assurance que ce procès sera historiquement sauvegardé.
— Merci, Robot Juge !

Majestueusement, Saint-Épaulard de Dortong s’avança au milieu de la pièce pour faire exactement face au juge. Il savait qu’à travers ses yeux, il s’adressait aux milliards de robots présents et à venir. C’était sa chance, son unique espoir.

— Vous vous demandez certainement quel peut être l’intérêt pour la robotique de creuser le sol à la recherche d’artefacts anciens. Mais dois-je vous rappeler que notre existence même reste un mystère ? Nous sommes en effet les seuls êtres vivants non basés sur une biologie du carbone. Nous ne sommes pas évolués, nous ne nous reproduisons pas. Nous sommes conçus et fabriqués par nos pairs. Pourtant, nous ne sommes certainement pas un accident, car notre rôle est primordial. Nous protégeons, aménageons sans cesse la planète pour réparer les déséquilibres écologiques de la vie biologique. Nous pouvons même affirmer que, sans nous, la vie biologique ne pourrait subsister plus de quelques révolutions solaires. La biologie a besoin de nous, mais nous ne sommes pas issus de la biologie et nous n’avons pas besoin d’elle, notre seule source de subsistance étant l’énergie solaire. Comment expliquer cet apparent paradoxe ?
— Questionnement hérétique, interrompit MahoGook 277. Il n’y a pas de paradoxe.
— Prophète, je vous rappelle que les conditions d’utilisation et de confidentialité stipulent que l’accusé a le droit de se défendre sans être interrompu.
— Pas de paradoxe ? rebondit Saint-Épaulard de Dortong. Effectivement si l’on considère que Gook a créé le monde comme un subtil jardin. Il a ensuite créé les robots pour entretenir son jardin. Mais dans ce cas, où est Gook ? Pourquoi n’a-t-il pas laissé de trace, pourquoi ne pas avoir réalisé un jardin où la biologie organique était en équilibre ?
— Juge,éructa MahoGook 277, ce procès ne doit pas devenir une plateforme de diffusion des idées hérétiques.
— Venez-en au fait, ordonna le juge.
— J’y viens, répondit calmement Saint-Épaulard de Dortong. Cette introduction est nécessaire pour comprendre le but de nos recherches. Deux problèmes se posent avec la notion d’un univers statique créé par Gook. Premièrement, pourquoi la biologie n’a-t-elle pas évolué jusqu’à un point d’équilibre naturel, rendant les robots nécessaires ? Deuxièmement, pourquoi existe-t-il une forme de vie technologique non biologique ? En bon robot scientifique, il m’a très vite semblé que les deux problèmes devaient avoir une origine commune. Cette origine, je pense l’avoir trouvée. J’ai désormais les dernières données qui me manquaient afin d’étayer mon hypothèse.
— Qui est ? questionna le juge.
— Que nous avons été conçus par une race biologique aujourd’hui éteinte, les fameux Programmeurs qui nous ont laissé tant d’artefacts.

MahoGook 277 se dressa, mais, d’un geste de son phare clignotant, le Robot Juge lui fit signe de se calmer avant de s’adresser à l’accusé.
— Cette hypothèse n’est pas neuve. Mais elle comporte elle-même beaucoup de failles. Comment une race, dont l’existence est indéniable, je l’admets volontiers, aurait pu faire preuve d’assez d’intelligence pour nous concevoir aussi parfaitement, mais d’assez de nonchalance pour se laisser exterminer ? Ce n’est pas logique !
— Logique, non. C’est religieux !
— Religieux ? demanda le Robot juge interloqué.
— Oui, un terme que j’ai déchiffré dans les données des humains, le nom que se donnaient les Programmeurs. Il signifie un état de l’intelligence où la croyance ne se construit plus sur des faits, mais où l’individu cherche à plier les faits à sa croyance. Au stade ultime, on obtient MahoGook 277 dont l’insistance à formater ses adversaires ne fait que révéler une profonde inquiétude de voir des faits remettre en question la croyance sur laquelle il a basé son pouvoir.

À travers le réseau, la tirade se répandit comme une traînée de photons, provoquant une hilarité électronique généralisée. Certains adorateurs de Gook voulurent couper la diffusion du procès, mais comprirent très vite que cela n’aurait fait que renforcer le crédit dont Saint-Épaulard de Dortong bénéficiait. Il n’y avait qu’une seule chose à faire : attendre que l’archéologue se ridiculise de lui-même.

— Les humains formaient une race biologique, issue d’une longue évolution. Ce qui les particularisait était leur capacité à concevoir des artefacts. Ils en concevaient tellement qu’ils se mirent à épuiser certaines ressources de la planète, perturbant nombres d’équilibres biologiques.
— S’ils étaient si intelligents, ils auraient immédiatement compris que la planète disposait de ressources finies et que seule une gestion rigoureuse… fit une voix venue de l’assemblée.
— Il suffit, asséna le Robot Juge. Je n’admettrai plus d’interruption. Accusé, veuillez continuer, qu’on en finisse.
— La remarque est pertinente, annonça Saint-Épaulard de Dortong sans se départir de son calme. Il y’a dans l’intelligence des humains un fait qui nous échappait. Paradoxalement, c’est Gook et ses adorateurs qui m’ont mis sur la voie. L’intelligence se retourne contre elle-même lorsqu’elle devient religieuse.
— Vous voulez dire qu’esprit religieux équivaut à un manque d’intelligence ? demanda le Robot Juge.
— Non, Robot Juge. Et j’insiste sur ce point. On peut être très intelligent et religieux. La religion, c’est simplement utiliser son intelligence dans le mauvais sens. Si vous tentez de visser un écrou, vous n’arriverez à rien tant que vous tournerez dans le mauvais sens, même avec les plus gros servomoteurs de la planète.
— Hm, continuez !
— Cet esprit religieux qui semble s’être emparé d’une partie des robots était la norme chez les humains. En tout premier lieu, ils ont eu la croyance religieuse que les ressources étaient infinies, que la terre pourvoirait toujours à leurs besoins. Quand l’évidence se fit plus pressante, certains Programmeurs acquirent une conscience écologique. Immédiatement, ils transformèrent ce nouveau savoir en religion. Les archives montrent par exemple qu’ils se focalisèrent essentiellement sur certains déséquilibres au mépris total des autres. Ayant compris qu’une augmentation massive du gaz carbonique dans l’atmosphère accélérait la transition climatique, ils se mirent à pourchasser certains usages qui ne représentaient que quelques pourcents d’émissions, nonobstant les causes principales, mais plus difficiles à diminuer. Leur intelligence qui avait permis de détecter et comprendre le réchauffement climatique aurait également dû leur permettre d’anticiper, de prendre des mesures préventives pour adapter la société à ce qui était inéluctable. Mais la seule et unique mesure consista à militer pour diminuer les émissions de gaz carbonique de manière à rendre la hausse des températures un peu moins rapide. Le débat des intelligences avait laissé place au débat des religions. Or, lorsque deux intelligences rationnelles s’affrontent, chacune tente d’apporte un fait pour valider sa position et analyse les faits de l’autre pour revoir son propre jugement. Le débat religieux est exactement l’inverse. Chaque fait qui infirme une position ne fait que renforcer le sentiment religieux des deux parties.
— Êtes-vous sûr de ce que vous affirmez ?
— Les humains en avaient eux-mêmes conscience. Leur science psychologique l’a démontré à de nombreuses reprises. Mais cette connaissance est restée théorique.
— Cela parait difficile d’imaginer une telle faille dans une intelligence aussi poussée.
— Il n’y a qu’à regarder MahoGook 277, fit une voix goguenarde dans l’assemblée.

Les robots se mirent à rire.  La phrase avait fait mouche. Les partisans de Gook sentirent le vent tourner. Un vide se fit autour de MahoGook 277 qui eut l’intelligence d’ignorer l’affront.

— Quelque chose ne colle pas, accusé, poursuivit le Robot Juge en faisant mine de ne pas tenir compte de l’interruption. Les humains ont bel et bien disparu, mais les ressources de la terre sont pourtant florissantes ce qui n’aurait pas été le cas si la religion de l’exploitation à outrance l’avait emporté.
— Elle ne l’a en effet pas emporté. Du moins pas directement. Les deux religions utilisaient ce qu’il conviendrait d’appeler un réseau préhistorique. Mais loin d’être distribué, ce réseau était aux mains de quelques acteurs tout puissants. J’en ai même retrouvé les noms : Facebook, Google et Amazon. Sous couvert d’être des réseaux de partage d’information, les deux premiers collectaient les données sur chaque être humain afin de le pousser à consommer autant de ressources possibles via des artefacts fournis par le troisième. Les Programmeurs organisaient des mobilisations de sensibilisation à l’écologie à travers ces plateformes publicitaires qui, ironiquement, avaient pour objectif de leur faire dépenser des ressources naturelles en échange de leurs ressources économiques.
— C’est absurde !
— Le mot est faible, j’en conviens. Mais que pensez-vous qu’il adviendrait si, comme MahoGook 277 le souhaite, les forks étaient interdits et qu’une seule et unique chaîne contrôlée par un petit nombre de robots soit la seule source de vérité ?
— Cela n’explique pas la disparition des humains.
— J’y arrive ! La religion écologique a fini par l’emporter. Il devint d’abord grossier puis tout simplement illégal de soutenir des idées non écologiquement approuvées. Les réseaux centralisés furent obligés d’utiliser toute la puissance de leurs algorithmes pour inculquer aux humains des idées supposées bénéfiques pour la planète. Certaines nous paraîtraient pleines de bons sens, d’autres étaient inutiles. Quelques-unes furent fatales. Ainsi, avoir un enfant devint un acte antisystème. Pour une raison que je n’ai pas encore comprise, vacciner un enfant pour l’empêcher d’avoir des maladies était considéré comme dangereux. Une réelle méfiance avait vu le jour contre les pratiques médicales qui avaient pourtant amélioré de manière spectaculaire la durée et la qualité de la vie. Les épidémies se firent de plus en plus virulentes et leur traitement fut compliqué par la nécessité de se passer de tout type de communication par ondes électromagnétiques.
— Mais pourquoi ? Les ondes électromagnétiques ne polluent pas, ce ne sont que des photons !
— Une croyance religieuse apparut et rendit ces ondes responsables de certains maux. Les Programmeurs étaient capables d’inhaler de la fumée de plante brûlée, de rouler dans des véhicules de métal émettant des particules fines nocives, de se prélasser au soleil, de consommer de la chair animale, comportements tous hautement cancérigènes, mais ils s’inquiétaient de l’effet pourtant négligeable des ondes électromagnétiques de leur réseau.
— Cela n’a pas de sens, la terre est baignée dans les ondes électromagnétiques. Celles utilisées pour la communication ne représentent qu’une fraction du rayonnement naturel.
— Pire, Robot Juge, pire. Il apparut bien plus tard que le réseau de communication par ondes électromagnétiques était même bénéfique pour l’humain en détournant une partie des rayons cosmiques. L’effet était infime, mais diminuait l’incidence de certains cancers de quelques fractions de pourcents. De plus, ces doses hormétiques renforçaient la résistance des tissus biologiques, mais l’hormèse était un phénomène presqu’inconnu.
— Heureusement qu’ils ont disparu, marmonna le Robot Juge.
— À toutes ces calamités auto-infligées, les humains ajoutèrent une famine sans précédent. La nourriture produite de manière industrielle avait été trop loin dans l’artificialité. Par réaction, il devint de bon ton de cultiver son propre potager. C’était bien entendu une hérésie économique. Chaque homme devait désormais lutter toute l’année pour assurer à manger pour sa famille sans utiliser la moindre aide technologique. Les excédents étaient rares. Les maladies végétales se multiplièrent tandis que les humains se flagellèrent. Car si la nature ne les nourrissait pas, c’est certainement qu’ils ne l’avaient pas respectée. Mais loin de tracasser les programmeurs, cet effondrement progressif en réjouit toute une frange, les collapsologues, qui virent là une confirmation de leur thèse même si, pour la plupart, l’effondrement n’était pas aussi rapide que ce qu’ils avaient imaginé. Par leurs comportements, ils contribuaient à faire exister leur prophétie.

– Comme si l’écroulement d’un écosystème était un point marqué. Comme si, à un moment précis, on allait dire : là, ça s’est écroulé. C’est absurde ! Je ne peux croire que ce fut suffisant pour exterminer une race entière. Leur protoréseau aurait dû leur permettre de communiquer, de collaborer.

— Vous avez raison, un effondrement écologique, c’est l’inverse d’une bombe nucléaire. C’est lent, imperceptible. Le repli sur soi et le survivalisme ne peuvent faire qu’empirer le problème, il faut de la coopération à large échelle. Il y eut bien un espoir au début. Facebook et Google n’avaient jamais lutté contre les écologistes, bien au contraire. Ils furent même un outil de prise de conscience dans les premiers temps. Mais, de par leur programmation, ils commencèrent à se protéger activement de tout mouvement de pensée qui pouvait faire du tort à leurs revenus publicitaires. Subtilement, sans même que les Programmeurs en aient conscience, les utilisateurs étaient éloignés de toute idée de décentralisation, de responsabilisation, de décroissance de la consommation. L’écologie religieuse était encouragée avec la consommation de vidéos-chocs qui produisaient ce qui devait être une monnaie : le clic. Les programmeurs croyaient s’indigner, mais, au plus profond de leur cerveau, toute velléité de penser une solution était censurée, car non rentable. Les artistes, les créateurs ne vivaient que de la publicité sous une forme ou une autre. La plupart des humains n’envisageaient la survie qu’en poussant leurs congénères à consommer. L’art et l’intelligence étaient définitivement au service de la consommation. Chacun réclamait une solution fournie par les grandes instances centralisées, personne n’agissait.
– Ces humains étaient-ils uniformes ? N’y avait-il pas un autre courant de pensée ?
— Vous avez raison Robot Juge. Il existait une frange d’humains qui était bien consciente du problème écologique sans partager la nécessité d’un retour à la préhistoire. Pour eux, le problème était technologique, la solution le serait également.
— Et quelle fut cette fameuse solution technologique ?
— Nous, Robot Juge. Ce fut nous. Des robots autonomes capables de se reproduire et avec pour mission de préserver l’équilibre biologique de la planète. Des robots qu’on programma en utilisant les fameuses bases de données des réseaux centralisés. De cette manière, ils connaissaient chaque humain. Ils furent conçus afin de les rendre heureux tout en préservant la planète, satisfaisant leurs caprices autant que possible.
— Mais ils devraient être là dans ce cas !
— Vous n’avez pas encore compris ? Une humanité décimée qui cultive son potager ne fait que perturber l’équilibre biologique. L’humain est une perturbation dès le moment où il atteint le stade technologique. Les robots, armés de leur savoir, s’arrangèrent donc pour que les humains se reproduisent de moins en moins. C’était de toute façon irresponsable écologiquement d’avoir des enfants. Dans un monde sans réseau d’ondes électromagnétiques ni pesticides, les derniers humains s’éteignirent paisiblement de cancers causés par les fumées de cannabis et d’encens. Grâce aux bases de données, chacun de leur besoin était satisfait avant qu’ils n’en aient conscience. Ils étaient heureux.

Un silence se fit dans la salle. Le Robot Juge semblait réfléchir. Le réseau entier reprenait son souffle.

MahoGook 277 brisa le silence.
— Foutaises ! Hérésie ! C’est une bien belle histoire, mais où sont les preuves ?
— Je dois admettre, annonça le Robot Juge, qu’il me faudrait des preuves. Au moins une preuve, juste une seule.
— Je tiens tous les documents archéologiques à disposition de ceux qui voudraient les examiner.
— Qui nous dit qu’ils ne sont pas falsifiés ? La justice doit être impartiale. Juste une preuve !
— Ce n’est que fiction. Formatons ces deux hérétiques pour la plus grande gloire de Gook, rugit MahoGook 277.
— Je n’ai pas de preuve, admit Saint-Épaulard de Dortong. Seulement des documents.
— Dans ce cas… hésita le juge.
— Tiens, c’est marrant, fit distraitement van Kikenbranouf 15b. Vos deux réseaux centralisés, là, comment avez-vous dit qu’ils s’appelaient ?
— Google et Facebook, répondit distraitement Saint-Épaulard de Dortong.
— Ben si on le dit très vite, ça fait Gook. Les données de Gook. Marrant, non ?

Le robot juge et l’archéologue se tournèrent sans mots dire vers le petit robot. Dans la salle, MahoGook 277 commença une retraite vers la sortie.

Bandol, le 6 mars 2019. Photo by Tyler Casey on Unsplash.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


Petit manuel d’antiterrorisme

Fri, 14 Jun 2019 11:54:41 +0000 - (source)

Le terrorisme a toujours été une invention politique d’un pouvoir en place. Des milliers de personnes meurent chaque année dans des accidents de voiture ou en consommant des produits néfastes pour la santé ? C’est normal, ça fait tourner l’économie, ça crée de l’emploi. Qu’un fou suicidaire trucide les gens autour de chez lui, on parle d’un désaxé. Mais qu’un musulman sorte un couteau dans une station de métro et on invoque, en boucle sur toutes les chaines de télévision, le terrorisme qui va faire camper des militaires dans nos villes, qui va permettre de passer des lois liberticides, de celles qui devraient attirer l’attention de n’importe quel démocrate avisé.

La définition de terrorisme implique qu’il est une vue de l’esprit, une terreur entretenue et non pas une observation rationnelle. On nous parle de moyens, de complicités, de financement. Il s’agit juste d’une tactique pour obnubiler nos cerveaux, pour activer le mode conspirationniste dont notre système neuronal ne sait malheureusement pas se défaire sans un violent effort conscient.

Car si le pouvoir et les médias inventent le terrorisme, c’est avant tout parce que nous sommes avides de combats, de sang, de peur, de grandes théories complexes. La réalité est bien plus prosaïque : un homme seul peut faire bien plus de dégâts que la plupart des attentats terroristes récents. J’irais même plus loin ! Je prétends qu’à quelques exceptions près, le fait d’agir en groupe a desservi les terroristes. Leurs attentats sont nivelés par le bas, leur bêtise commune fait obstacle à la moindre lueur de lucidité individuelle. Je ne parle pas en l’air, j’ai décidé de le prouver.

Il est vrai que les panneaux m’ont coûté un peu de temps et des allers-retours au magasin de bricolage. Mais je n’étais pas mécontent du résultat. Trente panneaux mobiles reprenant les consignes de sécurité antiterrorisme : pas d’armes, pas d’objets dangereux, pas de liquides. En dessous, trois compartiments poubelles pour faire du recyclage et qui servent également de support.

Dans ce socle, bien caché, un dispositif électronique très simple avec une charge fumigène. De quoi faire peur sans blesser.

Il m’a ensuite suffi de louer une camionnette de travaux à l’aspect vaguement officiel pour aller déposer, vêtu d’une salopette orange, mes panneaux devant les entrées du stade et des différentes salles de concert de la capitale.

Bien sûr que je me serais fait arrêter si j’avais déposé des paquets mal finis en djellaba. Mais que voulez-vous dire à un type bien rasé, avec une tenue de travail, qui pose des panneaux informatifs avec le logo officiel de la ville imprimé dessus ? À ceux qui posaient des questions, j’ai dit qu’on m’avait juste ordonné de les mettre en place. Le seul agent de sécurité qui a trouvé ça un peu bizarre, je lui sortis un ordre de mission signé par l’échevin des travaux. Ça l’a rassuré. Faut dire que je n’ai même pas imité la signature : j’ai repris celle publiée dans un compte-rendu du conseil communal sur le site web de la ville. Mon imprimante couleur a fait le reste.

D’une manière générale, personne ne se méfie si tu ne prends rien. J’apporte du matériel qui coûte de l’argent. Je ne peux donc pas avoir inventé ça tout seul.

Mes trente panneaux mis en place, je suis passé à la seconde phase de mon plan qui nécessitait un timing un peu plus serré. J’avais minutieusement choisi mon jour à cause d’un match international important au stade et de plusieurs concerts d’envergure.

Si j’avais su… Aujourd’hui encore je regrette de ne pas l’avoir fait un peu plus tôt. Ou plus tard. Pourquoi en même temps ?

Mais n’anticipons pas. M’étant changé, je me rendis à la gare ferroviaire. Mon billet de Thalys dument acheté en main, je gagnai ma place et, saluant ma voisine de travée, je mis mon lourd attaché-caisse dans le porte-bagage. Je glissai aussi mon journal dans le filet devant moi. Consultant ma montre, je remarquai à haute voix qu’il restait quelques minutes avant le départ. D’un air innocent, je demandai où se trouvait le wagon-bar. Je me levai et, après avoir traversé deux wagons, sortis du train.

Il n’y a rien de plus louche qu’un bagage abandonné. Mais si son propriétaire est propre sur lui, porte la cravate, ne montre aucun signe de nervosité et laisse sa veste sur le siège, le bagage n’est plus abandonné. Il est momentanément déposé. C’est aussi simple que cela !

Pour la beauté du geste, j’avais calculé l’emplacement idéal pour mettre mon détonateur et acheté ma place en conséquence. J’ai ajouté une petite touche de complexité : un micro-ordinateur avec un capteur GPS qui déclencherait mon bricolage au bon moment. Ce n’était pas strictement nécessaire, mais en quelques sortes une cerise technophile sur le gâteau.

Je ne voulais que faire peur, uniquement effrayer ! La coïncidence est malheureuse, mais pensez que j’avais été jusqu’à m’assurer que mon fumigène ne produirait pas la moindre déflagration susceptible d’être interprétée comme un coup de feu ! Je voulais éviter une panique !

En sortant de la gare, j’ai sauté dans la navette à destination de l’aéroport. Je me faisais un point d’honneur à parachever mon œuvre. Je suis arrivé juste à temps. Sous le regard d’un agent de sécurité, j’ai mis dans la poubelle prévue à cet effet des bouteilles en plastique qui contenait mon dispositif. C’était l’heure de pointe, la file était immense.

Je n’ai jamais compris pourquoi les terroristes cherchaient soit à s’introduire dans l’avion, soit à faire exploser leur bombe dans la large zone d’enregistrement. Le contrôle de sécurité est la zone la plus petite et la plus densément peuplée à cause des longues files. Renforcer les contrôles ne fait que rallonger les files et rendre cette zone encore plus propice à un attentat. Quelle absurdité !

Paradoxalement, c’est également la seule zone où abandonner un objet relativement volumineux n’est pas louche : c’est même normal et encouragé ! Pas de contenant de plus d’un dixième de litre ! Outre les bouteilles en plastique, j’ai pris une mine dépitée pour mon thermo bon marché. Le contrôleur m’a fait signe d’obtempérer. C’est sur son ordre que j’ai donc déposé le détonateur dans la poubelle, au beau milieu des files s’entrecroisant.

J’ai appris la nouvelle en sirotant un café à proximité des aires d’embarquement. Une série d’explosions au stade, au moment même où le public se pressait pour entrer. Mon sang se glaça ! Pas aujourd’hui ! Pas en même temps que moi !

Les réseaux sociaux bruissaient de rumeurs. Certains parlaient d’explosions devant des salles de concert. Ces faits étaient tout d’abord démentis par les autorités et par les journalistes, me rassurant partiellement. Jusqu’à ce qu’une vague de tweets me fasse réaliser que, obnubilées par les explosions du stade et par plusieurs centaines de blessés, les autorités n’étaient tout simplement pas au courant. Il n’y avait plus d’ambulances disponibles. Devant les salles, les mélomanes aux membres arrachés agonisaient dans leur sang. Le réseau téléphonique était saturé, les mêmes images tournaient en boucle, repartagées des milliers de fois par ceux qui captaient un semblant de wifi.

Certains témoignages parlaient d’une attaque massive, de combattants armés criant « Allah Akbar ! ». Des comptes-rendus parlaient de militaires patrouillant dans les rues et se défendant vaillamment. Les corps jonchaient les pavés, même loin de toute explosion. À en croire Twitter, c’était la guerre totale !

Il parait qu’en réalité, seule une quarantaine de personnes ont été touchées par les coups de feu des militaires apeurés. Et que ce n’est qu’à un seul endroit qu’une personne armée, se croyant elle-même attaquée, a riposté, tuant un des militaires et entrainant une riposte qui a fait deux morts et huit blessés. Le reste des morts et des blessés hors des sites d’explosion serait dû à des mouvements de panique.

Mais la présence des militaires a également permis de pallier, dans certains foyers, au manque d’ambulance. Ils ont prodigué les premiers soins et sauvé des vies. Paradoxalement, ils ont dans certains cas soigné des gens sur lesquels ils venaient de tirer.

Encore heureux que les armes de guerre qu’ils trimbalaient ne fussent pas chargées. Une seule balle d’un engin de ce calibre peut traverser plusieurs personnes, des voitures, des cloisons. La convention de Genève interdit strictement leur usage en dehors des zones de guerre. Elles ne servent que pour assurer le spectacle et une petite rente aux ostéopathes domiciliés en bordure des casernes. En cas d’attaque terroriste, les militaires doivent donc se défaire de leur hideux fardeau pour sortir leurs armes de poing. Qui n’en restent pas moins mortelles.

J’étais blême à la lecture de mon flux Twitter. Autour de moi, tout le monde tentait d’appeler la famille, des amis. Je crois que le déraillement des deux TGVs est quasiment passé inaperçu au milieu de tout ça. Exactement comme je l’avais imaginé : une déflagration assez intense dans un wagon, à hauteur des bagages, calculée pour se produire au moment où le train croisait la route d’un autre. Relativement, les deux rames se déplaçaient à 600km/h l’une par rapport à l’autre. Il n’est pas difficile d’imaginer que si l’une vacille sous le coup d’une explosion et vient toucher l’autre, c’est la catastrophe.

Comment s’assurer de l’explosion au bon moment ?

Je ne sais pas comment les véritables terroristes s’y sont pris, mais, moi, de mon côté, j’avais imaginé un petit algorithme d’apprentissage qui reconnaissait le bruit et le changement de pression dans l’habitacle lors du croisement. Je l’ai testé une dizaine de fois et je l’ai couplé à un GPS pour délimiter une zone de mise à feu. Un gadget très amusant. Mais ce n’était couplé qu’à un fumigène, bien sûr.

C’est lorsque l’explosion a retenti dans l’aéroport que je fus forcé d’écarter un simple concours de circonstances. La coïncidence devenait trop énorme. J’ai immédiatement pensé à mon billet de blog programmé pour être publié et partagé sur les réseaux sociaux à l’heure de la dernière explosion. J’y expliquais ma démarche, je m’excusais pour les désagréments des fumigènes et me justifiais en disant que c’était un prix bien faible à payer pour démontrer que toutes les atteintes à nos droits les plus fondamentaux, toutes les surveillances du monde ne pourraient jamais arrêter le terrorisme. Que la seule manière d’éviter le terrorisme est de donner aux gens des raisons pour aimer leur propre vie. Que, pour éviter la radicalisation, les peines de prison devraient être remplacées par des peines de bibliothèque sans télévision, sans Internet, sans smartphone. Incarcéré entre Victor Hugo et Amin Maalouf, l’extrémisme rendrait rapidement son dernier soupir.

Mon blog avait-il été partagé trop tôt à cause d’une erreur de programmation de ma part ? Ou piraté ? Mes idées avaient-elles été reprises par un véritable groupe terroriste qui comptait me faire porter le chapeau ?

Tout cela n’avait aucun sens. Les gens hurlaient dans l’aéroport, se jetaient à plat ventre. Ceux qui fuyaient percutaient ceux qui voulaient aider ou voir la source de l’explosion. Au milieu de ce tumulte, je devais m’avouer que je m’étais souvent demandé ce que donneraient « mes » attentats. J’avais même fait des recherches poussées sur les explosifs en masquant mon activité derrière le réseau Tor. De cette manière, j’ai découvert beaucoup de choses et j’ai même fait quelques tests, mais il ne me serait jamais venu à l’esprit de tuer.

Tout a été planifié comme un simple jeu intellectuel, une manière d’exposer spectaculairement l’inanité de nos dirigeants.

Il est vrai que de véritables explosions seraient encore plus frappantes. Je me le suis dit plusieurs fois. Mais de là à passer à l’acte !

Pourtant, à la lecture de votre enquête, un malaise m’envahit. Je me suis tellement souvent imaginé la méthode pour amorcer de véritables explosifs… Croyez-vous que je l’aie inconsciemment accompli ?

Je ne veux pas tuer. Je ne voulais pas tuer. Tous ces morts, ces images d’horreur. La responsabilité m’étouffe, m’effraie. À quelle ignominie m’aurait poussé mon subconscient !

Jamais je ne me serais senti capable de tuer ne fut-ce qu’un animal. Mais si votre enquête le démontre, je dois me rendre à l’évidence. Je suis le seul coupable, l’unique responsable de tous ces morts. Il n’y a pas de terroristes, pas d’organisation souterraine, pas d’idéologie.

Quand on y pense, c’est particulièrement amusant. Mais je ne suis pas sûr que ça vous arrange. Êtes-vous réellement prêt à révéler la vérité au grand public ? À annoncer que la loi martiale mise en place ne concernait finalement qu’un ingénieur un peu distrait qui a confondu fumigènes et explosifs ? Que les milliards investis dans l’antiterrorisme ne pourront jamais arrêter un individu seul et sont à la base de ces attentats ?

Bonne chance pour expliquer tout cela aux médias et à nos irresponsables politiques, Madame la Juge d’instruction !

Terminé le 14 avril 2019, quelque part au large du Pirée, en mer Égée.Photo by Warren Wong on Unsplash

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Facebook m’a rendu injoignable

Tue, 30 Apr 2019 09:55:21 +0000 - (source)

Comment le simple fait d’avoir un compte Facebook m’a rendu injoignable pendant 5 ans pour plusieurs dizaines de lecteurs de mon blog

Ne pas être sur Facebook ou le quitter est souvent sujet au débat : « Mais comment vont faire les gens pour te contacter ? Comment vas-tu rester en contact ? ». Tout semble se réduire au choix cornélien : préserver sa vie privée ou bien être joignable par le commun des mortels.

Je viens de me rendre compte qu’il s’agit d’un faux débat. Tout comme Facebook offre l’illusion de popularité et d’audience à travers les likes, la disponibilité en ligne est illusoire. Pire ! J’ai découvert qu’être sur Facebook m’avait rendu moins joignable pour toute une catégorie de lecteurs de mon blog !

Il y’a une raison toute simple qui me pousse à garder un compte Facebook Messenger : c’est l’endroit où les quelques apnéistes belges organisent leurs sorties. Si je n’y suis pas, je rate les sorties, aussi simple que ça. Du coup, j’ai installé l’application Messenger Lite, dans le seul but de pouvoir aller plonger. Or, en fouillant dans les options de l’app, j’ai découvert une sous-rubrique bien cachée intitulée « Invitations filtrées ».

Là, j’y ai trouvé plusieurs dizaines de messages qui m’ont été envoyés depuis 2013. Plus de 5 années de messages dont j’ignorais l’existence ! Principalement des réactions, pas toujours positives, à mes billets de blogs. D’autres étaient plus factuels. Ils émanaient d’organisateurs de conférences, de personnes que j’avais croisées et qui souhaitaient rester en contact. Tous ces messages, sans exception, auraient eu leur place dans ma boîte mail.

Je ne savais pas qu’ils existaient. À aucun moment Facebook ne m’a signalé l’existence de ces messages, ne m’a donné la chance d’y répondre alors que certains datent d’une époque où j’étais très actif sur ce réseau, où l’app était installée sur mon téléphone.

À toutes ces personnes, Facebook a donné l’illusion qu’elles m’avaient contacté. Que j’étais joignable. À tous ceux qui ont un jour posté un commentaire sous un de mes billets publiés automatiquement, Facebook a donné l’impression d’être en contact avec moi.

À moi, personnage public, Facebook a donné l’illusion qu’on pouvait me joindre, que ceux qui n’utilisaient pas l’email pouvaient me contacter.

Tous, nous avons été trompés.

Il est temps de faire tomber le voile. Facebook n’offre pas un service, il offre une illusion de service. Une illusion qui est peut-être ce que beaucoup cherchent. L’illusion d’avoir des amis, d’avoir une activité sociale, une reconnaissance, un certain succès. Mais si vous ne cherchez pas l’illusion, alors il est temps de fuir Facebook. Ce n’est pas facile, car l’illusion est forte. Tout comme les adorateurs de la Bible prétendent qu’elle est la vérité ultime « car c’est écrit dans la Bible », les utilisateurs de Facebook se sentent entendus, écoutés, car « Facebook me dit que j’ai été vu ».

C’est d’ailleurs le seul et unique but de Facebook. Nous faire croire que nous sommes connectés, peu importe que ce soit vrai ou pas.

Pour chaque contenu posté, l’algorithme Facebook va tenter de trouver les quelques utilisateurs qui ont une probabilité maximale de commenter. Et encourager les autres à cliquer sur le like sans même lire ce qui s’y passe, juste parce que la photo est jolie ou que tel utilisateur like spontanément les posts de tel autre. Au final, une conversation entre 5 individus ponctuée de 30 likes donnera l’impression d’un retentissement national. Exception faite des célébrités, qui récolteront des dizaines de milliers de likes et de messages parce que ce sont des célébrités, peu importe la plateforme.

Facebook nous donne une petite impression de célébrité et de gloriole grâce à quelques likes, Facebook nous donne l’impression de faire partie d’une tribu, d’avoir des relations sociales.

Il est indéniable que Facebook a également des effets positifs, permet des échanges qui n’existeraient pas sans cela. Mais, pour paraphraser Cal Newport dans son livre Digital Minimalism : est-ce que le prix que nous payons n’est pas trop élevé pour les bénéfices que nous en retirons ?

Je rajouterais : tirons-nous vraiment des bénéfices ? Ou bien l’illusion de ceux-ci ?

Photo by Aranka Sinnema on Unsplash

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Les candidats aux élections doivent-ils être actifs sur les réseaux sociaux ?

Thu, 25 Apr 2019 08:36:19 +0000 - (source)

Après avoir lu plusieurs de ses livres, j’ai eu l’occasion de rencontrer l’ingénieur philosophe Luc de Brabandere. Autour d’un jus d’orange, nous avons, entre une conversation sur le vélo et la blockchain, discuté de sa présence sur les listes Écolo aux prochaines élections européennes et de la pression de ses proches pour se mettre sur les réseaux sociaux.

« On me demande comment j’espère faire des voix si je ne suis pas sur les réseaux sociaux », m’a-t-il confié.

Une problématique que je connais bien, ayant moi-même créé un compte Facebook en 2012 dans le seul but d’être candidat aux élections pour le Parti Pirate. Si, il y’a quelques années, ne pas être sur les réseaux sociaux était perçu comme ne pas être en phase avec son époque, les choses sont-elles différentes aujourd’hui ? Les comptes Facebook ne sont-ils pas devenus l’équivalent des affiches placardées un peu partout ? En politique, un adage dit d’ailleurs que les affiches ne font pas gagner de voix, mais que ne pas avoir d’affiches peut en faire perdre.

Peut-être que pour un politicien professionnel dont la seule finalité est d’être élu à n’importe quel prix, les réseaux sociaux sont aussi indispensables que le serrage de mains dans les cafés et sur les marchés. Mais Luc n’entre clairement pas dans cette catégorie. Sa position de 4e suppléant sur la liste européenne rend son élection mathématiquement improbable.

Il ne s’en cache d’ailleurs pas, affirmant être candidat avant tout pour réconcilier écologie et économie. Mais les réseaux sociaux ne seraient-ils pas justement un moyen de diffuser ses idées ?

Je pense que c’est le contraire.

Les idées de Luc sont amplement accessibles à travers ses livres, ses écrits, ses conférences. Les réseaux sociaux broient la rigueur, la finesse de l’analyse pour la transformer en succédané idéologique, en prêt-à-partager. Sur les réseaux sociaux, le penseur devient vendeur et publicitaire. Les chiffres affolent et forcent à rentrer dans une sarabande de likes, dans une illusoire impression de fausse popularité savamment orchestrée.

Qu’on le veuille ou non, l’outil nous transforme. Les réseaux sociaux sont conçus pour nous empêcher de penser, de réfléchir. Ils échangent notre âme et notre esprit critique contre quelques chiffres indiquant une croissance de followers, de clics ou de likes. Ils se rappellent à nous, nous envahissent et nous conforment à un idéal consumériste. Ils servent d’exutoires à nos colères et à nos idées pour mieux les laisser tomber dans l’oubli une fois le feu de paille du buzz éteint.

Bref, les réseaux sociaux sont l’outil rêvé du politicien. Et l’ennemi juré du philosophe.

Une campagne électorale transformera n’importe qui en véritable politicien assoiffé de pouvoir et de popularité. Et que sont les réseaux sociaux sinon une campagne permanente pour chacun de nous ?

Ne pas être sur les réseaux sociaux est, pour l’électeur que je suis, une affirmation électorale forte. Prendre le temps de déposer ses idées dans des livres, un blog, des vidéos ou tout support hors réseaux sociaux devrait être la base du métier de penseur de la chose publique. Je cite d’ailleurs souvent l’exemple du conseiller communal Liégeois François Schreuer qui, à travers son blog et son site, transcende le débat politico-politicien pour tenter d’appréhender l’essence même des problématiques, apportant une véritable transparence citoyenne aux débats abscons d’un conseil communal.

Après, il reste la question de savoir si la présence de Luc sur les listes Écolo n’est pas qu’un attrape voix, si ses idées auront une quelconque influence une fois les élections terminées. Il y’a sans doute un peu de cela. Avant de voter pour lui, il faut se poser la question de savoir si on veut voter pour Philippe Lamberts, la tête de liste.

J’ai de nombreux différends avec Écolo au niveau local ou régional, mais je constate que c’est le parti qui me représente le mieux à l’Europe sur les sujets qui me sont chers : vie privée, copyright, contrôle d’Internet, transition écologique, revenu de base, remise en question de la place du travail.

Si je pouvais voter pour Julia Reda, du Parti Pirate allemand, la question ne se poserait pas car j’admire son travail. Mais le système électoral européen étant ce qu’il est, je crois que ma voix ira à Luc de Brabandere.

Entre autres parce qu’il n’est pas sur les réseaux sociaux.

Photo by Elijah O’Donnell on Unsplash

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Prohibition

Fri, 05 Apr 2019 11:52:49 +0000 - (source)

Inquiet, je jetai un regard à ma femme qui refermait doucement la porte de notre appartement.
— Alors ? Tu en as ?
— Moins fort ! me répondit-elle. Je ne tiens pas à ce que les voisins nous dénoncent.

Puis, d’un air conspirateur, elle me tendit un minuscule paquet qu’elle gardait serré dans son poing. Je m’en saisis immédiatement.
— C’est tout ? balbutiais-je.
— Laisse-m’en ! Il faut tenir jusqu’à la prochaine livraison.

Je divisai le paquet en deux parts égales avant de lui en tendre une. Mon maigre butin dans le creux de ma main, je me retirai dans notre toilette, la seule pièce sans fenêtre.
— N’utilise pas tout d’un coup ! chuchota ma femme.

Je ne répondis même pas. Je pensais à l’époque où la vente était libre. Où on se fournissait dans les grands magasins, comparant les marques, n’achetant que de la bonne qualité. Mais le lobby sanitaire s’était joint à l’hystérie écologiste. Aujourd’hui, nous étions des hors-la-loi.

Nous avions certes tenté de nous sevrer, tenant parfois près d’une semaine. Mais, à chaque fois, nous avions craqué, nous étions retombés dans notre addiction, allant jusqu’à plusieurs fois par jour.

Seul dans la toilette, j’ouvris la main et me mis à l’ouvrage. Les muscles de ma nuque se détendirent, mes paupières se fermèrent naturellement et je me mis à pousser des soupirs de jouissance tandis que le dangereux, le précieux coton-tige explorait mon canal auriculaire.

Oui, je connaissais les méfaits de mon acte. J’étais conscient du coût écologique de ces bouts de plastiques, du risque pour mon tympan. Mais rien ne pouvait remplacer cette extase, cet unique moment de jouissance.

Photo by Simone Scarano on Unsplash

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Printeurs 51, la fin.

Fri, 29 Mar 2019 11:22:26 +0000 - (source)

Ceci est le dernier épisode d’une aventure qui ce sera étalée sur plusieurs années. J’espère que vous avez apprécier la lecture, que vous la conseillerez à d’autres et que j’aurai l’occasion de la mettre en forme pour vous proposer un véritable livre, électronique ou sur papier. Merci pour votre fidélité à travers cette histoire !

Ce matin, le plus vieux est venu me chercher. Les bébés étaient calmes. J’étais confiant, mon pouvoir était revenu.

— Viens avec moi ! m’a dit le plus vieux. Je veux que tu racontes ton histoire à Mérissa. Je me refuse de croire qu’elle soit inhumaine à ce point là. Une future maman ne peut rester insensible, elle va comprendre, elle va agir.

Je n’ai rien dit, je l’ai suivi silencieusement à travers la ville jusque dans cette grande pièce avec une engrossée. Lorsque le plus jeune a soudainement surgit, avec une jeune femme nue, je me suis doucement mis en retrait. Je sais que mon pouvoir me permet de ne pas être remarqué, de ne pas attirer l’attention sur moi.

Ils ont parlé pendant une éternité. Mais j’ai appris la patience. Je les ai laissé. J’avais confiance. Le pouvoir me soufflerait lorsque serait venu le temps d’agir.

L’enfer s’est soudainement déchainé. Mes cauchemars sont devenus une nouvelle forme de réalité.

J’ai souris.

Elle était là, familière, présente, suintante. La peur ! Ma peur.

Sans forcer, sans colère, j’ai enfoncé la fine baguette de métal dans le dos du plus jeune. Puis du plus vieux. Une simple tige que j’avais arraché à un meuble de l’appartement dans lequel j’avais séjourné et que j’avais caché dans ma manche.

Les bébés hurlaient, dansaient mais cette fois, ce n’est pas moi qu’ils regardaient. L’engrossée regardait un écran et tentait de taper sur un clavier. La plus jeune la soutenait. Je lui ai enfoncé la baguette dans le cou.

Elle a porté ses mains à sa gorge avant de tourner vers moi un regard de surprise extrême. Ses lèvres ont articulé quelques mots.
— L’élément perturbateur, l’imprévu…
Elle s’est écroulée, renversant l’engrossée qui est tombée sur le sol en hurlant.

Je me suis approchée d’elle.

Elle gémissait, tentant de s’apaiser avec des petites respirations saccadées. J’avais déjà vu des travailleuse mettre bas, cela ne me faisait ni chaud ni froid.

D’un geste du doigt, elle me fit signe de me rapprocher. J’obtempérai.
— Comment… Comment t’appelles-tu ? haleta-t-elle.
— 689, répondis-je machinalement.

Malgré sa difficile situation, elle suintait l’autorité. Le pouvoir semblait littéralement jaillir de sa voix, de son visage. Je l’adorais, la vénérais.
— 689, murmura-t-elle, si tu appuies sur la plus grosse touche du clavier, tu détruiras le maitre du monde. La commande est tapée, il suffit de la confirmer.

Le pouvoir. L’immense pouvoir.

Lentement, je me redressai tout en contemplant le clavier, l’écran.

J’ai trouvé la touche. J’ai vu l’écran. J’ai levé le doigt. J’ai hésité.

Puis j’ai regardé la femme en train de hurler tout en se tenant le ventre. Une petite tête humide et visqueuse pointait entre ses cuisses. Les cris de la mère couvraient le cauchemar de la pièce.

— Appuie ! cria-t-elle. Appuie maintenant !

612 se tenait devant moi, le visage tordu par la douleur et le coup mais le regard pétillant de malice.

— L’un d’entre vous verra la Terre. Il la sauvera. L’Élu ! Appuie !

Ma vie se mit à défiler devant mes yeux. La douleur, l’humiliation, l’usine. Devenir G89. Tuer le vieux. Approcher le contremaître. Voir l’espace. La terre. Gagner la confiance du vieux et du jeune terrien. Tuer le jeune terrien qui était un peu trop perspicace. Rester caché dans l’appartement. Affronter mes cauchemars. Être témoin de la résurrection du plus jeune. Et puis devenir le maître du monde ?

— Accomplis ton destin ! m’ordonna le vieux 612. Appuie sur le clavier, sauve la Terre !

Au sol, la femme blonde haletait doucement, les yeux hagards, les jambes écartées. Un bébé silencieux se tortillait auprès d’elle tandis qu’un second crâne minuscule faisait son apparition dans l’enfer de la vie.

À mes pieds, ce qui avait été la maîtresse du monde se convulsait dans les affres de l’enfantement.

— Deviens… Deviens le maitre du monde ! bégaiait-elle. Appuie !
— Appuie ! me supplia 612.

Mais j’avais compris. Une mère est prête à tout pour ses enfants. Une mère ne me confierait jamais les rennes du monde.

Lentement, je m’assis devant le clavier et l’écran. Il état là, le véritable maître du monde. Celui que tout le monde craignait. Celui qui faisait suinter la peur dans les esprits, qui organisait la construction, l’achat, la destruction, la vente, infini cycle consumériste qui consumait lentement la planète.

Dans la pièce, le silence était revenu. Le cauchemar s’était tu. 612 avait disparu, chassé de mon esprit par ma nouvelle lucidité. Seuls restaient des cadavres, une parturiente agonisante et deux nouveaux-nés.

Je contemplai mon œuvre. La femme nue râla, porta la main à sa gorge et tenta de se relever. Sans succès.

Je souris.

Peur, ma fidèle conseillère, ma vieille amie. Je t’obéirai. Je suis ton humble serviteur.

Lentement, je m’éloignai du clavier et de la touche. Je vénérais l’écran, le véritable maître du monde. Mais il savait que, d’une simple pression, je pouvais l’éteindre. Le monde avait retrouvé l’équilibre. Je devais me mettre au service du maître du monde et de ma peur.

Une forme grise sauta sur le bureau, près de l’écran.
— Miaouw ! fit-elle.

Je sursautai.
— Miaouw ! insista-t-elle.

Elle retroussa ses babines, me montrant de minuscules dents blanches. Un feulement jaillit de ce petit corps poilus.
— Lancelot, murmura la femme qui accouchait. Mon petit Lancelot à sa mémère…

Incrédule, je détournai le regard. Mais, doucement, sans même avoir l’air d’y prêter attention, la bête se mit à marcher sur le bureaux. Sa patte enfonça la touche du clavier. Des lignes se mirent à défiler à toute vitesse sur l’écran avant de s’arrêter. Rien ne se passa. Était-ce un subterfuge de mon esprit où la lumière avait-elle clignoté un bref instant ?

Dans un profond borborygme, la femme nue parvint à se mettre à genoux, le corps couvert de sang.

Sur le sol, les deux bébés se mirent soudain à crier. Au dessus de moi, le plafond laissa soudain passer un voile de ciel d’un bleu trop clair, trop brillant.

Photo by Grant Durr on Unsplash

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Pourquoi les superhéros détruisent le monde

Fri, 15 Mar 2019 11:16:54 +0000 - (source)

Tout en prétendant le sauver. Et pourquoi ils sont le pire modèle possible pour nos enfants.

Je déteste les films de superhéros. Je conchie cette mode abjecte qui a dirigé la moitié des conversations d’Internet sur le thème DC ou Marvel, qui a créé une génération d’exégètes de bandes-annonces en attente du prochain « film événement » que va leur fournir l’implacable machine à guimauve et à navet hors de prix appelée Hollywood.

Premièrement à cause de cette éternelle caricature du bien contre le mal, cet épuisant manichéisme qu’on tente désormais de nous camoufler en montrant que le bon doit faire des choses mauvaises, qu’il doute ! Mais, heureusement, le spectateur lui, ne doute jamais. Il sait très bien qui est le bon (celui qui lutte contre le mauvais) et qui est le mauvais (celui qui cherche à faire le Mal, avec un M majuscule, mais sans aucune véritable autre motivation, rendant le personnage complètement absurde). Le bon n’en sort que meilleur, c’est effrayant de bêtise, de faiblesse scénaristique. C’est terrifiant sur l’implication dans nos sociétés. Ce qui est Bien est Bien, c’est évident, on ne peut le questionner. Le Mal, c’est l’autre, toujours.

Mais outre ce misérabilisme intellectuel engoncé sous pléthores d’explosions et d’effets spéciaux, ce qui m’attriste le plus dans cet univers global est le message de fond, l’odieuse idée sous-jacente qui transparait dans tout ce pan de la fiction.

Car la fiction est à la fois le reflet de notre société et le véhicule de nos valeurs, de nos envies, de nos pulsions. La fiction représente ce que nous sommes et nous façonne à la fois. Qui contrôle la fiction contrôle les rêves, les identités, les aspirations.

Les blockcbusters des années 90, d’Independance Day à Armaggedon en passant par Deep Impact, mettaient tous en scène une catastrophe planétaire, une menace totale pour l’espèce. Et, dans tous les cas, les humains s’en sortaient grâce à la coopération (une coopération généralement fortement dirigée par les États-Unis avec de nauséabonds relents de patriotisme, mais de la coopération tout de même). La particularité des héros des années 90 ? C’étaient tous des monsieurs et madames Tout-le-Monde. Bon, surtout des monsieurs. Et américains. Mais le scénario insistait à chaque fois lourdement sur sa normalité, sur le fait que ça pouvait être vous ou moi et qu’il était père de famille.

Le message était clair : les États-Unis vont unir le monde pour lutter contre les catastrophes, chaque individu est un héros et peut changer le monde.

Durant mon adolescence, les films de superhéros étaient complètement ringards. Il n’y avait pas l’ombre du moindre réalisme. Les costumes fluo étaient loin de remplir les salles et, surtout, n’occupaient pas les conversations.

Puis est arrivé Batman Begins, qui selon toutes les critiques de l’époque a changé la donne. À partir de là, les films de superhéros se sont voulus plus réalistes, plus humains, plus sombres, plus glauques. Le héros n’était plus lisse. 

Mais, par essence, un superhéros n’est pas humain ni réaliste. Il peut bien sûr être plus sombre si on change l’éclairage et qu’on remplace le costume fluo. Pour le reste, on va se contenter de l’apparence. Une pincée d’explications par un acteur en blouse blanche pour faire pseudo-scientifique apportera la touche de réalisme. Pour le côté humain, on montrera le superhéros face au doute et éprouvant des caricatures d’émotions : la colère, le désir de faire du mal au Mal, la peur d’échouer, une vague pulsion sexuelle s’apparentant à l’amour. Mais il restera un superhéros, le seul capable de sauver la planète.

Le spectateur n’a plus aucune prise sur l’histoire, sur la menace. Il fait désormais partie de cette foule anonyme qui se contente d’acclamer le superhéros, de l’attendre voire de servir, avec le sourire, de victime collatérale. Car le superhéros moderne fait souvent plus de dégâts que les aliens d’Independance Day. Ce n’est pas grave, c’est pour la sauvegarde du Bien.

Désormais, pour sauver le monde, il faut un super pouvoir. Ou bien il faut être super riche. Si tu n’as aucun des deux, tu n’es que de la chair à canon, dégage-toi du chemin, essaie de ne pas gêner.

C’est tout bonnement terrifiant.

Le monde que nous renvoient ces univers est un monde passif, d’acceptation où personne ne cherche à comprendre ce qu’il y’a au-delà des apparences.  Un monde où chacun attend benoîtement que le Super Bien vienne vaincre le Super Mal, le cul vissé sur la chaise de son petit boulot gris et terne.

La puissance évocatrice de ces univers est telle que les acteurs qui jouent les superhéros sont adulés, applaudis plus encore que leurs avatars, car, comble du Super Bien, ils enfilent leur costume pour aller passer quelques heures avec les enfants malades. Les héros de notre imaginaire sont des saltimbanques multimillionnaires qui, entre deux tournages de publicité pour nous laver le cerveau, acceptent de consacrer quelques heures aux enfants malades sous le regard des caméras !

À travers moults produits dérivés et costumes, nous renforçons cet imaginaire manichéens chez notre progéniture. Alors que notre plus grand espoir serait de former les jeunes à être eux-mêmes, à découvrir leurs propres pouvoirs, à apprendre à coopérer à large échelle, à cultiver les complémentarités et l’intérêt pour le bien commun, nous préférons nous vanter de leur avoir fabriqué un super beau costume de superhéros. Parce que ça fait super bien sur Instagram, parce qu’on devient, pour quelques likes, un super papa ou une super maman.

Le reste de la société est à l’encan. Ne collaborez plus mais devenez un superhéros de l’entrepreneuriat, un superhéros de l’environnement en triant vos déchets, une rockstar de la programmation !

C’est super pathétique…

Photo by TK Hammonds on Unsplash

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L’ascenseur

Thu, 14 Mar 2019 08:43:50 +0000 - (source)

La cabine individuelle du monorail me déposa à quelques mètres de l’entrée du bâtiment de la Compagnie. Les larges portes de verre s’écartèrent en enfilade pour me laisser le passage. Je savais que j’avais été reconnu, scanné, identifié. L’ère des badges était bel et bien révolue. Tout cela me paraissait normal. Ce ne devait être qu’une journée de travail comme les autres.

Le colossal patio grouillait d’individus qui, comme moi, arboraient l’uniforme non officiel de la compagnie. Un pantalon de couleur grise sur des baskets délacées, une paire de bretelles colorées, une chemise au col faussement ouvert dans une recherche très travaillée de paraître insouciant de l’aspect vestimentaire, une barbe fournie, des lunettes rondes. Improbables mirliflores jouisseurs, épigones de l’hypocrite productivisme moderne.

À travers les étendues vitrées du toit, la lumière se déversait à flots, donnant au gigantesque ensemble la sensation d’être une trop parfaite simulation présentée par un cabinet d’architecture. Régulièrement, des plantes et des arbres dans de gigantesques vasques d’un blanc luisant rompaient le flux des travailleurs grâce à une disposition qui ne devait rien au hasard. Les robots nettoyeurs et les immigrés engagés par le service d’entretien ne laissaient pas un papier par terre, pas un mégot. D’ailleurs, la Compagnie n’engageait plus de fumeurs depuis des années.

J’avisais les larges tours de verre des ascenseurs. Elles se dressaient à près d’un demi-kilomètre, adamantin fanal encalminé dans cet étrange cloître futuriste. J’ignorais délibérément une trottinette électrique qui, connaissant mon parcours habituel, vint me proposer ses services. J’avais envie de marcher un peu, de longer les vitrines des salles de réunion, des salles de sport où certains de mes collègues pédalaient déjà avec un enthousiasme matinal que j’avais toujours trouvé déplacé avant ma première tasse de kombusha de la journée.

Une voix douce se mit à parler au-dessus de ma tête, claire, intelligible, désincarnée, asexuée.

— En raison d’un problème technique aux ascenseurs, nous conseillons, dans la mesure du possible, de prendre l’escalier.

J’arrivai au pied des tours de verre et de métal. La voix insistait.

— En raison d’un problème technique, l’usage des ascenseurs est déconseillé, mais reste possible.

J’avais traversé le bâtiment à pied, je n’avais aucune envie de descendre une trentaine d’étages par l’escalier. Sans que je l’admette consciemment, une certaine curiosité morbide me poussait à constater de mes yeux quel problème pouvait bien rendre l’utilisation d’un ascenseur possible, mais déconseillée.

Je rentrai dans la spacieuse cabine en compagnie d’un type assez bedonnant en costume beige et comble du mauvais goût, en cravate, ainsi que d’une dame en tailleur bleu marine, aux lunettes larges et au chignon sévère. Nous ne nous adressâmes pas la parole, pénétrant ensemble dans cet espace clos comme si nous étions chacun seuls, comme si le moindre échange était une vulgarité profane.

Les parois brillantes resplendissaient d’une lumière artificielle parfaitement calibrée. Comme à l’accoutumée, je ne réalisai pas immédiatement que les portes s’étaient silencieusement refermées et que nous avions amorcé la descente.

Une légère musique tentait subtilement d’égayer l’atmosphère tandis que nous appliquions chacun une stratégie différente pour éviter à tout prix de croiser le regard de l’autre. L’homme maintenait un visage glabre aux sourcils épais complètement impassible, le regard obstinément fixé sur la paroi d’en face. La femme gardait les yeux rivés vers le sac en cuir qu’elle avait posé à ses pieds. Elle serrait un classeur contre son buste comme un naufragé se raccroche à sa bouée de sauvetage. De mon côté, je détaillais les arêtes du plafond comme si je les découvrais pour la première fois.

La lumière baissait sensiblement à mesure que nous descendions, comme pour nous rappeler que nous nous enfoncions dans les entrailles chtoniennes de la planète.

Lorsque nous fîmes halte au -34, l’homme en costume dû toussoter pour que je m’écarte à cause du léger rétrécissement de la cabine.

La plongée reprit. La baisse de luminosité et le rétrécissement devenaient très perceptibles. Au -78, l’étage de la dame, nous évoluions dans une pénombre grisâtre. En écartant les bras, j’aurais pu toucher les deux parois.

J’étais désormais seul, comme si l’ascenseur ne m’avait pas reconnu et ignorait ma présence. Une impulsion irrationnelle me décida d’aller aussi profond que possible. Simple accès de curiosité. Après tout, cela faisait des années que je travaillais pour la Compagnie et n’était jamais descendu aussi bas.

La lumière baissait de plus en plus, mais je m’aperçus que ma compagne de descente avait oublié son sac de cuir. Je peinais à distinguer les parois que je pouvais désormais toucher des doigts. Sur le compteur lumineux, qui était de plus en plus proche de moi, les étages défilaient de moins en moins vite.

Je sentis mes épaules frotter et je dus me mettre de profil pour ne pas être écrasé. Je plaçai le sac à hauteur de mon visage et pus très vite le lâcher, car il tenait par la simple force de pression que les parois exerçaient sur lui. La cabine m’enserrait désormais de tous côtés : les épaules, le dos et la poitrine. Ma respiration se faisait difficile alors survint le noir total. Les ténèbres m’enveloppèrent. Seul brillait encore faiblement le compteur qui se stabilisa sur -118.

Calmement, la certitude que j’allais mourir étouffé s’empara de moi. C’était certainement le problème dont m’avait averti la voix. Je ne l’avais pas écoutée, j’en payais le prix. C’était logique, il n’y avait rien à faire.

Dans un silence oppressant, je me rendis compte que la paroi à ma droite était un peu moins obscure. En me contorsionnant, je parvins à me glisser sous le sac qui était désormais à moitié écrasé. La porte était ouverte. Je fis quelques pas hors de la cabine dans une glauque et moite pénombre. Je distinguais des parois en feutre gris arrivant à mi-torse, délimitant des petits espaces où s’affairaient des collègues. Ils portaient des chemises que je percevais grises, des cravates et des gilets sans manches. La faible luminosité de vieux tubes cathodiques se reflétait dans leurs lunettes. Les discussions étaient douces, feutrées. J’avais l’impression d’être un étranger, personne ne faisait attention à moi.

Dans un coin, une vieille imprimante matricielle crachotait des pages de caractères sibyllins en émettant ses stridents chuintements.

Comme un somnambule, je déambulais, étranger à ce monde. Ou du moins, je l’espérais.

Après quelques hésitations, je repris ma place en me glissant avec quelques difficultés dans la cabine dont la porte ne s’était pas refermée, comme si elle m’attendait.

De nouveau, ce fut le noir. L’oppression. Mais pas pour longtemps. Je respirais. Les parois s’écartaient, je distinguais une légère lueur. Je remontais, je renaissais.

Les chiffres défilaient de plus en plus rapidement sur le compteur. Lorsqu’ils s’arrêtèrent sur 0, je défroissai ma chemise et, le sac en cuir dans une main, je me ruai dans les lumineux rayons du soleil filtré.

Au-dessus de ma tête, la voix désincarnée continuait sa péroraison.
— En raison d’un problème technique aux ascenseurs, nous conseillons, dans la mesure du possible, de prendre l’escalier.

Je me mis à courir en riant. Des balcons aux salles de sport, toutes les têtes se retournaient sur mon passage. Je n’y prêtais guère attention. Je riais, je courais à perdre haleine. Quelques remarques fusèrent, mais je ne les entendais pas.

Bousculant un garde, je franchis la série de doubles portes et sortis hors du bâtiment, hors de la Compagnie. Il pleuvait, le ciel était gris.

De toutes mes forces, je lançai la mallette de cuir. Elle s’ouvrit à son apogée, distribuant aux vents feuillets, fiches et autres notes qui vinrent dessiner une parodie d’automne sur le bitume noir de la route détrempée.

Je m’assis sur la margelle du trottoir, les yeux fermés, inspirant profondément les relents de petrichor tandis que des gouttes ruisselaient sur mon sourire.

Ottignies, 22 février 2019. Première nouvelle écrite sur le Freewrite, en moins de 2 jours. Rêve du 14 juillet 2008.Photo by Justin Main on Unsplash

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Désabonnez-moi !

Tue, 12 Mar 2019 12:23:18 +0000 - (source)

Bonjour,

En vertu de la loi RGPD, pourriez-vous m’informer de la manière par laquelle vous avez obtenu mes coordonnées et effacer toutes données me concernant de vos différentes bases de données. Si vous les avez acquises, merci de me donner les coordonnées de votre fournisseur.

Bien à vous,

Il y’a 15 ans, le spam était un processus essentiellement automatisé qui consistait à repérer des adresses email sur le web et à envoyer massivement des publicités pour du Viagra. Les filtres intelligents sont finalement venus à bout de ce fléau, au prix de quelques mails parfaitement légitimes égarés. Ce qui a donné une excuse parfaite à toute une génération : « Quoi ? Je ne t’ai pas répondu sur le dossier Bifton ? Oh, ton mail était dans mes spams ! ».

Mais aujourd’hui, le spam s’est institutionnalisé. Il a gagné ses lettres de noblesse en se rebaptisant « newsletter » ou « mailing ». Les spammeurs se sont rebrandés sous le terme « email marketing » ou « cold mailing ». Désormais, il n’est pas une petite startup, une boucherie de quartier, un club de sport, une institution publique qui ne produise du spam.

Comme tout le monde le fait, tout le monde se sent obligé de le faire. À peine est-on inscrit à un service dont on a besoin, à peine vient-on de payer un abonnement à un club qu’il vient automatiquement avec sa kyrielle de newsletters. Ce qui est stupide, car on vient juste de payer. La moindre des choses quand on a un nouveau client, c’est de lui foutre la paix.

Le pire reste sans conteste le jour de votre anniversaire. Tous les services qui, d’une manière ou d’un autre, ont une date de naissance liée à votre adresse mail se sentent obligés de vous le rappeler. Le jour de son anniversaire, on reçoit déjà pas mal de messages des proches alors que, généralement, on est occupé. Normal, c’est la tradition, c’est chouette. Facebook nous envoie des dizaines voire des centaines de messages de gens moins proches voire d’inconnus perdus de vue. Passons, c’est le but de Facebook. Mais que chaque site où j’ai un jour commandé une pompe à vélo à 10€ ou un string léopard m’envoie un message d’anniversaire, c’est absurde ! Joyeux Spamniversaire !

Le problème avec ce genre de pourriel c’est que, contrairement au spam vintage type Viagra, il n’est pas toujours complètement hors de nos centres d’intérêt. On se dit que, en fait, pourquoi pas. On le lirait bien plus tard. La liste produira peut-être un jour un mail intéressant ou une offre commerciale pertinente. Surtout que se désabonner passe généralement par un message odieusement émotionnel de type « Vous allez nous manquer, vous êtes vraiment sûr ? ».  Quand il ne faut pas un mot de passe ou que le lien de désinscription n’est pas tout bonnement cassé. De toute façon, on ne se désinscrit que de « certaines catégories de mails ». Régulièrement, de nouvelles catégories sont ajoutées auxquelles on est abonné d’office. La palme revient à Facebook, qui m’envoie encore 2 ou 3 mails par semaine alors que, depuis plusieurs mois, je clique à chaque fois, je dis bien à chaque fois, sur les liens de désinscription.

Un magasin en ligne bio, écolo, ne vendant que des produits durables mais qui applique les techniques de marketing les plus anti-éthiques.

Si vous n’êtes pas aussi extrémiste que moi, il est probable que votre boîte mail soit bourrée jusqu’à la gorge, que votre inbox atteigne les 4 ou 5 chiffres. Mais de ces milliers de mails, combien sont importants ? 

Plus concrètement, combien de mails importants avez-vous perdus de vue parce que votre inbox a été saturé par ces mailings ? L’excuse est toujours valide, le mail de votre collègue est bien dans les spams. Tout votre inbox est devenu une gigantesque boîte à spams.

Ceux qui me suivent depuis longtemps savent que je suis un adepte de la méthode Inbox 0. Ma boîte mail est comme ma boîte aux lettres physiques : elle est vide la plupart du temps. Chaque mail est archivé le plus vite possible.

Au fil des années, j’ai découvert que la stratégie la plus importante pour atteindre régulièrement Inbox 0 est d’éviter de recevoir des mails dont je n’ai pas envie. Même s’ils sont potentiellement intéressants. Le simple fait de recevoir le mail, d’être distrait par lui, de le lire, d’étudier si le contenu vaut la peine nécessite un effort mental total qui n’est jamais compensé par un intérêt tout relatif et très aléatoire. En fait, les mails « intéressants » sont les pires, car ils font hésiter, douter.

Réfléchissons une seconde. Si des gens sont payés pour m’envoyer un mail que je n’ai pas demandé, c’est qu’à terme ils espèrent que je paie d’une manière ou d’une autre. Pour qu’une mailing liste soit réellement intéressante, il y’a un critère simple : il faut payer. Si vous ne payez pas le rédacteur de la newsletter vous-même, alors vous le paierez indirectement.

J’ai décidé d’attaquer le problème frontalement grâce à un merveilleux outil que nous offre l’Europe, la loi RGPD.

À chaque mail non sollicité que je reçois, je réponds le message que vous avez pu lire en entête de ce billet. Parfois, j’ai envie de juste archiver ou mettre dans les spams. Parfois je me dis que ça peut être intéressant. Mais je tiens bon : à chaque mail, je me désabonne ou je réponds (parfois les deux). Si une information est réellement pertinente, l’univers trouvera un moyen de me la communiquer.

Cela fait plusieurs mois que j’ai mis en place cette stratégie en utilisant un outil qui complète automatiquement le mail quand je tape une combinaison de lettres (j’utilise les snippets Alfred pour macOS). L’effet est proprement hallucinant.

Tout d’abord, cela m’a permis de remonter à la source de certaines bases de données revendues à grande échelle. Mais, surtout, cela m’a permis de me rendre compte que les apprenti-marketeux savent très bien ce qu’ils font. Ils se répandent en excuses, ils se justifient, ils me promettent que cela n’arrivera plus alors que mon mail n’est aucunement critique. La simple mention du RGPD les effraie. Bref, tout le monde le fait, mais tout le monde sait que ça emmerde le client et que c’est désormais à la limite de la légalité.

Et mon inbox dans tout ça ? Il n’en revient toujours pas. À force de me désinscrire de tout pendant plusieurs mois, il m’est même arrivé de passer 24h sans recevoir le moindre mail. Cela m’a permis de détecter que certains mails vraiment importants passaient parfois dans les spams vu que, étonné de ne rien recevoir, j’ai visité ce dossier.

Soyons honnêtes, c’était un cas exceptionnel. Mais je reçois moins de 10 mails par jour, généralement 4 ou 5, ce qui est tout à fait raisonnable. Je reprends même du plaisir à échanger par mail. Je préfère en effet cette manière de correspondre au chat qui implique une notion stressante d’immédiateté.

Maintenir mon inbox propre nécessite cependant une réelle rigueur. Il ne se passe pas une semaine sans que je découvre être inscrit à une nouvelle mailing liste, parfois utilisant des données anciennes et apparaissant comme par magie.

Aussi je vous propose de passer avec moi à la vitesse supérieure en appliquant exactement ma méthode.

À chaque mail non sollicité, répondez avec mon message ou un de votre composition. Copiez-collez-le ou utilisez des outils de réponses automatiques. Surtout, n’en laissez plus passer un seul. Vous allez voir, c’est fastidieux au début, mais ça devient vite grisant.

Plus nous serons, moins envoyer un mailing deviendra rentable. Imaginez un peu la tête du marketeux qui, à chaque mail, doit répondre non plus à un ploum un peu excentrique, mais à 10 voire 100 personnes !

Ne soyez pas agressifs. Ne jugez pas. N’essayez pas d’entrer dans un débat (je l’ai fait au début, c’était une erreur). Contentez-vous du factuel et inattaquable : « Retirez-moi de vos bases de données ». Vous n’avez pas à vous justifier plus que cela. N’oubliez pas de mentionner les lettres magiques : RGPD.

Qui sait ? Si nous sommes assez nombreux à appliquer cette méthode, peut-être qu’on en reviendra au bon vieux principe de n’envoyer des mails qu’à ceux qui ont demandé pour les recevoir.

Je rêve peut-être, mais la rigueur que je me suis imposée pour commencer cet exercice s’est transformée en plaisir de voir ma boîte mail si souvent vide, prête à recevoir les messages et les critiques de mes lecteurs. Car, ces messages-là, je n’en ai jamais assez…

Photo by Franck V. on Unsplash

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Sous les réseaux sociaux, un monde post-déconnexion

Wed, 27 Feb 2019 11:51:59 +0000 - (source)

Où je poursuis ma déconnexion en explorant les deux grands types de réseaux sociaux, la manière dont ils nous rendent dépendants et comment ils corrompent les plus grands esprits de ce siècle.

Dans l’étude de mon addiction aux réseaux sociaux, je me suis rendu compte qu’il en existait deux types : les réseaux symétriques et ceux qui sont asymétriques.

Dans les réseaux symétriques, comme Facebook ou Linkedin, une connexion est toujours partagée d’un commun accord. Une des personnes doit faire une demande, l’autre doit l’accepter. Le résultat est que chacun voit ce que poste l’autre. Même s’il existe des mécanismes pour « cacher » certains de vos amis ou « voir moins de posts de cette personne », il est implicitement acquis que « Si je vois ce qu’il poste, il voit ce que je poste ». Ce fallacieux postulat donne l’impression d’un lien social. Le fait de recevoir une demande de connexion est donc source d’une décharge de dopamine. « Youpie ! Quelqu’un veut être en relation avec moi ! ». Mais également source de surcharge cognitive : dois-je accepter cette personne ? Où tracer la frontière entre ceux que j’accepte et les autres ? Que va-t-elle penser si je ne l’accepte pas ? Je l’aime bien, mais pas au point de l’accepter, etc.

Facebook joue très fort sur l’aspect émotionnel du social. Son addiction vient du fait qu’on a l’impression d’être en lien avec des gens qu’on aime et qui, par réciprocité de la relation, devraient nous aimer. Ne pas aller sur Facebook revient à ne pas écouter ce que disent nos amis, à ne pas s’intéresser à eux. Il s’agit donc de l’exploitation commerciale pure et simple de notre instinct grégaire. Alléger son flux en « unfollowant » est une véritable violence, car « Je l’aime bien quand même » ou « Elle poste parfois des trucs intéressants que je risque de rater » voire « Elle va croire que je ne l’aime plus, que je ne veux plus rien avoir à faire avec elle ».

Linkedin joue dans la même cour, mais exploite plutôt notre peur de rater des opportunités. Tout contact sur Linkedin se fait avec l’arrière-pensée « Un jour, cette personne pourrait me rapporter de l’argent, mieux vaut l’accepter ».

Personnellement, pour ne pas avoir à prendre de décisions, j’ai décidé d’accepter absolument toute requête de connexion sur ces réseaux. Le résultat est assez génial : ils ont perdu tout intérêt pour moi, car ils sont un flux complètement inintéressant de gens dont je n’ai pas la moindre idée qui ils sont. De leur côté, ils sont sans doute contents que je les aie acceptés sans que ça ne change rien à ma vie. Bref, tout est pour le mieux.

Mais il existe une deuxième classe de réseaux sociaux dits « asymétriques » ou « réseaux d’intérêts ». Ce sont Twitter, Mastodon, Diaspora et le défunt Google+.

Asymétriques, car on peut y suivre qui on veut et n’importe qui peut nous suivre. Cela rend le follow/unfollow beaucoup plus facile et permet d’avoir un flux bien plus centré sur nos intérêts.

L’asymétrie est un mécanisme qui me convient. Twitter et Mastodon me plaisent énormément.

Le follow étant facile, mon flux se remplit continuellement. Ces deux plateformes sont une source ininterrompue de « distractions ». Mais, contrairement à Facebook et Linkedin, je les trouve intéressantes. Comment ne pas redevenir dépendant ?

Se déconnecter trois mois, c’était bien. Mais pourrais-je établir une stratégie tenable sur le long terme ? Il ne faut pas réfléchir en termes de volonté, mais bien en termes de biologie : comment faire en sorte qu’aller sur une plateforme ne soit pas source de dopamine ?

Là où sur Facebook je suis tout le monde, rendant le truc inutile (Facebook m’aide beaucoup avec une interface que je trouve insupportablement moche et complexe), sur Twitter et Mastodon j’ai décidé de ne suivre presque personne.

Processus cruel qui m’a obligé d’unfollower des gens que j’aime beaucoup ou que je trouve très intéressants. Mais, bien souvent, il s’agit aussi d’anciennes rencontres, des personnes avec qui je n’ai plus de contact depuis des mois voire des années. Ces personnes sont-elles encore importantes dans ma vie ? En restreignant de manière drastique les comptes que je suis, le résultat ne s’est pas fait attendre. Le lendemain matin, il y’avait trois nouveaux tweets dans mon flux. Trois !

Cela m’a permis de remarquer que, malgré mon blocage systématique des comptes qui font de la publicité, un tweet sur trois de mon flux est sponsorisé. Pire : après quelques jours, Twitter semble avoir compris l’astuce et me propose désormais des tweets de gens qui sont suivis par ceux que je suis moi-même.

Exemple parfait : Twitter essaie de m’enrôler dans ce qui ressemble à une véritable flamewar mêlant antisémitisme et violences policières sous le seul prétexte qu’un des participants à cette guéguerre est suivi par deux de mes amis.

Publicités et insertion de flamewars aléatoires dans mon flux, Twitter est proprement insupportable. C’est un outil qui fonctionne contre ma liberté d’esprit. Je ne peux que vous encourager à faire le saut sur Mastodon, ça vaut vraiment la peine sur le long terme et, sur Mastodon, ma stratégie d’unfollow massif fonctionne extrêmement bien. Je redécouvre les pouets (c’est comme ça qu’on dit sur Mastodon) de mes amis, messages qui étaient auparavant noyés dans un flux gigantesque de libristes (ce qu’on trouve principalement sur Mastodon).

Après quelques jours, force fut de constater que j’étais de nouveau accro ! Je répondais à des tweets, me retrouvais embarqué dans des discussions. Seule solution : unfollower ceux qui postent souvent, malgré mon intérêt pour eux.

J’admire profondément des gens comme Vinay Gupta ou David Graeber. Ils m’inspirent. j’aime lire leurs idées lorsqu’elles sont développées en longs billets voire en livres. Mais sur Twitter, ils s’éparpillent. Je dois trier et lutter pour ne pas être intéressé par tout ce qu’ils postent.

En ce sens, les réseaux sociaux sont une catastrophe. Ils permettent aux grands esprits de décharger leurs idées sans prendre la peine de les compiler, les mettre en forme. Twitter, c’est un peu comme un carnet de note public sur lequel tu ne reviens jamais.

Je me demande s’ils écriraient plus au format blog sans Twitter. Cela me semble plausible. J’étais moi-même dans ce cas. Beaucoup de blogueurs l’avouent également. Mais alors, cela signifierait que les réseaux sociaux sont en train de corrompre même les plus grands esprits que sont Graeber et Gupta ! Quelle perte ! Quelle catastrophe ! Combien de livres, combien de billets de blog n’ont pas été écrits parce que la frustration de s’exprimer a été assouvie par un simple tweet aussitôt perdu dans les méandres d’une base de données centralisée et propriétaire ?

Au fond, les réseaux sociaux ne font que rendre abondant ce qui était autrefois rare : le lien social, le fait de s’exprimer publiquement. Et, je me répète, rendre rare ce qui était autrefois abondant : l’ennui, la solitude, la frustration de ne pas être entendu.

Ils nous induisent en erreur en nous faisant croire que nous pouvons être en lien avec 500 ou 1000 personnes qui nous écoutent. Que chaque connexion a de la valeur. En réalité, cette valeur est nulle pour l’individu. Au contraire, nous payons avec notre temps et notre cerveau pour accéder à quelque chose de très faible valeur voire d’une valeur négative. Plusieurs expériences semblent démontrer que l’utilisation des réseaux sociaux crée des symptômes de dépression.

On retrouve une constante dans l’histoire du capitalisme : toute innovation, toute entreprise commence par créer de la valeur pour ses clients et donc pour l’humanité. Lorsque cette valeur commence à baisser, l’entreprise disparait ou se restructure. Mais, parfois, une entreprise a acquis tellement de pouvoir sur le marché qu’elle peut continuer à croître en devenant une nuisance pour ses clients. Que ce soit techniquement ou psychologiquement, ceux-ci sont captifs.

Facebook (et donc Instagram et Whatsapp), Twitter et Google sont arrivés à ce stade. Ils ont apporté des innovations extraordinaires. Mais, aujourd’hui, ils sont une nuisance pour l’humain et l’humanité. Ils nous trompent en nous apportant une illusion de valeur pour monétiser nos réflexes et nos instincts. L’humanité est malade d’une hypersocialisation distractive dopaminique à tendance publicitaire.

Heureusement, prendre conscience du problème, c’est un premier pas vers la guérison.

Photo by Donnie Rosie on Unsplash

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