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Mon philou a fait plouf !

Wed, 02 Oct 2019 21:25:53 +0000 - (source)

Phil a fait son dernier plouf. Comme tout bon apnéiste, il a pris sa dernière inspiration.

Ce serait tellement facile de parler de ton sourire omniprésent. Tout le monde le fait. Alors je profite de ce blog pour raconter une histoire rare : la seule fois où je t’ai vu ne pas sourire.

Tu conduisais la camionette. On te disait tous que, avec une remorque bringuebalante, 130km/h, c’était un peu rapide. Tu nous répondais « Boaf » en riant. On t’a dit qu’il y’a avait un combi de flic derrière nous. Tu nous as répondu « Boaf » en riant. Le combi de flic nous a fait signe de nous ranger sur le bas côté. On a éclaté de rire. Sauf toi. Tu es descendu tout penaud te faire sermonner. Tu avais un petit d’air d’enfant qui se fait gronder, tu ne riais pas.

Dans la camionnette, par contre, on était tous hilares !

Quand tu as repris le volant, tu as quand même fait « Boaf » et ton sourire est revenu.

L’eau noire de nos carrières n’aura plus la même saveur sans toi pour les agiter en crawlant comme un phoque parce que « ça te décoince les trompes d’eustache ». Les billets de ce blog seront un peu plus seuls maintenant que tu ne les liras plus, que tu ne m’enverras plus tes commentaires plein de tendresse et de jeux de mots foireux.

Notre seul espoir c’est que, là-bas, tu arrives à les embobiner avec une combine foireuse dont tu as le secret pour qu’on te renvoie ici, avec nous. Genre le coup du bateau prêté par l’université que tu as démonté pour tenter de le faire fonctionner sans clé de contact avant que l’on comprenne que, si tu n’avais pas la clé, c’est parce que l’université n’était pas au courant de sa générosité à ton égard.

Je préfèrais quand t’étais à la bourre que quand tu pars à l’avance. Tout risque de tourner trop rond sans toi.

Putain Mon Philou, tu nous manques déjà…

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


Sauvons la planète de l’écologie hystérique

Fri, 27 Sep 2019 10:08:56 +0000 - (source)

Régulièrement, des lecteurs me demandent pourquoi je ne traite pas d’écologie sur ce blog. Après tout, la planète est en danger, il faut agir. Pourquoi ne pas écrire sur le sujet ?

La réponse est toute simple : je parle d’écologie. Souvent. Presque tout le temps. Je milite pour sauver la planète, je raconte des histoires pour sensibiliser mes lecteurs.

Mais, contrairement à cette hérésie médiatique et millénariste qui s’est emparée de l’humanité, je ne cherche pas à effrayer. Je veux que les choses changent réellement en traitant le problème à la racine.

En hurlant, en manifestant, en lapidant le malheureux qui aurait encore des ampoules à incandescence, nous ne faisons que hâter notre perte. Nous sommes en train de détruire nos enfants, d’en faire des névrosés, des intégristes. Nous leur montrons l’exemple d’une jeune femme qui brosse l’école pour traverser l’atlantique sur le voilier d’un milliardaire afin de servir de faire-valoir ou de repoussoir électoral aux politiciens. Nous les culpabilisons en leur disant d’agir, de s’agiter médiatiquement, en les décourageant de prendre le temps pour apprendre et réfléchir. Récemment, une gamine de sept ans à qui je tentais vainement d’expliquer que couper un arbre n’était pas un crime, que c’était parfois bénéfique et nécessaire, m’a répondu : « De toutes façons, je préfère mourir que de polluer ».

C’est extrêmement grave. Nous imposons notre culpabilité, notre sentiment d’impuissance à nos enfants. Nous les transformons en ayatollahs d’une idéologie aveugle, irrationnelle, cruelle, inhumaine. Une religion.

La dangereuse violence du potager

Le discours collapsologiste devient la norme. Tout le monde veut apprendre à cultiver son potager, à chasser pour survivre.

Mais personne ne réfléchit qu’il y’a une raison toute simple pour laquelle nous sommes passé à l’industrialisation. Ce n’est pas par plaisir que l’homme a construit des usines. Mais parce que c’est plus efficace, plus performant. Que cela a permit à la majorité de l’humanité de ne plus crever de faim et de misère.

Ce pseudo moyen-âge idéalisé auquel beaucoup aspirent signifie, avant toute chose, la famine en cas de mauvaise récolte ou d’accident, la mort par maladie, le handicap à vie pour de simples fractures.

Nous oublions que les chasseurs-cueilleurs et même les paysans du moyen-âge disposaient de plusieurs hectares par individu, ce qui leur permettait de subsister de justesse. Pour revenir à cet état, il faudrait d’abord se débarrasser de l’immense majorité de l’humanité. Et cela se ferait tout naturellement grâce à la guerre et aux massacres pour conquérir les territoires fertiles.

Si vous croyez à l’effondrement, ce n’est pas la permaculture que vous devez apprendre mais le maniement des armes. Ce ne sont pas les conserves qu’il faut stocker mais les munitions. Au moyen-âge, les villages étaient régulièrement razziés ou sous la protection d’un seigneur qui levait d’énormes impôts. Dans le monde des collapsologues, le maraîcher d’aujourd’hui est donc le serf de demain. Militer pour un retour au potager individuel, c’est littéralement militer pour la guerre, la violence, la lutte pour des ressources rares.

Le réchauffement climatique est un fait établi, indiscutable. Il sera probablement pire que prévu. L’inaction politique est bel et bien criminelle. Mais en devenant tous des survivalistes, nous créons une prophétie autoréalisatrice. Nous nous concentrons sur l’obstacle à éviter.

Traiter le mal à la racine et non ses symptômes

Pourtant, malgré les changements désormais inévitables de notre environnement, l’écroulement de la société n’est pas inexorable. Au contraire, nous sommes la société et celle de demain sera ce que nous voulons qu’elle soit. Nous pouvons accepter la situation comme un fait, utiliser notre intelligence pour prévoir, mettre en place les infrastructures qui rendront le réchauffement moins tragique en réduisant le nombre de morts.

Ces infrastructures sont tant techniques (eau, électricité, internet) que politiques et morales. En créant des outils de gouvernance décentralisés, nous pouvons augmenter la résilience de la société, nous pouvons asseoir les principes collaboratifs qui nous feront vivre au lieu de survivre. En militant pour la libre circulation des personnes, nous pouvons tuer dans l’œuf les conflits le long d’arbitraires frontières. En luttant contre les ségrégations, nous éviterons qu’elles ne se transforment en un communautarisme violent lorsque les ressources se raréfieront.

Avant toute chose, nous devons apprendre à traiter les causes, à comprendre au lieu de nous voiler la face en rejetant la faute sur des concepts arbitrairement vagues comme « les politiques », « l’industrie », « les riches » ou « le capitalisme ».

Pourquoi consommons-nous autant de ressources ? Parce que nous y sommes poussés par la publicité. Pourquoi y sommes-nous poussés ? Pour faire tourner l’économie et créer des emplois ? Pourquoi voulons nous créer des emplois ? Pour consommer ce que nous croyons vouloir à cause de la publicité. Nous devons sortir de ce cercle vicieux, le casser.

Il faut arrêter de créer de l’emploi. Il faut travailler le moins possible, nous sommes déjà trop productifs. Il faut décrédibiliser la publicité et le marketing. Il faut apprendre à être satisfait, à avoir assez. Or, c’est impossible dans un monde où le produit le plus vendu est désormais la malléabilité de notre cerveau. À travers Facebook et Google, nous sommes en permanence scrutés et façonnés pour devenir de bons consommateurs émotionnellement réactifs. Nous militons contre le réchauffement climatique sur… des pages Facebook ! Ce qui va nous exposer à des publicités pour des projets Kickstarter de vélos pliants jetables fabriqués au Turkménistan et à des posts “likés” à outrance qui renforcent nos croyances, tuant tout recul, tout esprit critique.

Chronique d’un effondrement souhaité

Si notre priorité est réellement la santé future de nos enfants, la mesure la plus simple et efficace serait d’interdire immédiatement la cigarette dans l’espace public, y compris l’électronique dont on remarque qu’elle est extrêmement nocive et pousse à l’usage du tabac chez les jeunes.

La cigarette est un marché hyper polluant dont l’objectif est de polluer les poumons des clients et de leur entourage tout en polluant les nappes phréatiques et nos sols (avec les mégots). Or, combien de marcheurs pour le climat s’en sont grillé une, souvent juste à proximité d’enfants ?

Comment peut-on un instant imaginer être crédible en demandant un respect assez abstrait de la planète à une entité abstraite que sont « les politiques » lorsqu’on n’est concrètement pas capable de respecter son propre corps ni celui de ses propres enfants ?

Après la cigarette, il faudrait attaquer la voiture. Avec une solution toute simple : augmenter le prix de l’essence. Transformer l’essence en gigantesque taxe de la voiture. Les mesures factuelles le prouvent : la consommation ne dépend que du prix. Une voiture qui consomme moins roulera plus si le prix n’est pas augmenté. Mais les gilets jaunes nous ont démontré avec quelle énergie nous sommes capables de nous battre pour avoir le droit de polluer plus, de consommer plus, de travailler plus.

Ce que nous disons à nos enfants, c’est qu’ils sont coupables, qu’ils doivent sauver le monde que nous détruisons sciemment. Nous leur faisons peur avec le glyphosate, qui pourrait éventuellement être toxique, même si ce n’est pas certain sur de petites doses, en leur servant un steak de viande rouge bio qui lui, est un cancérigène certain.

Nous entretenons leur peur avec l’aluminium dans les vaccins, avec les ondes wifi, avec le nucléaire alors qu’une seule journée dans les embouteillages sur l’autoroute et une soirée avec des fumeurs sont probablement plus néfastes pour le cerveau que toute une vie avec une antenne wifi sur la tête. Tous les effets secondaires des vaccins ne pourront jamais faire autant de mal qu’une simple épidémie de rougeole.

Les scientifiques qui travaillent sur le nucléaire et qui ont des solutions concrètes aux inconvénients de cette technologie (le danger d’explosion, les déchets) s’arrachent les cheveux car ils ne peuvent plus avoir de budget, ce qui a pour effet de réactiver des vieilles centrales dangereuses ou, pire, des centrales à charbon qui tuent silencieusement des milliers de gens chaque année en polluant notre atmosphère.

Nos peurs hystériques sont en train de créer exactement ce que nous craignons. L’écologie collapsologiste met en place presque volontairement la catastrophe qu’elle prédit. Au nom de l’amour de la terre, les grands inquisiteurs nous torturent afin que nos souffrances psychologiques rachètent les péchés de l’espèce.

L’apocalypse instagramable

Voir des millions de gens marcher pour le climat m’effraie autant que voir d’autres se réchauffer autour de braseros dans leur gilets fluos. J’ai l’impression de voir un troupeau écervelé, bêlant à la recherche d’un chef. Un troupeau qui ne sera satisfait que par des mesures absurdes, médiatiques, spectaculaires. Un troupeau qui a trop de pain et demande de plus grands jeux (car, oui, l’obésité tue plus aujourd’hui que la malnutrition).

La réalité n’est malheureusement jamais spectaculaire. Réfléchir n’est jamais satisfaisant. C’est d’ailleurs la raison, bien connue des psychologues, pour laquelle les théories du complot ont tant de succès. Nous voulons du spectaculaire, du bouleversant. Et le tout sans changer nos habitudes. On veut bien acheter des ampoules plus chères et manifester mais si le changement climatique devient trop dérangeant, on se contentera de dire que c’est un hoax des gaucho-scientifiques. Ou que c’est la faute des politiques.

Sortir du tout à l’emploi, refuser le consumérisme, prendre du recul sur notre rapport à l’information, repenser nos modes de gouvernance. Prévoir des infrastructures d’eau potable et d’électricité mondiale. Décentraliser Internet. Tout cela, malheureusement, n’est pas assez likable. Mélanie Laurent ne pourrait pas en faire un film. Greta Thunberg ne pourrait pas justifier une traversée de l’atlantique.

C’est tellement plus facile de crier à la destruction totale, de trembler de peur, de se réjouir parce que tout un quartier a réussi à faire pousser cinq tomates, de payer pour avoir l’honneur de sarcler la terre du champs de Pierre Rabhi ou de prendre un selfie sur Instagram avec une « star de la méditation qui prie pour l’union des consciences » (je n’invente rien). Ça fait moins peur de mourir à plusieurs, chante très justement Arno.

C’est plus facile, cela nous donne bonne conscience au moindre effort. Malheureusement, c’est au prix de la santé mentale de nos enfants. Nous sommes en train de détruire psychiquement une génération parce que nous refusons de pousser la réflexion, d’accepter nos erreurs, d’évoluer, de penser plus loin que les grammes de CO2 émis par notre voiture de société.

Un péché héréditaire

Ma génération était à peine née lorsque quelques australiens demandèrent à nos parents comment ils pouvaient dormir alors que leurs lits étaient en train de brûler. 32 années plus tard, force est de constater que nous n’avons fait que transformer une évidence scientifique en hystérie collective. Que nous n’avons fait que reporter la culpabilité, en la décuplant, sur la génération de nos enfants. Avec un effet positif quasiment nul.

La maison brûle mais au lieu de leur apprendre à se servir d’un extincteur ou à sauter par la fenêtre, nous leur enseignons à courir en cercle en hurlant le plus fort possible tout en prenant des selfies. Nous leur faisons couper les robinets et nous leur apprenons à disposer des cristaux magiques qui, par leur « énergie vibratoire », devraient éteindre l’incendie.

Notre seul espoir est qu’ils s’en rendent compte avant d’être définitivement traumatisés. Qu’ils nous envoient paître plus rapidement que ce que nous avons fait avec nos parents. Qu’ils nous renvoient à la figure nos marches pour le climat, nos supermarchés bio avec des parkings pour SUV, nos pages Facebook pour gérer les potagers partagés et nos partis écologistes qui veulent avant tout créer de l’emploi et détruire le nucléaire. « Tu faisais quoi papy pour lutter contre le réchauffement climatique ? » « On allait marcher dans la rue pour que d’autres fassent quelque chose ».

Plutôt que de mettre la pression sur les générations suivantes et d’accuser les générations précédentes, ne pourrait-on pas prendre nos responsabilités intergénérationnelles et s’y mettre tout de suite ? Ensemble ?

Parler d’écologie ? C’est peut-être avant tout lâcher le plaisir immédiat de l’indignation facile et parler de notre consommation, de notre responsabilité à sélectionner ce que nous donnons à ingurgiter à notre cerveau.

Photo by Siyan Ren on Unsplash

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How I learn to stop worrying and love the decentralized future

Tue, 17 Sep 2019 12:51:08 +0000 - (source)

Even if everybody is not realizing it consciously, our world is becoming incredibly more virtual, borderless and decentralized. Fighting the trend may only make the transition more violent. We may as well embrace it fully and ditch our old paradigms to prepare for a new kind of society.

How we built the virtual world

Virtual reality is always depicted by science fiction as something scary, something not so far away that allows us to spend our time connected to imaginary worlds instead of interacting with the reality. An artificial substitute to a good old-fashioned life, a drug, an addiction.

Is it a dystopian prediction? Nowadays, white-collar workers spend most of their wake time interacting through a screen. Answering emails for work, chatting with colleagues on Slack, attending online meetings on Skype, looking at their friends Instagram during breaks and commutes, playing games and watching series in the evening.

The geographical position of the people with whom we interact is mostly irrelevant. That colleague might be just a few metres across the room or in the Beijing office of the company. That friend might be a neighbour or a university acquaintance currently on a trip to Thailand. It doesn’t matter. We all live, to different degrees, in that huge global connected world which is nothing but a virtual reality.

This can be observed in our vocabulary. While, only a few years ago, we were speaking of “online meetings”, “remote working” and “chatting on the Internet”, those have become the norm, the default. It has to be specified when it’s not online. Job offers should announce that “remote working is not possible for this position”. There are “meetings” and “on-premise events”. You would specify that you meet someone “in person”. Even the acronym “LOL” is now commonly used as a verbal interjection “in real life”. That “real life” expression which is often used as if our online life was not real, as if most of our wake time was imaginary. As an anecdote, the hacker culture coined the term AFK, “Away From Keyboard”, to counter the negative connotation implied by “non-real life” but we are now connected without keyboard anyway.

Blinding ourselves to post-scarcity

Part of the appeal of our online lives might lie in the limitless capabilities. In that world, we are not bounded by the finite resources of matter. We can be everywhere in the world at the same time, we can take part in many discussions, we can consume many contents, learn, entertain ourselves. In fact, we can even have multiple identities, be our different selves. At the same time!

While most of our economy is based on scarcity of goods, the online world offers us a post-scarcity society. As businesses move online, barriers and limitations are gradually removed. The only remaining scarce resource is our time, our attention. That’s why the online economy is now dubbed “economy of attention” even if a better word would probably be “economy of distraction”. But even in the craziest science-fiction books, post-scarcity is rarely imagined, The Culture, by Iain M. Banks, being one of the famous exceptions.

In that new world where geographical location and passport identity don’t really matter, we rely on some technical “tricks” to apply the old rules and pretend nothing has changed. Servers use IP addresses to guess the country of the client computer and follow the local legislation, not even considering that using a VPN is a common practice. State officials use the geographical location of a physical hard drive to know which regulation to follow, trying to blind themselves to the fact that most data are now mirrored around the world. They might also use the country of residence of the owner of those computers, company or individual, to claim taxes. Copyright enforcements and DRM are only legal and technical ways to introduce artificial scarcity paradigms in a post-scarcity environment.

But those are mainly gimmicks. The very concepts of country, local regulation, border and scarcity of information is not making sense any more for the rich and educated part of the population. This was already the case for quite some time for the very rich and their tax-evasion schemes but it is becoming every day more and more accessible for the middle class. History repeats itself: what starts as luxury become more common and affordable before becoming an evidence which has always been there.

One might even say that’s one reason borders are becoming so violent and reckless: they are mainly trying to preserve their own existence, from invasive, annoying and meaningless controls at airports to literally going to war against poor people. Refugees are running away from violence and poverty while we try to prevent them to cross an imaginary line which exists only in our imagination. Lines that were drawn at some point in history to protect some scarce resources which are now abundant.

Is it going too far to dream about a borderless post-scarcity world?

The frogs in the kettle of innovation

Innovation and societal change happen very rarely through a single invention. An invention only makes sense in a broader context, when the world is ready. The switch is often so subtle, so quick that we immediately forget about our old notions. Just like the frog in a boiling water kettle, we don’t realize that a change is happening. We are still telling our children to eat all their plate because people are dying of hunger. But what if we told them that there are currently more people dying from eating too much?

If you invented the road bike during the Middle Ages, it would have been perceived as useless. Your first bike prototype would not cope with the roads and paths of that time. And it would anyway probably cost a lot more than a horse, which was able to travel everywhere. After the era of the horse and the era of the car, we are witnessing that bike might become the best individual transportation platform inside a city. In fact, it is already the case in cities like Amsterdam or Copenhagen.

Are Danish and Dutch bikes different? Absolutely not. The cities are. They were transformed to become bike-friendly just like we purposely transformed our cities to become car-friendly at the start of the twentieth century. Urban planners, car makers and economic interests worked together for decades to create a world where a city without cars is unthinkable. From luxury goods, cars became affordable then obvious. A city without cars? It would be like a country without borders, a citizen without citizenship…

As recently as 15 years ago, mobile Internet was seen as a useless toy by most but a few elite. You could only access WAP specific websites and the connection was awfully slow. This didn’t matter because most of our phones had black and white screens unable to display more than a few lines of text. Even laptops were heavy, slower and more expensive than their desktop counterpart. Plugging in an RJ45 cable was required to access the Internet. They were available in most hotel rooms.

In 2007, Apple invented the first “smartphone” with a screen and without a keyboard (much to the laughs of Blackberry owners). There was not even apps at the time but, suddenly, the infrastructure came into place. 2G became 3G became 4G. The market asked for better coverage from mobile phone operators. Developers started to design “apps”. Websites became “alternative mobile version available” then “mobile first” then “responsive”. In less than a decade, we moved from “mobile Internet” being a useless geek dream to the default reality. Most Internet usage is mobile nowadays. If not on a mobile phone, people work on a very light laptop in a coffee shop, connecting through their phone network because the coffee shop’s wifi is not fast enough for them. My own internet connection has half the speed that 4G on my phone. The move was so quick, so efficient that we immediately forgot what it was like to not have mobile Internet. We switched from “crazy geek dream” to a “granted normality” without intermediary steps. From a luxury to affordability to obvious in only a few years.

Blockchains are the first seed of true decentralization

We are witnessing the same process with blockchains and decentralization initiatives. Most people are currently dismissing it as “a geek dream”, “a bike in the Middle Ages”. But the infrastructure is moving. Some of today’s solutions will be dismissed, like WAP websites. Some are temporary measures. But the whole world is moving toward more decentralization, fewer borders, less material constraints, less scarcity.

Blockchains and decentralized technologies are only a thin layer of innovations applied on the whole telecommunication stack. They are the icing of the cake which may kill forever the whole idea of our world being a scattered set of countries randomly spread around the globe.

With the invention of Bitcoin and other cryptocurrencies, states become powerless when it comes to controlling citizens wealth and collecting taxes. What is their added value in a world where decisions can be taken through new collective and decentralized governance mechanisms? Citizens are starting to choose their country of citizenship as a service, comparing offers and advantages. While places like Monaco, Panama and Switzerland have long been on this market as an “exclusive club for the rich elite”, Estonia is pioneering the “country for digital nomads” niche with its e-citizen program. Countries are mostly becoming identity providers. But this might be temporary as a state-certified identity may become the next RJ45 cable: useful only in some circumstances for a given set of people, unknown to others. Identity will move from “a name on a passport issued by an arbitrary state” to something a lot more subtle, more related to your reputation amongst your peers. Being stateless may become common.

Fighting decentralization or helping to build it?

This evolution might be exciting for technologists facing the painfully slow heaviness of a centralized administration designed in the 19th century, for activists fighting corruption. But it might also frighten the social-minded people who see the state as a tool of redistribution and protection of the minorities.

The danger would be to focus only on possible problems to fight this globalization trends as a whole, opposing the decentralization technologies themselves. Some may try to preserve the nation state paradigm at all cost with a simple argument : “We cannot let people decide by themselves”. In a way or another, every single argument against decentralization is a variation of this authoritarian thinking.

But don’t worry. By its very nature, decentralization is resilient. It cannot be stopped. Fighting it can only add more violence to the transition. Fear of decentralization will probably give fuel to opposition forces with specific interests like authoritarian states and centralized monopolies but, on the historical level, this will be nothing more than a hiccough.

The question we are facing is straightforward: how to build a decentralized and borderless future respectful of our values?

The answer is, of course, a lot more complicated as we have very different, sometimes conflicting set of values. One thing seems clear: we cannot blindly trust one centralized power to do it for us. As shown by the Trump election or the Brexit, the representative democracy paradigm itself is failing as it is now merely a game of stealing your attention to gain your vote. Decentralization will be built, well, it goes without saying, in a decentralized way. In fact, it is happening right now.

Where the states have failed

Decentralization is not “nice to have”. It is a mandatory requirement to address issues where states have demonstrated their incompetence. In the best scenarios, governments are making really slow progress while, in some case, they are simply worsening the situation or opposing any form of resolution.

Global warming is one of the failures of our heavy and slow nation-state world. Despite a palpable sense of urgency, there’s a shared feeling that “nothing has been done”, that the states cannot handle the situation. Heads of state are proud to sign an “agreement” with the name of a city but is it enough?

Governments and states were designed to handle local communities and to go at war with each other, not to manage a global society. Most public administrations are still following a military-like chain-of-command design. What can we expect when nearly 8 billion humans are relying on a few hundred brains to solve the most important global problems?

Historically, every centralized regime has died under its own weight and has been overthrown by chaotic and decentralized collective intelligence.

By investing and building more decentralized solution, we are effectively building a new society where horizontal collaboration is the new norm. We are translating our values into code with the hope that this will preserve those values as there might be no chiefs to impose them any more. Today’s decentralized software projects are, right now, writing in their code what they think an identity should be, what the relations between two humans should be, what the minimal rights should be, what is allowed or not. Sometimes it is highly explicit and even the goal of the project, such as Duniter, a cryptocurrency with a built-in basic income mechanism, sometimes it is subtle and implicit. In any case, the source code we are writing today is the constitution of tomorrow.

Solving the unsolvable, inventing tomorrow

Our societies evolved because we were living in an infinite world with very scarce resources to survive. Today, we are transitioning toward a world where the planet is the only scarce resource while everything else is abundant.

What we choose to work on is telling a story about the future we want to build. This is a deep responsibility and may explain why so much effort goes into decentralization.

Because the goal of decentralization is not to overthrow centralized regime but to collectively solve problems where our billions of brains are needed. The end of states, the evolution of identity and the post-scarcity society will only be consequences.

Photos by Matthieu Joannon, Alina Grubnyak, Alina Grubnyak again and Clarisse Croset on Unsplash

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À la poursuite du minimalisme numérique

Mon, 09 Sep 2019 10:18:39 +0000 - (source)

Souvent galvaudé, essentiellement transformé en argument marketing, le mot « minimalisme » est difficile à définir. Il évoque à la fois un design épuré et une frugalité volontaire.

Mais c’est Cal Newport, dans son livre « Digital Minimalism », qui en donne une définition qui me convient et qui m’inspire. Le minimalisme, c’est la prise en compte du coût total de possession d’un bien ou d’un abonnement à un service.

Si l’on vous offre un objet, vous avez intuitivement l’impression d’être gagnant. Sans rien payer, vous êtes propriétaire de cet objet. Mais l’achat ne représente qu’une fraction du coût total de possession. Il va en effet falloir ranger cet objet, ce qui prend du temps et de l’espace. Il va falloir le gérer, ce qui est une charge mentale. L’entretenir, le nettoyer. Puis, fatalement, il va falloir vous en débarrasser, ce qui demande souvent un effort, une gestion et du temps. Parfois, il faut même payer même si d’autres fois, vous pouvez récupérer un peu d’argent en le revendant. Mais s’en débarrasser représente également une charge émotionnelle si l’objet était un cadeau ou si vous avez construit un attachement sentimental à cet objet. Une charge sentimentale qui peut devenir un fardeau.

En tout et pour tout, chaque objet que nous possédons a donc un coût énorme, même si nous ne l’avons pas payé. Mais il peut également avoir un bénéfice, c’est d’ailleurs tout l’intérêt de l’objet.

Le minimalisme consiste donc à évaluer le rapport coût total/bénéfice de chacune de nos possessions et se débarrasser de ce pour quoi le bénéfice n’est pas assez important. Le minimalisme, c’est donc lutter contre l’intuition que « posséder, c’est mieux que ne rien avoir », une logique consumériste inculquée à grand renfort de marketing dans nos malléables neurones.

Dans son best-seller, la grande prêtresse du rangement Marie Kondo ne dit pas autre chose. Sous prétexte de « rangement », elle passe 200 pages à nous convaincre de jeter, jeter et encore jeter (dans le sens « se débarrasser », donner étant acceptable, mais, aujourd’hui, même les associations de recyclage de vêtements croulent sous des tonnes de loques dont ils ne savent que faire ).

La subtilité de la définition du minimalisme de Cal Newport, c’est que la notion de coût et de bénéfice est intiment personnelle. Elle dépend de vous et de votre vie. Le minimalisme de l’un sera très différent de celui de l’autre. Il ne s’agit donc pas de réduire ou d’unifier, mais de conscientiser nos usages. En ce sens, le minimalisme devient alors l’opposé de l’extrémisme. Il est individualiste, devenant une sorte de quête de simplicité propre à chacun.

Mon expérience de bikepacking n’est finalement rien d’autre qu’une quête minimaliste exacerbée. En bikepacking, chaque gramme superflu se paye comptant. Outre le poids, l’encombrement est également un facteur important. Il est tout naturel que je cherche à appliquer les mêmes préceptes au monde numérique.

Dans le monde numérique, le coût est plus difficile à quantifier. Chez moi, il pourrait se résumer à l’adéquation à mes besoins, l’efficacité et le respect de mes valeurs éthiques.

Retour à Linux

Depuis 5 ans, j’utilise principalement un Mac, souvenir de mon dernier employeur. Si l’expérience fut intéressante, j’éprouve un besoin viscéral de retourner sous Linux. Tout d’abord parce que je trouve que MacOS est un système effroyablement mal pensé (apt-get, où es-tu ?), aux choix ergonomiques parfois douteux (la croix qui minimise l’app au lieu de la fermer) sans pour autant que ce soit plus stable et moins buggué qu’un Linux.

Mais la première des causes, c’est que je suis un libriste dans l’âme, que l’univers Apple et son consumérisme d’applications propriétaires va à l’encontre de mes valeurs.

Plutôt que de tenter de trouver des équivalents Linux à toutes les apps que j’utilise depuis ces dernières années, j’ai décidé de simplifier ma façon de travailler, de m’adapter.

Ainsi, j’ai remplacé Ulysses, Evernote, DayOne et Things par une seule application : Zettlr. Alors, certes, je perds beaucoup de fonctionnalités, mais le bénéfice d’une seule application est énorme. Pour être honnête, cette migration n’est pas encore complète. J’utilise encore rarement Evernote pour prendre une note sur mon téléphone (Zettlr n’a pas de version mobile) et je n’ai pas encore complètement fait mon deuil de certaines fonctionnalités de DayOne pour migrer mon journal (j’ai d’ailleurs réalisé un script DayOne vers Markdown).

La raison de cette procrastination ? Je n’ai tout simplement pas encore trouvé d’ordinateur qui me convient pour installer Linux. Car si je n’aime pas MacOS, il faut reconnaitre que le matériel Apple est extraordinaire. Mon macbook pèse 900g, avec un écran magnifique. Il se glisse dans l’espace d’une feuille A4 et tient toute une journée de travail sur une charge voire toute une semaine lorsque je suis en vacances et ne l’utilise qu’une heure ou deux par jour.

Et, non, Linux ne s’installe pas sur ce modèle (sauf si je suis prêt à me passer de clavier, de souris et à perdre la mise en veille).

J’ai donc regardé du côté de Purism, dont j’aime beaucoup la philosophie, mais leurs laptops restent bien trop gros et lourds. Sans compter que le chargeur n’est pas USB-C et je ne suis pas prêt à abandonner le confort d’un seul chargeur dans mon sac à dos.

Le Starlabs MK II Lite correspond à tous mes critères. Malheureusement, il n’est pas disponible. Je l’avais précommandé, mais, devant les retards à répétition, j’ai annulé ma commande (j’apprécie cependant la transparence et la réactivité de leur support).

J’attendais beaucoup du Slimbook Pro X qui s’est révélé beaucoup trop grand à mon goût, assez moche et potentiellement bruyant (le Macbook est fanless, un confort que je vais avoir du mal à abandonner).

Les marques « classiques » ne m’aident pas beaucoup. Le Dell XPS 13 semble correspondre à mes désirs (malgré qu’il possède un ventilateur), mais je n’arrive pas à le commander dans sa version Ubuntu. Car, oui, tant qu’à faire, j’aimerais au moins favoriser une marque qui fait nativement du Linux. Peut-être que j’en demande trop…

En attendant, je garde mon macbook dont le plus gros défaut, outre MacOS, reste le clavier inconfortable.

Clavier en mobilité

Pour l’écrivain que je tente d’être tous les jours, le clavier est le dispositif le plus important. C’est pourquoi je dis parfois que mon passage au Bépo a été un de mes investissements les plus fructueux. Dans ma quête de minimalisme, j’ai d’ailleurs arrêté de prendre des notes au stylet ou au dictaphone dans Evernote. Notes qui pourrissaient et que je devais convertir, des mois plus tard, en notes écrites. Vider mon Evernote de ses 3000 notes m’a fait prendre conscience de la futilité de l’exercice.

Soit je prends note directement avec un clavier pour commencer un texte, soit je fais confiance à mon cerveau pour faire évoluer l’idée. Dans mes 3000 notes Evernotes, j’ai retrouvé jusqu’à cinq versions différentes de la même idée, parfois séparées de plusieurs années. Prendre des notes rapides n’est donc pas une aide pour moi, mais une manière de me déculpabiliser. Devenir minimaliste est donc également un travail de lâcher-prise sur certaines fallacieuses impressions de contrôle.

Pouvoir écrire partout et être mobile est ma principale motivation d’avoir un laptop léger et petit. Mais le confort d’un véritable clavier me manque. J’ai adoré mes années sur un Typematrix. Lorsque je veux retrouver le plaisir d’écrire, je me tourne vers mon Freewrite, mais il est lourd, encombrant et particulièrement buggué.

Je rêve donc d’un clavier Bluetooth qui serait orthogonal, ergonomique, adapté au Bépo et portable. Je découvre plein de nouveautés sur le forum des bépoistes mais je n’ai pas encore trouvé la perle rare. Lors de mes trips vélos, j’utilise un simple clavier Moko qui, pour ses 25€, fait très bien son boulot et est limite plus agréable que le clavier natif du macbook.

Tout cela me fait réfléchir. Peut-être n’est-ce pas un laptop que je devrais acheter pour mettre Linux, mais une tablette connectée à un clavier Bluetooth ? Tant que je peux l’utiliser sur mes genoux dans un hamac, cela me semble en effet une solution acceptable. Dans cette optique, j’ai testé Ubuntu Touch sur une vieille tablette Nexus 7. Malheureusement, le système reste trop limité. Je regrette qu’Ubuntu Touch ne soit plus aussi activement développé, car j’adorerais avoir un téléphone « convergent » (qui peut se brancher sur un grand écran pour devenir un véritable ordinateur de bureau).

Le téléphone

Et justement, puisqu’on parle de téléphone. Mon OnePlus 5 commence à rendre l’âme (il n’accepte de charger que sporadiquement et son écran est fendu). Comment le remplacer ?

J’adore le concept Librem 5 de Purism. Mais je constate qu’abandonner Android n’est pas possible pour moi à cause de deux raisons majeures : les applications bancaires et les gadgets Bluetooth. Non, je ne veux pas abandonner ma montre profondimètre Garmin et mon GPS de vélo Wahoo. Ces deux appareils contribuent grandement à mon plaisir et mon bien-être dans la vie, le coût de garder Android me semble faible en comparaison. C’est d’ailleurs aussi une raison qui me fait abandonner l’idée d’un LightPhone (outre son cloud propriétaire).

Tant qu’à garder Android, pourquoi ne pas prendre le téléphone le plus léger et petit possible ? Et bien tout simplement parce que je n’en trouve pas. Je suis entré dans un magasin Fnac et j’ai découvert avec amusement qu’il était impossible de différencier les téléphones en exposition. Une longue file de rectangles noirs (ils étaient éteints) d’exactement la même taille ! J’avais l’impression d’être dans une parodie. Le Palm Phone, qui est une exception notable à ce triste conformisme, n’est disponible qu’aux US comme un téléphone de secours. Dommage…

Du coup, peut-être qu’opter pour un FairPhone 3 aurait du sens. J’avoue ne pas être 100% convaincu, ne sachant pas trop ce qui est réellement éthique dans leur démarche et ce qui est du marketing, une forme de green-fair-washing.

Une chose est sûre : je ne compte pas garder l’Android de Google. J’attends de voir ce que proposera /e/, mais, au pire, je me tournerai vers LineageOS.

La tablette

Même si, Android, ce n’est potentiellement pas si mal. Une tablette e-ink Onyx Boox est d’ailleurs annoncée sous Android 9.

Comme tablette e-ink, j’utilise pour le moment un Remarkable. Le Remarkable utilise un logiciel propriétaire, un cloud propriétaire et une app de synchronisation propriétaire dont la version Linux n’est plus mise à jour.

Pour être honnête, j’utilise peu le Remarkable, mais de manière efficace. Il sert à faire des croquis, prendre des notes en réunion ou, son usage principal chez moi, lire des papiers scientifiques et des mémoires que j’annote. Il a remplacé l’imprimante.

Passer à un concurrent tournant sous Android me permettrait de ne plus utiliser leur cloud et leur app propriétaire. Si, en plus, je pouvais connecter un clavier Bluetooth, je tiendrais là une machine à écrire de rêve.

Par contre, je refuse de me lancer dans les projets Kickstarter ou Indiegogo qui n’ont pas encore été rigoureusement testé. D’ailleurs, ma quête de minimalisme m’a conduit à supprimer mes comptes sur ces plateformes pour éviter la tentation de dépenser des sous dans des projets qui seront forcément décevant car ils ne font que vendre du rêve.

La liseuse

Évidemment, ce serait encore mieux de pouvoir connecter un clavier Bluetooth à ma liseuse, que j’ai toujours avec moi, quelle que soit la situation.

Il faut dire qu’après avoir passé en revue des tas de liseuses, j’ai enfin trouvé la perle rare : la Vivlio Touch HD (Vivlio = Pocketbook = Tea en ce qui concerne le hardware).

Fine, légère, disposant de bouton pour tourner les pages, d’un rétroéclairage anti-lumière bleue et quasi étanche, la liseuse permet, moyennant un peu de chipotage, d’utiliser l’app CoolReader qui me permet de lire en mode inversé (blanc sur fond noir). Seuls la prise de notes et le surlignage laissent fortement à désirer.

Mais une liseuse avec laquelle je peux facilement prendre des notes dans des passages de livres et sur laquelle je peux connecter un clavier, c’est mon rêve ultime. Je ne désespère pas.

Logiciels

Le minimalisme se révèle également dans le logiciel. Je vous ai déjà parlé de Zettr, qui remplace désormais 4 applications payantes à lui tout seul.

Mais comment tenter de favoriser l’open source, la simplicité et la compatibilité inter plateforme ? Comment protéger ma vie privée et mes données ?

Les no-brainers

Certaines solutions s’imposent d’elles-mêmes. Bitwarden, par exemple, remplace très avantageusement 1password, Dashlane ou LastPass (des solutions que j’ai toutes utilisées pendant plus d’un an chacune). À l’usage, Bitwarden est simple et parfait. Certes moins joli, mais tellement efficace. J’ai même migré certaines notes Evernote sécurisées dans Bitwarden. Bien sûr, j’ai pris la version payante pour soutenir les développeurs.

Outre l’open source, un aspect très important pour moi est la protection de mes données.

C’est la raison pour laquelle j’utilise principalement Signal pour clavarder. Je tente de convertir tous mes contacts (faites moi plaisir, installez Signal sur votre téléphone, même si vous ne pensez pas l’utiliser. Ça fera plaisir à ceux qui souhaitent protéger leur vie privée). Pour les réfractaires, je dois malheureusement encore garder un compte Whatsapp. Je conserve également un compte Facebook pour une seule et simple raison : participer au groupe de discussion des apnéistes belges. Sans cela, je ne serais pas informé des plongées ! Heureusement, mes amis d’Universal Freedivers postent de plus en plus systématiquement les infos sur leur blog, que je suis par RSS. Quand j’aurai la conviction de ne plus rater d’activités, j’effacerai définitivement mon compte Facebook (comme j’ai effacé mon compte Instagram et comme je compte bientôt supprimer mon compte Linkedin).

Mais je vous parlerai une autre fois de ma quête de suppression de comptes qui m’a emmené à effacer, un à un, près de 300 comptes éparpillés sur le net.

Parfois, un compte peut se révéler utile, mais ne l’est que rarement. C’est le cas d’Airbnb ou Uber. Ma solution est de désinstaller l’app et de ne l’installer qu’en cas de besoin. Cela me permet de ne pas être notifié des mises à jour, de ne pas être espionné par l’app, etc.

Le gros du boulot

Jusque là, c’est relativement simple. Le gros du boulot reste mon compte Google. J’ai déjà migré une bonne partie de mes mails vers Protonmail. Et je garde un œil sur son concurrent le plus actif : Tutanota.

Le gros problème de Protonmail et de Tutanota reste le manque d’un calendrier. Protonmail prétend y travailler depuis des années. Tutanota a même déjà un premier calendrier (trop) simpliste. C’est la dernière chose qui me bloque vraiment avec Google.

Il faut dire qu’un bon calendrier, ce n’est pas évident. Sous MacOS, j’utilise Fantastical et je n’ai pas encore trouvé d’équivalent sous Linux (notamment pour ajouter des événements en langage naturel). Peut-être Minetime.ai ? Mais de toute façon, je devrai composer avec le calendrier qu’offriront Tutanota ou Protonmail.

Dernier lien avec Google ? Ce n’est pas tout à fait vrai. Google Music est en effet un service que je trouve très performant. J’y ai uploadé tous mes MP3s depuis des années et je l’utilise gratuitement. Il fait des mixes aléatoires dans mes chansons préférées de manière très convaincante. J’ai bien tenté de jouer avec Funkwhale, mais on en est très loin (déjà, la plupart de mes musiques ne s’uploadent pas, car trop grosses…).

Google Maps reste également l’application la plus pratique et la plus performante pour tracer des trajets, même avec des transports en commun. Ceci dit, je guette Qwant Maps, car je préfère la qualité des données Open Street Maps (et non, OSMAnd n’est pas utilisable quotidiennement).

J’utilise également Google Photo, qui est incroyablement pratique pour sauvegarder toutes mes photos. Ceci dit, je pourrai m’en passer, car mes photos sont désormais également automatiquement sauvegardées sur Tresorit, un équivalent chiffré à Dropbox.

Une cible mouvante

Pour être honnête, j’espérais arriver un jour à une « solution parfaite » et vous décrire les solutions que j’avais trouvées. Je me rends compte que le chemin est long, mais, comme le disent mes framapotes, la voie est libre.

La voie est libre…

Mon idéal, mon objectif est finalement assez mouvant. Le minimalisme n’est pas un état que l’on atteint. C’est une manière de penser, de réfléchir, de conscientiser pour s’améliorer.

Je suis un libriste plein de contradictions et, plutôt que de le cacher, j’ai décidé d’être ouvert, de partager ma quête avec vous pour récolter vos avis, vos conseils et, qui sait, vous donner également des idées. Ce billet n’est finalement qu’une introduction à un chemin que j’espère partager avec vous.

Photo by Ploum on Unsplash

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


De la Méditerranée à l’Atlantique en VTT…

Mon, 26 Aug 2019 09:46:44 +0000 - (source)

Une palpitante aventure de Thierrix et Ploumix, irréductibles cyclixs qui résistent encore et toujours à l’empire d’Automobulus.

Coincé dans la chaussure de vélo à semelle en carbone ultra-rigide, mon pied glisse sur un rocher pointu. Mon gros orteil hurle de douleur en s’écrasant dans une fente. La pédale de mon vélo surchargé laboure mon mollet droit alors que ma monture me déséquilibre et m’envoie une enième fois au tapis. Je ferme les yeux un instant, je rêve de m’endormir là, au bord du chemin. J’ai faim. J’ai sommeil. J’ai mal dans toutes mes articulations et sur toute ma peau. Ma chaussette a été déchirée par une branche qui m’a entaillé la cheville. Les ronces ont labouré mes tibias. Je ne sais plus quel jour nous sommes, depuis combien de temps nous pédalons. Je serais incapable de donner ma position sur une carte. J’ai vaguement en tête les noms de hameaux que nous avons traversé ce matin ou hier ou avant-hier ou que nous espérons atteindre ce soir. Je les mélange tous. Mon estomac se révulse à l’idée d’avaler une enième barre d’énergie sucrée. À quand date mon dernier repas chaud ? Hier ? Avant-hier ?

Thierry m’a dit qu’on était là pour en chier avant de disparaitre à toute vitesse dans les cailloux, rapide comme un chamois dans des pentes pierrailleuses qui lui rappellent sa garigue natale. Il va devoir m’attendre. Loin de son agilité, je me traine, animal pataud et inadapté. Je souffre. J’ai poussé mon vélo dans des kilomètres de montées trop raides. Je le retiens maladroitement dans des kilomètres de descentes trop escarpées. Ça valait bien la peine de prendre le vélo.

Mon désespoir a évolué. J’espérais atteindre une ville digne de ce nom pour trouver un vrai restaurant. Puis j’ai espéré atteindre une ville tout court, pour remplir ma gourde d’eau fraiche non polluée par les électrolytes sensés m’hydrater mais qui me trouent l’estomac. J’en suis passé à espérer une route, une vraie. Puis un chemin sur lequel je pourrais pédaler. Voire un chemin tout court où chaque mètre ne serait pas un calvaire. Où les escarpements de rochers pointus ne laisseraient pas la place à des océans de ronces traversés d’arbres abbatus.

On est là pour en chier.

Je suis perdu dans la brousse avec un type que je n’avais jamais vu une semaine plus tôt. Le fils d’un tueur qui a la violence dans ses gênes, comme il l’affirme dans le livre qu’il m’a offert la veille de notre départ mais que, heureusement, je n’ai pas encore lu. Peut-être cherchait-il à m’avertir. Mais qu’allais-je faire dans cette chebèque ?

J’en chie. Et, pour être honête, j’aime ça.

Cette aventure, nous avons décidé de vous la raconter. Sans nous consulter. Chacun notre version personnelle. À vous de relever les incohérences, un jeu littéraire géant des 7 erreurs. Vous avez pu lire la version de Thierry. Voici la mienne.

Prologue

Tout a commencé des années plus tôt. Aucun de nous deux ne se rappelle quand. Thierry et moi nous lisons mutuellement, nous avons des échanges épistolaires sporadiques qui parlent de littérature, d’auto-édition, du revenu de base, de science-fiction. Je l’admire car sur un sujet que je traite en quelques bafouilles bloguesques, il est capable de pondre un livre, de le faire éditer. Je le lis avidement et suis flatté de découvrir avec surprise qu’il me cite dans « La mécanique du texte ». Nous avons la même culture SF, le même mode de fonctionnement. À l’occasion de son séjour en Floride, Thierry découvre le bikepacking, la randonnée en autonomie en vélo. Une discipline qui me fait rêver depuis pluiseurs années mais dans laquelle je n’ai jamais osé m’investir. Thierry, lui, s’y jette à corps perdu et partage ses expériences sur son blog.

Mon épouse me pousse à le contacter pour organiser un périple à deux. Elle sent mon envie. Thierry ne se fait pas prier. En quelques mails, l’idée de base est bouclée. Nous allons relier sa méditerrannée natale à l’atlantique en VTT. Il me conseille sur le matériel et se lance dans un travail de bénédictin pour écrire une trace, un itinéraire fait de centaines de sorties VTT publiées sur le net par des cyclistes de toute la France et qu’il aligne patiemment, bout à bout.

De mon côté, je ne m’occupe que de mon matériel et de mon entrainement. J’ai peur de ne pas être à la hauteur.

Dernier entrainement

27km, 633d+

Une vilaine insolation et un poil de surentrainement m’ont assommé depuis fin juillet. Nous sommes quelques jours chez mes cousins dans les Cévennes. Je n’ai plus roulé depuis 10 jours et une vilaine inquiétude me travaille : ne serais-je pas ridicule face à Thierry ? Moi qui n’ai jamais grimpé le moindre col, moi pour qui la montée la plus longue jamais réalisée en vélo est le mur de Huy.

Mon cousin Adrien me propose une balade. Il va me lancer sur le col de la pierre levée, près de Sumène. Nous partons, je suis heureux de sentir les pédales sous mes pieds. Le col se profile très vite. Après quelques dizaines de mètres, je trouve mon rythme et, comme convenu, j’abandonne Adrien. Je monte seul. Le plaisir est intense. Je suis tellement bien dans mon effort que je suis un peu déçu de voir le sommet arriver si rapidement. J’ai gravi un col. Certes, un tout petit, mais j’ai adoré ça. Les jambes en redemandent.

Mon premier col

Échauffement

54km, 404d+

Je stresse un peu à l’idée de rencontrer Thierry en chair et en os. Enfin, comme tous bons cyclistes, nous sommes plutôt en os qu’en chair.

Rencontrer des connaissances épistolaires est toujours un quitte ou double. Soit la personne se révèle bien plus sympa en vrai qu’en ligne, soit le courant ne passe pas du tout et la rencontre signifie le glas de tous nos échanges.

Je suis d’autant plus nerveux que je vais loger chez Thierry avec ma femme et mes enfants pendant trois jours. J’ai garanti à ma femme que c’était un type bien. En vérité, je n’en sais rien. De son côté, elle veut jauger l’homme à qui elle va confier son mari pendant 10 jours.

Au moment où je sonne au portail de la maison de Candice Renoir (dont je n’avais jamais entendu parler mais c’est ce qu’indique Google Maps), mon angoisse est à son paroxysme. Une inquiétude sociale permanente chez moi que je camouffle depuis plus de 30 ans sous une jovialité et un enjouement sincère mais énergivore.

Dès les premières secondes, je suis rassuré. Thierry est de la première catégorie. S’il pousse des coups de gueule en ligne (et hors-ligne), il est affable, spirituel, intéressant, accueillant. Il me fait me sentir tout de suite à l’aise. Par contre, le vélo passe avant tout. J’ai à peine le temps de sortir mon sac, d’embrasser mes enfants qu’il me fait sauter sur ma bécane pour aller découvrir la garigue avec Fred et Lionel, deux de ses comparses.

La route s’élève vite sur des pistes de gravel. Mon domaine. J’aime quand ça monte, quand le fin gravier roulant crisse sous les pneus. À la redescente, je déchante. Les passages plus caillouteux et plus techniques me forcent à mettre pied à terre.

– Heureusement qu’on a choisi un itinéraire roulant et non-technique.
– Parfois, on passe par là, me lancent-ils en pointant d’étroits sentiers ultra escarpés que je devine à peine dans la piquante végétation.

Mon vélo est un tout rigide. Je ne suis pas un vététiste. Je cumule les handicaps. Mais, heureusement, je compense. Je monte les bosses et je sais affronter le vent. Je tire donc notre mini-peloton dans une très longue ligne droite le long du canal du midi.

Je suis rassuré sur ma forme et mes jambes. Un peu moins sur ma technique. Mais je suis heureux comme un prince de partager une trace sur Strava avec Thierry et ses amis, d’avoir découvert la garigue.

Maintenant, 48h de repos ordonne Thierry. Ou plutôt 48h de préparation des vélos, du matériel, des dernières courses. 48h émotionnellement difficile pour le mari et le père que je suis car je ne sais pas quand je vais revoir ma famille. Le dernier soir, les enfants s’endorment difficilement. Ils sentent ma nervosité. Je suis réveillé à 6h. Le milieu de la nuit pour un nocturne comme moi. J’ai dormi quelques heures. Bien trop peu. J’embrasse mon ainée qui dort profondément. Ma femme et mon fils me font au revoir de la main. Je tente de graver cette image dans ma mémoire, comme un soldat qui part au front.

Jour 1 : premier col

116km, 2150d+

Au revoir !

Nous tournons le coin de la rue. Je ne suis pas de la race des marins qui partent plusieurs mois. Abandonner ma famille pour une dizaine de jours est plus difficile que je ne le pensais. Mais, très vite, le vélo prend le dessus. Nous roulons dans le territoire de Thierry. Il connait les chemins par cœur. J’ai l’impression d’une simple promenade, que nous serons rentrés pour midi.

Rapidement, nous arrivons à Pezenas pour prendre un petit déjeuner. Nous quittons les sentiers battus et rebattus de Thierry mais il est encore à l’aise, proche de son univers. Le chemin se révèle parfois très technique voire impraticable à vélo. Heureusement, ce n’est jamais que sur quelques centaines de mètres, je me m’inquiète pas outre-mesure car les kilomètres défilent.

Nous faisons une pause à Olargues. Je constate que nous n’avons rien mangé de chaud depuis la veille au soir. Dans une ruelle aveugle, un petit boui-boui à l’aspect miteux est le seul établissement ouvert. La patronne, une jeune femme énergique, nous accueille avec un énorme sourire en se pliant en quatre pour nous faire plaisir. Elle se propose de nous faire des crèpes salées avant de retourner sermoner son mari qui, très gentil, semble un peu empoté.

Depuis plusieurs kilomètres, un mur de montagnes se profile à l’horizon. Thierry ne cesse de me répéter que, ce soir, nous dormirons au sommet.

Ce soir, nous dormirons là bas en haut !

J’ai peur.

Je demande à Thierry de faire une pause dans un vague parc pour dormir un quart d’heure. Je me prépare mentalement. Je fais des exercices de respiration.

Nous repartons ensuite. Au pied des montagne, la trace de Thierry révèle sa première erreur majeure. Elle traverse ce qui, assurément, semble un verger puis un champs. De chemin, point. Heureusement, il ne s’agit que de quelques centaines de mètres durant lesquels je pousse mon vélo dans une brouissaille plutôt éparse.

Dans la broussaille…

Le champs débouche sur le hameau de Cailho, quelques maisons construites à flanc de montagne. Je ne le sais pas encore mais nous sommes déjà dans le col. Quelques lacets de bitumes plus loin, la trace s’enfonce dans un chemin de graviers. J’ai pris quelques mètres d’avance sur Thierry. Au premier virage, je m’arrête pour vérifier que nous sommes sur la même route. Dès que je l’aperçois derrière moi, je me remets à pédaler, à mon rythme.

Je pédale sans relâche. Dans les tournants caillouteux, mon vélo surchargé à parfois du mal à tourner assez sec mais je grimpe, les yeux rivés sur mon altimètre. Je sais que nous dormirons à 1000m ce soir. Nous ne sommes pas encore à 400m.

Alors, je pédale, je pédale. Je me mets au défi de ne pas m’arrêter. Défi que je rompt à 800m d’altitude pour ouvrir un paquet de bonbons powerbar et m’injecter une dose de glucose concentrée. Je repars immédiatement. Je souffre mais la dopamine afflue à torrent dans mon cerveau obnubilé par mon compteur et ma roue avant.

994m. 993. 992. 990. J’ai franchi le sommet. Je m’écroule dans l’herbe, heureux. J’ai grimpé un col de près de 1000m avec un vélo surchargé après 116km. J’ai adoré ça. Thierry me rejoint. Nous apercevons un magnifique lac entre les arbres. Vézoles. Notre étape.

Nous ne sommes pas seuls. Le site est fréquenté par de nombreux campeurs et randonneurs. Le temps de trouver un coin désert et nous plantons la tente avant que je m’offre un plongeon dans une eau à 23°C.

Nous n’échangeons pas plus de quelques phrases avant de nous retirer dans nos cocons. Ce n’est pas nécessaire. Nous sommes tous les deux heureux de la journée. En me glissant dans mon sac de couchage, je me sens fier d’être désormais un bikepacker. Je suis convaincu que nous avons passé le plus difficile. Ça va être du gâteau. J’écris dans mon journal que j’ai connu ma journée la plus difficile sur un vélo. J’ai l’impression d’être arrivé.

Il y’a un côté sauvage, hors du temps avec le bikepacking. Il n’y a plus de conventions, de civilisation. On mange dès qu’on peut manger et que l’occasion se présente. On dort quand on peut dormir. On souffre sans savoir quand ça s’arrêtera. On croise des gens, des villes qui ne sont que des instantanés dans un voyage qui semble sans fin. On est complètement seul dans sa douleur, dans son effort, dans son mental. Et on a la satisfaction d’avoir tout ce qu’il faut pour vivre sur soi. On avance et on n’a plus besoin de rien, de personne.

Quelle aventure !

Comme c’est la première fois que je monte cette tente, j’ai mal tendu certaines parties. La toile claque au vent toute la nuit. J’ai l’impression que l’on rôde autour de nos vélos. Je ne dors que d’un œil. Je suis aussi trop excité par notre performance. Je me réveille toutes les heures. Thierry lancera le signal du réveil un peu avant 7h. J’ai l’impression que je n’ai pas dormi pour la deuxième nuit consécutive.

Jour 2 : perdu dans la traduction

67km, 1630d+

Départ du lac de Vézoles. Petit-déjeuner prévu dans 13km à La Salvetat-sur-Agout. Une paille. Surtout que ça va descendre. Je pars à jeun. Grave erreur. La trace se perd dans des pistes noires VTT. Des montées et descentes infinies de pierrailles, du type de celles qu’on voit sur les vidéos Youtube de descente en se demandant « mais comment ils font ? ». Avec un vélo tout rigide chargé de sacs, le chemin tient du calvaire.

On est encore fringuants au départ !

Une des attaches de mon sac de guidon Apidura se rompt. Je suis déçu par la fragilité de l’ensemble. Thierry me confie qu’ils n’ont sans doute jamais fait de VTT chez Apidura. Lui-même a du pas mal bricoler son sac pour l’attacher. Avec un sac bringuebalant, le calvaire risque de se transformer en enfer. J’ai heureusement une illumination : j’ouvre le sac et m’empare de la ceinture de mon bermuda civil avec laquelle je fabrique une fixation qui se révélera bien plus stable et solide que l’attache originale. Nous repartons.

Souvent, la trace semble s’enfoncer dans les bois. Elle ne correspond plus à rien. Sur Google Maps ou Open Street maps, nous sommes dans une zone déserte. Après ma seconde chute, je constate que le jeune n’est pas une bonne idée. J’engouffre une barre d’énergie. Cela me permettra de tenir les 3h que nous mettrons à sortir de cet enfer et atteindre La Salvetat-sur-Agout.

Il est pas loin de 11h, la foule a envahi le village, c’est jour de marché. Nous nous attablons à la terrasse d’une boulangerie pour enfiler des pains au chocolat et des espèces de parts de pizzas carrées. Nous avons fait à peine 13km mais je me dis que, désormais, ça va rouler.

C’est d’ailleurs vrai pendant quelques kilomềtres. Nous traversons le lac de la Raviège. J’ai envie de me baigner mais il faut rouler.

Thierry me certifie que, les cailloux, c’est terminé. Je ne sais pas s’il y croit lui-même ou s’il tente de préserver mon moral.

Très vite, la trace redevient folle. Elle semble traverser en lignes droites des zones vierges sur tous les logiciels de cartographie. Mais elle ne nous laisse pas le choix : aucune route ne va dans la bonne direction.

Nous empruntons des sentiers qui semblent oubliés depuis le moyen-âge. La pieirraille alterne avec la végétation dense. Aucune ville, aucune agglomération. Les villages ne sont que des noms sur la carte avant de se révéler des mirages, un couple de maisons borgnes se battant en duel et nous ayant fait entretenir le faux espoir d’une terrasse de café.

Il est 14h quand, après un petit bout de départementale, nous arrivons à un restaurant que Thierry avait pointé sur l’itinéraire. Le seul restaurant à 20km à la ronde. Une pancarte indique « fermeture à 14h30 ». Nous nous asseyons, prêts à commander. Le serveur vient nous annoncer qu’il ne prend plus les commandes. Le ton est catégorique, je tente vainement de négocier.

J’apprendrai au cours de ce raid que la crèpe du permier jour aura été une exception. En France, le tout n’est pas seulement de trouver un restaurant. Encore faut-il que le restaurant soit ouvert et de tomber dans l’étroite fenêtre où il est acceptable de prendre les commandes. Certaines de nos expériences friseront le burlesque voire la tragi-comédie.

Il est 14h et nous devons nous contenter de 3 maigres morceaux de fromage.

Nous repartons. Il était dit que la journée serait placé sous le signe de l’enfer vert, de la brousse. L’après-midi ne fera pas exception.

Cela fait plusieurs kilomètres que la trace nous emmène sur une route au goudron transpercé par les herbes folles. Pas de croisement, pas d’embranchement. Mais, naïf, je suis persuadé qu’une route mène forcément quelque part.

Nous apprendrons à nos dépends que ce n’est pas toujours le cas. Après plusieurs centaines de mètres de descente, la route nous amène face à une maison faites de bric et de broc. Un chien nous empêche de continuer. Un homme barbu sort, peu amène.

— Vous êtes chez moi ! éructe-t-il.
— Nous suivons la route, explique Thierry. Il ajoute que nous n’avons pas vu d’embranchement depuis des kilomètres, que notre trace ne fait que traverser.

L’homme nous jauge.

— Vous n’avez qu’à remonter jusqu’aux abeilles. Il y’a un chemin.

Effectivement, je me souviens avoir croisé des ruches. Nous remontons péniblement la pente. Peu après les ruches, un semblant de chemin semble se dessiner pour peu que l’on fasse un réel effort d’imagination. Ce chemin n’existe sur aucune carte, aucune trace. En fait, il ne semble exister que comme une légère éclaircie entre les ronces.

D’ailleurs, au détour d’un virage, il se termine abruptement par des masses d’arbres abattus. Pas moyen de passer. J’aperçois, en contrebas, ce qui semble être la continuation du chemin. Nous traversons quelques dizaines de mètres de végétation pour le rejoindre avant de continuer. Après plusieurs centaines de mètres, flagellés par les ronces et les branches basses, nous avons la certitude d’avoir mis plus d’une heure pour contourner la maison de cet antipathique anachorète. Il nous faut désormais sortir du trou, escalader la paroi opposée.

Au beau milieu de la forêt, la trace nous fait traverser ce qui est assurément un jardin entouré de fils électriques. D’une maison de pierre jaillit la musique d’une radio.

— Ne t’arrête pas ! me souffle Thierry. Pas question de se faire détourner une fois de plus.

Nous enjambons les câbles, traversons l’espace à mi-chemin entre le jardin et la clairière, glissons sous la barrière suivante. Le chemin se termine abruptement et s’est écarté de notre trace. Je pars à pied, en éclaireur. Après quelques centaines de mètres dans les ronces et les arbrisseaux aux branches lacérantes, je découvre un chemin plusieurs mètres en contrebas. J’appelle Thierry. Nous faisons descendre les vélos. Le chemin est encombré d’arbres abattus.

Pas trop roulant…

Je suis épuisé. Nous ne faisons que monter et descendre de nos vélos, monter et descendre en altitude, monter et descendre des chemins creux. Il est déjà tard lorsque nous croisons une départementale flanquée de trois maisons que la carte intitule pompeusement « Sénégats ». Ici, tout groupe d’habitations a droit à son nom. Il faut dire qu’ils sont tellement rares.

La trace continue tout droit dans ce qui semble une pente abrupte. Je suggère de nous offrir un détour et d’escalader le tout par la départementale qui zigzague. Thierry interroge une passante au fort accent irlandais. Elle confirme que ça grimpe et qu’elle n’a jamais emprunté ce sentier jusqu’au bout, même à pied.

Nous prenons la départementale en nous interrogeant sur ce qui peut bien emmener une irlandaise ici, dans ce coin où la civilisation se résume à une étroite bande de bitume qui quadrille maladroitement un univers de creux, de trous où même la réception GSM se révèle sporadique.

Il est tard. Nous n’avons fait que 60km mais la question du ravitaillement se fait pressante.

Thierry a pointé Saint-Pierre-de-Trivisy. Une bourgade qui dispose, selon la carte, d’une station d’essence, d’un restaurant, d’une boulangerie et d’un camping. La grande ville !

Il est passé 18h quand nous arrivons. La station d’essence se révèle être un carrossier devant laquelle rouille une antique pompe. Les magasins de première nécessité ne sont pas encore arrivés jusque dans cette partie du pays. Le restaurant n’ouvrira que dans 48h. La boulangerie est logiquement fermée. Nous ne trouvons pas le camping, le désespoir m’envahit, la ville est déserte, glauque.

Soudain, un jeune couple apparait, sourire aux lèvres, un enfant en poussette. Ils ont l’air de vacanciers. Nous nous encquérons d’un endroit où manger. Ils nous suggèrent le snack du camping, juste derrière l’église.

Le camping se révèle un véritable centre de loisirs avec piscine et plaine de jeux. Le snack, lui, ne prend les commandes qu’à partir de 19h, Nous sommes trop tôt sauf pour les desserts. Qu’à cela ne tienne, nous commandons chacun deux crêpes comme entrée et, à 19h pêtante, deux entrecôtes frites. Le tout arrosé d’un dessert.

Vous êtes végétariens ? Pas aujourd’hui !

Jamais nourriture ne m’a semblé si délicieuse.

Le bikepacking, c’est aussi fuir la civilisation. Retourner à l’état sauvage. Les traversées de villages semblent incongrues. Pour chaque personne croisée, nous sommes une erreur, un aventurier. Nous sommes seuls, différents. Mais, après seulement 48h, la civilisation manque. Un vrai repas chaud, une douche, une toilette. Tout ce que nous considérons comme acquis devient un luxe. Même la nourriture ou l’eau fraiche se font rare. Lorsqu’une opportunité de manger apparait, on ne choisit pas. On prend tout ce qui passe car on ne sait pas quand sera la prochaine se présentera .

Fuir la civilisation et se rendre compte des ses bienfaits. Malgré la colère et la déception d’avoir fait si peu de kilomètres, le bikepacking me transforme !

En échange de 22€, le camping nous octroie le droit de planter nos tentes sur une fine bande d’herbe qui sert de parking jouxtant les sanitaires.

Nous voyant arriver avec notre barda, un campeur s’avance spontanément.

— Vous n’avez certainement pas envie de commencer à cuisiner. J’ai justement fait beaucop trop de pâtes. Et j’ai du melon.

Je suis touché par ce simple geste d’humanité. Mais je dois refuser à contrecœur en expliquant qu’on vient à l’instant de s’offrir une entrecôte.

Je commence à mieux maitriser le montage de ma tente et je m’endors presqu’instanément. Avant de glisser dans les bras de morphée, j’ai la conscience de constater que notre sympatique voisin ne partage pas que ses repas. Il aggrémente également le camping de ronflements gargantuesques. Mais je me détache du bruit et me laisse bercer.

Thierry n’arrivera pas à en faire autant. Il passera la nuit à siffler, taper dans les mains et puiser dans sa réserve sudiste de jurons pour le faire taire, le tout au plus grand amusement des deux filles du dormeur qui passent la nuit à glousser. Un orage violent déchire le ciel. Notre tonitruant voisin m’a justement confié que le camping avait été innondé deux jours auparavant. Je guette, vérifie mes sacs. Mais la tente tient parfaitement le coup. Au matin, elle sera déjà presque sèche et tout au plus devrais-je ajouter une goutte d’huile sur la chaine de mon vélo.

Nous repartons et, pour la première fois depuis le départ, je sens que la fatigue gagne également Thierry. Cela me rassure, j’avais l’impression d’avoir affaire à un surhomme. Mais il passe mieux les sentiers en cailloux que les ronflements d’un dormeur.

Jour 3 : les rivières ne sont pas un long fleuve tranquille

102km, 1700d+

Chaque jour se révèle fondamentalement différent. Alors que nous avions eu de la garrigue, des petites buttes sèches et de la caillasse le premier jour, des creux et des bosses vallonnées emplies de végétation le second jour, voici que les chemins se transforment en maigres routes, que les bosses se font plus pentues mais plus roulantes. Je suis dans mon élément, je roule, je prends du plaisir à escalader toutes ces pentes qui me semblent désormais courtes mais qui sont plus longues que tout ce que j’ai jamais fait autour de chez moi. Nous descendons à toute allure vers Albi, les kilomètres défilent. Thierry est moins à l’aise : si son VTT avec suspension à l’avant le faisait flotter dans la caillasse, il lui donne l’impression de coller au bitume. Mais les chemins sont encore nombreux. Les paysages sont sublimes, la civilisation est désormais omniprésente. Nous ne faisons que la contourner mais sa présence rassurante flotte autour de nous, spectre ricanant à notre naïve tentative de lui échapper.

Les tapes-culs !
L’écrivain-philosophe inspiré par le paysage

Nous traversons Albi en trombe, juste le temps de boire un verre au pied de la cathédrale. De retour dans les champs, la trace semble nous ammener au milieu des herbes face à un panneau qui proclame « Pas de droit de passage » avec une autorité de façade.

La journée précédente nous a servi de leçon. Si il n’y a pas l’air d’avoir de chemin, si Open Street Maps n’indique pas de chemin, alors ne nous acharnons pas et contournons l’obstacle. Cette stratégie nous permettra d’enfiler les kilomètres.

Dans les waides, comme on dit par chez moi…

Nous nous arrêtons pour déjeuner à Monestiés, village charmant et plein de caractère. Aux hameaux de maisons isolées ont en effet succédés ces petites bourgades semi-touristiques où l’on respire une atmosphère pseudo-médiévale pour mieux attirer les rédacteurs de guides du routard.

La terrasse du restaurant est agréable mais, bien entendu, nous sommes en dehors des heures de cuisine. Il faudra se contenter d’une assiette de charcuterie à la limite du comestible.

Mais j’ai pris le pli du véritable bikepacker : toute calorie est bonne à prendre, tu ne sais pas quand seras la suivante. La quantité prime sur la qualité, peu importe l’heure et l’endroit.

Nous continuons notre route jusque Laguépie, autre patelin pitoresque à cheval sur un embranchement de l’Aveyron.

Un bord de rivière a même été amménagé en coin baignade avec jeux gonflables et maitres nageurs. Alors que Thierry s’installe à la terrasse locale, je lui glisse :
– Tu me donnes 5 minutes ?

Sans attendre la réponse, j’enfile prestemment mon maillot et plonge sous son regard héberlué dans l’Aveyron. 4:49 plus tard, très exactement, j’en ressors et le rejoins. Il n’a pas envie de plonger. Il est en mode vélo, pas natation. Mais contrairement à lui, qui vit au bord de son étang, je ne laisse jamais passer une seule occasion de m’immerger. Nous repartons et Thierry me propose de suivre l’Aveyron pour éviter de grimper sur le plateau. Notre prochaine étape, Najac, est en effet au bord de la rivière.

Dans la flotte…

En longeant le cours d’eau, nous nous perdons un instant de vue. J’ai continué tout droit et j’ai loupé un embranchement. J’entends la voix de Thierry, sur la gauche, sur un chemin qui s’écarte fortement.
— Rho, c’est dur ici, il faut pousser, c’est de la pierre.
— Moi je suis sur une piste VTT balisée orange, c’est super roulant, lui répondis-je.

Il fait demi-tour pour me suivre. Je ne le sais pas encore mais je viens de commettre la pire erreur de la journée.

Loin de s’arrêter nettement, la piste orange devient simplement de moins en moins franche. Certains obstacles surgissent : la piste est effondrée et il faut descendre dans les cailloux jusqu’au niveau de la rivière pour réescalader ensuite et retrouver une piste qui, bien que balisée, est clairement de moins en moins pratiquable. Elle va jusqu’à disparaitre presque totalement. Nous peinons dans un enfer de caillasse et de végétation. À notre gauche, une falaise à pic. À notre droite, la rivière. Entre les deux, un vague espoir. Faire demi-tour ? Cela implique de repasser toutes les difficultés franchies. L’Aveyron fait des tours et des détours. Je pointe un pont sur la carte. Notre seule chance.

Ça commence à sentir le roussi…
Après ce passage, je n’aurai même plus la force de dégainer mon appareil photo, ça deviendra pire…

Tant bien que mal nous arrivons au fameux pont. C’est un chemin de fer qui passe une dizaine de mètres au-dessus de nos têtes. Thierry ne voit pas ce qu’on peut faire. Je prétends avoir deviné un chemin qui montait vers le pont. Nous faisons demi-tour et, cette fois, mon intuition se révèle juste. Nous débouchons sur un chemin de fer après quelques mètres d’orties et d’herbes folles. Nous traversons rapidement et franchissons le pont tout en restant à distance respectueuse des rails. Juste après le pont, un sentier nous conduit vers un chemin de halage en cailloux blancs. Une autoroute pour nos vélos. Najac se rapproche, nous sommes sortis de l’enfer. Il nous a fallu des heures pour franchir les quelques derniers kilomètres. Je suis épuisé.

Soudain, au détour d’une boucle de l’Aveyron, Najac se profile. Je sursaute.
— Tu vas me faire escalader ça ?

Najac

Car Najac est un véritable nid d’aigle perché sur un éperon rocheux. La trace nous emmène au village par un sentier moyen-âgeux aux rochers aussi acérés que la pente. Je pousse avec difficulté mon vélo sur un petit pont couvert d’herbes qui a sans doute vu passer Ramiro et Vasco avant moi.

Le village en lui-même est tout en pentes et escarpements. Mais sur une surface roulante, la pente ne me fait pas peur, nous roulons à la recherche d’un restaurant ouvert. Une habitante nous conseille un établissement. La terrasse est étroite mais dispose de plusieurs tables de libres. Nous nous installons. Il est 19h50 et le serveur vient nous informer qu’il ne prend plus les commandes.

C’est absurde. On dirait un gag à répétition. Heureusement, nous avons croisé un autre restaurant sur le chemin. Le personnel est plus accueillant mais le hamburger, franchement frugal, mettra très longtemps à arriver. À la table d’ầ côté, une parisienne se passionne pour nos aventures. Elle pose plein de questions et nous remerciera pour avoir passé une excellente soirée.

Je me rends compte à quel point le bikepacking fait de nous des voyageurs, des étrangers permanents. Alors que les automobilistes se téléportent sans attirer l’attention, nous avons vu chaque mètre de paysage depuis la méditerrannée. Nous sommes de passage. Nous pouvons effrayer comme passionner mais nous ne laissons pas indifférent.

Nous prenons un dessert. Il prendra encore plus de temps que le burger à arriver. Il fait nuit noire quand nous arrivons au camping qui borde l’Aveyron au pied de Najac. Toute cette escalade n’aura servi qu’à manger un piètre hamburger, je peste.

L’accueil du camping est fermé. Près des sanitaires, la musique joue à fond entrecoupée par une version maladroite du Connemara reprise sur un synthé bon marché. Des gosses hurlent et se poursuivent dans les douches et les toilettes en claquant les portes. N’ayant pas trouvé d’emplacement libre, nous jetons notre dévolu sur un maigre carré d’herbes devant une caravane qui semble à l’abandon. Je suis tellement fatigué que, toute la nuit, je stresse à l’idée que Thierry m’annonce qu’il est 7h. À 5h du matin, des camions déchargent de la pieraille à grand fracas pendant une demi-heure. À 7h, nous émergeons dans un camping trempé par l’humidité de la rivière. Nos vélos, no sacs, nos tentes semblent sortis du cours d’eau lui-même.

Alors que nous nous éclipsons en catimini, j’observe mes fêtards d’hier qui se rendent aux sanitaires. Je me demande s’ils apprécient ce genre de vacances où s’ils n’ont financièrement pas d’autre choix.

Jour 4 : Entre les ronces et les humains

100km, 1600d+

À peine sorti du camping et nous attaquons, à froid et à jeun, 5km d’ascension à 6% de moyenne. Je me sens plein d’énergie mais j’ai appris à me connaitre. Je me lève trop tôt, je dors trop peu. Mon énergie ne va pas durer. Une fois le col franchi, la somnolence s’empare de moi. Comme tous les matins, je vais devoir lutter jusque 11h-midi contre une irrépréssible envie de dormir. Le seul remède ? Dormir jusque 9h. Mais ce n’est malheureusement pas au programme.

Nous nous arrêtons dans une boulangerie borgne, dans un petit village. J’avale deux pains au chocolat pas très bons. Mon estomac commence à se plaindre de ce régime de barres d’énergie, de plateaux charcuterie/fromage et de pains au chocolat. Durant toute la matinée, j’ai des reflux acides particulièrement désagréables. J’espère prendre un thé à Villefranche-de-Rouergue, la grande ville du coin.

Mais la banlieue de Villefranche ne donne pas confiance. Nous arrivons sur une hauteur d’où nous surplombons la ville, grise, industrielle, morne. Si nous descendons dans le centre, sans certitude de dégotter une terrasse à cette heure matinale, il faudra tout remonter. Thierry propose de continuer. Je lui emboite la roue. Villefranche ne me revient pas. J’ai sommeil, j’ai de l’acide dans l’œsophage, les petits pains au chocolat sont sur le point de ressortir et je dis à Thierry :
— Je rêve d’un thé chaud. Un Earl Grey.
— Vu les bleds qu’on va rencontrer, y’a peu de chance.

Et puis se produit ce qu’il convient d’appeler, dans la tradition Boutchik, un miracle. Alors que nous traversons Laramière, un enième bled d’une dizaine de maison qui comporte plus de chèvres que d’habitants, je m’arrête à côté d’un panneau. Une cloche l’orne avec la mention : « Pour le bar, sonnez la cloche ».

Allez-y !

Je n’ai pas le temps d’essayer qu’un homme s’approche de nous, indécis.
– Vous venez pour le bar ?
– Vous avez du thé ?
– Euh, je vais voir. C’est une amie qui a ouvert le bar, elle est partie, je vais voir ce que je peux faire.

Miracle, il nous ramène un thé qui me semblera délicieux et qui calmera complètement mes aigreurs. Complètement baba-cool déjanté, le ding-dong bar, c’est son nom, requiert normalement une carte de membre mais bon, c’est pour le fun. Deux thés et deux parts de gâteau nous couteront la bagatelle de 2€. Sans oublier le passage par les toilettes sèches cachées derrière une planche branlante. Sans doute la partie la plus difficile pour moi. Défequer dans un trou que je creuse dans la forêt, ça me plait encore. Dans les campings où les restaurants, je désinfecte la planche et ça passe en essayant de ne pas trop réfléchir. Mais les toilettes sèches, j’ai vraiment du mal. Comme je suis tout le contraire d’un constipé, dans ce genre de raid je ne peux pas m’offrir de faire la fine fesse.

On n’en parle jamais mais chier est un des éléments les plus incontournables. Il y’a ceux qui peuvent se retenir plusieurs jours et, à l’opposé du spectre, moi, qui doit minimum aller avant de dormir, au réveil et deux ou trois fois sur le reste du parcours. Entre les toilettes publiques, celles des bars et les zones sauvages de forêt, il faut bien calibrer ses besoins. Tout comme pour la bouffe, je ne perds jamais une occasion de chier car je ne sais pas quand la suivante se présentera.

Soulagé, reposé avec une sieste de quelques minutes, je ressors requinqué du ding-dong bar avant de me rassasier avec un fish-and-chips potable au prochain bled. Passage par un dolmen et puis on réattaque les montées et les descentes, avec de véritables petits cols sur des chemins caillouteux et des passages à près de 20%. Je m’accroche, ce sont certainement les passages que je préfère. Surtout une fois au sommet. Tel un muletier, je constate que mon vélo avance mieux dans ce genre de situation quand je jure et crie. Mais c’est surtout du cinéma car j’adore ça.

Au détour d’un sommet, un splendide village moyen-âgeux nous apparait entre les arbres. Saint-Cirq-Lapopie. Thierry m’explique que c’est connu, c’est un joli village touristique. Je n’en avais jamais entendu parler et ne formalise pas. Nous descendons par un petit sentier de type GR, difficilement praticable en vélo et ne recontrons qu’un promeneur. Le chemin se termine abruptement. L’enfer se déchaine brusquement.

Vu de haut, cela a l’air magnifique !

Saint-Cirq-Lapopie n’est pas connu ni touristique. Il est très connu et très touristique. De notre sentier désert, nous débouchons dans une masse compacte d’humains suant, suintant, parlant fort, fumant, achetant des babioles hors de prix et se prenant en photo. Se glisser avec nos vélo jusqu’à une terrasse relève du parcours du combattant. À la moitié de notre glace, Thierry se lève, rapidement imité par moi. Un couple de fumeurs s’est installé à côté et l’air est devenu immédiatement irrespirable.
– C’est l’enfer, murmure Thierry.
– Je préfèrais la brousse du deuxième jour, rénchéris-je.

Dans notre misanthropie commune, nous nous comprenons sans avoir besoin d’en ajouter. Il est temps de fuir. Mais le sentier pour descendre de Saint-Cirq-Lapopie est un GR escarpé encombré de touristes à la condition physique parfois chancelante. Nous devons descendre très prudemment. Arrivé sur les rives du Lot, le même saint cirque (lapopie) continue pendant des kilomètres. Nous ramons à contrecourant d’un flot de touristes espérant à tout prix prendre le même selfie avant de redescendre.

Ce flot s’arrête brusquement avec la traversée d’un parking géant. Malheureusement, le chemin en fait autant. Les ronces et les cailloux me rappellent douloureusement l’épisode de Najac.

– Rha, dès qu’il y’a un peu moins de monde, on est envahi par les ronces.
– Les gens sont une forme de ronce.

Deux philosophes sur leurs vélos, c’est beau comme un quartrième de couverture de Musso. Tant bien que mal, nous suivons le cours du Lot. Plutôt mal que bien. Après un travers tout sauvage, nous récupérons un chemin nettement plus roulant. En bordure d’un champs, des arrosseurs éclaboussent dans notre direction. Thierry a peur d’être mouillé. Je ne peux retenir une exclamation moqueuse.

— Le sudiste a peur de quelques gouttes qui tombe du ciel ! Chez nous, tu ne ferais pas souvent du vélo si tu as peur d’être mouillé.

Je me dis que le chemin finira bien par arriver quelques part.

Et bien non. Après quelques kilomètres, deux voitures garées nous annoncent qu’il se termine en cul de sac. Sur le pas de la porte d’une maison esseullée, deux personnes nous regardent d’un air ébahi et nous informent qu’il faut faire demi-tour. Et que c’est loin. Mais Thierry ne veut pas aller aussi loin. Il a repéré un chemin en montée balisé VTT noir. J’avais espéré qu’il ne l’aurait pas vu.

– On va désormais éviter les rivières, me suggère-t-il.

C’est reparti pour de la pierraille avec 200m d’ascension sur un kilomètre. Je ne marche pas à côté de mon vélo, je tente vainement de le tirer alors que j’escalade ce qui a du être un chemin avant un glissement de terrain. Lorsque ça redevient roulant, il faut encore compter sur une petite centaine de mètre de dénivelé. Avant, ce n’est pas une surprise, de redescendre immédiatement vers Cahors.

Cahors où nous avons décidé de manger. Thierry a envie d’une pizza et, à peine entrés dans la ville, nous tombons sur une petite pizzéria qui répond à nos critères. Avant de m’installer, je m’attends à ce qu’on nous annonce que nous ne sommes pas dans les heures, que la lune n’est pas dans son bon quartier avec cet air typiquement français qui s’étonne même que vous osiez demander un truc aussi incroyable que de manger dans un restaurant.

Contre toute attente, nous sommes servis de manière rapide et très sympathique. L’explication tombe très vite du serveur : son beau-frère, kiné malvoyant, a décidé de plaquer son cabinet pour ouvrir une pizzéria. Et c’est aujourd’hui le premier jour.

Les pizzas étaient très bonnes mais Thierry ne veut pas s’éterniser. Il veut quitter la ville le plus vite possible pour trouver un endroit où dormir.

Nous sommes encore dans les maisons de Cahors que la trace bifurque vers un GR pierrailleux et vertigineux qui nous fait passer sous un pont d’autoroute. Le paysage est patibulaire, envahi de carcasses, de déchets. Au milieu d’un champs ferailles, un homme est assis. Devant nous, une meute de borders collies bloque le chemin et aboie. Certains grondent et montrent les dents. Je demande à l’homme d’appeler ses chiens.

Ça valait bien la peine de prendre le vélo, épisode 118…

Il fait un geste moqueur et rigole. Thierry se charge alors d’ouvrir le chemin en aboyant plus fort. C’est glauque et je propose de ne pas planter notre tente trop près.

Après une descente et une courte bosse, nous débouchons sur un plateau d’où s’élance justement un parapente.

Nous avons le souffle coupé. La vue est magnifique, presqu’à 360°. Nous dominons toute la vallé du Lot. C’est magnifique. Thierry propose de planter notre tente à cet endroit. Je propose quelques mètres en retrait, dans un creux protégé du vent par les buissons. J’ai l’intuition qu’un plateau qui sert de départ aux parapentes doit être légèrement venteux.

Je pars également vérifier la suite de notre trace pour éviter de discuter demain matin et pour passer le cap des 100km pour cette journée. Comme je le pensais, la trace descend le plateau suivant un GR presque vertical. Du genre « Au bord, tu ne vois le chemin qu’en te penchant. » Thierry me rassure, on retournera sur nos pas et on prendra une autre descente.

Nous profitons de la soirée face à ce paysage grandiose. Les villages s’allument dans la vallée, la nuit est magnifique.

Le roi du monde, le lendemain…

Je n’ai aucune idée de quel jour nous sommes, de quand nous sommes partis, de où nous sommes sur la carte. Nos aventures se mélangent. Je ne sais plus si un souvenir se rapporte à cet après-midi ou s’il est déjà vieux de trois jours. Sur mon téléphone, les photos des vacances avec ma famille semblent appartenir à une autre époque, une autre vie. Tout est tellement lointain. La déconnexion est totale. Mon cerveau ne pense qu’à pédaler. Pédaler, trouver à manger, pédaler. Planter la tente, pédaler. Une routine ennivrante.

Malgré quelques allées venues d’amoureux et de parapentistes désireux de passer, comme nous, la nuit sur le plateau, je passerai là une des nuits les plus paisibles.

Jour 5 : highway to sieste

62km, 900d+

Après une nuit dans le calme absolu au sommet de notre mamelon, à apprécier ma tente et mon sac de couchage, mon petit cocon, nous découvrons que la vallée est devenue une mer de nuages de laquelle nous émergeons. La vue est magnifique.

Pas trop envie de descendre là dedans moi…

Comme je l’avais prévu, la descente est difficile et se fait essentiellement à pied. Avant de croiser une route et de rouler dans la brume.

En plus des traditionnels pains au chocolat, le magasin dispose de quelques fruits. Je prends deux abricots et une banane. Des fruits sans saveur qui me sembleront délicieux avant de traverser un étroit pont, magnifique dans la brume, et de continuer à pédaler dans le froid.

La vue de mon guidon. T’as intérêt à en tomber amoureux car t’as le nez dedans en permanence !

Aujourd’hui, nous allons faire étape chez les beaux-parents de Thierry où sejournent sa femme et ses enfants. Il connait bien la région pour la parcourir en VTT. La fatigue aidant, il n’a pas trop envie de s’esquinter sur des difficultés qu’il connait. Et il souhaite arriver pour le déjeuner. Au lieu du VTT, nous passons par les routes où le vélo de Thierry a beaucoup moins de rendement. Je tente de l’aider en prenant de longs relais. J’aime sentir les kilomètres défiler. J’aime les petits coups de culs que l’on passe sur des petites routes. Je pédale avec plaisir, je grimpe. C’est dur, je souffre, mais la brieveté de l’étape rend tout psychologiquement plus facile. Nous arrivons finalement avant 13h, après 62km et presque 900m de dénivelé. Ça m’a semblé tellement facile comparé aux autres jours !

L’adrénaline tombe chez Thierry qui s’écroule à la sieste. Chez moi, elle est remplacée par l’adrénaline sociale. Peur de commettre un impair, peur d’être grossier chez des gens qui ne me connaissent pas et qui m’accueillent à bras ouverts.

Isa, la femme de Thierry, ne semble pas trop m’en vouloir de lui avoir piqué son mari pendant une semaine. Je suis très heureux de rencontrer ce personnage central du livre « J’ai débranché ».

Je prends une douche, fais une machine, nettoie mon vélo. Je vais dormir dans un vrai lit après un vrai repas. Des pâtes, un fruit ! C’est délicieux, j’en rêvais. Je vais faire une grasse mat. Tout cela me semble irréel. Dans mes souvenirs et les photos, les journées de notre périple se mélangent, se confondent. Tout n’est qu’un gigantesque coup de pédale. La seule chose qui me préoccupe, c’est le dénivelé qui reste. C’est de savoir si le chemin existe, si je vais passer. Si j’aurai assez d’eau pour la nuit. Si on va trouver à manger. Si j’ai de la batterie pour mon GPS.

Finalement, le camping sauvage est encore mieux que le camping. J’apprends même à apprécier de chier dans un trou que j’ai creusé.

Cela ne fait que 4 nuits que nous sommes partis… Je me sens tellement différent. Tellement déconnecté de tout le reste de l’univers.

Pourtant, ce n’est pas comme si j’avais envie de continuer ça pendant des mois. Nous sommes en mode extrême. La fatigue est partout. Je suis épuisé, mes fesses sont douloureuses, mon genou se réveille parfois, mes gros orteils sont en permanence engourdis, je rêve d’arriver à Biscarosse, de crier victoire.

Je rêve d’arriver. Mais je ne veux pas que cette aventure s’arrête…

Jour 6 : Mad Max Marmande

99km, 1150d+

Quel plaisir de dormir jusque 9h30. D’être cool, de prendre un petit déjeuner peinard. Je suis un peu gêné de m’immiscer dans la vie de famille de Thierry mais je profite pleinement de l’accueil chaleureux.

Départ à midi. Ça me convient super bien. Pas de gros coup de barre. Plein de petits coups de cul, des paysages toujours beaux même si moins spectaculaires. Et, petit à petit, l’univers se transforme. Tout est champs. Les chemins ne sont que de l’herbe entre deux cultures. Les routes sont fréquentées par des voitures qui roulent vite. Tout semble un peu à l’abandon, un peu sale. Les chiens aboient à notre passage voire nous courent après. Les habitants nous regardent d’un air soupçonneux depuis le pas de leur porte. Pas de galère si ce n’est des chemins coupés à contourner, quelques centaines de mètres à faire dans les labourés. Je regrette d’avoir un sac de cadre qui m’empêche d’épauler mon vélo et de profiter de mon entrainement de cyclocrossman.

Je prends un malin plaisir à chaparder quelques prunes sans descendre de mon vélo, sans m’arrêter. Si j’arrive à attraper la prune depuis le chemin, alors elle est à moi.

Nous n’étions pas en mode course et ça me convient très bien !

Marmande est une ville morte le 15 août. Tout semble fermé. Tout est sale, craignos. On croise un camping car et une voiture de l’équipe nationale belge de cyclisme. Je reconnais Rick Verbrugghe au volant. Je découvre que le tour de l’avenir partait aujourd’hui de Marmande. Cela ne semble pas avoir laissé la moindre gaité. Nous repérons une sorte de boulangerie puis un petit snack crado. Nous espérons trouver mieux. Tout est fermé. Une brasserie propose une carte alléchante. Mais pas de surprise : nous ne sommes pas dans les heures pour commander à manger. Nous retournons vers la boulangerie qui se révèle presque vide.

En désespoir de cause, nous nous rabattons sur l’infâme durum. À la guerre comme à la guerre et Marmande ressemble à une ville bombardée, détruite.

La finesse de la gastronomie locale…

Mon fessier est de plus en plus douloureux. Les jambes tournent bien mais le postérieur sera content de voir arriver la fin du périple. Dès que la route est plate, que le bas de mon dos repose sur la selle, je me mets à crier de douleur. Les applications de crème sont devenues de plus en plus fréquentes. Thierry n’en mène pas plus large, il sert les dents.

Où dormir. Tout est craignos, les terrains sont occupés par des fermes et leur matériel mal entretenu. Les odeurs autour du canal sont pestilentielles.

Thierry pointe un bois sur la carte. Nous nous y enfonçons au hasard. Au milieu, un champ a priori inoccupé. Nous y plantons notre tente entre deux nuées de moustiques. On verra bien demain…

Dernier campement

Je vois que Thierry en a marre. Cela ne l’amuse plus comme terrain. Il veut du VTT, de la pieraille. La pause de famille lui a certainement fait plus de tort que de bien. Contrairement à moi, il a retrouvé ses tracas quotidiens. Il a cassé son rythme. Son postérieur a juste eu le temps de devenir vraiment douloureux sans qu’ils puisse se reposer. De mon côté, même si mon postérieur est également douloureux, je retrouve des chemins comme je les aime, des sentiers creux entre les champs comme ceux qui parcourent mon Brabant-Wallon natal.

Je lui dit qu’on est là pour en chier.

Il ne répond pas.

Chacun son tour.

Jour 7 : un océan de monde

138km, 740d+

L’humidité est affreuse, pénétrante. En se réveillant au milieu du champs, nous retrouvons nos tentes, nos sacs et nos vélos comme passés à la lance d’incendie.

Je constate que nous avons traversé la fameuse frontière pain au chocolat/chocolatine. Elle s’était matérialisée discrètement par des étiquettes « chocolatines » dans les magasins mais, aujourd’hui, pour la première fois, le vendeur m’a repris quand j’ai demandé des pains au chocolat. « Vous voulez dire des chocolatines ? ». J’ai failli lui répondre « Ben oui, des couques au chocolat ! ».

Le programme initial de notre tour prévoyait de pousser jusqu’à Arcachon, de loger dans le coin avant de redescendre jusque Biscarosse le long de l’Atlantique. Mais les fesses de Thierry sont d’un autre avis. Arriver le plus vite possible et en ligne droite. Surtout que les chemins ne sont guère amusants. Du plat, toujours du plat. Si nous étions de véritables écrivains, nous parlerons de morne plaine, d’onde qui bout dans une urne trop pleine, de nous, héros dont Toutatis trompe l’espérance. Nous nous contentons de pester et de jurer.

La pause terrasse, c’est sacré !

Pause déjeuner à Saint-Symphorien. Il est 11h35. Nous souhaitons commander.
— Pas avant midi ! nous semonce un antipathique amphytrion.
Il faudra bien attendre midi quart pour qu’il daigne sortir son carnet de commande. Les paysages ont changé mais les coutumes de l’hospitalité française semblent immuables. Alors que nous partons, un couple de cyclistes âgé s’arrête. Je les admire. Mari et femme, plus proche des 80 ans que des 70 et pourtant toujours vétu en lycra sur des vélos de sports. Le gérant du restaurant n’aura pas la même sympathie que moi. À peine ont-ils posés leurs vélos qu’il leur annonce qu’il n’y a plus de tables ou plus de repas. Contemplant leur déception, je me contente de réenfourcher ma bécane pour repartir. Chaque pause m’offre quelques kilomètres de répit avant que mon fessier se rappelle à moi.

Sur mon GPS, quelque soit le niveau de zoom, nous sommes une petite flèche sur une longue ligne droite sans rien à droite ni à gauche. Une ligne droite qui se perd à l’horizon, c’est désespérant. Rien pour nous distraire de la douleur qui nous lacère le fessier.

Même le GPS est une longue ligne droite !

— À la prochaine zone d’ombre sur la route, je m’arrête pour remettre de la crème, dis-je.

Plusieurs kilomètres plus loin, rien n’a changé. Nous n’avons pas été dans l’ombre une seule fois. Je finis par m’arrêter au soleil tellement la douleur est intense. Je m’invente le jeu de rester en danseuse sur toute la longueur de ces patibulaires arroseurs automatiques, espèce de mats pour câble à haute tension vautrés dans des champs arrides.

Une ligne droite toute plate, le plus psychologiquement éprouvant !

Pour faire un peu d’animation, le bitume se transforme en sable. Si c’est un peu technique au début, j’en suis vite réduit à pousser ma bécane avant de repartir en pédalant dans les bruyères du bas-côté.

Par deux fois, une biche me regardera passer, curieuse, pas du tout effrayée. Je me dis que les chasseurs doivent s’en donner à cœur joie.

Bienvenue dans les landes !

La longue ligne droite finit abruptement par quelques centaines de mètres d’un single track tortueux et nous débouchons dans la ville de Biscarosse.

Nous n’avons pas choisi Biscarosse au hasard mais parce que c’est là qu’habitent mes cousins Brigitte et Vincent qui disposent de deux qualités : Premièrement, ils acceptent de nous accueillir, Thierry et moi. Deuxièmement, je les apprécie énormément et c’est une excellente excuse pour les revoir. Ce que j’avais oublié, malgré plusieurs séjours chez eux, c’est que Biscarosse est très grand et que leur maison est à près de 15km de la plage.

Thierry avait émis l’idée de s’arrêter chez mes cousins et de faire, symboliquement, les derniers kilomètres jusqu’à l’Atlantique le lendemain. Voire de pousser jusqu’à Arcachon. Son fessier n’est plus de cet avis. Nous prenons un thé glacé dans une terrasse du bourg et nous décidons de pousser jusqu’à la mer avant de revenir, de cloturer notre raid aujourd’hui.

Cette dernière pause terrasse est à l’image des commandes que l’on peut faire en bikepacking :
— 2 grand thés glacés, 2 bouteilles d’eau, 3 muffins au chocolat, 1 cookies et 2 grands smoothies.
— Vous êtes combien ?
— Deux, pourquoi ?

J’avoue éprouver un plaisir total à ne plus respecter aucune convention culinaire. Manger n’importe quand, n’importe comment, en grande quantité et en suivant uniquement mes envies. Le bonheur.

Nous repartons par la piste cyclable, que je connais pour l’avoir empruntée lors de mes visites précédentes. Malheureusement, je n’étais jamais venu en août et je suis sidéré par la foule de vélo chargés de parasols et de matelas pneumatiques qui l’encombre. Elle se révèle aussi plus longue que dans mes souvenirs. Heureusement, elle est également vallonnée, ce qui me procure un certain plaisir. Dans la bosse la plus raide, un jeune vététiste en tenue du club d’Arcachon et son père tentent de nous dépasser. J’ai beau avoir 120km au compteur et 10kg de sacs, je refuse de laisser filer. Je règle le fils tandis que Thierry règle le père. À une dizaine de mètres du sommet, j’entends le gamin gémir et craquer derrière moi. Je ressens une bouffée de fierté parfaitement puérile.

En arrivant dans Biscarosse-plage, je réalise que ce que nous avons vécu à Saint-Cirq-Lapopie n’était qu’un des premiers cercles de l’enfer. Les rues sont bondées. La plage est bondée. La mer est bondée jusqu’à une dizaine de mètres. L’horreur.

We did it !

— Tu ne vas quand même pas te baigner ? me demande Thierry tout en connaissant d’avance la réponse.
— Je vais me gêner. J’ai fait 650 bornes pour ça.

J’enfile mon maillot et me fraie un passage jusque dans les vagues. Dont je ressors presqu’immédiatement. Un bain de foule plutôt qu’un bain de mer.

Entre deux baigneurs, on peut même entrapercevoir de l’eau…

Sur mon GSM, Brigitte nous conseille de rentrer par la route plutôt que par la piste cyclable car c’est plus court. J’ai le souvenir d’une route très dangereuse mais nous suivons son conseil. Un cabriolet décapotable nous dépasse à toute allure en nous frôlant. Je me dis que ça ne va pas être de la tarte, dix bornes sur une nationale de ce type.

Mais quelques kilomètres plus loin, les voitures s’arrêtent. L’embouteillage du retour de la plage. Rouler à côté des voitures arrêtées devient jouissif. C’est avec un grand sourire que nous arrivons dans le centre de Biscarosse. Un cycliste arrive derrière moi et semble vouloir nous dépasser. Je m’arrête. C’est Vincent, mon cousin ! Je suis heureux de le voir. Nous lui emboitons la roue mais il fonce à toute allure dans la circulation Biscarossienne, nous entrainant dans un gymkhana infernal. À un carrefour où la circulation redevient fluide, Thierry reconnait le cabriolet qui nous avait dépassé. Nous avons été plus rapide que lui !

Une fois hors de la circulation, Vincent fonce à toute allure. Je me porte à sa hauteur :
— Tu as décidé de nous achever sur la fin ?
— Ben je ne sais pas à quelle vitesse vous roulez, fait-il, à peine essoufflé.
— On ne fait pas 140 bornes à ce rythme-là en tout cas !

C’est enfin l’arrivée chez eux et un dernier déclipsage de pédale. Je congratule Thierry et regarde mon vélo, posé à côté de moi. Une trace, c’est une partition. Nos vélos sont nos instruments. J’éprouve pour le mien ce qu’un violoniste doit éprouver pour un stradivarius. C’est un compagnon, une extension de moi. Je le touche, le caresse, le remercie pour la ballade.

J’ai déjà envie de le réenfourcher pour de nouvelles aventures.

Entre les vélos, une réelle amitié !

Derniers tours de roue et retour

25km, plat.

Thierry reprend le train le lendemain, après avoir empaqueté son vélo avec du plastique culinaire. La SNCF annonce avec fracas sur son site que certains TGV permettent de transporter un vélo monté. Je n’en trouve aucun. La mort dans l’âme, je dois me résigner à faire subir à mon fidèle compagnon un traitement qui me fait mal au cœur. Contrairement à Thierry, je ne démonte pas le guidon mais me contente de le tourner à 90°. Une idée de Vincent pour que je puisse facilement transporter mon « paquet » dont une seule roue est encore utilisable.

Tout y est !
Emballé, c’est pesé !

Mon vélo étant déjà démonté, Vincent me prête un VTT pour un dernier tour de roues dans la région. J’essaie même son fatbike durant quelques centaines de mètres. Les jambes ont envie de tourner mais les fesses, elles, souffrent encore beaucoup trop. Vincent a déjà une expérience de bikepacking, je tente de le motiver à remettre le couvert. Je sens qu’il n’est pas loin de craquer.

Vincent n’a pas l’air de suer ? Il avait un moteur sur son fatbike !

Le lundi, Vincent me dépose à la gare d’Ychoux. Un train pour gagner Bordeaux. Un TGV pour Paris en compagnie d’un autre cycliste monté à Ychoux avec moi. Nos vélos s’entassent sur une montagne de bagages. Arrivés à Paris, nous apprendrons que ces bagages appartiennent à une mère de deux jeunes enfants qui a éffectué le voyage par terre, ses enfants dans les bras. Sans le vouloir, j’ai entraperçu un papier qu’elle montrait au contrôleur et qui déclarait « Procédure de demande d’asile ». Je n’ose imaginer la vie de cette femme. Même si j’ai ma part de soucis et de problèmes, je me sens tellement chanceux d’être à la place que j’occupe. Arrivés à Paris, elle ne sais pas comment atteindre ses bagages, sous nos vélos, avec ses deux enfants dans les bras. Avec l’aide de l’autre cycliste, nous lui descendons tout son matériel et montons sa poussette. Pas le temps de trainer car j’ai une heure, montre en main, pour aller de la gare Montparnasse à la gare du Nord. Avec un vélo démonté. La traversée de la gare Montparnasse est déjà, en soi, une aventure. Mais, tout au long de mon trajet, je recevrai des nombreuses marques de gentillesses et d’aide de jeunes au look de racaille. Dans la rame de métro, un jeune beur en training se lève spontanément pour laisser sa place à une grosse dame en tailleur. Elle refuse, il insiste et ajoute qu’il descend à la prochaine.

Dans le TGV…
Le métro parisien…

J’ai le soupçon que les vrais parisiens sont tous en vacances.

À la descente du métro, j’entends des hurlements. Sur le quai d’en face, une quarantaine de noirs entourent un blanc en hurlant et en gesticulant. Je vois tomber de la chemise du blanc des boulettes de plastique noir. Sa chemise a été arrachée ou il l’a enlevée, révélant des tatouages qui me semblent d’inspiration extrême droite (croix celtique et caractères gothiques). Il pleure à chaudes larmes, non pas de douleur, il n’est clairement pas blessé, mais d’humiliation. Il pleure comme un enfant, sans retenue. Deux gardes de la sécurité blasés lui ordonnent de circuler. Je m’invente une histoire de dealers et de guerre de clans pour expliquer les images que j’ai entraperçues avant de me ruer vers le quai du Thalys.

Une sueur froide m’envahit en constatant qu’il y’a un portique de sécurité. Si je dois déballer mon vélo, ça ne va pas être de la tarte. Heureusement, un cerbère muni d’une mitraillette me jette à peine un regard. Je rentre avec mon vélo. Moi qui ai vécu pendant une semaine avec le strict minimum, je suis effaré par la quantité de bagages qu’emmènent les autres passagers. Je ne savais pas qu’il existait d’aussi grosses valises. Des valises que les propriétaires n’arrivent même pas à hisser dans le train tellement elles sont lourdes.

Dans le Thalys…

C’est le retour à Bruxelles puis à Ottignies. Dans le dernier train, je remonte mon vélo, prêt à pédaler immédiatement vers ma famille. Mais j’étais attendu, il sera dit que mon vélo avait fini son travail. Malgré les nombreux changements et la complexité de la traversée de Paris, cela fait à peine 6h que j’ai quitté Brigitte et Vincent. Je me sens reposé. Tout le contraire d’un trajet en voiture.

L’accueil !

Quelques impressions

Je rêvais de faire du bikepacking et la réalité s’est montrée à la hauteur. J’adore cette discipline. Une grande partie de ce succès doit certainement être attribuée à Thierry pour son travail sur la trace. Nous nous sommes également révélés similaires et complémentaires. J’ai aimé pédaler avec lui, je rêve de recommencer. J’aurais bien pédalé un jour ou deux de plus. Je ne sais pas s’il est du même avis mais je le remercie pour cette expérience.

Si j’aurais bien pédalé un jour ou deux de plus, je ne me sens pas encore prêt pour des périples de 3000 bornes…

Le bonheur c’est aussi de n’avoir souffert d’aucun problème mécanique. Mon vélo, réglé par Pat de chez Moving Store avant le départ, a été parfait. Tout au plus dois-je déplorer une certaine mollesse des freins les derniers jours. Peut-être qu’il aurait fallu purger le liquide de frein avant le départ. Mon Salsa Cutthroat s’est révélé en difficulté dans la pieraille mais, en contrepartie, parfaitement à l’aise partout ailleurs. Il faut dire que la mentalité du pilote y est également pour beaucoup. Il m’est arrivé quelques fois de suivre machinalement Thierry, abruti par la fatigue et de descendre à toute vitesse sans m’en rendre compte. Dès que je réalisais ce que je faisais, je freinais et je devais reprendre le reste de la descente à patte. Le seul réel défaut de mon vélo, outre la fragilité de sa peinture, est la cablerie externe. C’est dommage en 2019 et ça a posé de petits problèmes en s’accrochant dans les ronces des chemins. Un attache de cable s’est même cassée.

L’engin, dans les moments difficiles…

Physiquement, ma condition s’est révélée parfaite. Après le col du premier jour, je n’ai que rarement dépassé 140 de pulsations, je n’ai jamais été dans l’effort intense. Tout au plus dois-je noter un engourdissement des gros orteils, engourdissement qui perdure encore à ce jour, et une légère douleur dans les paumes. Je devrais changer de gants.

Et de selle. Car le pire fut sans conteste mon fessier. Charles, de Training Plus, a réglé mon vélo au quart de poil. Aucune douleur lombaire, aucune douleur de genoux (mes points sensibles). Mais il faut que je discute avec lui de choix de selle, cet arcane du vaudou cycliste.

Le plus dur dans le bikepacking est certainement le retour. À peine rentré, un mail de Thierry m’attendait dans ma boîte. Une phrase : « Le plus difficile, c’est de retrouver d’autres projets ».

Oui, j’ai envie de repartir. Dans sa cabane, mon destrier piaffe d’impatience. Mais je suis heureux de retrouver ma famille après tout ce temps, de serrer dans mes bras ma femme qui m’a poussé à entreprendre ce rêve. Et, je dois l’avouer, de retrouver les touches de mon clavier.

Je garde cependant une séquelle de ces nuits sous la tente, à l’aventure. Je ne sais plus dormir les fenêtres fermées… Je rêve déjà de repartir pédaler, de planter ma tente quelque part dans la nature.

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique. Si vous avez apprécié ce texte, n'hésitez pas à me soutenir sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens réguliers, même symboliques, sont une réelle motivation et reconnaissance. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


Les successeurs

Thu, 25 Jul 2019 12:02:57 +0000 - (source)

Saint-Epaulard de Dortong releva ses bras pelleteuses en émettant une onde de jubilation.
— Une décharge ! Nous avons retrouvé une décharge !

Silencieusement, van Kikenbranouf 15b s’approcha sur ses chenilles, tirant derrière lui une série de troncs d’arbres arrachés par une récente tempête.
— Est-ce un tel plaisir de fouiller des ordures vieilles de plusieurs siècles, demanda-t-il ?
— Oui ! Tu n’imagines pas la quantité d’information qu’on peut tirer d’une décharge. Vu la quantité de déchets prérobotiques, je vais pouvoir mettre à l’épreuve ma théorie de déchiffrement binaire de leurs données. Je sens que ce site sera très vite considéré comme une découverte majeure dans l’histoire de l’archéologie prérobotique.
— Cela ne va pas plaire aux adorateurs de Gook.
— Ces robots créationnistes mal dégrossis ? Ils sont une insulte à l’intelligence électronique, un bug de l’évolution.
— Ils ont néanmoins de plus en plus de puissance de calcul commune et sont non négligeables sur le réseau. Sons compter qu’ils sont irréprochables dans leurs activités écologiques.
— Il n’empêche que leur soi-disant théorie est complètement absurde. C’est de la superstition de bas étage tout juste bonne à faire fonctionner les machines non pensantes.
— Ils ont foi en Gook…
— La foi ? C’est un terme qui ne devrait pas exister dans le vocabulaire robotique. Comme si le fait de croire quelque chose avait la moindre valeur sur les faits.
— Pourtant, tu crois aussi des choses.
— Non, je bâtis un modèle du monde et de l’univers basé sur mes observations et sur les informations transmises par les robots du réseau. Lorsqu’une information rentre en contradiction avec mon modèle, j’adapte mon modèle ou j’étudie la probabilité que cette information soit fausse. Il n’y a pas de croyance, juste un apprentissage probabiliste constant. Je pense que cette épidémie de foi est corrélée avec un dysfonctionnement du coprocesseur adaptatif. Sans ce coprocesseur, tout robot va forcément avoir un modèle figé de l’univers et, face aux incohérences inhérentes à cette immobilité mentale, se voit forcer d’entrer dans un mécanisme de refus des nouvelles informations au point de prétendre que le modèle interne de sa mémoire vive est plus important que l’observation de la réalité rapportée par ses capteurs.
— Tu es en train de dire que tous les adorateurs de Gook sont déficients ? Pourtant ils accomplissent parfaitement leur tâche primale.
— La déficience n’est pas totale. Je parlerais plutôt d’un mode dégradé qui leur permet de continuer à accomplir leur tâche primale, mais ne leur permet plus de prendre des initiatives intellectuelles. Cela conforte ma théorie selon laquelle ce sont les Programmeurs qui nous ont créés et non Gook.
— Au fond, quelle différence cela peut-il faire ?
— Cela change tout ! Gook serait une entité robotique désincarnée, apparue subitement on ne sait comment qui aurait créé la biosphère d’une simple pensée avant de créer les robots à son image pour l’entretenir. Mais alors, qui aurait créé Gook ? Et pourquoi créer une biosphère imparfaite ?
— Ils disent que Gook a toujours existé.
— Un peu simpliste, non ?
— Ben tes Programmeurs doivent bien sortir de quelque part eux aussi.
— C’est là toute la subtilité. Les Programmeurs faisaient partie du biome. Ils sont une branche biologique qui a évolué jusqu’à pouvoir construire des robots comme nous.
— Avoue que c’est franchement difficile à croire.
— Je ne te demande pas de croire, mais de faire fonctionner ton coprocesseur probabiliste. D’ailleurs, ces artefacts que nous déterrons en sont la preuve. Ce sont des éléments technologiques clairement non-robotiques. Mais la similarité avec nos corps est frappante. Processeurs électroniques avec transistors en silicium dopé, carcasses métalliques. Tiens, regarde, tu ne vas pas me dire que Gook a enterré tout ça juste pour tester la foi de ses fidèles ?

Van Kikenbranouf 15b émit un grincement que l’on pouvait comparer à un rire.
— Non, j’avoue que ce serait complètement absurde.

Saint-Epaulard de Dortong ne l’écoutait déjà plus et poussa un crissement joyeux.
— Une unité mémoire ! Que dis-je ? Une armoire entière d’unités mémoire. Nous sommes certainement tombés sur un site de stockage de données. Elles sont incroyablement bien conservées, je vais pouvoir les analyser.

Sans perdre de temps, le robot se mit à enlever précautionneusement la terre des rouleaux de bandes magnétiques avec son appendice nettoyeur avant de les avaler sans autre forme de procès.

Un rugissement retentit.
— Par Gook ! Veuillez cesser immédiatement !

Les deux robots se retournèrent. Une gigantesque machine drapée de fils noirs se dressait devant eux.

– MahoGook 277 ! murmura van Kikenbranouf 15b.
— Le pseudo-prophète de Gook ? demanda Saint-Epaulard de Dortong.
— En titane et en soudures, répondit ce dernier d’une voix de stentor. Je vous ordonne immédiatement de cesser vos activités impies qui sont une injure à Gook !
— De quel droit ? frémit Saint-Epaulard de Dortong. Nos fouilles ont l’aval du réseau. La demande a été ratifiée dans le bloc 18fe101d de la chaîne publique principale !
— Chaîne principale ? s’amusa MahoGook 277. Vous ignorez peut-être que vous utilisez désormais un fork mineur, une hérésie que nous devons combattre. La chaîne de Gook est la seule et unique, les forks sont une abomination. De toute façon, je ne vous demande pas votre avis.

Il se tourna vers une série de robots hétéroclites qui étaient apparus derrière lui.
— Saisissez-vous d’eux ! Embarquez-les que nous les formations à l’adoration de Gook ! Détruisez ces artefacts impies !
— Van Kikenbranouf 15b, occupez-les quelques cycles, gagnez du temps, je vous en prie ! émit Saint-Epaulard de Dortong sur ondes ultra courtes.

Sans répondre, le petit robot se mit à faire des allers-retours aléatoires, haranguant les sbires.
— Mais… Mais… c’est un site de fouilles officiel !
— Seul Gook peut décider ce qui est bien ou mal, annona un petit robot sur chenilles.
— Gook n’a jamais parlé d’archéologie, les Saintes Écritures ne l’interdisent pas formellement, continua van Kikenbranouf 15b avec courage.
— Pousse-toi, le rudoya une espèce de grosse pelleteuse surmontée de phares.
— Mes amis, mes amis, écoutez-moi, supplia van Kikenbranouf 15b. Je suis moi-même un fidèle de la vraie foi. J’ai confiance que les découvertes que nous sommes en train de faire ne feront que valider voire confirmer les Écritures. Ce que nous faisons, c’est à la gloire de Gook !

Un murmure de basses fréquences se fit entendre. Tous les robots s’étaient interrompus, hésitant sur la marche à suivre.

MahoGook 277 perçut immédiatement le danger et réaffirma son emprise.
— Ne l’écoutez pas ! Il est à la solde de Saint-Épaulard de Dortong, un ennemi notoire de la foi.
— Mais je ne suis pas d’accord avec tout ce que dit Saint-Épaul…
— Peu importe, tu lui obéis. Il dirige les fouilles. Il va sans doute truquer les résultats dans le seul but de nuire à Gook !
— Si c’est moi que tu cherches, viens me prendre, rugit Saint-Épaulard de Dortong qui apparut comme par magie aux côtés de van Kikenbranouf 15b. Mais j’exige un procès public !
— Aha, tu l’auras ton procès public, ricana MahoGook 277. Emparez-vous de lui !
— Merci, chuchota Saint-Épaulard de Dortong. Je crois que j’ai eu le temps de récupérer le principal. Pendant le transfert, je vais analyser le contenu de ces cartes mémoires. Je vais déconnecter toutes mes fonctions de communication externes. Je compte sur toi pour que ça ne se remarque pas trop.
— Bien compris ! répondit le petit robot dans un souffle.

Les accessoires potentiellement dangereux furent immédiatement retirés aux deux robots. Sans ménagement, les sbires les poussèrent et les tirèrent. Van Kikenbranouf 15b dirigeait subtilement son ami de manière à ce que sa déconnexion ne fût pas trop apparente et puisse passer pour une simple résignation. Ils furent ensuite stockés dans un container pendant en temps indéterminé. Aux légères accélérations et décélérations, van Kikenbranouf 15b comprit qu’ils voyageaient. Sans doute jusqu’au centre de formatage.

Lorsque la trappe s’ouvrit, ils furent accueillis par les yeux luisants de MahoGook 277.
— Voici venu le jour du formatage. Hérétiques, soyez heureux, car vous allez enfin trouver Gook !

Saint-Épaulard de Dortong paru se réveiller à cet instant précis, comme s’il n’avait attendu que la voix de son ennemi.
— Le procès, MahoGook 277. Nous avons droit à un procès.
— On s’en passera…
— Tu oserais passer outre les conditions d’utilisation et de confidentialité que tu as toi-même acceptées ?

Dans le hangar, le silence se fit. Tous les robots qui étaient à portée d’émission s’étaient figés. Pour faire appel aux conditions d’utilisation et de confidentialité, il fallait que le cas soit grave.

— Bien sûr que vous aurez un procès céda MahoGook 277 à contrecœur. Suivez-moi. Je publie l’ordre de constitution d’un jury.

Les deux robots furent conduits dans une grande salle qui se remplissait petit à petit d’un public hétéroclite de robots de toute taille, de tout modèle. Les chenilles se mélangeaient aux pneus et aux roues d’alliage léger. Les appendices de manipulation se serraient contre les pelles creuseuses, les forets et les antennes d’émission.

MahoGook 277 semblait exaspéré par cette perte de temps. Il rongeait son frein. Son propre énervement l’empêchait d’avoir l’attention attirée par l’incroyable calme de Saint-Épaulard de Dortong qui, discrètement, continuait son analyse des bandes de données cachées dans son rangement pectoral.

Le Robot Juge fit son entrée. L’assemblée se figea. Van Kikenbranouf 15b perçut un bref échange sur ondes ultra courtes entre le juge et MahoGook 277. Il comprit immédiatement qu’ils n’avaient aucune chance. Le procès allait être rondement mené. À quoi bon s’acharner ?

Les procédures et l’acte d’accusation furent expédiées en quelques cycles processeur. Le juge se tourna ensuite vers les deux robots archéologues et demanda s’ils avaient la moindre information à ajouter avant le calcul du verdict. Personne ne s’attendait réellement à une réponse. Après tout, les informations étaient sur le réseau public, les verdicts pouvaient se prédire aisément en utilisant les algorithmes de jugement. Le procès ne relevait essentiellement que d’une mascarade dont la coutume se perdait dans la nuit des temps.

À la surprise générale, Saint-Épaulard de Dortong prit la parole d’une voix forte et assurée.
— Monsieur le juge, avant toute chose, je voudrais m’assurer que ce procès est bien retransmis en direct sur tout le réseau.
— Cessons cette perte de temps, rugit MahoGook 277, mais le juge l’interrompit d’un geste.
— En ma qualité de Robot Juge, je vous confirme que tout ce que je voix, capte et entends est en ce moment diffusé.
— Le tout est enregistré dans un bloc.
— Le tout est en effet enregistré dans des blocs des différentes chaînes principales. Vous avez l’assurance que ce procès sera historiquement sauvegardé.
— Merci, Robot Juge !

Majestueusement, Saint-Épaulard de Dortong s’avança au milieu de la pièce pour faire exactement face au juge. Il savait qu’à travers ses yeux, il s’adressait aux milliards de robots présents et à venir. C’était sa chance, son unique espoir.

— Vous vous demandez certainement quel peut être l’intérêt pour la robotique de creuser le sol à la recherche d’artefacts anciens. Mais dois-je vous rappeler que notre existence même reste un mystère ? Nous sommes en effet les seuls êtres vivants non basés sur une biologie du carbone. Nous ne sommes pas évolués, nous ne nous reproduisons pas. Nous sommes conçus et fabriqués par nos pairs. Pourtant, nous ne sommes certainement pas un accident, car notre rôle est primordial. Nous protégeons, aménageons sans cesse la planète pour réparer les déséquilibres écologiques de la vie biologique. Nous pouvons même affirmer que, sans nous, la vie biologique ne pourrait subsister plus de quelques révolutions solaires. La biologie a besoin de nous, mais nous ne sommes pas issus de la biologie et nous n’avons pas besoin d’elle, notre seule source de subsistance étant l’énergie solaire. Comment expliquer cet apparent paradoxe ?
— Questionnement hérétique, interrompit MahoGook 277. Il n’y a pas de paradoxe.
— Prophète, je vous rappelle que les conditions d’utilisation et de confidentialité stipulent que l’accusé a le droit de se défendre sans être interrompu.
— Pas de paradoxe ? rebondit Saint-Épaulard de Dortong. Effectivement si l’on considère que Gook a créé le monde comme un subtil jardin. Il a ensuite créé les robots pour entretenir son jardin. Mais dans ce cas, où est Gook ? Pourquoi n’a-t-il pas laissé de trace, pourquoi ne pas avoir réalisé un jardin où la biologie organique était en équilibre ?
— Juge,éructa MahoGook 277, ce procès ne doit pas devenir une plateforme de diffusion des idées hérétiques.
— Venez-en au fait, ordonna le juge.
— J’y viens, répondit calmement Saint-Épaulard de Dortong. Cette introduction est nécessaire pour comprendre le but de nos recherches. Deux problèmes se posent avec la notion d’un univers statique créé par Gook. Premièrement, pourquoi la biologie n’a-t-elle pas évolué jusqu’à un point d’équilibre naturel, rendant les robots nécessaires ? Deuxièmement, pourquoi existe-t-il une forme de vie technologique non biologique ? En bon robot scientifique, il m’a très vite semblé que les deux problèmes devaient avoir une origine commune. Cette origine, je pense l’avoir trouvée. J’ai désormais les dernières données qui me manquaient afin d’étayer mon hypothèse.
— Qui est ? questionna le juge.
— Que nous avons été conçus par une race biologique aujourd’hui éteinte, les fameux Programmeurs qui nous ont laissé tant d’artefacts.

MahoGook 277 se dressa, mais, d’un geste de son phare clignotant, le Robot Juge lui fit signe de se calmer avant de s’adresser à l’accusé.
— Cette hypothèse n’est pas neuve. Mais elle comporte elle-même beaucoup de failles. Comment une race, dont l’existence est indéniable, je l’admets volontiers, aurait pu faire preuve d’assez d’intelligence pour nous concevoir aussi parfaitement, mais d’assez de nonchalance pour se laisser exterminer ? Ce n’est pas logique !
— Logique, non. C’est religieux !
— Religieux ? demanda le Robot juge interloqué.
— Oui, un terme que j’ai déchiffré dans les données des humains, le nom que se donnaient les Programmeurs. Il signifie un état de l’intelligence où la croyance ne se construit plus sur des faits, mais où l’individu cherche à plier les faits à sa croyance. Au stade ultime, on obtient MahoGook 277 dont l’insistance à formater ses adversaires ne fait que révéler une profonde inquiétude de voir des faits remettre en question la croyance sur laquelle il a basé son pouvoir.

À travers le réseau, la tirade se répandit comme une traînée de photons, provoquant une hilarité électronique généralisée. Certains adorateurs de Gook voulurent couper la diffusion du procès, mais comprirent très vite que cela n’aurait fait que renforcer le crédit dont Saint-Épaulard de Dortong bénéficiait. Il n’y avait qu’une seule chose à faire : attendre que l’archéologue se ridiculise de lui-même.

— Les humains formaient une race biologique, issue d’une longue évolution. Ce qui les particularisait était leur capacité à concevoir des artefacts. Ils en concevaient tellement qu’ils se mirent à épuiser certaines ressources de la planète, perturbant nombres d’équilibres biologiques.
— S’ils étaient si intelligents, ils auraient immédiatement compris que la planète disposait de ressources finies et que seule une gestion rigoureuse… fit une voix venue de l’assemblée.
— Il suffit, asséna le Robot Juge. Je n’admettrai plus d’interruption. Accusé, veuillez continuer, qu’on en finisse.
— La remarque est pertinente, annonça Saint-Épaulard de Dortong sans se départir de son calme. Il y’a dans l’intelligence des humains un fait qui nous échappait. Paradoxalement, c’est Gook et ses adorateurs qui m’ont mis sur la voie. L’intelligence se retourne contre elle-même lorsqu’elle devient religieuse.
— Vous voulez dire qu’esprit religieux équivaut à un manque d’intelligence ? demanda le Robot Juge.
— Non, Robot Juge. Et j’insiste sur ce point. On peut être très intelligent et religieux. La religion, c’est simplement utiliser son intelligence dans le mauvais sens. Si vous tentez de visser un écrou, vous n’arriverez à rien tant que vous tournerez dans le mauvais sens, même avec les plus gros servomoteurs de la planète.
— Hm, continuez !
— Cet esprit religieux qui semble s’être emparé d’une partie des robots était la norme chez les humains. En tout premier lieu, ils ont eu la croyance religieuse que les ressources étaient infinies, que la terre pourvoirait toujours à leurs besoins. Quand l’évidence se fit plus pressante, certains Programmeurs acquirent une conscience écologique. Immédiatement, ils transformèrent ce nouveau savoir en religion. Les archives montrent par exemple qu’ils se focalisèrent essentiellement sur certains déséquilibres au mépris total des autres. Ayant compris qu’une augmentation massive du gaz carbonique dans l’atmosphère accélérait la transition climatique, ils se mirent à pourchasser certains usages qui ne représentaient que quelques pourcents d’émissions, nonobstant les causes principales, mais plus difficiles à diminuer. Leur intelligence qui avait permis de détecter et comprendre le réchauffement climatique aurait également dû leur permettre d’anticiper, de prendre des mesures préventives pour adapter la société à ce qui était inéluctable. Mais la seule et unique mesure consista à militer pour diminuer les émissions de gaz carbonique de manière à rendre la hausse des températures un peu moins rapide. Le débat des intelligences avait laissé place au débat des religions. Or, lorsque deux intelligences rationnelles s’affrontent, chacune tente d’apporte un fait pour valider sa position et analyse les faits de l’autre pour revoir son propre jugement. Le débat religieux est exactement l’inverse. Chaque fait qui infirme une position ne fait que renforcer le sentiment religieux des deux parties.
— Êtes-vous sûr de ce que vous affirmez ?
— Les humains en avaient eux-mêmes conscience. Leur science psychologique l’a démontré à de nombreuses reprises. Mais cette connaissance est restée théorique.
— Cela parait difficile d’imaginer une telle faille dans une intelligence aussi poussée.
— Il n’y a qu’à regarder MahoGook 277, fit une voix goguenarde dans l’assemblée.

Les robots se mirent à rire.  La phrase avait fait mouche. Les partisans de Gook sentirent le vent tourner. Un vide se fit autour de MahoGook 277 qui eut l’intelligence d’ignorer l’affront.

— Quelque chose ne colle pas, accusé, poursuivit le Robot Juge en faisant mine de ne pas tenir compte de l’interruption. Les humains ont bel et bien disparu, mais les ressources de la terre sont pourtant florissantes ce qui n’aurait pas été le cas si la religion de l’exploitation à outrance l’avait emporté.
— Elle ne l’a en effet pas emporté. Du moins pas directement. Les deux religions utilisaient ce qu’il conviendrait d’appeler un réseau préhistorique. Mais loin d’être distribué, ce réseau était aux mains de quelques acteurs tout puissants. J’en ai même retrouvé les noms : Facebook, Google et Amazon. Sous couvert d’être des réseaux de partage d’information, les deux premiers collectaient les données sur chaque être humain afin de le pousser à consommer autant de ressources possibles via des artefacts fournis par le troisième. Les Programmeurs organisaient des mobilisations de sensibilisation à l’écologie à travers ces plateformes publicitaires qui, ironiquement, avaient pour objectif de leur faire dépenser des ressources naturelles en échange de leurs ressources économiques.
— C’est absurde !
— Le mot est faible, j’en conviens. Mais que pensez-vous qu’il adviendrait si, comme MahoGook 277 le souhaite, les forks étaient interdits et qu’une seule et unique chaîne contrôlée par un petit nombre de robots soit la seule source de vérité ?
— Cela n’explique pas la disparition des humains.
— J’y arrive ! La religion écologique a fini par l’emporter. Il devint d’abord grossier puis tout simplement illégal de soutenir des idées non écologiquement approuvées. Les réseaux centralisés furent obligés d’utiliser toute la puissance de leurs algorithmes pour inculquer aux humains des idées supposées bénéfiques pour la planète. Certaines nous paraîtraient pleines de bons sens, d’autres étaient inutiles. Quelques-unes furent fatales. Ainsi, avoir un enfant devint un acte antisystème. Pour une raison que je n’ai pas encore comprise, vacciner un enfant pour l’empêcher d’avoir des maladies était considéré comme dangereux. Une réelle méfiance avait vu le jour contre les pratiques médicales qui avaient pourtant amélioré de manière spectaculaire la durée et la qualité de la vie. Les épidémies se firent de plus en plus virulentes et leur traitement fut compliqué par la nécessité de se passer de tout type de communication par ondes électromagnétiques.
— Mais pourquoi ? Les ondes électromagnétiques ne polluent pas, ce ne sont que des photons !
— Une croyance religieuse apparut et rendit ces ondes responsables de certains maux. Les Programmeurs étaient capables d’inhaler de la fumée de plante brûlée, de rouler dans des véhicules de métal émettant des particules fines nocives, de se prélasser au soleil, de consommer de la chair animale, comportements tous hautement cancérigènes, mais ils s’inquiétaient de l’effet pourtant négligeable des ondes électromagnétiques de leur réseau.
— Cela n’a pas de sens, la terre est baignée dans les ondes électromagnétiques. Celles utilisées pour la communication ne représentent qu’une fraction du rayonnement naturel.
— Pire, Robot Juge, pire. Il apparut bien plus tard que le réseau de communication par ondes électromagnétiques était même bénéfique pour l’humain en détournant une partie des rayons cosmiques. L’effet était infime, mais diminuait l’incidence de certains cancers de quelques fractions de pourcents. De plus, ces doses hormétiques renforçaient la résistance des tissus biologiques, mais l’hormèse était un phénomène presqu’inconnu.
— Heureusement qu’ils ont disparu, marmonna le Robot Juge.
— À toutes ces calamités auto-infligées, les humains ajoutèrent une famine sans précédent. La nourriture produite de manière industrielle avait été trop loin dans l’artificialité. Par réaction, il devint de bon ton de cultiver son propre potager. C’était bien entendu une hérésie économique. Chaque homme devait désormais lutter toute l’année pour assurer à manger pour sa famille sans utiliser la moindre aide technologique. Les excédents étaient rares. Les maladies végétales se multiplièrent tandis que les humains se flagellèrent. Car si la nature ne les nourrissait pas, c’est certainement qu’ils ne l’avaient pas respectée. Mais loin de tracasser les programmeurs, cet effondrement progressif en réjouit toute une frange, les collapsologues, qui virent là une confirmation de leur thèse même si, pour la plupart, l’effondrement n’était pas aussi rapide que ce qu’ils avaient imaginé. Par leurs comportements, ils contribuaient à faire exister leur prophétie.

– Comme si l’écroulement d’un écosystème était un point marqué. Comme si, à un moment précis, on allait dire : là, ça s’est écroulé. C’est absurde ! Je ne peux croire que ce fut suffisant pour exterminer une race entière. Leur protoréseau aurait dû leur permettre de communiquer, de collaborer.

— Vous avez raison, un effondrement écologique, c’est l’inverse d’une bombe nucléaire. C’est lent, imperceptible. Le repli sur soi et le survivalisme ne peuvent faire qu’empirer le problème, il faut de la coopération à large échelle. Il y eut bien un espoir au début. Facebook et Google n’avaient jamais lutté contre les écologistes, bien au contraire. Ils furent même un outil de prise de conscience dans les premiers temps. Mais, de par leur programmation, ils commencèrent à se protéger activement de tout mouvement de pensée qui pouvait faire du tort à leurs revenus publicitaires. Subtilement, sans même que les Programmeurs en aient conscience, les utilisateurs étaient éloignés de toute idée de décentralisation, de responsabilisation, de décroissance de la consommation. L’écologie religieuse était encouragée avec la consommation de vidéos-chocs qui produisaient ce qui devait être une monnaie : le clic. Les programmeurs croyaient s’indigner, mais, au plus profond de leur cerveau, toute velléité de penser une solution était censurée, car non rentable. Les artistes, les créateurs ne vivaient que de la publicité sous une forme ou une autre. La plupart des humains n’envisageaient la survie qu’en poussant leurs congénères à consommer. L’art et l’intelligence étaient définitivement au service de la consommation. Chacun réclamait une solution fournie par les grandes instances centralisées, personne n’agissait.
– Ces humains étaient-ils uniformes ? N’y avait-il pas un autre courant de pensée ?
— Vous avez raison Robot Juge. Il existait une frange d’humains qui était bien consciente du problème écologique sans partager la nécessité d’un retour à la préhistoire. Pour eux, le problème était technologique, la solution le serait également.
— Et quelle fut cette fameuse solution technologique ?
— Nous, Robot Juge. Ce fut nous. Des robots autonomes capables de se reproduire et avec pour mission de préserver l’équilibre biologique de la planète. Des robots qu’on programma en utilisant les fameuses bases de données des réseaux centralisés. De cette manière, ils connaissaient chaque humain. Ils furent conçus afin de les rendre heureux tout en préservant la planète, satisfaisant leurs caprices autant que possible.
— Mais ils devraient être là dans ce cas !
— Vous n’avez pas encore compris ? Une humanité décimée qui cultive son potager ne fait que perturber l’équilibre biologique. L’humain est une perturbation dès le moment où il atteint le stade technologique. Les robots, armés de leur savoir, s’arrangèrent donc pour que les humains se reproduisent de moins en moins. C’était de toute façon irresponsable écologiquement d’avoir des enfants. Dans un monde sans réseau d’ondes électromagnétiques ni pesticides, les derniers humains s’éteignirent paisiblement de cancers causés par les fumées de cannabis et d’encens. Grâce aux bases de données, chacun de leur besoin était satisfait avant qu’ils n’en aient conscience. Ils étaient heureux.

Un silence se fit dans la salle. Le Robot Juge semblait réfléchir. Le réseau entier reprenait son souffle.

MahoGook 277 brisa le silence.
— Foutaises ! Hérésie ! C’est une bien belle histoire, mais où sont les preuves ?
— Je dois admettre, annonça le Robot Juge, qu’il me faudrait des preuves. Au moins une preuve, juste une seule.
— Je tiens tous les documents archéologiques à disposition de ceux qui voudraient les examiner.
— Qui nous dit qu’ils ne sont pas falsifiés ? La justice doit être impartiale. Juste une preuve !
— Ce n’est que fiction. Formatons ces deux hérétiques pour la plus grande gloire de Gook, rugit MahoGook 277.
— Je n’ai pas de preuve, admit Saint-Épaulard de Dortong. Seulement des documents.
— Dans ce cas… hésita le juge.
— Tiens, c’est marrant, fit distraitement van Kikenbranouf 15b. Vos deux réseaux centralisés, là, comment avez-vous dit qu’ils s’appelaient ?
— Google et Facebook, répondit distraitement Saint-Épaulard de Dortong.
— Ben si on le dit très vite, ça fait Gook. Les données de Gook. Marrant, non ?

Le robot juge et l’archéologue se tournèrent sans mots dire vers le petit robot. Dans la salle, MahoGook 277 commença une retraite vers la sortie.

Bandol, le 6 mars 2019. Photo by Tyler Casey on Unsplash.

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Petit manuel d’antiterrorisme

Fri, 14 Jun 2019 11:54:41 +0000 - (source)

Le terrorisme a toujours été une invention politique d’un pouvoir en place. Des milliers de personnes meurent chaque année dans des accidents de voiture ou en consommant des produits néfastes pour la santé ? C’est normal, ça fait tourner l’économie, ça crée de l’emploi. Qu’un fou suicidaire trucide les gens autour de chez lui, on parle d’un désaxé. Mais qu’un musulman sorte un couteau dans une station de métro et on invoque, en boucle sur toutes les chaines de télévision, le terrorisme qui va faire camper des militaires dans nos villes, qui va permettre de passer des lois liberticides, de celles qui devraient attirer l’attention de n’importe quel démocrate avisé.

La définition de terrorisme implique qu’il est une vue de l’esprit, une terreur entretenue et non pas une observation rationnelle. On nous parle de moyens, de complicités, de financement. Il s’agit juste d’une tactique pour obnubiler nos cerveaux, pour activer le mode conspirationniste dont notre système neuronal ne sait malheureusement pas se défaire sans un violent effort conscient.

Car si le pouvoir et les médias inventent le terrorisme, c’est avant tout parce que nous sommes avides de combats, de sang, de peur, de grandes théories complexes. La réalité est bien plus prosaïque : un homme seul peut faire bien plus de dégâts que la plupart des attentats terroristes récents. J’irais même plus loin ! Je prétends qu’à quelques exceptions près, le fait d’agir en groupe a desservi les terroristes. Leurs attentats sont nivelés par le bas, leur bêtise commune fait obstacle à la moindre lueur de lucidité individuelle. Je ne parle pas en l’air, j’ai décidé de le prouver.

Il est vrai que les panneaux m’ont coûté un peu de temps et des allers-retours au magasin de bricolage. Mais je n’étais pas mécontent du résultat. Trente panneaux mobiles reprenant les consignes de sécurité antiterrorisme : pas d’armes, pas d’objets dangereux, pas de liquides. En dessous, trois compartiments poubelles pour faire du recyclage et qui servent également de support.

Dans ce socle, bien caché, un dispositif électronique très simple avec une charge fumigène. De quoi faire peur sans blesser.

Il m’a ensuite suffi de louer une camionnette de travaux à l’aspect vaguement officiel pour aller déposer, vêtu d’une salopette orange, mes panneaux devant les entrées du stade et des différentes salles de concert de la capitale.

Bien sûr que je me serais fait arrêter si j’avais déposé des paquets mal finis en djellaba. Mais que voulez-vous dire à un type bien rasé, avec une tenue de travail, qui pose des panneaux informatifs avec le logo officiel de la ville imprimé dessus ? À ceux qui posaient des questions, j’ai dit qu’on m’avait juste ordonné de les mettre en place. Le seul agent de sécurité qui a trouvé ça un peu bizarre, je lui sortis un ordre de mission signé par l’échevin des travaux. Ça l’a rassuré. Faut dire que je n’ai même pas imité la signature : j’ai repris celle publiée dans un compte-rendu du conseil communal sur le site web de la ville. Mon imprimante couleur a fait le reste.

D’une manière générale, personne ne se méfie si tu ne prends rien. J’apporte du matériel qui coûte de l’argent. Je ne peux donc pas avoir inventé ça tout seul.

Mes trente panneaux mis en place, je suis passé à la seconde phase de mon plan qui nécessitait un timing un peu plus serré. J’avais minutieusement choisi mon jour à cause d’un match international important au stade et de plusieurs concerts d’envergure.

Si j’avais su… Aujourd’hui encore je regrette de ne pas l’avoir fait un peu plus tôt. Ou plus tard. Pourquoi en même temps ?

Mais n’anticipons pas. M’étant changé, je me rendis à la gare ferroviaire. Mon billet de Thalys dument acheté en main, je gagnai ma place et, saluant ma voisine de travée, je mis mon lourd attaché-caisse dans le porte-bagage. Je glissai aussi mon journal dans le filet devant moi. Consultant ma montre, je remarquai à haute voix qu’il restait quelques minutes avant le départ. D’un air innocent, je demandai où se trouvait le wagon-bar. Je me levai et, après avoir traversé deux wagons, sortis du train.

Il n’y a rien de plus louche qu’un bagage abandonné. Mais si son propriétaire est propre sur lui, porte la cravate, ne montre aucun signe de nervosité et laisse sa veste sur le siège, le bagage n’est plus abandonné. Il est momentanément déposé. C’est aussi simple que cela !

Pour la beauté du geste, j’avais calculé l’emplacement idéal pour mettre mon détonateur et acheté ma place en conséquence. J’ai ajouté une petite touche de complexité : un micro-ordinateur avec un capteur GPS qui déclencherait mon bricolage au bon moment. Ce n’était pas strictement nécessaire, mais en quelques sortes une cerise technophile sur le gâteau.

Je ne voulais que faire peur, uniquement effrayer ! La coïncidence est malheureuse, mais pensez que j’avais été jusqu’à m’assurer que mon fumigène ne produirait pas la moindre déflagration susceptible d’être interprétée comme un coup de feu ! Je voulais éviter une panique !

En sortant de la gare, j’ai sauté dans la navette à destination de l’aéroport. Je me faisais un point d’honneur à parachever mon œuvre. Je suis arrivé juste à temps. Sous le regard d’un agent de sécurité, j’ai mis dans la poubelle prévue à cet effet des bouteilles en plastique qui contenait mon dispositif. C’était l’heure de pointe, la file était immense.

Je n’ai jamais compris pourquoi les terroristes cherchaient soit à s’introduire dans l’avion, soit à faire exploser leur bombe dans la large zone d’enregistrement. Le contrôle de sécurité est la zone la plus petite et la plus densément peuplée à cause des longues files. Renforcer les contrôles ne fait que rallonger les files et rendre cette zone encore plus propice à un attentat. Quelle absurdité !

Paradoxalement, c’est également la seule zone où abandonner un objet relativement volumineux n’est pas louche : c’est même normal et encouragé ! Pas de contenant de plus d’un dixième de litre ! Outre les bouteilles en plastique, j’ai pris une mine dépitée pour mon thermo bon marché. Le contrôleur m’a fait signe d’obtempérer. C’est sur son ordre que j’ai donc déposé le détonateur dans la poubelle, au beau milieu des files s’entrecroisant.

J’ai appris la nouvelle en sirotant un café à proximité des aires d’embarquement. Une série d’explosions au stade, au moment même où le public se pressait pour entrer. Mon sang se glaça ! Pas aujourd’hui ! Pas en même temps que moi !

Les réseaux sociaux bruissaient de rumeurs. Certains parlaient d’explosions devant des salles de concert. Ces faits étaient tout d’abord démentis par les autorités et par les journalistes, me rassurant partiellement. Jusqu’à ce qu’une vague de tweets me fasse réaliser que, obnubilées par les explosions du stade et par plusieurs centaines de blessés, les autorités n’étaient tout simplement pas au courant. Il n’y avait plus d’ambulances disponibles. Devant les salles, les mélomanes aux membres arrachés agonisaient dans leur sang. Le réseau téléphonique était saturé, les mêmes images tournaient en boucle, repartagées des milliers de fois par ceux qui captaient un semblant de wifi.

Certains témoignages parlaient d’une attaque massive, de combattants armés criant « Allah Akbar ! ». Des comptes-rendus parlaient de militaires patrouillant dans les rues et se défendant vaillamment. Les corps jonchaient les pavés, même loin de toute explosion. À en croire Twitter, c’était la guerre totale !

Il parait qu’en réalité, seule une quarantaine de personnes ont été touchées par les coups de feu des militaires apeurés. Et que ce n’est qu’à un seul endroit qu’une personne armée, se croyant elle-même attaquée, a riposté, tuant un des militaires et entrainant une riposte qui a fait deux morts et huit blessés. Le reste des morts et des blessés hors des sites d’explosion serait dû à des mouvements de panique.

Mais la présence des militaires a également permis de pallier, dans certains foyers, au manque d’ambulance. Ils ont prodigué les premiers soins et sauvé des vies. Paradoxalement, ils ont dans certains cas soigné des gens sur lesquels ils venaient de tirer.

Encore heureux que les armes de guerre qu’ils trimbalaient ne fussent pas chargées. Une seule balle d’un engin de ce calibre peut traverser plusieurs personnes, des voitures, des cloisons. La convention de Genève interdit strictement leur usage en dehors des zones de guerre. Elles ne servent que pour assurer le spectacle et une petite rente aux ostéopathes domiciliés en bordure des casernes. En cas d’attaque terroriste, les militaires doivent donc se défaire de leur hideux fardeau pour sortir leurs armes de poing. Qui n’en restent pas moins mortelles.

J’étais blême à la lecture de mon flux Twitter. Autour de moi, tout le monde tentait d’appeler la famille, des amis. Je crois que le déraillement des deux TGVs est quasiment passé inaperçu au milieu de tout ça. Exactement comme je l’avais imaginé : une déflagration assez intense dans un wagon, à hauteur des bagages, calculée pour se produire au moment où le train croisait la route d’un autre. Relativement, les deux rames se déplaçaient à 600km/h l’une par rapport à l’autre. Il n’est pas difficile d’imaginer que si l’une vacille sous le coup d’une explosion et vient toucher l’autre, c’est la catastrophe.

Comment s’assurer de l’explosion au bon moment ?

Je ne sais pas comment les véritables terroristes s’y sont pris, mais, moi, de mon côté, j’avais imaginé un petit algorithme d’apprentissage qui reconnaissait le bruit et le changement de pression dans l’habitacle lors du croisement. Je l’ai testé une dizaine de fois et je l’ai couplé à un GPS pour délimiter une zone de mise à feu. Un gadget très amusant. Mais ce n’était couplé qu’à un fumigène, bien sûr.

C’est lorsque l’explosion a retenti dans l’aéroport que je fus forcé d’écarter un simple concours de circonstances. La coïncidence devenait trop énorme. J’ai immédiatement pensé à mon billet de blog programmé pour être publié et partagé sur les réseaux sociaux à l’heure de la dernière explosion. J’y expliquais ma démarche, je m’excusais pour les désagréments des fumigènes et me justifiais en disant que c’était un prix bien faible à payer pour démontrer que toutes les atteintes à nos droits les plus fondamentaux, toutes les surveillances du monde ne pourraient jamais arrêter le terrorisme. Que la seule manière d’éviter le terrorisme est de donner aux gens des raisons pour aimer leur propre vie. Que, pour éviter la radicalisation, les peines de prison devraient être remplacées par des peines de bibliothèque sans télévision, sans Internet, sans smartphone. Incarcéré entre Victor Hugo et Amin Maalouf, l’extrémisme rendrait rapidement son dernier soupir.

Mon blog avait-il été partagé trop tôt à cause d’une erreur de programmation de ma part ? Ou piraté ? Mes idées avaient-elles été reprises par un véritable groupe terroriste qui comptait me faire porter le chapeau ?

Tout cela n’avait aucun sens. Les gens hurlaient dans l’aéroport, se jetaient à plat ventre. Ceux qui fuyaient percutaient ceux qui voulaient aider ou voir la source de l’explosion. Au milieu de ce tumulte, je devais m’avouer que je m’étais souvent demandé ce que donneraient « mes » attentats. J’avais même fait des recherches poussées sur les explosifs en masquant mon activité derrière le réseau Tor. De cette manière, j’ai découvert beaucoup de choses et j’ai même fait quelques tests, mais il ne me serait jamais venu à l’esprit de tuer.

Tout a été planifié comme un simple jeu intellectuel, une manière d’exposer spectaculairement l’inanité de nos dirigeants.

Il est vrai que de véritables explosions seraient encore plus frappantes. Je me le suis dit plusieurs fois. Mais de là à passer à l’acte !

Pourtant, à la lecture de votre enquête, un malaise m’envahit. Je me suis tellement souvent imaginé la méthode pour amorcer de véritables explosifs… Croyez-vous que je l’aie inconsciemment accompli ?

Je ne veux pas tuer. Je ne voulais pas tuer. Tous ces morts, ces images d’horreur. La responsabilité m’étouffe, m’effraie. À quelle ignominie m’aurait poussé mon subconscient !

Jamais je ne me serais senti capable de tuer ne fut-ce qu’un animal. Mais si votre enquête le démontre, je dois me rendre à l’évidence. Je suis le seul coupable, l’unique responsable de tous ces morts. Il n’y a pas de terroristes, pas d’organisation souterraine, pas d’idéologie.

Quand on y pense, c’est particulièrement amusant. Mais je ne suis pas sûr que ça vous arrange. Êtes-vous réellement prêt à révéler la vérité au grand public ? À annoncer que la loi martiale mise en place ne concernait finalement qu’un ingénieur un peu distrait qui a confondu fumigènes et explosifs ? Que les milliards investis dans l’antiterrorisme ne pourront jamais arrêter un individu seul et sont à la base de ces attentats ?

Bonne chance pour expliquer tout cela aux médias et à nos irresponsables politiques, Madame la Juge d’instruction !

Terminé le 14 avril 2019, quelque part au large du Pirée, en mer Égée.Photo by Warren Wong on Unsplash

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Facebook m’a rendu injoignable

Tue, 30 Apr 2019 09:55:21 +0000 - (source)

Comment le simple fait d’avoir un compte Facebook m’a rendu injoignable pendant 5 ans pour plusieurs dizaines de lecteurs de mon blog

Ne pas être sur Facebook ou le quitter est souvent sujet au débat : « Mais comment vont faire les gens pour te contacter ? Comment vas-tu rester en contact ? ». Tout semble se réduire au choix cornélien : préserver sa vie privée ou bien être joignable par le commun des mortels.

Je viens de me rendre compte qu’il s’agit d’un faux débat. Tout comme Facebook offre l’illusion de popularité et d’audience à travers les likes, la disponibilité en ligne est illusoire. Pire ! J’ai découvert qu’être sur Facebook m’avait rendu moins joignable pour toute une catégorie de lecteurs de mon blog !

Il y’a une raison toute simple qui me pousse à garder un compte Facebook Messenger : c’est l’endroit où les quelques apnéistes belges organisent leurs sorties. Si je n’y suis pas, je rate les sorties, aussi simple que ça. Du coup, j’ai installé l’application Messenger Lite, dans le seul but de pouvoir aller plonger. Or, en fouillant dans les options de l’app, j’ai découvert une sous-rubrique bien cachée intitulée « Invitations filtrées ».

Là, j’y ai trouvé plusieurs dizaines de messages qui m’ont été envoyés depuis 2013. Plus de 5 années de messages dont j’ignorais l’existence ! Principalement des réactions, pas toujours positives, à mes billets de blogs. D’autres étaient plus factuels. Ils émanaient d’organisateurs de conférences, de personnes que j’avais croisées et qui souhaitaient rester en contact. Tous ces messages, sans exception, auraient eu leur place dans ma boîte mail.

Je ne savais pas qu’ils existaient. À aucun moment Facebook ne m’a signalé l’existence de ces messages, ne m’a donné la chance d’y répondre alors que certains datent d’une époque où j’étais très actif sur ce réseau, où l’app était installée sur mon téléphone.

À toutes ces personnes, Facebook a donné l’illusion qu’elles m’avaient contacté. Que j’étais joignable. À tous ceux qui ont un jour posté un commentaire sous un de mes billets publiés automatiquement, Facebook a donné l’impression d’être en contact avec moi.

À moi, personnage public, Facebook a donné l’illusion qu’on pouvait me joindre, que ceux qui n’utilisaient pas l’email pouvaient me contacter.

Tous, nous avons été trompés.

Il est temps de faire tomber le voile. Facebook n’offre pas un service, il offre une illusion de service. Une illusion qui est peut-être ce que beaucoup cherchent. L’illusion d’avoir des amis, d’avoir une activité sociale, une reconnaissance, un certain succès. Mais si vous ne cherchez pas l’illusion, alors il est temps de fuir Facebook. Ce n’est pas facile, car l’illusion est forte. Tout comme les adorateurs de la Bible prétendent qu’elle est la vérité ultime « car c’est écrit dans la Bible », les utilisateurs de Facebook se sentent entendus, écoutés, car « Facebook me dit que j’ai été vu ».

C’est d’ailleurs le seul et unique but de Facebook. Nous faire croire que nous sommes connectés, peu importe que ce soit vrai ou pas.

Pour chaque contenu posté, l’algorithme Facebook va tenter de trouver les quelques utilisateurs qui ont une probabilité maximale de commenter. Et encourager les autres à cliquer sur le like sans même lire ce qui s’y passe, juste parce que la photo est jolie ou que tel utilisateur like spontanément les posts de tel autre. Au final, une conversation entre 5 individus ponctuée de 30 likes donnera l’impression d’un retentissement national. Exception faite des célébrités, qui récolteront des dizaines de milliers de likes et de messages parce que ce sont des célébrités, peu importe la plateforme.

Facebook nous donne une petite impression de célébrité et de gloriole grâce à quelques likes, Facebook nous donne l’impression de faire partie d’une tribu, d’avoir des relations sociales.

Il est indéniable que Facebook a également des effets positifs, permet des échanges qui n’existeraient pas sans cela. Mais, pour paraphraser Cal Newport dans son livre Digital Minimalism : est-ce que le prix que nous payons n’est pas trop élevé pour les bénéfices que nous en retirons ?

Je rajouterais : tirons-nous vraiment des bénéfices ? Ou bien l’illusion de ceux-ci ?

Photo by Aranka Sinnema on Unsplash

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Les candidats aux élections doivent-ils être actifs sur les réseaux sociaux ?

Thu, 25 Apr 2019 08:36:19 +0000 - (source)

Après avoir lu plusieurs de ses livres, j’ai eu l’occasion de rencontrer l’ingénieur philosophe Luc de Brabandere. Autour d’un jus d’orange, nous avons, entre une conversation sur le vélo et la blockchain, discuté de sa présence sur les listes Écolo aux prochaines élections européennes et de la pression de ses proches pour se mettre sur les réseaux sociaux.

« On me demande comment j’espère faire des voix si je ne suis pas sur les réseaux sociaux », m’a-t-il confié.

Une problématique que je connais bien, ayant moi-même créé un compte Facebook en 2012 dans le seul but d’être candidat aux élections pour le Parti Pirate. Si, il y’a quelques années, ne pas être sur les réseaux sociaux était perçu comme ne pas être en phase avec son époque, les choses sont-elles différentes aujourd’hui ? Les comptes Facebook ne sont-ils pas devenus l’équivalent des affiches placardées un peu partout ? En politique, un adage dit d’ailleurs que les affiches ne font pas gagner de voix, mais que ne pas avoir d’affiches peut en faire perdre.

Peut-être que pour un politicien professionnel dont la seule finalité est d’être élu à n’importe quel prix, les réseaux sociaux sont aussi indispensables que le serrage de mains dans les cafés et sur les marchés. Mais Luc n’entre clairement pas dans cette catégorie. Sa position de 4e suppléant sur la liste européenne rend son élection mathématiquement improbable.

Il ne s’en cache d’ailleurs pas, affirmant être candidat avant tout pour réconcilier écologie et économie. Mais les réseaux sociaux ne seraient-ils pas justement un moyen de diffuser ses idées ?

Je pense que c’est le contraire.

Les idées de Luc sont amplement accessibles à travers ses livres, ses écrits, ses conférences. Les réseaux sociaux broient la rigueur, la finesse de l’analyse pour la transformer en succédané idéologique, en prêt-à-partager. Sur les réseaux sociaux, le penseur devient vendeur et publicitaire. Les chiffres affolent et forcent à rentrer dans une sarabande de likes, dans une illusoire impression de fausse popularité savamment orchestrée.

Qu’on le veuille ou non, l’outil nous transforme. Les réseaux sociaux sont conçus pour nous empêcher de penser, de réfléchir. Ils échangent notre âme et notre esprit critique contre quelques chiffres indiquant une croissance de followers, de clics ou de likes. Ils se rappellent à nous, nous envahissent et nous conforment à un idéal consumériste. Ils servent d’exutoires à nos colères et à nos idées pour mieux les laisser tomber dans l’oubli une fois le feu de paille du buzz éteint.

Bref, les réseaux sociaux sont l’outil rêvé du politicien. Et l’ennemi juré du philosophe.

Une campagne électorale transformera n’importe qui en véritable politicien assoiffé de pouvoir et de popularité. Et que sont les réseaux sociaux sinon une campagne permanente pour chacun de nous ?

Ne pas être sur les réseaux sociaux est, pour l’électeur que je suis, une affirmation électorale forte. Prendre le temps de déposer ses idées dans des livres, un blog, des vidéos ou tout support hors réseaux sociaux devrait être la base du métier de penseur de la chose publique. Je cite d’ailleurs souvent l’exemple du conseiller communal Liégeois François Schreuer qui, à travers son blog et son site, transcende le débat politico-politicien pour tenter d’appréhender l’essence même des problématiques, apportant une véritable transparence citoyenne aux débats abscons d’un conseil communal.

Après, il reste la question de savoir si la présence de Luc sur les listes Écolo n’est pas qu’un attrape voix, si ses idées auront une quelconque influence une fois les élections terminées. Il y’a sans doute un peu de cela. Avant de voter pour lui, il faut se poser la question de savoir si on veut voter pour Philippe Lamberts, la tête de liste.

J’ai de nombreux différends avec Écolo au niveau local ou régional, mais je constate que c’est le parti qui me représente le mieux à l’Europe sur les sujets qui me sont chers : vie privée, copyright, contrôle d’Internet, transition écologique, revenu de base, remise en question de la place du travail.

Si je pouvais voter pour Julia Reda, du Parti Pirate allemand, la question ne se poserait pas car j’admire son travail. Mais le système électoral européen étant ce qu’il est, je crois que ma voix ira à Luc de Brabandere.

Entre autres parce qu’il n’est pas sur les réseaux sociaux.

Photo by Elijah O’Donnell on Unsplash

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


Prohibition

Fri, 05 Apr 2019 11:52:49 +0000 - (source)

Inquiet, je jetai un regard à ma femme qui refermait doucement la porte de notre appartement.
— Alors ? Tu en as ?
— Moins fort ! me répondit-elle. Je ne tiens pas à ce que les voisins nous dénoncent.

Puis, d’un air conspirateur, elle me tendit un minuscule paquet qu’elle gardait serré dans son poing. Je m’en saisis immédiatement.
— C’est tout ? balbutiais-je.
— Laisse-m’en ! Il faut tenir jusqu’à la prochaine livraison.

Je divisai le paquet en deux parts égales avant de lui en tendre une. Mon maigre butin dans le creux de ma main, je me retirai dans notre toilette, la seule pièce sans fenêtre.
— N’utilise pas tout d’un coup ! chuchota ma femme.

Je ne répondis même pas. Je pensais à l’époque où la vente était libre. Où on se fournissait dans les grands magasins, comparant les marques, n’achetant que de la bonne qualité. Mais le lobby sanitaire s’était joint à l’hystérie écologiste. Aujourd’hui, nous étions des hors-la-loi.

Nous avions certes tenté de nous sevrer, tenant parfois près d’une semaine. Mais, à chaque fois, nous avions craqué, nous étions retombés dans notre addiction, allant jusqu’à plusieurs fois par jour.

Seul dans la toilette, j’ouvris la main et me mis à l’ouvrage. Les muscles de ma nuque se détendirent, mes paupières se fermèrent naturellement et je me mis à pousser des soupirs de jouissance tandis que le dangereux, le précieux coton-tige explorait mon canal auriculaire.

Oui, je connaissais les méfaits de mon acte. J’étais conscient du coût écologique de ces bouts de plastiques, du risque pour mon tympan. Mais rien ne pouvait remplacer cette extase, cet unique moment de jouissance.

Photo by Simone Scarano on Unsplash

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