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L’humeur d’un déconnecté

Sat, 17 Nov 2018 10:21:19 +0000 - (source)

Je suis impressionné par les retours que j’ai sur ce que j’ai appelé, dans un accès de grandiloquence prétentieuse, ma déconnexion.

Bien que simplissime dans sa forme (bloquer tout accès à une dizaine de sites internet), elle se révèle étonnamment profonde et titille un sujet particulièrement sensible. J’ai reçu plusieurs témoignages de ceux qui, suite à la lecture de mes billets, se sont mis à mesurer le temps passer en ligne et ont découvert avec effroi les ravages de leur addiction à Facebook, Instagram ou Youtube. La diversité de vos addictions est en soi une donnée particulièrement intéressante. Je n’ai même pas songé à bloquer Youtube car rien ne m’ennuie plus que d’entendre réciter un texte trop lent, trop pauvre en information autour d’une théorie de flashs lumineux filmée par un daltonien cocaïnomane et montée par un publicitaire parkinsonien. Pourtant, si vous aimez le genre, Youtube est particulièrement retors avec sa “suggestion de prochaine vidéo”.

Mais rassurons-nous, nous ne sommes pas seuls dans notre dépendance. La prise de conscience est telle que le business commence à s’en inquiéter ! Ainsi ai-je surpris, à la devanture d’une échoppe, la couverture d’un programme télé « Écrans : les éteindre ou les apprivoiser ? ». La rhétorique est à peine subtile et fait irrémédiablement penser au tristement célèbre « Fumeur ou pas, restons courtois » des années 80, slogan qui a retardé de près de quatre décennies la lutte contre le tabac en suggérant qu’il existait un juste milieu, que le non-fumeur était une sorte d’extrémiste.

Dans ce cas précis, il s’agit de mélanger aveuglément « les écrans ». La problématique n’est pas et n’a jamais été l’écran, mais bien ce qu’il affiche. À part dans les rares et très futuristes cas de crapauds hypnotiseurs, un écran coincé sur la mire n’a jamais rendu addict. Les réseaux sociaux, les contenus sans fin, les likes le font tous les jours.

On pourrait objecter que ce n’est pas aussi grave que la cigarette. Et, comme le dit Tonton Alias, que ma position est extrémiste.

Mais plus je me désintoxique, plus je pense que la gravité de la pollution des réseaux sociaux est au moins aussi grande que celle du tabac.

Il n’y a pas si longtemps, il était autorisé de fumer dans les avions, dans les trains, dans les bureaux, dans les couloirs. Même les non-fumeurs ne se plaignaient que sporadiquement, car l’odeur était partout, car tout le monde était au moins fumeur passif.

Pour moi, qui n’ai pas de souvenirs de cette époque, un voisin qui fume dans son jardin me force à fermer les fenêtres. Qu’une cigarette soit allumée à la table voisine d’une terrasse d’un restaurant et je change de table voir je quitte, incapable de manger dans ces conditions. Qu’un fumeur s’asseye à côté de moi dans un lieu public après avoir écrasé son mégot et je me vois forcé de changer de place. N’ayant pas été forcé de m’habituer à cette irritation permanente, je ne la supporte tout simplement pas, je suis physiquement mal, agressé. J’ai des nausées. Plusieurs ex-fumeurs m’ont témoigné qu’ils pensaient que les non-fumeurs exagéraient et en rajoutaient avant de se rendre compte que, quelques mois seulement après avoir arrêté, il ne pouvait tout simplement plus supporter le moindre relent de l’infâme tabac.

Il y’a quelques jours, j’ai décidé de vérifier que mon système de publication sur les réseaux sociaux fonctionnait bien. J’ai donc désactivé mes filtres et j’ai consulté, sans me connecter, mes différents comptes. L’opération n’a duré que quelques secondes, mais j’ai eu le temps de voir, sans vraiment les lire, plusieurs réactions.

Je ne me souviens même plus du contenu de ces réactions. Je sais juste qu’aucune n’était insultante ni agressive. Pourtant, j’ai senti mon corps entier se mettre sur la défensive, l’adrénaline couler dans mes veines. Certaines réactions faisaient montre d’une incompréhension (du moins, je l’ai perçu comme tel) qui nécessitait à tout prix une clarification, un combat. Une seule réaction me semblait moqueuse, ironique (mais comment être sûr ?). Mon sang n’a fait qu’un tour !

J’ai immédiatement réactivé mon blocage en respirant longuement. J’en ai fait part à ma femme qui m’a dit « La prochaine fois, demande-moi, je te dirai si tout est bien posté ! ».

N’étant plus exposé depuis un mois à l’irritation permanente, au stress constant, à la colère partagée, j’ai pris de plein fouet la décharge de violence. Violence qui n’est même pas à mettre sur le dos des auteurs de commentaires, car ma perception multiplie, amplifie ce que j’ai envie ou peur d’y voir. Si j’ai peur d’être incompris, je verrai de l’incompréhension partout, je prendrai de plein fouet une remarque idiote écrite en 12 secondes par quelqu’un que je ne connais pas et qui a sans doute lu les 5 premières lignes d’un de mes articles dans la file de son supermarché.

Depuis cette expérience, j’ai peur à l’idée d’aller sur un réseau social. Mon icône Adguard activée me rassure, me soulage.

Les médias, en général, sont source d’anxiété. Les réseaux sociaux en sont des amplificateurs. Vue comme cela, l’analogie de la cigarette me semble parfaitement appropriée. Comme la cigarette, une pseudo liberté privée est à la fois morbide pour l’individu et une source de dangereuse pollution pour la communauté. Le bien-être global, comme l’air pur, ne devrait-il pas être considéré comme un bien commun ? L’anxiété, la peur sont des cancers qui rongent les cellules individuelles que nous sommes pour former une gigantesque société tumeur. Et les dernières expériences semblent bel et bien confirmer cette intuition : les réseaux sociaux seraient la cause de symptômes de dépression.

N’est-il pas pas paradoxal que nous tentions de soigner nos angoisses existentielles à travers des outils qui prétendent nous aider en nous offrant reconnaissance et gloriole, mais en attisant la source de tous nos maux ?

Mais du coup se pose la question : ne suis-je pas complice en continuant à proposer mes billets sur les réseaux sociaux, en continuant à alimenter mes comptes et mes pages ? La réponse n’est pas facile et fera l’objet du prochain billet.

Photo by Andre Hunter on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


Rêve de Bretagne

Fri, 16 Nov 2018 22:12:29 +0000 - (source)

Le phare tranche l’épaisseur de la nuit de ses coups d’épée répétés, réguliers, métronome lumineux dans un silence de ténèbres. La mer s’étale comme une lisse frontière entre l’obscurité des étoiles et l’abysse d’un noir transparent.

Quelques vagues lèchent le sable en un langoureux ressac hypnotique. Depuis la baie vitrée de ma maison passive entièrement domotisée, je vois, à la lisière de mon écran, passer l’ombre d’une calèche d’un autre siècle, d’un autre temps. Ai-je rêvé ? Pourtant, le claquement caractéristique des sabots sur les graviers retentit encore, porté par l’air marin.

Intrigué, je pose mon ordinateur et fais quelques pas dehors. J’écarte un buisson d’épine et découvre, au fond du jardin, un chemin que je n’avais jamais vu. Quelques marches me mènent à la nationale. Où ce qui aurait dû être la nationale, car, inexplicablement, le bitume a été remplacé par de la poussière, de la terre et quelques pavés épars tentant vainement de contenir des herbes folles.

Je lève la tête. Le phare continue sa sarabande silencieuse d’assourdissants éclairs. Un bruit, un claquement suivi d’un crissement. Une autre calèche s’arrête. Dans la pénombre, je ne distingue qu’une vague forme noire surmontée d’un haut de forme. 

— Montez ! On a besoin de vous au phare !

La phrase résonne dans ma tempe. Machinalement, j’obéis à l’ordre qui m’a été fait sans savoir si le dur accent rocailleux me parlait bien en français. Ou bien était-ce du breton ? Un mélange ? Comment ai-je compris aussi facilement ?

Mais je n’ai pas le temps de m’interroger que le véhicule se met en branle. Le paysage défile sous mes yeux désormais habitués à l’obscurité. Sous la lumière de quelques étoiles, j’aperçois les bateaux des pêcheurs, rangés pour la nuit, gémissant doucement dans leur sommeil ligneux. Nous traversons le bourg jouxtant le port à toute vitesse dans un claquement de sabots.

Le long de la route, des pierres millénaires tentent de tracer un muret à travers les épines, dessinant parfois une croix, un calvaire ou l’ébauche d’un souvenir encore plus lointain. Il flotte dans l’air marin une vapeur étrange, un passé qui tente de s’instiller dans un présent filigrane.

L’attelage me dépose au pied de l’énorme cylindre de pierre. Une vieille porte s’entrouvre en grinçant, laissant apercevoir un visage buriné par les embruns et la fumée d’une vieille pipe d’écume. Sous de broussailleux sourcils de neige, deux fentes noires me transpercent par leur intensité.

— C’est donc vous que nous attendions ?

Entrecoupée de jurons et de crachats, la phrase a résonné comme une vague éclatant sur un brise-lame dans une langue que je n’aurais pas dû comprendre. Timidement, j’acquiesce d’un léger mouvement de tête.

— Alors ? Montez ! poursuit l’homme. Voici pour payer le cocher ! fait-il en me tendant une grosse pièce plate et argentée.

Sans prendre la peine de la regarder, je la tends à mon conducteur qui la mord, l’empoche et me donne en échange trois petites pièces en grommelant : 

— Votre monnaie. 

Sans ajouter un mot, il fait faire demi-tour à son attelage et s’enfonce dans la nuit. Mais je n’ai pas le temps de le voir disparaitre qu’une main me happe et me hisse à travers un escalier métallique.

— Venez ! On n’a pas toute la nuit !

L’escalade me semble interminable, vertigineuse. Sous mes pieds, les marches se succèdent, infiniment identiques. Après un passage dans différentes pièces maigrement meublées, nous débouchons enfin dans la galerie entourant l’optique. L’éclat est aveuglant, mais supportable. Je distingue une forme étendue. Le second gardien.

— Que lui est-il arrivé ?

Mon hôte ne répond pas et le pointe du doigt. Je m’approche du corps. Le visage est blanc, les lèvres sont bleuies, mais, sous mes doigts, je sens encore une légère chaleur.

Le premier gardien me regarde et, à contrecœur, me lance un rugueux : 

— Il s’est noyé.

— Comment ça noyé ? À 30 mètres au-dessus du niveau de la mer ?

— Oui !

— Et que voulez-vous que je fasse ?

— Que vous le sauviez !

— Mais depuis le temps que je suis en route, il est mort des dizaines de fois !

— En Bretagne, le temps ne s’écoule pas toujours de la même façon. Sauvez-le !

M’interdisant de réfléchir, j’applique machinalement les premiers secours. Noyade blanche. Bouche à bouche. Massage cardiaque. Encore une fois. Encore. Et, soudain, un mouvement, une toux, des yeux qui s’ouvrent et un froid terrifiant qui m’envahit, me coupe le souffle.

Je suis en état de choc glacé. Je suis sous l’eau. Instinctivement, mon cerveau m’impose la routine de survie de l’apnéiste. Se calmer. Détendre les muscles. Accepter le froid. Ne pas respirer, ne pas ouvrir la bouche. Nager. Une brasse. Une autre brasse.

La pression écrase ma poitrine, enfonce ma glotte dans ma cage thoracique, vrille mes tympans. Je suis profond. Très profond. Mais une profondeur qui m’est familière, à laquelle j’ai déjà plongé. Alors je fais une brasse. Mais comment connaitre la direction ? Une légère bulle d’air s’échappe de ma chaussure et remonte le long de mon pantalon. Je suis donc vertical. Il ne me reste plus qu’à nager. Une brasse. Et encore une brasse. J’en compte une dizaine. Mes poumons vont éclater. Mais encore une dizaine et tout devrait bien aller. Allez, courage, plus que dix et… mon crâne émerge brusquement. Inspire ! Inspire ! Inspire !

Le froid me vrille les tempes. Je suis hors de l’eau et j’aperçois le rivage qui se découpe en noir foncé sur la ligne sombre de l’horizon. Il n’y a que quelques centaines de mètres. Je nage sur le dos pour reprendre mon souffle, le courant me porte. Le froid piquant n’est pas mortel. Pas avant une heure ou deux à cette température. Je me retourne pour faire quelques brasses. La petite plage est proche désormais, mes pieds raclent le sable. Ahanant, marchant, nageant, j’extirpe des flots marins pour m’écrouler sur des algues malodorantes.

Le sol se dérobe sous moi et je tombe dans le noir. Un choc dur ! Un cri ! Aïe ! Une lumière m’éblouit ?

— Mais qu’est-ce que tu fais ? Fais moins de bruit, tu vas réveiller le petit ?

Étourdi, je constate que je suis au pied de mon lit.

— Je… Je dois être tombé du lit. J’ai fait un rêve !

— Tu me raconteras demain, me fait ma femme en éteignant la lumière. Grimpe et rendors-toi !

Mais lorsque j’ai voulu raconter mon rêve le lendemain matin, les mots ne me sont pas venus. Les souvenirs s’effilochaient, les images devenaient floues. Tout au plus ai-je pu montrer les trois petites pièces de monnaie trouvées dans ma poche et une plongée à moins trente mètres enregistrée cette nuit-là par ma montre profondimètre dans une eau à une dizaine de degrés.

Le phare, lui, continue de balayer chaque nuit de sa dague de lumière, envoyant aux hommes son vital avertissement. Et si les marins ont appris à être humbles face aux vagues de la mer, quel phare guidera la prétentieuse humanité dans les flots impétueux du temps dans lesquels nous sommes condamnés à nous faire engloutir ?

Qui en seront les gardiens ?

Nuit du 9 au 10 septembre, en regardant le phare depuis l’Aber Wrac’h.

Photo by William Bout on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

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Le silence au milieu du bruit

Tue, 13 Nov 2018 11:31:02 +0000 - (source)

Pourquoi l’immense majorité des contenus en ligne aujourd’hui est en fait du bruit, comment on peut s’en protéger et comment faire pour rendre le monde un peu moins bruyant

Mon expérience des blogs marketing

Blogueur actif et, dans une certaine mesure, reconnu depuis plus de 14 ans, il est normal que j’aie tenté de multiples fois de faire de ma plume bloguesque un arc de ma carrière professionnelle.

Soit en postulant par moi-même pour alimenter le blog d’une entreprise contre rémunération, soit suite à une demande de mon employeur, impressionné par les différentes métriques de mon blog et rêvant de reproduire la même chose, de transférer mon audience vers son entreprise.

Dans tous les cas, ces projets se vautrèrent aussi misérablement qu’un base jumpeur ivre accroché à une plaque de tôle ondulée.

Je n’étais pas satisfait de mon travail. Mon employeur non plus. Le plus souvent, mes billets étaient même refusés avant publication. Pour le reste, ils étaient retravaillés à outrance, je devais les réécrire plusieurs fois et aucun de ceux qui ont finalement été publiés n’ont jamais obtenu ne fût qu’une fraction du succès relatif dont je peux régulièrement m’enorgueillir sur mon blog personnel. D’ailleurs, j’avais l’impression que les lettres s’étalaient sur l’écran en une bouse fraîche et odorante de printemps. Mon commanditaire me faisait comprendre que ce n’était pas qu’une impression.

J’ai toujours attribué ces échecs au bike shedding, ce besoin des managers de surveiller, de modifier ce qui leur semble simple au lieu de me faire confiance. Je les croyais incapables de laisser publier un truc qu’ils n’avaient pas écrit eux-mêmes (alors que si on m’engage, c’est justement pour ne pas l’écrire soi-même). Bref, du micromanagement.

Les deux types de contenus

Avec le recul, je commence seulement à réaliser une raison bien plus profonde de ces échecs : il y’a deux types de contenu, deux types de texte.

Les premiers, comme celui que vous êtes en train de lire, sont le résultat d’une expression personnelle. Le but est de réfléchir, en public ou non, par clavier interposé, de partager des réflexions, de les lancer dans l’éther sans trop savoir ce qui va en découler.

Mais les entreprises n’ont, par définition, qu’un seul objectif : vendre leurs tapis, leurs chameaux de plastiques produits en chine par des enfants aveugles dans des mines, leurs services de voyance/consultance aussi ineptes que dispendieux, leur golfware et autre tupperware. Mais on ne vend pas directement par blog interposé, ça se saurait ! En conséquence, le but du blog corporate est uniquement d’augmenter la visibilité, le pagerank, le référencement du site de l’entreprise dans les moteurs de recherches et les réseaux sociaux. L’entreprise va tenter de produire du contenu, mais sans réelle motivation (car elle n’a rien à partager ou, si c’est le cas, elle ne souhaite justement pas le partager) et sans aucun objectif d’être lu. Un blog d’entreprise, c’est surtout ne rien dire (pour ne pas donner des idées aux concurrents), mais faire du vent en espérant que les suites aléatoires de mots à haute teneur de buzz bercent les oreilles des robots Google d’une douce musique de pagerank ou que le titre soit suffisamment accrocheur pour générer un clic chez une aléatoire probabilité de clientèle potentielle.

J’exagère ? Mais regardez, au hasard, le blog de Freedom, un logiciel qui a pour mission de filtrer les distractions, de permettre de se concentrer. Il est rempli d’articles creux, vides et, disons-le, nullissimes, sur le thème du focus. Le but est évident : attirer l’attention. Tenter de distraire les internautes pour leur vendre une solution pour éviter les distractions.

Ce qui est particulièrement dommage c’est que ce genre de blog peut avoir des choses à dire. Mais un contenu intéressant, car parlant du logiciel lui-même, est noyé au milieu d’un succédané de Flair l’hebdo. Freedom n’est pas une exception, c’est la règle générale. Les projets, même intéressants, se sentent obligés de produire régulièrement du contenu, de faire du marketing au lieu de se concentrer sur la technique.

Une fois clairement identifiée la différence entre un blog d’idées et un blog marketing, il semble absurde qu’on ait voulu, de nombreuses fois, me confier les rênes d’un blog marketing.

Un blog marketing, par essence, n’est que du vent, du bruit. Il a pour objectif d’attirer l’attention sans prendre le moindre risque. Un blog personnel, c’est le contraire. J’ai l’aspiration d’écrire pour moi, de prendre des risques, de me mettre à nu. Même si, trop souvent, je cède aux sirènes du bruit et du marketing de mon fragile ego.

Le bruit de l’email

Il semble évident que cette différentiation du contenu ne s’applique pas qu’aux blogs, mais absolument à tout type de média, depuis l’email à la lettre papier. Il y’a deux types de contenus : les contenus créés pour partager quelque chose et les contenus qui ne cherchent qu’à prendre de la place dans un océan de contenu, à exister, à accaparer votre attention. Bref, du bruit…

Toute la « science » enseignée dans les écoles de marketing peut se résumer à cela : faire du bruit. Faire plus de bruit que les autres. Et accessoirement mesurer combien de personnes ont été forcées d’entendre. Alors, forcément, quand des milliers de marketeux issus des mêmes écoles se retrouvent en situation de concurrence, cela produit un gigantesque tintamarre, un tohu-bohu, un charivari dans lequel nous vivons pour le moment.

Aujourd’hui, je commence à peine à prendre conscience que la grande partie de mon temps de consommation pré-déconnexion était en fait dédié à “trier” le bruit, sans réel repère autre que l’intuition. Je tentais de donner un sens à tout ce vacarme. Pour chaque contenu qui “avait l’air intéressant”, je passais du temps à soit le supprimer, soit à tenter de comprendre ce qui se cachait sous les parasites. Et, forcément, lorsqu’on est assourdi, tout parait bruyant. Même une conversation normale devient inintelligible.

À la lueur de cette dichotomie manichéenne, ma déconnexion s’illumine d’un nouveau sens : comment passer moins de temps dans la mer de contenu à trier ? Comment supprimer le bruit de mon existence ?

Et la solution se révèle, pour moi, incroyablement simple.

Ne plus accepter le bruit

Pour les emails, cela consiste à se désabonner d’absolument tous les mails qui comportent la mention “unsubscribe” et à demander à tous les auteurs de mails impersonnels de me supprimer de leur liste. Chaque mail de ce type est donc un léger effort (parfois il y’a des négociations), mais l’effet, au bout de quelques semaines, est absolument saisissant. L’immense majorité de notre usage du mail est en fait “filtrer le bruit”. Ma solution est tellement efficace que, parfois, j’ai l’impression que mon mail est planté. Cela demande une certaine rigueur, car recevoir un mail est source d’une légère décharge de dopamine. Nous sommes accros à recevoir des mails. Si vous êtes de ceux qui reçoivent plus de cinquante emails par jour, et je l’ai été bien longtemps, vous n’êtes pas une personne importante, vous êtes tout simplement une victime du bruit.

Il y’a probablement certaines newsletters que vous trouvez instructives, intéressantes. Si vous ne payez pas pour ces newsletters, alors c’est par définition du bruit. Des mails conçus pour vous rappeler que le projet ou la personne existe. Les grands services en ligne comme Facebook et Linkedin sont d’ailleurs particulièrement retors : de nouvelles catégories d’emails sont ajoutées régulièrement, permettant de toucher ceux qui s’étaient déjà désinscrits de tout le reste. Se désinscrire peut parfois révéler du véritable parcours du combattant, et c’est parfois pire pour les mailings papier !

Hors mail, comme vous le savez peut-être, je n’accède plus non plus aux réseaux sociaux. Au fond, ceux-ci sont l’archétype du bruit. Sur les réseaux sociaux, l’immense majorité des contenus ne sont que « Regardez-moi, j’existe ! ». Être sur les réseaux sociaux, c’est un peu comme rentrer dans une discothèque en espérant tomber par hasard sur quelqu’un avec qui discuter de l’influence kantienne dans l’œuvre d’Heidegger. Ça arrive, mais c’est tellement rare que mieux vaut utiliser d’autres moyens et se couper du bruit.

Par contre, je lis avec plaisir ce que mes amis prennent le temps de me recommander. Je suis également le flux RSS de quelques individus sélectionnés. Le fait de les lire non plus en vitesse, au milieu du bruit, en les scannant pour tester leur “intérêt potentiel”, m’apporte énormément. Je leur fais désormais confiance, je les lis en étant disponible à 100%. Cela me permet de m’imprégner de leurs idées. Je ne me contente plus de lister leurs idées pour les archiver dans un coin de ma tête ou d’Evernote, mais je prends le temps de les laisser grandir en moi, de les approprier, de partager leur vision.

Au lieu de scanner le bruit pour repérer ce qui m’intéresse, j’accepte de rater des infos et je n’accepte que des sources qui sont majoritairement personnelles, profondes, quel que soit le sujet. Je peux me passionner pour un billet d’un Alias même lorsqu’il traite de sujets abscons et complètement hors de mes intérêts. Par exemple la différence entre le néo-prog métal et le néo-métal tendance prog, un sujet fondamental. Si je pestais contre les articles trop longs qui n’allaient pas directement à l’essentiel, aujourd’hui je suis déçu par la brièveté de certains qui ne font que toucher, effleurer ce qui mériterait une bien plus grande profondeur.

Contribuer au silence

Mais réduire le bruit du monde n’est pas uniquement à sens unique. Nous sommes tous responsables d’une part de bruit. Comment contribuer ?

C’est simple ! Que ce soit un simple email, un post sur les réseaux sociaux, un blog post, posez-vous la question : est-ce que je suis en train de rendre le monde meilleur en diffusant ce contenu ?

S’il s’agit d’essayer d’obtenir de la reconnaissance, de convaincre votre public (que ce soit de la pertinence de vos idées, de la nécessité d’acheter votre produit, de l’importance de votre vie) ou de cracher votre colère, alors vous ne rendez pas le monde meilleur.

J’ai, un peu par hasard, acheté une licence Antidote en commençant ma déconnexion (ce qui est râlant, ils ont annoncé la version 10 3 semaines après). Antidote possède une fonctionnalité qui fait que chaque mail que vous envoyez vous est affiché à l’écran avec toutes les fautes d’orthographe. C’est un peu pénible, car, Antidote étant lent, cela rend le mail moins immédiat.

Pourtant, deux ou trois fois, à la relecture, j’ai purement et simplement renoncé à envoyer le mail. Moi qui étais ultra-impulsif du clavier, voilà un outil qui me soigne. Si le monde n’a pas besoin de mon email, alors je ne l’envoie pas. Non seulement j’applique Inbox 0 pour moi, mais, désormais, j’aide les autres à l’atteindre.

Exemple frappant : mon mail type de demande de désinscription citant le RGPD comportait un paragraphe tentant de convaincre de l’aspect immoral des pratiques marketing. J’ai arrêté. Je tente de ne répondre à chaque email qu’avec le minimum d’informations nécessaires. Je garde pour moi toutes mes suggestions d’améliorations. C’est difficile, mais ça va soulager pas mal de monde.

Trop de bruit, pas assez de silence ?

Depuis l’avènement d’Internet, nous sommes tous des producteurs de contenus. Si nous rajoutons les contenus générés automatiquement par des ordinateurs, il semble évident qu’il y’a désormais beaucoup trop de contenus, que trouver de l’audience est difficile. C’est un truc dont traite régulièrement l’auteur Neil Jomunsi.

Loin d’être effrayé par cette apparence de abondance, je pense qu’il n’y a en réalité pas assez de contenu de qualité. Il n’y a pas assez d’écrivains, d’artistes. Il n’y a pas assez de contenu qui n’a pour seule vocation que d’enrichir le patrimoine commun de l’humanité.

Et si, avant toute chose, on arrêtait de produire et de consommer du bruit, de la merde ?

À un âge de surabondance de l’information, de publicités épileptiques clignotantes à tous les coins de rue et d’omniscients écrans, publier un contenu devrait être soumis à un filtre strict : « Est-ce que j’ai vraiment envie de publier ça ? Est-ce que je ne rajoute pas une couche de fumier sur la merde du monde ? »

Est-ce que moi, Ploum moralisateur en quête d’égo, je ne suis pas face à un paradoxe en continuant à alimenter automatiquement mes bruyants comptes de réseaux sociaux pour que vous veniez lire mes pontifiants sermons sur le silence ?  La réflexion est en cours.

Photo by @chairulfajar_ on Unsplash

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Le paradoxe du tupperware

Fri, 09 Nov 2018 11:54:38 +0000 - (source)

Comment les marketeux et autres publicitaires ont pour mission de détruire l’humanité, un couvercle de tupperware à la fois.

On a tous un tiroir de tupperwares avec 20 tupperwares et 20 couvercles. Et pourtant, vous avez beau tous les essayer, rien à faire. Aucun ne va sur aucun. Parfois, coup de chance, y’a une paire qui s’encastre au prix de gros efforts pour maintenir les 4 coins, paire précieuse que vous guetterez toujours sans pour autant vous débarrasser du reste du tiroir.

C’est un problème mathématiquement ou physiquement complexe, une véritable énigme de l’univers du même ordre que la chaussette de Schrödinger.

Alors, oui, Elon Musk envoie des voitures électriques sur Mars, mais les problèmes importants, comme ceux du tupperware, personne ne les résout.

Tout ça à cause du Marketing !

Imaginez, y’a peut-être un petit gars du département R&D de chez Tupperware. Pendant 12 ans il a bossé sur ce problème, il a écrit des équations de fou dans des espaces affines à 18 dimensions, réinventé les maths. Un jour, Eureka !

Sans perdre une seconde, il court annoncer la bonne nouvelle. Il a non seulement compris le paradoxe, mais il a une solution à proposer. Le problème sera définitivement résolu ! Son cœur bat à tout rompre, la sueur lui dégouline dans les cheveux. La gloire pour lui, un monde meilleur pour le reste de l’humanité ! Plus de tupperwares dépareillés ! Moins de pollution !

C’est là qu’arrive la directrice marketing.

Oui, mais non. Ça va plomber nos ventes. 65% de notre chiffre d’affaires est composé de gens qui achètent des tupperwares neufs parce qu’ils ne trouvent plus le couvercle (ou, au contraire, le contenant). Alors, tu comprends mon petit… Tes espaces affines, c’est gentil mais ici, c’est la vraie vie !

12 ans de recherche et de travail aux oubliettes. Ce grand problème de l’humanité qui touche des millions de personnes et les laissera pour toujours dans la souffrance et les affres des tupperwares dépareillés. Pire, la directrice marketing proposera de faire des collections subtilement différentes pour que le couvercle ait l’air d’être compatible, mais, en fin de compte, ne le soit pas.

Le marketing et la vente sont l’antithèse du progrès. Ils ont pour seul objectif de rendre l’humanité misérable pour nous faire acheter encore et toujours. Si votre boulot consiste à « augmenter les ventes », que ce soit du marketing web, de la pub ou n’importe quoi, vous n’êtes pas une solution, vous êtes le problème.

Je n’invente rien, vous n’avez qu’à regarder votre tiroir à tupperwares pour en avoir la preuve.

Photo par QiYun Lu.

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Printeurs 47

Tue, 06 Nov 2018 10:15:59 +0000 - (source)

Restés seuls et nus, Nellio et Eva pénètrent dans une grande pièce dont la porte vient de s’ouvrir.

– Georges Farreck !

Alors que je tente machinalement de récupérer quelques vêtement et d’essuyer les poisseux fluides qui recouvrent mon entrejambe, je ne peux retenir un cri de surprise.

Debout, les mains appuyées sur un bureau, Georges Farreck est en grande conversation avec une élégante femme blonde vêtue d’un tailleur bleu électrique qui souligne son ventre rebondit. Elle caresse un chat angora au long pelage gris. Georges sursaute et se retourne vers nous.

— Nellio ! Eva ! Que…

Il a l’air profondément surpris. La femme, elle, garde son calme et se contente d’un petit sourire ironique. À ses côtés, je reconnais Warren, l’administrateur du conglomérat de la zone industrielle. Il semble nerveux, ennuyé et passe constamment un mouchoir sur son front luisant.

Je sens la colère me faire vibrer les tempes. J’ai envie de saisir Georges par la gorge, de lui faire mal, de le griffer, de le faire saigner. Une envie sourde de violence se mélange effroyablement au reste de l’orgasme que je viens de vivre.

— Georges ! hurlé-je, tes sales manigances viennent de coûter la vie à deux de mes amis, tu ne vas pas…

Il semble profondément hébété et se contente de bégayer de vagues réponses.

Sans se départir de sa morgue ironique, la femme enceinte me lance alors :
— Bienvenue Nellio. Heureux d’enfin vous rencontrer, je suis Mérissa. Je suis heureuse de voir que vous avez remplacé le sex-toy que nous avons détruit chez Georges. Vous avez bien fait ! Après tout, nous les produisons en série.

Avant que je ne n’ai pu émettre la moindre réponse, Eva s’avance sans un mot. Sans aucune honte, son corps nu glisse majestueusement vers le bureau. Elle se saisit d’une paire de ciseau qu’elle s’enfonce, sans un cri, dans l’avant bras, la blessure tournée bien en évidence vers la femme blonde. Ennuyé, le chat saute sur le sol et s’éloigne d’un air digne.

Après quelques secondes de silence, un sang se met à couler de la blessure d’Eva.

Mérissa a un mouvement d’effroi.

— Mais… Ce n’est pas possible ! murmure-t-elle.
— Si, grogne Eva en serrant les dents.
— Vous… vous êtes le modèle original ? balbutie Warren.
— Il n’y a pas de modèle original, répond violemment Mérissa.
Puis, se retournant vers Eva :
— Qui es-tu ?
— Je suis humaine et je viens débrancher l’algorithme.

Le visage de Mérissa se tord de rage et de surprise.

— Comment… Comment peux-tu connaître l’existence de l’algorithme. J’en suis l’auteur, j’en suis le seul et unique maître !
— Tu en es l’esclave, répond Eva. Je le sais. Car je suis l’algorithme.

Mon cœur s’arrête. L’explication que me propose mon cerveau me semble si incroyable, si inconcevable.

— Si tu es humaine, je peux te tuer, menace Mérissa. Et tuer ton soupirant. Tout continuera comme avant, comme si vous n’aviez jamais existé. Le printeur rejoindra la longue liste des inventions immédiatement perdues.
— Pas sûr, ne puis-je m’empêcher de répondre. Junior et moi avons envoyé les plans détaillés du printeur à des dizaines de personnes en leur demandant de le construire et de diffuser l’information.
— Mon pauvre Nellio, l’information sur le réseau, ça se contrôle, ça s’efface. Quelques morts dans les attentats, quelques sites webs modifiés et plus personne ne se souviendra de ce printeur.

Elle ricane.

— C’est pour cela que nous n’avons pas utilisé le réseau, dis-je calmement.

Elle s’arrête.

— Nous avons rédigé des plans papiers que nous avons envoyés à travers l’intertube…
— Quoi ? Mais l’intertube n’a jamais été inauguré ! Ce n’était que pour occuper les politiciens !
— …avec des instructions demandant de construire des printeurs et de les envoyer à travers l’intertube. D’ici quelques jours, les printeurs seront monnaie courante.
— Mais vous êtes fous !

Elle hurle avant de jeter un regard noir à Georges Farreck.

— Et toi, pauvre abruti, tu n’as pas réussi à l’arrêter.
– Mérissa, je ne te permets pas de me traiter en sous-fifre. J’ai créé une fondation…
— …pour servir de paravent crédible à la création des printeurs, je le sais, c’est moi qui te l’ai ordonné.
— Non, pas de paravent, hurle Georges, les joues gonflées par la colère. Je voulais sincèrement faire cesser cet esclavage dont je soupçonnais l’existence sans en avoir la preuve définitive.
— Et, au passage, devenir le seul et unique détenteur du brevet sur le printeur.
— Mais…
— Développer le printeur et le garder secret, c’était ta mission. Le printeur était vital pour nous, les astéroïdes sont de moins en moins rentables. Mais il fallait que cela reste un secret ! Toi, pauvre idiot, en voulant faire cavalier seul, tu as fais en sorte que le secret se répande dans la nature ! C’est une catastrophe !
— Je pense au contraire que c’est la meilleur chose qui puisse arriver à l’humanité, fais-je d’une voix que je veux assurée.

Mérissa me fixe de ses yeux noirs tout en se tenant le ventre arrondi par la maternité prochaine. Une chemise à peine enfilée, sans pantalon, le sexe humide, je frissonne d’humiliation.

— Pauvre inconscient. Tu ne réalises pas ce que tu as fait !
— Je crois que si, fais-je en soutenant opiniâtrement son regard.
– Tu vas foutre en l’air l’économie.
— Une économie qui repose sur l’esclavage d’une partie de la population et l’abrutissement de l’autre. Je suis fier de la détruire !
— Tu ne te rends pas compte des conséquences ! Sans règles, les gens vont utiliser les atomes de l’atmosphère qui les entoure pour faire des objets inutiles, ils risquent de détruire la planète !
— Parce que c’est vrai que vous, on peut vous faire confiance, vous avez démontré une réelle maturité dans le domaine !

— Madame ! Nous sommes conscients que la santé de votre bébé est primordiale…

Comme un seul homme, toutes les personnes présentes dans la pièce se retournent. Sur le mur, un homme en costume est apparu. Il n’a pas de jambes et s’adresse à nous avec un sourire forcé orné d’une moustache lissée.

— …ou de vos bébés, devrais-je dire, car les jumeaux apportent deux fois plus de bonheur. Mais également cinq fois plus de risques de vergetures disgracieuses. Y avez-vous pensé ?

Soudainement, un Georges Farreck géant se met à descendre en parachute le long du mur. Il est magnifique, jeune mais pourtant mature, plein de charme et de sex appeal. Pendant un instant, mon cœur s’arrête de battre et je sens pointer un début d’érection.

— Madame, dit le Georges Farreck parachutiste, avec BioVerge au Cadmium actif, vous pouvez dire adieu aux vergeture.

Il lance un sourire étincelant avant de disparaître. Le flacon qu’il tenait dans les mains se met à grandir et tourbillonner, lui donnant un effet de relief très réussi. Puis, le mur s’éteint et redevient soudainement triste et silencieux.

— Ah oui, je me souviens de ce contrat, murmure Georges Farreck, le vrai au visage ridé et cerné. Ils ont fait du beau travail au montage, je suis très réaliste. Mais le texte est franchement nul. J’ai l’air de sortir d’un spectacle d’école primaire.

Photo par Trey Ratclife

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


1 mois de déconnexion, premier bilan

Sun, 04 Nov 2018 13:57:29 +0000 - (source)

Cela fait un mois que je suis déconnecté, 30% du temps initial que je m’étais fixé en démarrant l’expérience. Puis-je déjà tirer des conclusions ?

Oui, clairement. La première c’est que je ne suis pas du tout impatient de me reconnecter. En fait, j’ai même peur de le faire. Il y’a quelques jours, après avoir fini une tâche, j’ai machinalement tapé l’URL d’un site bloqué, un site d’informations générales.

Ce simple fait est en soi incroyable : mon cerveau est tellement formaté que même après un mois d’abstinence, les réflexes musculaires agissent encore. Je n’ai pas voulu aller sur ce site. Cela fait un mois que je n’y suis plus allé. Je n’avais aucune envie, aucun intérêt à y aller. Et, pourtant, mes doigts ont tapé l’URL.

Or, il s’avère que Adguard était désactivé. Pour la petite histoire, un site ne chargeait pas correctement et j’avais voulu vérifier si ce n’était pas Adguard qui interférait. J’avais oublié de le réactiver juste après.

Je me suis donc retrouvé sur le site d’actualités, à ma grande surprise. Premièrement, car je ne m’étais pas rendu compte que j’avais tapé l’URL et, en deuxième lieu, car j’étais persuadé que le site était bloqué. J’ai donc décidé de fermer le site et de réactiver le blocage. Mais, auparavant, j’ai quand même lu tous les grands titres et j’ai ouvert deux articles. Je n’ai littéralement pas pu m’en empêcher.

C’est effrayant.

Le pire est que, sans ma déconnexion, je ne me serais probablement jamais rendu compte de ces automatismes incontrôlables. Il y’a également de fortes chances pour que mon cas soit relativement représentatif d’une certaine frange de la population. Même si je suis un cas extrême, nous sommes certainement tous atteints à des degrés différents. La seule chose qui change est la conscience.

Mais la question primordiale reste de savoir si cette addiction est vraiment nocive.

Pour moi, la réponse est sans conteste un oui généralisé.

En un mois seulement, j’ai déjà l’impression d’être en train de changer profondément et durablement. Je suis plus patient, plus calme. Mes colères sont moins fréquentes. J’écoute les autres sans éprouver de l’ennui (ou moins, selon mon interlocuteur). Je savoure le temps avec mes proches. Je suis moins stressé, j’ai moins l’impression qu’il y’a des millions de choses à faire. Ma todo list et mon inbox email sont sous contrôle permanent. Mieux : ça vaut ce que ça vaut, mais j’ai accompli en octobre autant de tâches de ma liste de todos qu’en 3 mois habituellement.

En fait, c’est simple : lorsque je lance mon ordinateur, au lieu d’aller dans mon navigateur, je vais dans ma todo list et je choisis ce que j’ai envie de faire à ce moment.

Je recommence à écrire de la fiction, même si ce n’est encore que le tout début. Je tiens un journal de manière régulière et ça me plait.

Pour procrastiner, je réfléchis à mon workflow général de travail, j’ai eu une phase où j’ai testé pas mal de logiciels. Voire j’écris dans mon journal. Ce n’est certes pas le plus productif, mais c’est au moins une procrastination qui n’est pas nocive. Autre procrastination : je teste le fait de m’autoriser un lecteur de flux RSS, mais avec seulement quelques sources sélectionnées. Si un flux a un volume trop important ou poste des articles trop génériques, je le supprime immédiatement. D’ailleurs, je cherche des flux RSS d’individus qui partagent leurs idées. Pas de news, pas d’actualités, mais des lectures un peu fouillées qui poussent à la réflexion. Le but n’est pas d’être informé, mais d’être inspiré. Vous avez des recommandations ?

Si je lis toujours autant de fiction qu’avant, j’ai par contre ajouté à mon régime des véritables livres sur arbres morts de non-fiction, livres qui trainent un peu partout dans la maison et que je saisis quand l’envie m’en prend.

Bon, évidemment, tout n’est pas rose. Je ne publie pas beaucoup plus qu’avant. Je ne suis toujours pas un parangon de patience et, si je me distancie de mon téléphone, je reste accro à mon clavier. En fait, je deviens de plus en plus accro à l’écriture, ce qui est une bonne chose, mais les tâches ménagères ne m’intéressent pas plus qu’avant.

Un autre chantier en cours, outre le fait que je commence à lâcher prise sur les opportunités manquées, c’est celui de l’ego. J’ai toujours eu beaucoup d’égo et le fait d’être parfois appelé « blogueur influent » n’aide pas à rester modeste. Mon blog est une quête de visibilité personnelle, de reconnaissance. J’ai le désir profond de devenir célèbre grâce à mon travail. Les réseaux sociaux exploitent cette faiblesse en me faisant guetter les followers, les likes, etc.

Me déconnecter me permet de m’affranchir de cela. Je ne sais pas si ce que je poste a du succès ou non, je ne sais pas si je suis en train de devenir (un tout petit peu) célèbre ou non. Et, du coup, une partie de mon cerveau commence à lâcher prise sur cet objectif irrationnel. L’effet net est que je sens grandir en moi l’envie de me concentrer sur des projets à plus long terme plutôt que de tenter d’obtenir une gratification immédiate. Mais je ne suis clairement qu’au début.

D’ailleurs, en parlant de gratification, je n’ai jamais reçu autant de mails de lecteurs et de dons sur Tipeee, Paypal ou en Bitcoin. Cela me touche très profondément de voir que certains prennent le temps pour réagir à mes billets, pour me recommander des lectures, pour me remercier. Je suis reconnaissant d’avoir cette chance. Merci !

Enfin, je constate également que j’ai moins envie d’acheter des gadgets sur Kickstarter ou du matériel de vélo. Je ne sais pas si c’est ma volonté de minimalisme ou bien si c’est un effet de ma déconnexion (ou bien les deux), mais, clairement, je prends conscience que le shopping, même en ligne, est un passe-temps, une procrastination pour éviter de faire autre chose. La déconnexion a donc un impact positif sur notre objectif de famille de dépenser moins pour devoir gagner moins.

D’ailleurs, mon cerveau perd de la tolérance face à toutes les sollicitations sensorielles. Voir un réseau social sur un écran m’agresse par les couleurs, les notifications, les publicités. Les écrans publicitaires me font mal aux yeux dans la rue. Bon, c’était déjà un peu le cas avant.

Cette déconnexion me permet également d’apprécier la chance que j’ai d’avoir ma femme et ma famille.

Car, soyons honnête, mon misanthrope égoïsme est peu compatible avec la vie de famille. Si j’adore ma famille et mes enfants, il m’est impossible de ne pas imaginer que si j’étais resté célibataire, j’aurais tout le temps que je veux pour écrire, regarder des films, faire plein sport, écouter du métal à fond. Que je n’aurais pas dû annuler en catastrophe l’enregistrement d’un épisode du ProofOfCast pour éponger du vomi dans toute la chambre.

Mais cette déconnexion, je l’ai souhaitée parce que je voulais améliorer ma vie de famille. Parce que je voulais améliorer la qualité de nos relations et que ma femme avait pointé du doigt mon addiction à mon smartphone.

Aujourd’hui, cette déconnexion m’apporte bien plus que ce que je n’imaginais. Du coup, je réalise que sans femme et sans enfants, je n’aurais sans doute pas entrepris cette expérience. J’aurais certainement continué à me perdre, à courir après ma petite gloriole, à guetter les opportunités pour avoir quelques miettes de gloire.

Bref, cette déconnexion me permet d’apprendre à apprécier qui je deviens tout en me rendant compte que ce que je suis est désormais indissociable de ma femme et de mes enfants, que le Ploum alternatif resté célibataire m’est de plus en plus étranger.

Et tout ça après seulement un mois sans réseau sociaux…

Photo by Will van Wingerden on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

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Comment j’ai déconnecté

Fri, 26 Oct 2018 14:47:52 +0000 - (source)

Cela fait maintenant trois semaines que j’ai commencé ma déconnexion, trois semaines pleines de surprises. Trois semaines tellement surprenantes que je trouve intéressant de partager avec vous « comment » j’ai déconnecté et ce que j’ai mis en place exactement. Car il n’y a pas de secret : pour atteindre des objectifs, il faut se construire des outils.

1. Prise de conscience.

Avant toute chose, il est nécessaire de prendre conscience du problème que vous souhaitez régler. L’accepter. Avoir envie de changer des choses. Être motivé. Si vous ne voyez pas de problème à votre utilisation actuelle d’Internet, il n’y a pas de raison de la changer.

La technologie ne peut qu’aider la motivation, la soutenir. Toute seule, est elle inutile. Vous pouvez installer 15 apps pour détailler votre temps passé en ligne, pour bloquer pendant 25 minutes l’accès à votre navigateur, encore faut-il que vous l’utilisiez. Et que cette utilisation ne soit pas contre-productive : si le fait d’avoir fait une séance de 25 minutes pseudo-productive vous permet de vous auto-récompenser en passant le reste de la journée à glander, le problème n’est pas résolu. Peut-être qu’il est nécessaire de remonter à la racine du problème plutôt que de le camoufler.

2. Établir les règles de votre déconnexion.

Même si elles vont forcément changer et être adaptées, il est important de clarifier vos règles. Pour Thierry Crouzet, c’était “pas d’accès à Internet direct” mais il ne s’empêchait pas de regarder la télévision, de lire les journaux ou de demander à sa femme de lui télécharger ce dont il avait besoin.

Pour moi les règles initiales étaient :

Au final, ces règles ont rapidement évolué pour devenir :

L’app Refind, qui propose les meilleurs liens partagés par vos contacts Twitter, est ainsi passé à la trappe dès le deuxième jour alors que je pensais en faire un outil important de ma déconnexion. À ma grande surprise, Pocket a également disparu de mon téléphone. Je le garde cependant sur mon Kobo mais n’étant pas alimenté en contenu, son utilisation est exceptionnelle. Je réfléchis à réintroduire un lecteur RSS uniquement sur mon ordinateur (les suggestions de flux à suivre sont les bienvenues, je ne souhaite pas de l’actualité mais au contraire des réflexions nouvelles, différentes).

3. Mise en place d’une solution technique de blocage

Il est primordial de comprendre que la volonté d’un humain est limitée. Se fixer des règles est une chose mais il est illusoire de se faire confiance pour “respecter les règles”. Les automatismes ont la vie dure et il m’arrive encore, sans réfléchir, d’ouvrir un navigateur et de taper une URL d’un site interdit, par réflexe.

Sur Facebook, j’avais déjà mon système depuis plusieurs mois, inspiré par Pierre Valade. L’idée est de se désabonner d’absolument tous vos amis Facebook et de toutes les pages que vous likez (en fait, vous pouvez déliker absolument tout, les likes ne servent qu’à vous profiler publicitairement. Oui, vous pouvez même enlever le like que vous aviez gentiment mis sur ma propre page, je suis suicidaire à ce point là !). Cela va rendre votre flux complètement vide tout en préservant vos liens d’amitié. Attention, pour que cela fonctionne, il est indispensable de se désabonner de tout le monde et de le faire à chaque nouvel ami. Il suffit d’avoir quelques amis pour que Facebook aie assez de matériel pour remplir votre flux. Une fois que c’est fait, vous pouvez désinstaller l’app Facebook et utiliser la version Messenger Lite pour chatter.

La beauté de cette solution c’est que vous êtes officiellement sur Facebook mais quand on vous parle d’un truc, vous répondez que vous ne l’avez pas vu et tout le monde trouve ça normal car il est évident que tout le monde ne peut pas tout voir.

Mais si, comme moi, vous optez pour la déconnexion totale, cette étape n’est même pas nécessaire (elle peut cependant être vue comme une étape temporaire pour adoucir la déconnexion).

Le jour choisi pour le grand saut, déconnectez-vous de chacun de vos comptes ! J’ai commis l’erreur de ne pas le faire immédiatement ce qui a fait que la première fois que j’ai levé le blocage pour une bonne raison (de type aller chercher une adresse pour un restaurant qui n’a qu’une page facebook), les notifications m’ont sauté au visage.

Pour le blocage proprement dit, j’ai choisi Adguard, car disponible sur Android et MacOS, avec la liste de blocage suivante :

||dhnet.be^$empty,important
||lalibre.be^$empty,important
||9gag.com^$empty,important
||facebook.com^$empty,important
||lesoir.be^$empty,important
||rtbf.be^$empty,important
||lavenir.net^$empty,important
||sudpresse.be^$empty,important
||linkedin.com^$empty,important
||twitter.com^$empty,important
||mamot.fr^$empty,important
||macrumors.com^$empty,important
||numerama.com^$empty,important
||plus.google.com^$empty,important
||joindiaspora.org^$empty,important

J’ai commencé par bloquer un site que je ne visitais jamais (dhnet.be) pour tester puis j’ai ajouté ceux que je fréquentais régulièrement (précision, la liste est dans le désordre). Durant les trois premiers jours, cette liste s’est un peu allongée. Mais elle reste remarquablement courte ! Il va sans dire que les applications respectives sont également désinstallées de mon smartphone.

Le seul blocage auquel j’ai renoncé est medium.com car beaucoup de sites légitimes l’utilisent et je devais sans cesse désactiver Adguard pour accéder au résultat de ma recherche. Mais je me suis déconnecté et je ne visite jamais Medium directement, je n’y accède que lorsque le lien que je suis y est hébergé.

Car, oui, je m’autorise de couper mon filtrage si l’information que je cherche le rend nécessaire. Le but n’est pas de me “priver” arbitrairement mais d’utiliser Internet avec la conscience de ce que je souhaite obtenir. Devoir couper Adguard me force à prendre conscience de ce que je fais.

4. Configuration de l’ordinateur et du téléphone.

J’ai également éprouvé, après quelques jours de déconnexion, le besoin de changer l’interface de mon smartphone pour le rendre moins “sexy”, pour ne plus me procurer de plaisir à le dégainer, à chercher machinalement l’icône Twitter. Exit donc la couleur et les jolies icônes. Le launcheur AIO s’est révélé absolument parfait. D’ailleurs, si vous connaissez un moyen pour arriver à ce genre de résultat sur un Iphone, je suis preneur de tout conseil. Le fait d’avoir de la couleur sur mon écran me semble désormais ultra agressif.

Voilà ce que je vois désormais quand je dévérouille mon téléphone. Et si l’app souhaitée n’est pas dans mes raccourcis (vers le bas de de l’écran), je dois chercher en tapant le nom de l’app. Pas moyen de lancer une app sans réfléchir !

J’ai activé les notifications pour les applications suivantes : mail, Whatsapp, Signal et agenda. J’avais initialement désactivé les mails mais, du coup, à chaque fois que je regardais mon téléphone, je lançais l’app. Désormais, un coup d’œil me permet de voir si je dois traiter quelque chose. Tout le reste est en théorie désactivé. Grâce à un bouton hardware, le téléphone est en permanence en silencieux sauf si j’attends un coup de fil. Je ne mets donc pas mon téléphone en silencieux, c’est le contraire : je le mets en mode bruyant lorsque j’en ai besoin. Conséquence directe : je ne vois les notifications que sur l’écran et seulement si je le consulte volontairement. Elle ne m’interrompent pas.

L’agenda et les appels téléphoniques ont la permission de faire vibrer ma montre et donc de m’interrompre.

Pour mon ordinateur, j’ai également fait du nettoyage dans la barre de lancement rapide, ne laissant que le calendrier et ma liste de todo. Pour le reste, je dois taper le nom de l’application dans Alfred, ce qui m’oblige à réfléchir et ne pas être dans le réflexe de cliquer sur une icône. De ce fait, je n’accède à mon navigateur qu’en tapant une recherche DuckDuckGo dans Alfred.

Alfred, mon lanceur de recherches
Ma barre d’icônes

Au fait, mon ordinateur est en permanence en mode Do Not Disturb. Je sais bien que MacOS ne permet pas d’être en permanence dans ce mode mais il permet de fixer Une plage horaire. La mienne s’étant de 4h du matin à 3h du matin. En théorie, entre 3h et 4h, je recevrai les notifications mais je suis rarement devant mon ordinateur à cette heure là.

Do not disturb

Cette déconnexion s’est également accompagnée d’un besoin pressant de minimalisme. J’ai donc désinstallé énormément d’apps et de logiciels. Exit tous les outils de tracking (hors Strava) ou de statistiques. RescueTime, par exemple, s’est révélé particulièrement retors : en quelques jours d’utilisation, j’avais pris le réflexe de consulter mes statistiques de “productivité”, d’ouvrir les apps dites “productives” sur mon écran lorsque je réfléchissais dans le vide. Bref, tout le contraire de ce que je cherchais.

5. Au sujet des emails

Cela fait des années que j’applique la méthode Inbox 0 et me désabonne de tout ce qui contient un lien “unsubscribe”. Par définition, s’il y’a un lien pour se désinscrire, c’est que ce n’est pas critique et je peux m’en passer. J’ai également un filtre qui envoie directement dans les archives les mails pour lesquels je ne suis pas explicitement dans le champs “to”. Pour l’anecdote, l’université dans laquelle j’enseigne produit une quantité invraisemblable de newsletters et de listes de diffusion dont il est impossible de se désinscrire. Il y’a d’ailleurs toute une équipe uniquement en charge de produire ces newsletter. Avant mon filtre automatique, mes journées étaient un combat permanent entre l’équipe chargée de remplir mon inbox et moi, tentant de la vider, de trouver les bons filtres pour n’avoir que ce qui m’intéressait. J’ai fini par gagner même s’ils ne le savent pas encore.

J’envoie également une réponse automatisée (via un snippet Alfred) pour réclamer ma suppression de tout envoi de type “marketing” (en citant la RGPD), même personnalisé. J’en profite pour demander d’où vient mon adresse ce qui m’a permis de remonter à la source et de me faire supprimer de plusieurs bases de données (la plus pénible étant un certain « hors antenne »). Je fais désormais la même chose avec les mailings papiers.

Avec ma déconnexion, j’ai simplement décidé d’être encore plus sévère et d’appliquer systématiquement ces règles que je suivais déjà mais avec un certain laxisme. En 3 semaines, mon inbox s’est incroyablement calmée à tel point que, désormais, je peux passer plusieurs jours sans “traiter mes mails”.

Alors oui, ce système extrême possède le risque de me faire “rater” quelque chose. Mais toute l’expérience réside justement en ne plus avoir peur de rater quelque chose. Avant, je ratais 100 infos par jour, aujourd’hui j’en rate peut-être 150. L’univers finit toujours bien par trouver une façon de nous prévenir de ce qui est réellement important. De toutes façons, l’excuse “Ah non, je n’ai pas vu passer cet email. Il doit être dans mes spams” est désormais universellement admise.

6. Poster sur les réseaux sociaux

Ma particularité dans cette expérience est que je suis producteur de contenu web, que la majorité de mon audience provient des réseaux sociaux. Je ne peux donc pas simplement arrêter de poster. Enfin, si, je peux mais ne le souhaite pas.

La solution la plus connue pour poster sur différents réseaux sociaux est Buffer mais l’abonnement coûte fort cher et l’interface très complexe pour mes maigres besoins. J’ai découvert l’alternative Friends+Me grâce à Balise. C’est vachement moins abouti mais beaucoup plus simple. Le plan gratuit me permet de poster sur ma page Facebook et sur Twitter, ce qui envoie également le post sur Mastodon.

Je poste donc sur ces réseaux mais en différé (l’heure est programmée à l’avance) et je ne vois pas les réactions, les réponses ou les partages. Bref, rien du tout.

Diaspora, Google+ et Linkedin sont abandonnés, tout comme mon compte Facebook personnel. De toutes façons, entre nous, ce n’est pas comme si ces réseaux étaient importants. Pour l’anecdote, j’ai du aller chercher une info sur Linkedin et, comme j’avais oublié de me déconnecter, un popup de chat m’a sauté au visage avec une dizaine de nouveaux messages.

La plupart concernaient des félicitations pour un vague anniversaire de travail (ça se fête, ça ?) et provenaient de gens que je ne connaissais pas ou d’ex-collègues que je n’ai plus vu depuis une bonne décennie. Les autres messages tentaient d’obtenir que je fasse de la pub pour des projets obscurs liés à la blockchain ou que me proposait des entretiens d’embauche pour devenir développeur sous-payé dans de grandes institutions bancaires. Linkedin est décidément sa propre parodie.

6. S’engager

Engagez-vous vis-à-vis de vos proches et de vos contacts, rendez votre déconnexion publique avec une date de début et une date de fin. Cet engagement peut servir de garde fou moral. Le fait d’avoir une date de fin est également un bon objectif afin de tester en profondeur. Sans date de fin, il serait facile après 2 semaines de dire “ça ne me convient pas”. Plusieurs mois me semble un minimum. J’ai personnellement fixé le 31 décembre car c’était une symbolique facile et que ça donnait une durée de 3 mois à l’expérience.

Le fait de rendre la nouvelle publique, surtout sur les réseaux où vous êtes habituellement actifs, permet à vos contacts de ne pas s’inquiéter voire, de vous contacter pour ce qu’ils estiment important.

J’ai déjà reçu plusieurs mails d’amis proches, de “connaissances virtuelles” ou de lecteurs de mon blog avec en lien un article qui “devrait m’intéresser”. Dans tous les cas ça s’est révélé intéressant et j’ai été très touché par cet échange direct. Peut-être parce que j’avais également l’espace mental pour apprécier le message plutôt que pour voir cela comme “un mail de plus à traiter”.

Au final…

Bien entendu, ces solutions ont leurs limites. Elles ne s’appliquent qu’à mon cas particulier (je n’aurais jamais abandonné les réseaux sociaux si je devais pointer 8h par jour dans un open space grisonnant. Les réseaux sociaux sont un parfait échappatoire pour avoir l’air concentré sur son ordinateur). De plus, ces règles ne sont en place que depuis 3 semaines et doivent encore être testé dans la durée.

Mais s’interroger sur son utilisation des technologies, sur sa dépendance est toujours un questionnement sain. Le petit système que je viens de vous partager me semble un excellent point de départ pour ceux qui souffrent des mêmes problèmes que moi et souhaiteraient tenter le même genre de solution.

Entre nous, j’ai déjà tenté de me désintoxiquer de Facebook il y’a exactement 8 ans. À relire l’article, je constate que rien n’a changé. Le fait d’être candidat aux élections m’a fait rechuter.

Cette tentative sera-t-elle la bonne ? Les paris sont ouverts !

Photo by Kyle Glenn on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


Le jour où j’ai désinstallé mon app préférée !

Tue, 16 Oct 2018 09:32:04 +0000 - (source)

Ça y’est, c’est fait ! J’ai désinstallé Pocket de mon smartphone. Pocket qui est pourtant l’application que j’ai toujours trouvée la plus importante, l’application qui a justifié que je repasse sur un Kobo afin de lire les articles sauvegardés. Pocket qui est, par définition, une manière de garder des articles glanés sur le web « pour plus tard », liste qui tend à se remplir au gré des messages sur les réseaux sociaux.

Or, ne glanant plus sur le web depuis ma déconnexion, force est de constater que je n’ajoute rien de nouveau à Pocket (sauf quand vous m’envoyez un mail avec un lien qui devrait selon vous m’intéresser. J’adore ces recommandations, merci, continuez !). Le fait d’avoir le temps pour lire la quantité d’articles amassés non encore lus (une petite centaine) m’a fait réaliser à quel point ces articles sont très très rarement intéressants (comme je le signalais dans le ProofOfCast 12, ceux sur la blockchain disent absolument tous la même chose). En fait, sur la centaine d’articles, j’en ai partagé 4 ou 5 sur le moment même, j’en retiens un seul qui m’a vraiment appris des choses (un article qui résume l’œuvre d’Harold Adams Innis) et 0 qui ont changé quoi que ce soit à ma perspective.

L’article sur Innis est assez paradoxal dans le sens que son livre le plus connu est dans ma liste de lecture depuis des mois, que je n’ai encore jamais pris le temps de le lire. Globalement, je peux dire que ma liste Pocket était inutile à 99% et, à 1%, un succédané d’un livre que j’ai envie de lire. Que lire ces 100 articles m’a sans doute pris le temps que j’aurais pris à lire rapidement le livre en question.

Le résultat est donc assez peu brillant…

Mais il y’a pire !

Pocket possède un flux d’articles « recommandés ». Ce flux est extrêmement mal conçu (beaucoup de répétitions, des mélanges à chaque rafraichissement, affiche même des articles qui sont déjà dans notre liste de lecture) mais est la seule application qui reste sur mon téléphone à fournir un flux d’actualités.

Vous me voyez venir…

Mon cerveau a très rapidement pris l’habitude de lancer Pocket pour « vider ma liste de lecture » avant d’aller consulter les « articles recommandés » (entre nous, la qualité est vraiment déplorable).

Aujourd’hui, alors qu’il ne me reste que 2 articles à lire, voici deux suggestions qui se suivaient dans mon flux :

La coïncidence est absolument troublante !

D’abord un article pour nous faire rêver et dont le titre peut se traduire par « Devenir milliardaire en 2 ans à 20 ans, c’est possible ! » suivi d’un article « Le réchauffement climatique, c’est la faute des milliardaires ».

Ces deux articles résument sans doute à eux seuls l’état actuel des médias que nous consommons. D’un côté, le rêve, l’envie et de l’autre le catastrophisme défaitiste.

Il est évident qu’on a envie de cliquer sur le premier lien ! Peut-être qu’on pourrait apprendre la technique pour faire pareil ? Même si ça parait stupide, le simple fait que je sois dans un flux prouve que mon cerveau ne cherche pas à réfléchir, mais à se faire du bien.

L’article en question, pour le préciser, ne contient qu’une seule information factuelle : la startup Brex, fondée par deux vingtenaires originaires du Brésil, vient de lever 100 millions lors d’un Round C, ce qui place sa valeur à 1 milliard. Dit comme ça, c’est beaucoup moins sexy et sans intérêt si vous n’êtes pas dans le milieu de la fintech. Soit dit en passant, cela ne fait pas des fondateurs des milliardaires vu qu’ils doivent à présent bosser pour faire un exit profitable (même si, financièrement, on se doute qu’ils ne doivent pas gagner le SMIC et que l’aspect financier n’est plus un problème pour eux).

Le second article, lui, nous rappelle que les plus grosses industries sont celles qui polluent le plus (quelle surprise !) et qu’elles ont toujours fait du lobby contre toute tentative de réduire leurs profits (sans blague !). Le rapport avec les milliardaires est extrêmement ténu (on sous-entend que ce sont des milliardaires qui sont dans le conseil d’administration de ces entreprises). L’article va jusqu’à déculpabiliser le lecteur en disant que, vu les chiffres, le consommateur moyen ne peut rien faire contre la pollution. Alors que la phrase porte en elle sa solution : dans « consommateur », il y’a « consommer » et donc les « consommateurs » peuvent décider de favoriser les entreprises qui polluent moins (ce qui, remarquons-le, est en train de se passer depuis plusieurs années, d’où le green-washing des entreprises suivi d’un actuel mouvement pour tenter de voir clair à travers le green-washing).

Bref, l’article est inutile, dangereusement stupide, sans rapport avec son titre, mais le titre et l’image donnent envie de cliquer. Pire en fait : le titre et l’image donnent envie de discuter, de réagir. J’ai été témoin de nombreux débats sur Facebook dans les commentaires d’un article, débat traitant… du titre de l’article !

Lorsqu’un commentateur un peu plus avisé que les autres signale que les commentaires sont à côté de la plaque, car la remarque est adressée dans l’article et/ou l’article va plus loin que son titre, il n’est pas rare de voir le commentateur pris en faute dire « qu’il n’a pas le temps de lire l’article ». Les réseaux sociaux sont donc peuplés de gens qui ne lisent pas plus loin que les titres, mais se lancent dans des diatribes (car on a toujours le temps de réagir). Ce qui est tout bénéf pour les réseaux sociaux, car ça fait de l’animation, des interactions, des visites, des publicités affichées. Mais également pour les auteurs d’articles car ça fait des likes et des vues sur leurs articles.

Le fait que personne ne lise le contenu ? Ce n’est pas l’objectif du business. Tout comme ce n’est pas l’objectif d’un fast-food de s’inquiéter que vous ayez une alimentation équilibrée riche en vitamines.

Si vous voulez une alimentation équilibrée, il faut trouver un fournisseur dont le business model n’est pas de vous « remplir » mais de vous rendre « meilleur ». Intellectuellement, cela signifique se fournir directement chez vos petits producteurs locaux, vos blogueurs et écrivains bio qui ne vivent que de vos contributions.

Mais passons cette intrusion publicitaire éhontée pour remarquer que j’ai désinstallé Pocket, mon app la plus indispensable, après seulement 12 jours de déconnexion.

Suis-je en train d’établir des changements durables ou bien suis-je encore dans l’enthousiasme du début, excité par la nouveauté que représente cette déconnexion ? Vais-je tenir le coup sans absolument aucun flux ? (et punaise, c’est bien plus difficile que prévu) Vais-je abandonner la jalousie envieuse de ceux devenus milliardaires (car si ça m’arrivait, je pourrais me consacrer à l’écriture) et me mettre à écrire en réduisant ma consommation (vu que moins exposé aux pubs) ?

L’avenir nous le dira…

Photo by Mantas Hesthaven on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


Une limite d’âge pour voter et être élu ?

Fri, 12 Oct 2018 08:56:13 +0000 - (source)

Dans mon pays, il faut 18 ans pour pouvoir se présenter aux élections (il n’y a pas si longtemps, il fallait même 23 ans pour être sénateur). Je suppose que la raison est que l’on considère que la plupart des jeunes de moins de 18 ans sont trop immatures intellectuellement. Ils sont trop aisément influençables, ils ne connaissent pas encore les réalités de la vie.

Bien sûr, la limite est arbitraire. Certains sont bien plus matures et réalistes à 15 ans que ce que certains ne seront jamais de toute leur vie de centenaire.

Nous acceptons cette limite arbitraire pour éviter l’innocence et la naïveté de la jeunesse.

Mais qu’en est-il de l’inverse ?

J’observe que beaucoup d’adultes qui étaient très idéalistes à 20 ans deviennent soudainement plus préoccupés par leur petit confort et payer les traites de la maison dans la trentaine et la quarantaine. Au-delà, nous sommes nombreux à devenir conservateurs, voire réactionnaires. Ce n’est certes pas une généralité, mais c’est quand même une forme de constance humaine observée depuis les premiers philosophes. Pline (ou Sénèque ? Plus moyen de retrouver le texte) en parlait déjà dans mes cours de latin.

Mais du coup pourquoi ne pas mettre une limite d’âge à la candidature aux élections ?

Plutôt que de faire des élections un concours de serrage de mains de retraités dans les kermesses, laissons les jeunes prendre le pouvoir. Ils ont encore des idéaux eux. Ils sont vachement plus concernés par le futur de leur planète, car ils savent qu’ils y vivront. Ils sont plus vifs, plus au courant des dernières tendances. Mais, contrairement aux plus âgés, ils n’ont ni le temps ni l’argent à investir dans des élections.

Imaginez un instant un monde où aucun élu ne dépasserait l’âge de 35 ans (ce qui me disqualifie directement) ! Et bien, en toute honnêteté, je trouve ça pas mal. Les ainés deviendraient les conseillers des plus jeunes et non plus le contraire où les plus jeunes font les cafés des plus vieux en espérant monter dans la hiérarchie et bénéficier d’un poste enviable à 50 ans.

En approchant de la limite fatidique des 35 ans, les élus commenceraient à vouloir plaire aux plus jeunes encore empreints de rébellion. Comme ce serait beau de voir ces trentenaires considérer les intérêts des plus jeunes comme leur principale priorité. Comme il serait jouissif de ne plus subir la suffisance d’élus cacochymes admonestant la fainéantise de la jeunesse entre deux tournois de golf.

Bien sûr, il y’a énormément de vieux qui restent jeunes dans leur cœur et leur esprit. Vous les reconnaitrez aisément : ils ne cherchent pas à occuper l’espace, mais à mettre en avant la jeunesse, la relève. Allez savoir pourquoi, j’ai l’impression que ceux-là auraient tendance à être plutôt d’accord avec ce billet. 

Après tout, on se prive bien de toute l’intelligence et de la vivacité des moins de 18 ans, je n’ai pas l’impression que le conservatisme des anciens jeunes nous manquera beaucoup.

Photo by Cristina Gottardi on Unsplash

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Printeurs 46

Thu, 04 Oct 2018 15:09:32 +0000 - (source)

Après Junior, c’est au tour de Max d’être tué par les défenses de l’étrange bâtiment. Eva et Nellio restent seuls.

Tout en parlant, nous continuons à marcher dans un long couloir de vitres dorées, laissant derrière nous le corps désarticulé de Max. Je suis étrangement insensible. Peut-être est-ce l’état de choc ? Nous nous arrêtons devant une large porte en bois verni et aux poignées dorées. Dans cet univers, la porte semble incongrue, hors du temps. Elle se dresse comme un cercueil au milieu d’un jardin d’enfants. Le mur qui l’entoure est constellé de bas-reliefs en marbre, de luminaires en fer forgé.

Eva semble réfléchir mais je n’en démords pas. J’exige des explications. Je veux savoir, comprendre à tout prix, quelle que soit l’incongruité du décor.

— Seconde question, Eva. Pourquoi sommes-nous, selon toi, morts ? Et pourquoi parles-tu des humains en disant “vous” ? Tu viens pourtant de prouver que tu es entièrement biologique !

— Alors, tu n’as pas encore compris ?

Ses yeux se plongent dans les miens. J’y lis une incroyable humanité, un mélange de naïveté teintée d’une infinie sagesse. Eva a les yeux d’un nouveau né qui aurait mille ans et vécu toutes les guerres. Elle est à la fois humaine et inhumaine dans sa totale humanité. Elle est le surhomme qui est tous les hommes à la fois. Face à elle, je me sens d’une idiotie sans nom. Que n’ai-je pas vu qui est pourtant tellement évident ?

— Non, je n’ai pas compris. Ou alors, je me refuse à accepter. Je veux entendre la vérité de ta propre bouche. Je veux que tu me dises tout sans sous-entendu, sans tabou. Que tu m’expliques cette vérité qui m’échappe comme tu le ferais à un enfant de cinq ans.

Lentement, elle me passe la main sur le visage. Doucement, elle se mordille les lèvres. Je frémis. Je ferme les yeux en sentant l’odeur de ses doigts frôlants mes narines.

— Quelle vérité, Nellio ?

Je la regarde en déglutissant. Elle ne m’a jamais semblé si belle qu’en cet instant. Au milieu du cataclysme chimique qu’est mon corps se mêle désormais un bestial instinct de reproduction patiemment transformé en amour par les millénaires d’évolution et de sélection naturelle.

— La vérité, Eva. La seule, l’unique vérité. Ce qui s’est vraiment passé.
— Comment pourrais-tu prétendre à la vérité toi dont la perception se limite obligatoirement à cinq sens sous-développés. Sens qui apportent leurs informations erronées a un cerveau rachitique. Une cellule du genou d’un astronome peut-elle comprendre ce qu’est une planète, ce qu’est la gravitation ? Un humain ne peut pas comprendre l’infrarouge ni l’ultraviolet. Il ne peut entendre qu’une gamme de sons tellement étroite et peut à peine imaginer ce qu’est une odeur là où un chien reconnaitra une personne plusieurs heures après son passage.
— Je…
— Nellio, les vérités sont infinies, complexes, changeantes.

Nos corps se sont rapprochés. Ses mains carressent ma poitrine, mon cou. Machinalement, je l’ai saisie par les hanches. Ma respiration se fait haletante.

— Eva, j’ai besoin de comprendre. Pourquoi ne te considères-tu pas comme faisant partie des humains ?

Pour toute réponse, elle pose goulument ses lèvres sur les miennes. Sa langue cherche maladroitement à me pénétrer. Des bras, j’entoure ses épaules, caresse son dos, descend doucement sur le creux de ses reins.

Elle s’écarte un instant pour reprendre son souffle et contemple mon visage ahuri. Un rire franc, cristallin, féminin, contagieux se répand et m’entoure. Je ne peux résister. Je ris, je l’accompagne.

Sans que je ne sache trop comment, nous nous retrouvons enlacés, roulants sur le sol vitré et brillant. Frénétiquement, elle déboutonne mon pantalon, tente de me l’enlever avec de petits gestes fébriles. Mon cœur s’emballe, ma vue se brouille. Dans mon excitation, je peine à avaler quelques bouffées d’air tout en tentant de lui prodiguer quelques maladroites caresses.

Le temps a cessé d’exister. Les morts, le risque, l’incongruité de l’endroit ont été effacés de ma mémoire alors que nos corps nus ne cherchent plus qu’à s’unir, se reproduire. Je ne suis que désir : entasser, posséder, pénétrer, aimer, recopier les chromosomes qui me constituent.

Sur le sol s’activent deux animaux gouvernés par des hormones, deux amas de cellules cherchant à se reproduire, à perpétuer la vie. Toute intelligence a disparu. Mon être, mon histoire, ma vie, ma philosophie sont condensés en cet unique instant où ma semence viendra féconder une femelle, où, peut-être, je transmettrai la vie avant de dépérir, inconscient de ma propre inutilité.

Mon sexe fouille, glisse avant de s’insérer dans ce corps que je possède, que je tiens dans mes mains. Entre deux grognements essoufflés, je vois Eva rire, gémir, se crisper de douleur, être surprise, sourire, jouir.

Je suis sur elle, je l’écrase de mon poids. L’instant d’après, elle me chevauche, me domine. Nous roulons, nous tournons. J’admire ses seins, son ventre, sa gorge, son dos, ses fesses sombres et délicieuses. Mes mains cherchent à la caresser, à jouir de chaque centimètre de son corps.

Alors qu’elle se tortille sous moi, mon sexe est brusquement enserré. Durant une fraction de seconde, ma gorge se contracte, je déglutis. Puis, je jouis dans un râle profond, bestial, organique. Mon corps est pris de spasmes incontrôlables. Eva me répond par un petit couinement avant que je ne m’affale à ses côtés, épuisé, repus.

Combien de temps restons-nous côte-à-côte sans rien dire, reprenant notre souffle ? Tout mon esprit lutte contre cet implacable sommeil post-coïtal. Je tente de reprendre mes esprits.

Eva est la première à rompre le silence :
— C’est donc cela être humain ? C’est tellement beau et effrayant à la fois. Je croyais que la douleur et le plaisir étaient deux extrêmes opposés mais je constate que, chez l’humain, la frontière est floue. Jamais je n’avais compris cela. Je tentais de minimiser la douleur et, sans le savoir, je tuais le plaisir. J’ai été créé pour le plaisir. Pourtant, je suis le fruit d’un monde de douleur.
— Eva, de quoi parles-tu ?

Elle soupire avant de m’adresser un regard à la fois complice et condescendant. Du bout des doigts, elle frôle ma joue.
— Il est temps que je t’explique qui je suis, Nellio…

Dans un claquement, la porte devant laquelle nous gisons, pantins nus et désarticulés, s’ouvre brusquement.

Photo by Alessia Cocconi on Unsplash

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.


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