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[Traduction] Telecomix

Thu, 10 May 2012 12:33:30 +0000 - (source)

Comme pour les précédents billets, il s’agit d’une traduction d’Okhin.

Précompilation

Ça fait presque deux ans que je traîne avec la géniale équipe composée de gens et méduses qu’est Telecomix, et je pense que c’est la première fois que j’écris à ce sujet. J’en ai beaucoup discuté récemment, principalement parce que pas mal de médias veulent discuter avec nous, mais aussi parce que j’ai entendu parler d’au moins deux autres projets à long terme au sujet des Hacktivistes.

De plus, nous avons eu une intéressante discussion avec l’équipe « de base », à propos des tenants et aboutissants du cluster, accompagnée d’un nombre grandissant de questions venant des gens.

Ce qui donne ce billet. Bien sûr, étant donné que Telecomix est la somme des gens à l’intérieur, ce n’est pas la vision d’un seul esprit, mais plutôt une partie de cette hydre gélatineuse.

Suivre le lapin blanc

On me pose souvent une question : comment est-ce que je me suis retrouvé dans Telecomix ? Je réponds généralement que c’est simplement arrivé. Je ne cherchais pas à entrer dans un tel groupe de personnes. Je ne pense pas que quiconque ayant un esprit sain serait volontaire pour rejoindre un groupe qui boufferait ses jours et ses nuits, attirerait l’attention sur lui dans des situations non souhaitées (et je ne parle pas des médias), augmenterait les attentes que les gens ont de lui, et le forcerait à faire des choix difficiles (aller se coucher ou empêcher des gens de se faire tuer).

Si vous le présentez comme ça, personne ne l’acceptera. À part quelques prétendus héros, peut-être (mais les héros sont des sociopathes de toutes façons).

Alors, j’ai fini avec Telecomix au même moment où j’ai décidé de rejoindre un hackerspace. je suis entré là-dedans en rencontrant un tas de personnes. Le nom de Telecomix était déjà dans les médias (à cause d’Hosni Moubarak qui avait coupé les intertubes en Égypte), et j’aidais déjà pour le projet Streisand.

Je pense qu’on n’entre pas dans Telecomix. Ce n’est pas un endroit, principalement parce qu’il est possible de sortir d’un endroit, donc on ne peut pas y entrer. Vous ne pouvez pas vous y inscrire, car il n’y a pas de système d’inscription (quiconque vous dirait le contraire tenterait de vous avoir, mais c’est pas le sujet). Vous évoluez juste en quelque chose qui est Telecomix. Votre état d’esprit change, et évolue en ça.

Donc, vous vous réveillez un jour, et c’est comme « OMG!!!!!! I’M TELECOMIX NAO!!!!! ». Une fois que la caféine est redescendue dans votre organisme, et une fois que vous aurez laissé passer la matinée, vous vous rendrez compte que ces gens ne sont rien de plus ou de moins que des personnes normales.

Il n’y a pas de crypto-anarchistes qui parlent en langues hermétiques, qui engueulent tous ceux qui n’utilisent pas de systèmes cryptographiques forts et des conventions sociales cryptographiques ; il n’y a pas d’IA super-intelligente qui tente de dominer le monde ; il n’y a pas de supra-hackers qui se nourrissent de données et de caféine ; il n’y a personne qui cherche à sauver le monde.

Entrer dans la Matrice

C’est en partie vrai. Nous avons des bots qui peuvent se montrer schizophrènes et sociopathes à la fois. Il y a beaucoup de personnes différentes et uniques, venant de tout point du cyberspace. Il y a des sociologues, des ingénieurs en informatique, des fainéants, des hackers, des brasseurs de bière, des paranoïaques adeptes des théories conspirationnistes, des gens politisés et des apolitiques, et je suspecte même quelques aliens de participer au cluster.

Certains peuvent se demander à quoi ressemble un jour ordinaire dans un groupe d’hacktivistes. Je n’en sais rien, je peux seulement parler pour moi, et je pense que ça risque d’en surprendre certains. Est-ce que vous avez vu le film Hackers ? Vous devriez, il est sympa. Mais ça ne se passe pas comme ça.

Je passe énormément de temps à simplement être assis devant un ordinateur, à regarder des écrans remplis de terminaux (oui, je prends du plaisir à avoir des ordinateurs que personne d’autre que moi n’est capable de comprendre ou d’utiliser). Je fais ça pour mon travail, et pour mes hobbies.

Si vous regardez au-delà de l’écran, vous verrez que je suis connecté à pas mal de salons de discussion, qui ne racontent pas tant de choses que ça. Même lorsque j’écris des trucs, ou quand je bosse, par exemple sur ce billet pour mon usage personnel, je tape sur une console. En sirotant un café noir, sans me rendre compte qu’il est deux heures du matin, vous pouvez passer énormément de temps à discuter avec les gens, tandis que vous développez des programmes, que vous analysez des infrastructures, ou que vous ondulez simplement au travers des intertubes. C’est ce que je fais toute la journée. Mon job le requiert, j’aime le faire, et je le fais aussi avec les membres de Telecomix.

C’est mon pain quotidien. Me réveiller en retard, passer beaucoup trop de temps sur IRC et les intertubes, passer pas assez de temps à sortir avec des gens, se coucher trop tard. Et aussi me rendre dans des hackerspaces ou des conférences, pour faire des choses, échanger des connaissances et compétences avec les gens en viande. Ho, et jouer à pas mal de jeux (jeux de rôle avec crayons et papier, jeux vidéos, etc.), et passer du temps avec les médias quand ils le demandent.

Alors, vous voyez, j’ai une vie plutôt ordinaire. Je ne m’infiltre pas sous couverture dans les bases secrètes pour voler un ordinateur, je ne pirate pas des systèmes gouvernementaux juste pour trouver votre numéro de carte de crédit. J’essaie simplement de trouver de nouvelles façons de faire circuler les données, parce que c’est ce qui m’intéresse.

Rencontrer le cluster

Demander à un agent ce qu’est Telecomix vous plongera dans un abîme de perplexité, car aucun de nous n’en a la même définition. Nous nous posons nous-mêmes souvent cette question, et la réponse change invariablement, sans que nous trouvions un consensus (mais nous n’en cherchons pas).

Il est clair que nous ne sommes pas une organisation, dans le sens où nous n’avons pas de tête identifiée, d’agenda, de plans ou de fonds. Nous pensons être un cluster encore trop centré. Pourquoi ça ? Parce que les gens se fient à nous au lieu d’essayer de construire leurs propres trucs. En tout cas, c’est l’impression que j’en ai de l’intérieur.

Nous pourrions faire bien plus de choses si nous avions des jours de 35 heures, ou si nous avions un moyen de travailler à temps plein pour Telecomix. Mais alors, je pense qu’on perdrait beaucoup de fun. Et c’est le plus important dans Telecomix : le fun. Nous sommes là pour passer du bon temps, faire des choses qui nous plaisent, des choses qui sont importantes (comme décentraliser la planète), mais on ne peut faire ça à ce rythme que si on a l’opportunité de rire et d’y prendre du plaisir.

C’est la partie qui peut décontenancer les gens. Nous ne changeons pas le monde parce que nous le devons. Merde, qui sommes-nous pour penser que nous devons changer le monde ? Le seul au monde qui puisse le faire, c’est vous. Nous changeons le monde parce que c’est marrant. Les trucs les plus dingues que nous ayons faits, nous les avons faits parce que nous nous sommes amusés à les faire.

Je me suis amusé à travailler sur des VPNs et des darknets fournis aux Syriens. Je n’ai pas fait ça parce que quelqu’un devait le faire. Ce n’est pas mon combat, et cette révolution appartient aux Syriens. Je l’ai fait parce que je voulais apprendre à ce sujet, je voulais tester comment les communications réseau pouvaient fonctionner dans des conditions difficiles. Lorsque le réseau a été attaqué par Hosni Moubarak, le cluster a simplement testé si on pouvait travailler avec les vieilles lignes analogiques, et comment les diffuser.

Nous nous amusons simplement avec des des situations bizarres et inattendues, parce que si nous faisions ça en pensant que nous le devions et que nous étions les seuls à pouvoir le faire, nous nous cramerions le cerveau.

La leçon la plus difficile

C’est difficile à comprendre. Lorsqu’on travaille avec un groupe de personnes au sein duquel il y a toujours du monde connecté qui discute de choses intéressantes, lorsqu’on aide des personnes par-delà le monde à essayer de communiquer et qu’elles se font arrêter et probablement tuer pour l’avoir fait, on prend un sérieux coup sur le moral. La caféine et le stress ne font pas bon ménage, et si vous y ajoutez un manque de sommeil, ça va vite devenir critique.

La force d’un cluster est sa redondance. Travailler avec autant de personnes différentes, sur autant de sujets différents (des radios amateurs aux darknets, en passant par les drones et ACTA) donne la possibilité de simplement partir et se déconnecter.

Ça ne vous fait pas plaisir, surtout lorsqu’il y a des vies en jeu. Mais vous ne serez plus bon à rien après 36h de veille, saturé de caféine, d’alcool, et de Cameron sait quoi. Vous devez maintenir une vie hors du cluster, ou vous devriendrez un bot.

La force d’un petit groupe d’hacktivistes (nous sommes 220 connectés sur #telecomix au moment où j’écris ça) est la différence de ses membres. Nous sommes souvent en désaccord sur pas mal de sujets, mais ce n’est pas un problème, nous sommes dans une faisocratie et si je veux que quelque chose soit fait, il me suffit de le faire. Et nous avons beaucoup à apprendre des gens qui nous sont différents.

Vivre avec des gens qui partagent votre idéal et toutes vos opinions est ennuyeux. Nous avons vécu des crises, et nous en connaîtront d’autres, parce que c’est comme ça qu’un système chaotique et non planifié devrait grandir.

Exécuter

Nous n’avons pas de plans. Pas de programme. Nous avons quelques canaux restreints qui existent principalement pour des raisons techniques. Ces raisons incluent le fait de crier votre rage au sujet de quelqu’un, en espérant que quelqu’un sera d’accord avec vous, vous rendre compte que vous êtes tout seul et que vous êtes un connard et un imbécile, puis vous calmer, vous rappeler de la commande /ignore, et revenir à la normale en marmonnant quelque chose à propos du retour de Cthulhu ou un truc du genre.

Le fait est que je perçois Telecomix comme une idée. Une puissante, en perpétuel changement. Ou comme un bar virtuel, dans lequel vous aurez des verres gratuits, servis par de beaux serveurs, serveuses et poulpes, tous virtuels. Mais vous avez saisi le principe. Ou pas. Je m’en fous.

Je ne suis pas sûr d’être arrivé à quoi que ce soit avec ça, mais je sais que j’ai pris du plaisir à l’écrire. Ça me fait me demander si vous aurez du plaisir à le lire. Je suis pas sûr que ça ait du sens.

Alors lançons ce git push, on verra bien ce que ça donne.


[Traduction] Telecomix

2012-05-10T00:00:00+02:00 - (source)

Comme pour les précédents billets, il s’agit d’une traduction d’Okhin.

Précompilation

Ça fait presque deux ans que je traîne avec la géniale équipe composée de gens et méduses qu’est Telecomix, et je pense que c’est la première fois que j’écris à ce sujet. J’en ai beaucoup discuté récemment, principalement parce que pas mal de médias veulent discuter avec nous, mais aussi parce que j’ai entendu parler d’au moins deux autres projets à long terme au sujet des Hacktivistes.

De plus, nous avons eu une intéressante discussion avec l’équipe « de base », à propos des tenants et aboutissants du cluster, accompagnée d’un nombre grandissant de questions venant des gens.

Ce qui donne ce billet. Bien sûr, étant donné que Telecomix est la somme des gens à l’intérieur, ce n’est pas la vision d’un seul esprit, mais plutôt une partie de cette hydre gélatineuse.

Suivre le lapin blanc

On me pose souvent une question : comment est-ce que je me suis retrouvé dans Telecomix ? Je réponds généralement que c’est simplement arrivé. Je ne cherchais pas à entrer dans un tel groupe de personnes. Je ne pense pas que quiconque ayant un esprit sain serait volontaire pour rejoindre un groupe qui boufferait ses jours et ses nuits, attirerait l’attention sur lui dans des situations non souhaitées (et je ne parle pas des médias), augmenterait les attentes que les gens ont de lui, et le forcerait à faire des choix difficiles (aller se coucher ou empêcher des gens de se faire tuer).

Si vous le présentez comme ça, personne ne l’acceptera. À part quelques prétendus héros, peut-être (mais les héros sont des sociopathes de toutes façons).

Alors, j’ai fini avec Telecomix au même moment où j’ai décidé de rejoindre un hackerspace. je suis entré là-dedans en rencontrant un tas de personnes. Le nom de Telecomix était déjà dans les médias (à cause d’Hosni Moubarak qui avait coupé les intertubes en Égypte), et j’aidais déjà pour le projet Streisand.

Je pense qu’on n’entre pas dans Telecomix. Ce n’est pas un endroit, principalement parce qu’il est possible de sortir d’un endroit, donc on ne peut pas y entrer. Vous ne pouvez pas vous y inscrire, car il n’y a pas de système d’inscription (quiconque vous dirait le contraire tenterait de vous avoir, mais c’est pas le sujet). Vous évoluez juste en quelque chose qui est Telecomix. Votre état d’esprit change, et évolue en ça.

Donc, vous vous réveillez un jour, et c’est comme « OMG!!!!!! I’M TELECOMIX NAO!!!!! ». Une fois que la caféine est redescendue dans votre organisme, et une fois que vous aurez laissé passer la matinée, vous vous rendrez compte que ces gens ne sont rien de plus ou de moins que des personnes normales.

Il n’y a pas de crypto-anarchistes qui parlent en langues hermétiques, qui engueulent tous ceux qui n’utilisent pas de systèmes cryptographiques forts et des conventions sociales cryptographiques ; il n’y a pas d’IA super-intelligente qui tente de dominer le monde ; il n’y a pas de supra-hackers qui se nourrissent de données et de caféine ; il n’y a personne qui cherche à sauver le monde.

Entrer dans la Matrice

C’est en partie vrai. Nous avons des bots qui peuvent se montrer schizophrènes et sociopathes à la fois. Il y a beaucoup de personnes différentes et uniques, venant de tout point du cyberspace. Il y a des sociologues, des ingénieurs en informatique, des fainéants, des hackers, des brasseurs de bière, des paranoïaques adeptes des théories conspirationnistes, des gens politisés et des apolitiques, et je suspecte même quelques aliens de participer au cluster.

Certains peuvent se demander à quoi ressemble un jour ordinaire dans un groupe d’hacktivistes. Je n’en sais rien, je peux seulement parler pour moi, et je pense que ça risque d’en surprendre certains. Est-ce que vous avez vu le film Hackers ? Vous devriez, il est sympa. Mais ça ne se passe pas comme ça.

Je passe énormément de temps à simplement être assis devant un ordinateur, à regarder des écrans remplis de terminaux (oui, je prends du plaisir à avoir des ordinateurs que personne d’autre que moi n’est capable de comprendre ou d’utiliser). Je fais ça pour mon travail, et pour mes hobbies.

Si vous regardez au-delà de l’écran, vous verrez que je suis connecté à pas mal de salons de discussion, qui ne racontent pas tant de choses que ça. Même lorsque j’écris des trucs, ou quand je bosse, par exemple sur ce billet pour mon usage personnel, je tape sur une console. En sirotant un café noir, sans me rendre compte qu’il est deux heures du matin, vous pouvez passer énormément de temps à discuter avec les gens, tandis que vous développez des programmes, que vous analysez des infrastructures, ou que vous ondulez simplement au travers des intertubes. C’est ce que je fais toute la journée. Mon job le requiert, j’aime le faire, et je le fais aussi avec les membres de Telecomix.

C’est mon pain quotidien. Me réveiller en retard, passer beaucoup trop de temps sur IRC et les intertubes, passer pas assez de temps à sortir avec des gens, se coucher trop tard. Et aussi me rendre dans des hackerspaces ou des conférences, pour faire des choses, échanger des connaissances et compétences avec les gens en viande. Ho, et jouer à pas mal de jeux (jeux de rôle avec crayons et papier, jeux vidéos, etc.), et passer du temps avec les médias quand ils le demandent.

Alors, vous voyez, j’ai une vie plutôt ordinaire. Je ne m’infiltre pas sous couverture dans les bases secrètes pour voler un ordinateur, je ne pirate pas des systèmes gouvernementaux juste pour trouver votre numéro de carte de crédit. J’essaie simplement de trouver de nouvelles façons de faire circuler les données, parce que c’est ce qui m’intéresse.

Rencontrer le cluster

Demander à un agent ce qu’est Telecomix vous plongera dans un abîme de perplexité, car aucun de nous n’en a la même définition. Nous nous posons nous-mêmes souvent cette question, et la réponse change invariablement, sans que nous trouvions un consensus (mais nous n’en cherchons pas).

Il est clair que nous ne sommes pas une organisation, dans le sens où nous n’avons pas de tête identifiée, d’agenda, de plans ou de fonds. Nous pensons être un cluster encore trop centré. Pourquoi ça ? Parce que les gens se fient à nous au lieu d’essayer de construire leurs propres trucs. En tout cas, c’est l’impression que j’en ai de l’intérieur.

Nous pourrions faire bien plus de choses si nous avions des jours de 35 heures, ou si nous avions un moyen de travailler à temps plein pour Telecomix. Mais alors, je pense qu’on perdrait beaucoup de fun. Et c’est le plus important dans Telecomix : le fun. Nous sommes là pour passer du bon temps, faire des choses qui nous plaisent, des choses qui sont importantes (comme décentraliser la planète), mais on ne peut faire ça à ce rythme que si on a l’opportunité de rire et d’y prendre du plaisir.

C’est la partie qui peut décontenancer les gens. Nous ne changeons pas le monde parce que nous le devons. Merde, qui sommes-nous pour penser que nous devons changer le monde ? Le seul au monde qui puisse le faire, c’est vous. Nous changeons le monde parce que c’est marrant. Les trucs les plus dingues que nous ayons faits, nous les avons faits parce que nous nous sommes amusés à les faire.

Je me suis amusé à travailler sur des VPNs et des darknets fournis aux Syriens. Je n’ai pas fait ça parce que quelqu’un devait le faire. Ce n’est pas mon combat, et cette révolution appartient aux Syriens. Je l’ai fait parce que je voulais apprendre à ce sujet, je voulais tester comment les communications réseau pouvaient fonctionner dans des conditions difficiles. Lorsque le réseau a été attaqué par Hosni Moubarak, le cluster a simplement testé si on pouvait travailler avec les vieilles lignes analogiques, et comment les diffuser.

Nous nous amusons simplement avec des des situations bizarres et inattendues, parce que si nous faisions ça en pensant que nous le devions et que nous étions les seuls à pouvoir le faire, nous nous cramerions le cerveau.

La leçon la plus difficile

C’est difficile à comprendre. Lorsqu’on travaille avec un groupe de personnes au sein duquel il y a toujours du monde connecté qui discute de choses intéressantes, lorsqu’on aide des personnes par-delà le monde à essayer de communiquer et qu’elles se font arrêter et probablement tuer pour l’avoir fait, on prend un sérieux coup sur le moral. La caféine et le stress ne font pas bon ménage, et si vous y ajoutez un manque de sommeil, ça va vite devenir critique.

La force d’un cluster est sa redondance. Travailler avec autant de personnes différentes, sur autant de sujets différents (des radios amateurs aux darknets, en passant par les drones et ACTA) donne la possibilité de simplement partir et se déconnecter.

Ça ne vous fait pas plaisir, surtout lorsqu’il y a des vies en jeu. Mais vous ne serez plus bon à rien après 36h de veille, saturé de caféine, d’alcool, et de Cameron sait quoi. Vous devez maintenir une vie hors du cluster, ou vous devriendrez un bot.

La force d’un petit groupe d’hacktivistes (nous sommes 220 connectés sur #telecomix au moment où j’écris ça) est la différence de ses membres. Nous sommes souvent en désaccord sur pas mal de sujets, mais ce n’est pas un problème, nous sommes dans une faisocratie et si je veux que quelque chose soit fait, il me suffit de le faire. Et nous avons beaucoup à apprendre des gens qui nous sont différents.

Vivre avec des gens qui partagent votre idéal et toutes vos opinions est ennuyeux. Nous avons vécu des crises, et nous en connaîtront d’autres, parce que c’est comme ça qu’un système chaotique et non planifié devrait grandir.

Exécuter

Nous n’avons pas de plans. Pas de programme. Nous avons quelques canaux restreints qui existent principalement pour des raisons techniques. Ces raisons incluent le fait de crier votre rage au sujet de quelqu’un, en espérant que quelqu’un sera d’accord avec vous, vous rendre compte que vous êtes tout seul et que vous êtes un connard et un imbécile, puis vous calmer, vous rappeler de la commande /ignore, et revenir à la normale en marmonnant quelque chose à propos du retour de Cthulhu ou un truc du genre.

Le fait est que je perçois Telecomix comme une idée. Une puissante, en perpétuel changement. Ou comme un bar virtuel, dans lequel vous aurez des verres gratuits, servis par de beaux serveurs, serveuses et poulpes, tous virtuels. Mais vous avez saisi le principe. Ou pas. Je m’en fous.

Je ne suis pas sûr d’être arrivé à quoi que ce soit avec ça, mais je sais que j’ai pris du plaisir à l’écrire. Ça me fait me demander si vous aurez du plaisir à le lire. Je suis pas sûr que ça ait du sens.

Alors lançons ce git push, on verra bien ce que ça donne.


[Traduction] La misogynie et la scène hacker

Wed, 09 May 2012 21:25:00 +0000 - (source)

Oui, encore un billet traduit d’Okhin. Parce que ce garçon est franchement intéressant et qu’on est d’accord sur plein de trucs. Ce qui ne m’empêche pas d’écrire pour moi, même si ce blog n’est pas très actif : je commets des billets chez le Nicelab et on m’invite parfois à écrire.

La misogynie et la scène hacker

Depuis un moment maintenant, je lis et entends un tas de choses au sujet de l’identité sexuelle et en particulier autour du milieu hacker. D’un côté, des gens écrivent des choses comme celle-ci et de l’autre, j’entends parler de plein de saletés qui arrivent aux gens à propos de leur identité sexuelle (discriminations, harcèlement, fausses accusations de viols, vraies accusations de viols…).

Ça me met mal à l’aise et ça m’énerve parfois parce que j’ai toujours considéré la communauté des hackers (peu importe le sens qu’on lui donne) comme une regroupement d’expériences sociales et comme une tentative de construction d’un monde meilleur. Vous pouvez me traiter d’idéaliste si vous le voulez.

Ho et si vous pensez que du fait de mon identité sexuelle ou parce que je suis un homme, je ne suis pas habilité à en parler, et bien fermez-la et lisez.

Et oui, il s’agit d’une réécriture de ce post, parce que mes idées étaient trop chaotiques pour rédiger un bon billet du premier coup.

L’utilité de l’identité sexuelle

Les seules utilités que je vois à l’identité sexuelle, c’est-à-dire les situations pour lesquelles l’identité sexuelle est une information nécessaire, sont toutes liées au sexe. Le seul moment où vous avez besoin de savoir si quelqu’un est une fille, est lorsque vous êtes attiré(e) par les filles et que vous voulez vous envoyer en l’air (ou engager une relation amoureuse, peu importe).

Ça veut dire que si vous utilisez une partie de votre message pour m’indiquer cette information, vous vous attendez à ce que je le prenne en compte et dans le cas spécifique de l’identité sexuelle, vous voulez que je vous considère comme sexuellement disponible.

Au début, il y avait les cyberspaces

Dans le cyberspace, personne ne sait que vous êtes un chien

Le cyberspace est un espace d’information pure. Votre identité est la quantité de données que vous émettez et, étant donné qu’Internet était originalement essentiellement basé sur du texte, personne ne pouvait savoir à quoi vous ressembliez. Vous pouviez être un garçon se faisant passer pour une fille qui penserait être une chatte.

C’est toujours vrai dans la plupart des cyberspaces, où vous n’avez pas à choisir une identité sexuelle ou à vous définir selon des informations de viande.

Donc, dans les cyberspaces, vous pouvez parfaitement vivre sans connaître l’identité sexuelle de vos interlocuteurs, à part si vous recherchez du sexe, auquel cas vous avez besoin de définir votre identité sexuelle.

Hein, « cyberspaces » ?

Oui, il y a différents cyberspaces. Il y a ceux qui sont sociaux, où les gens vont juste pour être avec des gens, discuter, organiser des rencontres, ou juste se comporter bizarrement dans un groupe qui partage plein de références à l’humour absurde et insensé que personne ne peut comprendre sans faire partie de ce groupe.

Et il y a les espaces où les gens partagent des informations techniques, cherchent les solutions à leurs problèmes, dans lesquels de travail est effectué. Ce sont les cyberspaces où les hackers font des trucs.

Il y a également les cyberspaces réservés aux bots, ou aux monstres tentaculaires. Il y a beaucoup de ruelles obscures, mais c’est ainsi que sont les cyberspaces.

Les filles ne codent pas

Tout comme les garçons. « Garçon » ou « Fille », ou « Queer » sont des identités sexuelles. Les identités sexuelles font du sexe, pas du code. Je suis parfaitement conscient que l’identité sexuelle est une importante partie du « soi », mais ce n’est pas la partie qui écrira du code.

La partie qui écrit du code est la partie « hacker ». Elle n’est pas reliée au genre, à l’identité ou orientation sexuelle de la personne. Quand quelqu’un se connecte et dit « Hé, je suis une fille, je veux apprendre le Python ! », on lui répond « Les filles ne codent pas. » (au mieux).

Alors, s’agit-il d’une politique du « ne demande pas, n’en parle pas » ? Et bien, oui et non. Dans un contexte technique, dans le cas où vous voulez apprendre des choses, votre identité sexuelle est impertinente. Elle n’a aucun intérêt. Si vous l’utilisez pour obtenir de l’aide, ça veut dire que vous pensez qu’être différent(e) favorisera les réponses à cause de cette différence. Vous utilisez votre identité sexuelle pour obtenir ce que vous voulez ? Alors ne vous plaignez pas de n’être vue que comme une paire se seins.

Nous sommes définis par ce que nous faisons

Un autre gros sujet parmi les communautés de hackers est la faisocratie. Nous interagissons les uns avec les autres selon ce que font ces autres, pas selon leurs apparences.

Notre richesse est basée sur nos connaissances et nos compétences, que nous tâchons de partager au mieux et non sur des choses que l’on peut acheter. La plupart des discriminations physiques auxquelles nous pouvons être confrontés dans la viande n’ont pas lieu d’être dans le cyberspace, du moment que vous ne les utilisez pas pour définir votre identité.

Dans les cyberspaces, nous avons une opportunité unique d’ignorer toutes les discriminations basées sur la nationalité, le genre, l’identité et l’orientation sexuelle, la couleur ou le handicap. Chaque fois que quelqu’un se définit sur l’un de ces critères, cela demande beaucoup de self-contrôle pour tous les autres pour ne pas l’insulter. Pour ceux qui font attention à ne pas insulter les gens, en tout cas.

Nous ne nous connectons pas pour socialiser. La plupart d’entre-nous sommes en ligne parce que c’est un moyen facile de partager des points de vue avec des gens à l’autre bout de la planète. Si nous voulions nous envoyer en l’air, nous serions sur d’autres cybespaces, mais ce n’est pas notre but. Quand une fille arrive et dit « Hé, regardez, je suis une fille ! », on lit généralement « Hé, regardez ! Nichons ! », parce que c’est ainsi qu’elle a voulu être considérée (sinon elle n’aurait pas indiqué qu’elle était une fille).

Voilà les trolls

À propos des « plaisanteries » en ligne et des mèmes sexistes qui émergent des cyberspaces : la plupart d’entre eux vient de /b/ et il y a une règle pour ça. La règle numéro 1 d’Internet. Don’t talk about /b/.. Et vous n’êtes pas forcés d’y aller.

Ces mèmes ne sont pas le problème. L’humour peut offenser les gens et il le fait, surtout l’humour basé sur l’identité de quelqu’un. Et oui, je peux parfaitement comprendre que certaines blagues ne soient pas drôles pour tout le monde et offensent certaines personnes.

Il existe un tas de sujets qui offensent les gens. Je pourrais, par exemple, être offensé par le fait que vous me voyiez comme un mec qui n’arrive pas à s’envoyer en l’air, ou comme l’intello aux grosses lunettes, ou le type bizarre du groupe, ou le techos qui va arranger toute la torture que votre matériel électronique vous inflige simplement en vivant avec vous. Et vous pourriez être offensée que je vous voie comme une paire de seins juste parce que vous m’avez dit que vous êtes une fille.

Oui, il y a des trolls sexistes, mais aussi des racistes, antisémites, ou BSDistes (les pires de tous, si vous voulez mon avis). C’est la pire partie du cyberspace, celle dont personne n’est fier, mais une part nécessaire. Car dès que cette partie disparaîtra, ça voudra dire que nous aurons atteint une forme sérieuse d’autocensure pour un soi-disant plus grand bien. Vous voulez combattre dans l’arène des trolls, très bien mais soyez prévenus qu’ils mordent.

Mais nous sommes faits de viande

Et là est tout le problème. Votre corps porte de nombreuses informations. Quand je vous verrai, avant de connaître votre nom, je connaîtrai votre genre, votre taille, votre couleur de peau, votre poids, votre attractivité, etc.

Toutes ces informations, que nous n’utilisons pas dans la majorité de nos interactions (car je passe plus de temps à parler aux gens dans le cyberspace que parmi la viande) sont obligatoires, un peu comme sur Facebook. Et vous ne pouvez pas les falsifier, contrairement à Facebook.

L’autre problème de la viande est qu’il n’y a aucun bouton « ignorer », « filtrer » ou « quitter ». Vous êtes forcé d’interagir avec les gens et ne pas répondre à quelqu’un est considéré comme impoli. Les règles diffèrent pas mal et parfois nous tendons à l’oublier.

Lorsque nous rencontrons « en vrai » des gens que nous connaissons déjà dans un cyberspace, on peut devenir extrêmement maladroit, mais la plupart du temps on parvient à y faire face. Et, à cause des pseudonymes, il peut arriver qu’on se rencontre sans faire de lien avec un nom (et ça arrive souvent). Alors les problèmes se posent principalement avec les gens qu’on ne connaît pas encore.

Les gens qui fuient ces rencontres, terrorisés parce qu’ils auront été vexés, sont une chose regrettable. Soit ces personnes auront simplement paniqué parce qu’elles n’auront pas compris quelles étaient les problématiques et les règles sociales, soit les initiés ont été méchants et ont oubliés qu’ils ne pouvaient être mis en /ignore.

Est-ce qu’il y a un RFC pour ça ?

Je pense que nous sommes conscients de cette situation. Et ce n’est pas quelque chose qu’il est facile d’arranger, particulièrement lorsque les deux camps ne partagent pas les mêmes règles. Les féministes tendent à se définir comme des femmes (du moins pour les femmes féministes, NDG), tandis que nous nous définissons comme hackers. C’est quelque chose de naturel, étant donné que leur combat est pour l’égalité des personnes, peu importe leur identité sexuelle, tandis que le nôtre est la récolte et le partage de tout type de savoir nécessaire pour comprendre le monde.

Dès lors qu’il y a une différence, il y a une discrimination. Les filles se plaignent que nous (hé, je me place pas là-dedans, moi ! NDG) soyons sexistes, elles devraient voir le sort qu’on réserve aux gens sous Windows. Le vrai problème est probablement que la plupart d’entre-nous se foutent bien de ces problématiques. Ce n’est pas un problème, c’est comme ça que ça fonctionne dans une faisocratie. Tout le monde ne cherche pas à s’émanciper des serveurs DNS racines, ou ne travaille pas sur un nouveau protocole de maillage dynamique ; les gens qui s’intéressent à ces problématiques y travaillent et lorsqu’ils atteignent leur objectif, ils en feront une jolie présentation à une conférence, ou publieront quelque part leurs travaux.

Le problème du sexisme est simplement un autre sujet. Il y a pas mal de personnes qui s’y penchent et ça commence à avoir de la visibilité. Nous sommes conscients de cela et du fait que ce n’est pas solvable par un RFC.

Problem, officer?

Nous sommes un peu rudes sur les bords. Et il nous arrive d’être impolis sans nécessairement nous en rendre compte. C’est plus une question de misanthropie latente que de misogynie latente. Lorsque nous sommes dans un hackerspace, nous ne sommes pas là essentiellement pour socialiser et il n’y a rien de plus ennuyeux que les gens qui se pointent en disant « Hé, salut, je m’appelle Luc ! ».

Il y a un autre truc que je déteste : la discrimination positive. Je ne ferai pas d’efforts pour être particulièrement sympathique avec les filles en particulier. J’essaie d’agir de la même façon avec tout le monde (oui, ça signifie être un connard pour tout le monde).

Je pense qu’il y a également une petite proportion d’entre-nous qui sont socialement inadaptés. Ils ne pigent pas, ou ne veulent pas piger, les conventions sociales. Je persiste à penser qu’ils ne sont pas la majorité d’entre-nous, mais ils sont ceux qui correspondent au cliché que tout le monde se fait sur les hackers. Virez-moi ce cliché et vous verrez qu’il y a plein de gens intéressants qui discuteront avec vous d’un tas de sujets différents.

Mais vous devez admettre que, même dans les conventions sociales considérées comme normales par la plupart des personnes, monopoliser l’attention de quelqu’un avec un sujet inintéressant est impoli. Ça ne me pose aucun problème. Vous n’êtes pas intéressé par la construction d’un quadricoptère, dites-le moi, j’arrêterai de vous embêter avec ça. Si vous venez me voir et commencez à me parler d’un sujet qui ne m’intéresse pas, je vous le dirai et vous n’aurez qu’à faire avec, car ce ne sera pas à cause de vous, mais seulement que le sujet duquel vous souhaitez me parler n’a aucun intérêt pour moi.

Et ça devient physique

C’est là le problème. Nous sommes loin d’être parfaits. Certains d’entre-nous tendent à se considérer comme des héros qui sauvent le monde. Certains d’entre-nous sont véritablement des sociopathes qui n’en ont rien à faire d’écraser des gens du moment qu’ils ont ce qu’ils veulent. Mais ces gens sont partout, pas seulement là où on se regroupe.

Lorsque ça en vient au physique, lorsque quelqu’un essaie de s’attaquer à une personne, que ce soit par le harcèlement, l’intimidation, ou l’agression sexuelle, nous nous devons d’intervenir. Je pense que la façon chaotique dont le monde des hackers fonctionne nous donne la possibilité d’essayer de résoudre ce problème.

Je ne sais pas comment le faire. Mais je ne pense pas que nous soyons capables de nous faire aux règles sociales avec lesquelles vous jouez. Vous voulez interagir avec les hackers ? Devenez-en un. Ensuite, si vous avez des problèmes, parlez-en publiquement, documentez les différents cas, trouvez un moyen de travailler en contournant ces problèmes, chargez-vous en. Nous ne pouvons apporter de solutions lorsqu’il semble que nous soyons le problème.

Ce billet a l’air de servir d’excuses pour certains. J’essaie juste de comprendre comment les choses fonctionnent. Je suis particulièrement chanceux, j’ai essuyé peu de discriminations ces 10 dernières années (et les quelques-unes que j’ai subies étaient dues au fait que je me comportais bizarrement volontairement) et il se pourrait que je n’ait pas la légitimité pour parler de ça.

Hors-sujet

Je n’ai pas parlé de porno, ou du fait que peu de filles vont en écoles d’ingénieurs, parce qu’il s’agit d’excuses et de symptômes, pas de causes. Je n’ai pas utilisé l’excuse du « mon enfance a été un enfer alors vengeons-nous sur les autres » non plus, parce qu’elle pourrait justifier n’importe quoi. J’ai essayé d’expliquer comment je percevais le problème de mon point de vue, pour en comprendre les origines.

Je persiste à penser que c’est un problème périphérique (mais néanmoins non mineur), mais se focaliser sur le problème de l’identité sexuelle est, pour moi, une erreur. Nous ne devrions pas discriminer. Point.

Edit : Je remercie chaleureusement Tris pour l’aide à la correction de cette traduction.


[Traduction] La misogynie et la scène hacker

2012-03-09T00:00:00+01:00 - (source)

Oui, encore un billet traduit d’Okhin. Parce que ce garçon est franchement intéressant et qu’on est d’accord sur plein de trucs. Ce qui ne m’empêche pas d’écrire pour moi, même si ce blog n’est pas très actif : je commets des billets chez le Nicelab et on m’invite parfois à écrire.

La misogynie et la scène hacker

Depuis un moment maintenant, je lis et entends un tas de choses au sujet de l’identité sexuelle et en particulier autour du milieu hacker. D’un côté, des gens écrivent des choses comme celle-ci et de l’autre, j’entends parler de plein de saletés qui arrivent aux gens à propos de leur identité sexuelle (discriminations, harcèlement, fausses accusations de viols, vraies accusations de viols…).

Ça me met mal à l’aise et ça m’énerve parfois parce que j’ai toujours considéré la communauté des hackers (peu importe le sens qu’on lui donne) comme une regroupement d’expériences sociales et comme une tentative de construction d’un monde meilleur. Vous pouvez me traiter d’idéaliste si vous le voulez.

Ho et si vous pensez que du fait de mon identité sexuelle ou parce que je suis un homme, je ne suis pas habilité à en parler, et bien fermez-la et lisez.

Et oui, il s’agit d’une réécriture de ce post, parce que mes idées étaient trop chaotiques pour rédiger un bon billet du premier coup.

L’utilité de l’identité sexuelle

Les seules utilités que je vois à l’identité sexuelle, c’est-à-dire les situations pour lesquelles l’identité sexuelle est une information nécessaire, sont toutes liées au sexe. Le seul moment où vous avez besoin de savoir si quelqu’un est une fille, est lorsque vous êtes attiré(e) par les filles et que vous voulez vous envoyer en l’air (ou engager une relation amoureuse, peu importe).

Ça veut dire que si vous utilisez une partie de votre message pour m’indiquer cette information, vous vous attendez à ce que je le prenne en compte et dans le cas spécifique de l’identité sexuelle, vous voulez que je vous considère comme sexuellement disponible.

Au début, il y avait les cyberspaces

Dans le cyberspace, personne ne sait que vous êtes un chien

Le cyberspace est un espace d’information pure. Votre identité est la quantité de données que vous émettez et, étant donné qu’Internet était originalement essentiellement basé sur du texte, personne ne pouvait savoir à quoi vous ressembliez. Vous pouviez être un garçon se faisant passer pour une fille qui penserait être une chatte.

C’est toujours vrai dans la plupart des cyberspaces, où vous n’avez pas à choisir une identité sexuelle ou à vous définir selon des informations de viande.

Donc, dans les cyberspaces, vous pouvez parfaitement vivre sans connaître l’identité sexuelle de vos interlocuteurs, à part si vous recherchez du sexe, auquel cas vous avez besoin de définir votre identité sexuelle.

Hein, « cyberspaces » ?

Oui, il y a différents cyberspaces. Il y a ceux qui sont sociaux, où les gens vont juste pour être avec des gens, discuter, organiser des rencontres, ou juste se comporter bizarrement dans un groupe qui partage plein de références à l’humour absurde et insensé que personne ne peut comprendre sans faire partie de ce groupe.

Et il y a les espaces où les gens partagent des informations techniques, cherchent les solutions à leurs problèmes, dans lesquels de travail est effectué. Ce sont les cyberspaces où les hackers font des trucs.

Il y a également les cyberspaces réservés aux bots, ou aux monstres tentaculaires. Il y a beaucoup de ruelles obscures, mais c’est ainsi que sont les cyberspaces.

Les filles ne codent pas

Tout comme les garçons. « Garçon » ou « Fille », ou « Queer » sont des identités sexuelles. Les identités sexuelles font du sexe, pas du code. Je suis parfaitement conscient que l’identité sexuelle est une importante partie du « soi », mais ce n’est pas la partie qui écrira du code.

La partie qui écrit du code est la partie « hacker ». Elle n’est pas reliée au genre, à l’identité ou orientation sexuelle de la personne. Quand quelqu’un se connecte et dit « Hé, je suis une fille, je veux apprendre le Python ! », on lui répond « Les filles ne codent pas. » (au mieux).

Alors, s’agit-il d’une politique du « ne demande pas, n’en parle pas » ? Et bien, oui et non. Dans un contexte technique, dans le cas où vous voulez apprendre des choses, votre identité sexuelle est impertinente. Elle n’a aucun intérêt. Si vous l’utilisez pour obtenir de l’aide, ça veut dire que vous pensez qu’être différent(e) favorisera les réponses à cause de cette différence. Vous utilisez votre identité sexuelle pour obtenir ce que vous voulez ? Alors ne vous plaignez pas de n’être vue que comme une paire se seins.

Nous sommes définis par ce que nous faisons

Un autre gros sujet parmi les communautés de hackers est la faisocratie. Nous interagissons les uns avec les autres selon ce que font ces autres, pas selon leurs apparences.

Notre richesse est basée sur nos connaissances et nos compétences, que nous tâchons de partager au mieux et non sur des choses que l’on peut acheter. La plupart des discriminations physiques auxquelles nous pouvons être confrontés dans la viande n’ont pas lieu d’être dans le cyberspace, du moment que vous ne les utilisez pas pour définir votre identité.

Dans les cyberspaces, nous avons une opportunité unique d’ignorer toutes les discriminations basées sur la nationalité, le genre, l’identité et l’orientation sexuelle, la couleur ou le handicap. Chaque fois que quelqu’un se définit sur l’un de ces critères, cela demande beaucoup de self-contrôle pour tous les autres pour ne pas l’insulter. Pour ceux qui font attention à ne pas insulter les gens, en tout cas.

Nous ne nous connectons pas pour socialiser. La plupart d’entre-nous sommes en ligne parce que c’est un moyen facile de partager des points de vue avec des gens à l’autre bout de la planète. Si nous voulions nous envoyer en l’air, nous serions sur d’autres cybespaces, mais ce n’est pas notre but. Quand une fille arrive et dit « Hé, regardez, je suis une fille ! », on lit généralement « Hé, regardez ! Nichons ! », parce que c’est ainsi qu’elle a voulu être considérée (sinon elle n’aurait pas indiqué qu’elle était une fille).

Voilà les trolls

À propos des « plaisanteries » en ligne et des mèmes sexistes qui émergent des cyberspaces : la plupart d’entre eux vient de /b/ et il y a une règle pour ça. La règle numéro 1 d’Internet. “Don’t talk about /b/.”. Et vous n’êtes pas forcés d’y aller.

Ces mèmes ne sont pas le problème. L’humour peut offenser les gens et il le fait, surtout l’humour basé sur l’identité de quelqu’un. Et oui, je peux parfaitement comprendre que certaines blagues ne soient pas drôles pour tout le monde et offensent certaines personnes.

Il existe un tas de sujets qui offensent les gens. Je pourrais, par exemple, être offensé par le fait que vous me voyiez comme un mec qui n’arrive pas à s’envoyer en l’air, ou comme l’intello aux grosses lunettes, ou le type bizarre du groupe, ou le techos qui va arranger toute la torture que votre matériel électronique vous inflige simplement en vivant avec vous. Et vous pourriez être offensée que je vous voie comme une paire de seins juste parce que vous m’avez dit que vous êtes une fille.

Oui, il y a des trolls sexistes, mais aussi des racistes, antisémites, ou BSDistes (les pires de tous, si vous voulez mon avis). C’est la pire partie du cyberspace, celle dont personne n’est fier, mais une part nécessaire. Car dès que cette partie disparaîtra, ça voudra dire que nous aurons atteint une forme sérieuse d’autocensure pour un soi-disant plus grand bien. Vous voulez combattre dans l’arène des trolls, très bien mais soyez prévenus qu’ils mordent.

Mais nous sommes faits de viande

Et là est tout le problème. Votre corps porte de nombreuses informations. Quand je vous verrai, avant de connaître votre nom, je connaîtrai votre genre, votre taille, votre couleur de peau, votre poids, votre attractivité, etc.

Toutes ces informations, que nous n’utilisons pas dans la majorité de nos interactions (car je passe plus de temps à parler aux gens dans le cyberspace que parmi la viande) sont obligatoires, un peu comme sur Facebook. Et vous ne pouvez pas les falsifier, contrairement à Facebook.

L’autre problème de la viande est qu’il n’y a aucun bouton « ignorer », « filtrer » ou « quitter ». Vous êtes forcé d’interagir avec les gens et ne pas répondre à quelqu’un est considéré comme impoli. Les règles diffèrent pas mal et parfois nous tendons à l’oublier.

Lorsque nous rencontrons « en vrai » des gens que nous connaissons déjà dans un cyberspace, on peut devenir extrêmement maladroit, mais la plupart du temps on parvient à y faire face. Et, à cause des pseudonymes, il peut arriver qu’on se rencontre sans faire de lien avec un nom (et ça arrive souvent). Alors les problèmes se posent principalement avec les gens qu’on ne connaît pas encore.

Les gens qui fuient ces rencontres, terrorisés parce qu’ils auront été vexés, sont une chose regrettable. Soit ces personnes auront simplement paniqué parce qu’elles n’auront pas compris quelles étaient les problématiques et les règles sociales, soit les initiés ont été méchants et ont oubliés qu’ils ne pouvaient être mis en /ignore.

Est-ce qu’il y a un RFC pour ça ?

Je pense que nous sommes conscients de cette situation. Et ce n’est pas quelque chose qu’il est facile d’arranger, particulièrement lorsque les deux camps ne partagent pas les mêmes règles. Les féministes tendent à se définir comme des femmes (du moins pour les femmes féministes, NDG), tandis que nous nous définissons comme hackers. C’est quelque chose de naturel, étant donné que leur combat est pour l’égalité des personnes, peu importe leur identité sexuelle, tandis que le nôtre est la récolte et le partage de tout type de savoir nécessaire pour comprendre le monde.

Dès lors qu’il y a une différence, il y a une discrimination. Les filles se plaignent que nous (hé, je me place pas là-dedans, moi ! NDG) soyons sexistes, elles devraient voir le sort qu’on réserve aux gens sous Windows. Le vrai problème est probablement que la plupart d’entre-nous se foutent bien de ces problématiques. Ce n’est pas un problème, c’est comme ça que ça fonctionne dans une faisocratie. Tout le monde ne cherche pas à s’émanciper des serveurs DNS racines, ou ne travaille pas sur un nouveau protocole de maillage dynamique ; les gens qui s’intéressent à ces problématiques y travaillent et lorsqu’ils atteignent leur objectif, ils en feront une jolie présentation à une conférence, ou publieront quelque part leurs travaux.

Le problème du sexisme est simplement un autre sujet. Il y a pas mal de personnes qui s’y penchent et ça commence à avoir de la visibilité. Nous sommes conscients de cela et du fait que ce n’est pas solvable par un RFC.

Problem, officer?

Nous sommes un peu rudes sur les bords. Et il nous arrive d’être impolis sans nécessairement nous en rendre compte. C’est plus une question de misanthropie latente que de misogynie latente. Lorsque nous sommes dans un hackerspace, nous ne sommes pas là essentiellement pour socialiser et il n’y a rien de plus ennuyeux que les gens qui se pointent en disant « Hé, salut, je m’appelle Luc ! ».

Il y a un autre truc que je déteste : la discrimination positive. Je ne ferai pas d’efforts pour être particulièrement sympathique avec les filles en particulier. J’essaie d’agir de la même façon avec tout le monde (oui, ça signifie être un connard pour tout le monde).

Je pense qu’il y a également une petite proportion d’entre-nous qui sont socialement inadaptés. Ils ne pigent pas, ou ne veulent pas piger, les conventions sociales. Je persiste à penser qu’ils ne sont pas la majorité d’entre-nous, mais ils sont ceux qui correspondent au cliché que tout le monde se fait sur les hackers. Virez-moi ce cliché et vous verrez qu’il y a plein de gens intéressants qui discuteront avec vous d’un tas de sujets différents.

Mais vous devez admettre que, même dans les conventions sociales considérées comme normales par la plupart des personnes, monopoliser l’attention de quelqu’un avec un sujet inintéressant est impoli. Ça ne me pose aucun problème. Vous n’êtes pas intéressé par la construction d’un quadricoptère, dites-le moi, j’arrêterai de vous embêter avec ça. Si vous venez me voir et commencez à me parler d’un sujet qui ne m’intéresse pas, je vous le dirai et vous n’aurez qu’à faire avec, car ce ne sera pas à cause de vous, mais seulement que le sujet duquel vous souhaitez me parler n’a aucun intérêt pour moi.

Et ça devient physique

C’est là le problème. Nous sommes loin d’être parfaits. Certains d’entre-nous tendent à se considérer comme des héros qui sauvent le monde. Certains d’entre-nous sont véritablement des sociopathes qui n’en ont rien à faire d’écraser des gens du moment qu’ils ont ce qu’ils veulent. Mais ces gens sont partout, pas seulement là où on se regroupe.

Lorsque ça en vient au physique, lorsque quelqu’un essaie de s’attaquer à une personne, que ce soit par le harcèlement, l’intimidation, ou l’agression sexuelle, nous nous devons d’intervenir. Je pense que la façon chaotique dont le monde des hackers fonctionne nous donne la possibilité d’essayer de résoudre ce problème.

Je ne sais pas comment le faire. Mais je ne pense pas que nous soyons capables de nous faire aux règles sociales avec lesquelles vous jouez. Vous voulez interagir avec les hackers ? Devenez-en un. Ensuite, si vous avez des problèmes, parlez-en publiquement, documentez les différents cas, trouvez un moyen de travailler en contournant ces problèmes, chargez-vous en. Nous ne pouvons apporter de solutions lorsqu’il semble que nous soyons le problème.

Ce billet a l’air de servir d’excuses pour certains. J’essaie juste de comprendre comment les choses fonctionnent. Je suis particulièrement chanceux, j’ai essuyé peu de discriminations ces 10 dernières années (et les quelques-unes que j’ai subies étaient dues au fait que je me comportais bizarrement volontairement) et il se pourrait que je n’ait pas la légitimité pour parler de ça.

Hors-sujet

Je n’ai pas parlé de porno, ou du fait que peu de filles vont en écoles d’ingénieurs, parce qu’il s’agit d’excuses et de symptômes, pas de causes. Je n’ai pas utilisé l’excuse du « mon enfance a été un enfer alors vengeons-nous sur les autres » non plus, parce qu’elle pourrait justifier n’importe quoi. J’ai essayé d’expliquer comment je percevais le problème de mon point de vue, pour en comprendre les origines.

Je persiste à penser que c’est un problème périphérique (mais néanmoins non mineur), mais se focaliser sur le problème de l’identité sexuelle est, pour moi, une erreur. Nous ne devrions pas discriminer. Point.

Edit : Je remercie chaleureusement Tris pour l’aide à la correction de cette traduction.


[Traduction] Merci

Fri, 24 Feb 2012 09:08:59 +0000 - (source)

Encore une traduction de l’ami Okhin. Parce que son billet est émouvant, qu’il rappelle qu’il y a un cœur derrière l’IP. Merci à lui, et surtout, merci à ceux qui risquent leur vie quotidiennement en Syrie.

Merci

J’ai quelque chose en tête, quelque chose que je ne peux m’empêcher de poser par écrit. Je me sens très mal à l’aise à ce propos, et ça me rend presque malade. Ouais, ça m’arrive parfois, et ça veut dire que je ne suis pas un sociopathe fini.

C’est un problème en rapport avec les journalistes, reporters, et avec tous ceux qui font leur possible pour rapporter des nouvelles. Je n’ai de problème avec aucun d’eux, et ils font pour la plupart un boulot incroyable.

Ils risquent leur vie quotidiennement en Syrie. Aujourd’hui (le 22 février, NdT), ce sont deux d’entre eux qui ont été tués après avoir retransmis un live depuis Homs, et ils étaient probablement bons pour faire leur travail. Hier, c’est un reporter citoyen qui a également été tué, et il ne s’agit là que des nouvelles du front qui nous parviennent.

Mon problème est à propos du « Que peut-on faire ». Avec le cluster Telecomix et les volontaires d’OpSyria, nous sommes, pour la plupart, assis dans nos bureaux, à parler avec les médias ou d’autres trucs du genre. On essaie de toujours prendre du plaisir à le faire, parce que sinon, nous serions incapables de gérer tout ça, mais nous n’avons jamais mis les pieds au front.

Nous avons des contacts là-bas, dont certains ont disparu. C’est grâce à eux que nous pouvons alimenter nos sites d’informations, mais nous ne mettons pas nos vies en danger (yeah, on a fini par comprendre que la vie était un jeu vidéo avec un seul crédit).

Parfois, des journalistes viennent sur nos chans IRC pour nous demander des conseils. Ils nous demandent s’ils peuvent aller en Syrie. Et nous ne savons pas quoi répondre.

Soit nous épargnons leur vie, celle des arrangeurs qu’ils auront là-bas et celle des gens qu’ils rencontreront, mais alors nous jouons le jeu d’Assad : encourager le blackout des informations du front ; soit nous leur rappelons simplement de rester à l’abri, d’utiliser un chiffrement fort, de ne pas avoir de notes ou d’éléments qui pourraient identifier les gens.

Mais tous ces conseils sont bons du moment que vous ne vous trouvez pas dans une ville assiégée jour et nuit depuis des semaines. Et on voit des gens mourir chaque jour, en tentant d’obtenir des témoignages et de faire leur job. Nous sommes juste des archivistes, nous tentons de mettre en perspective les données récoltées au jour le jour, mais sans ces gens incroyables sur le terrain (qu’ils soient citoyens, journalistes, ou envoyés spéciaux internationaux), nous ne serions pas capables de faire tout ça.

La semaine dernière, j’étais à une conférence pour discuter de l’interaction entre les hackers et les ONG, quand quelqu’un m’a demandé :

Quels sont vos plans pour la Syrie maintenant ?

Je sais pas. J’en ai pas la moindre foutue idée. Nous maintenons nos systèmes de communications, mais quand vous êtes sous les bombes, sans électricité, nourriture ou eau durant plusieurs jours, ça ne sert à rien. J’ai pas le moindre putain d’indice sur ce que nous pouvons faire. Nous se sommes pas des agents de terrain.

Je ne vois aucun espoir de résolution pacifique, et maintenant que les forces d’Assad ont reçu l’ordre d’assassiner des journalistes, je ne vois même pas comment ça pourrait être possible.

Je ne sais pas quoi dire. Les journalistes doivent y aller, c’est impératif pour savoir ce qui se passe là-bas, mais ils se feront assassiner.

Je me soulèverai pour la liberté en Syrie. Nous autres, en tant qu’humains, avons besoin de savoir quelle est la situation là-bas, pas par voyeurisme macabre, mais pour pouvoir être témoins, et apporter toute aide possible.

Alors, à tous ces gens qui mettent leurs vies en jeu pour rapporter des informations sur la Syrie, je veux dire Merci. Vous n’êtes pas seuls, vous ne serez pas oubliés. Continuez votre boulot formidable. Envoyez des rapports. Tentez de rester raisonnablement en sécurité, bien que ça n’ait pas de sens sur le champ de bataille. La violence ne doit pas tuer l’information. Si vous avez besoin de la moindre aide pour cacher vos communications ou pour en établir de plus ou moins sûres, venez discuter avec nous.

Et à tous les rédacteurs ici-bas, ou tous les éditeurs qui parfois suppriment ces contenus des Intertubes, on vous surveille. Vous savez ce qui se passe là-bas. Vous devez en parler.

Merci. Vraiment.

Rajout : The Express a établi une liste, probablement non exhaustive, des reporters morts en Syrie.


[Traduction] Merci

2012-02-24T00:00:00+01:00 - (source)

Encore une traduction de l’ami Okhin. Parce que son billet est émouvant, qu’il rappelle qu’il y a un cœur derrière l’IP. Merci à lui, et surtout, merci à ceux qui risquent leur vie quotidiennement en Syrie.

Merci

J’ai quelque chose en tête, quelque chose que je ne peux m’empêcher de poser par écrit. Je me sens très mal à l’aise à ce propos, et ça me rend presque malade. Ouais, ça m’arrive parfois, et ça veut dire que je ne suis pas un sociopathe fini.

C’est un problème en rapport avec les journalistes, reporters, et avec tous ceux qui font leur possible pour rapporter des nouvelles. Je n’ai de problème avec aucun d’eux, et ils font pour la plupart un boulot incroyable.

Ils risquent leur vie quotidiennement en Syrie. Aujourd’hui (le 22 février, NdT), ce sont deux d’entre eux qui ont été tués après avoir retransmis un live depuis Homs, et ils étaient probablement bons pour faire leur travail. Hier, c’est un reporter citoyen qui a également été tué, et il ne s’agit là que des nouvelles du front qui nous parviennent.

Mon problème est à propos du « Que peut-on faire ». Avec le cluster Telecomix et les volontaires d’OpSyria, nous sommes, pour la plupart, assis dans nos bureaux, à parler avec les médias ou d’autres trucs du genre. On essaie de toujours prendre du plaisir à le faire, parce que sinon, nous serions incapables de gérer tout ça, mais nous n’avons jamais mis les pieds au front.

Nous avons des contacts là-bas, dont certains ont disparu. C’est grâce à eux que nous pouvons alimenter nos sites d’informations, mais nous ne mettons pas nos vies en danger (yeah, on a fini par comprendre que la vie était un jeu vidéo avec un seul crédit).

Parfois, des journalistes viennent sur nos chans IRC pour nous demander des conseils. Ils nous demandent s’ils peuvent aller en Syrie. Et nous ne savons pas quoi répondre.

Soit nous épargnons leur vie, celle des arrangeurs qu’ils auront là-bas et celle des gens qu’ils rencontreront, mais alors nous jouons le jeu d’Assad : encourager le blackout des informations du front ; soit nous leur rappelons simplement de rester à l’abri, d’utiliser un chiffrement fort, de ne pas avoir de notes ou d’éléments qui pourraient identifier les gens.

Mais tous ces conseils sont bons du moment que vous ne vous trouvez pas dans une ville assiégée jour et nuit depuis des semaines. Et on voit des gens mourir chaque jour, en tentant d’obtenir des témoignages et de faire leur job. Nous sommes juste des archivistes, nous tentons de mettre en perspective les données récoltées au jour le jour, mais sans ces gens incroyables sur le terrain (qu’ils soient citoyens, journalistes, ou envoyés spéciaux internationaux), nous ne serions pas capables de faire tout ça.

La semaine dernière, j’étais à une conférence pour discuter de l’interaction entre les hackers et les ONG, quand quelqu’un m’a demandé :

Quels sont vos plans pour la Syrie maintenant ?

Je sais pas. J’en ai pas la moindre foutue idée. Nous maintenons nos systèmes de communications, mais quand vous êtes sous les bombes, sans électricité, nourriture ou eau durant plusieurs jours, ça ne sert à rien. J’ai pas le moindre putain d’indice sur ce que nous pouvons faire. Nous se sommes pas des agents de terrain.

Je ne vois aucun espoir de résolution pacifique, et maintenant que les forces d’Assad ont reçu l’ordre d’assassiner des journalistes, je ne vois même pas comment ça pourrait être possible.

Je ne sais pas quoi dire. Les journalistes doivent y aller, c’est impératif pour savoir ce qui se passe là-bas, mais ils se feront assassiner.

Je me soulèverai pour la liberté en Syrie. Nous autres, en tant qu’humains, avons besoin de savoir quelle est la situation là-bas, pas par voyeurisme macabre, mais pour pouvoir être témoins, et apporter toute aide possible.

Alors, à tous ces gens qui mettent leurs vies en jeu pour rapporter des informations sur la Syrie, je veux dire Merci. Vous n’êtes pas seuls, vous ne serez pas oubliés. Continuez votre boulot formidable. Envoyez des rapports. Tentez de rester raisonnablement en sécurité, bien que ça n’ait pas de sens sur le champ de bataille. La violence ne doit pas tuer l’information. Si vous avez besoin de la moindre aide pour cacher vos communications ou pour en établir de plus ou moins sûres, venez discuter avec nous.

Et à tous les rédacteurs ici-bas, ou tous les éditeurs qui parfois suppriment ces contenus des Intertubes, on vous surveille. Vous savez ce qui se passe là-bas. Vous devez en parler.

Merci. Vraiment.

Rajout : The Express a établi une liste, probablement non exhaustive, des reporters morts en Syrie.


[Traduction] Je ne vous installerai plus de logiciels

Wed, 08 Feb 2012 21:26:16 +0000 - (source)

Ce texte est une traduction d’un billet très intéressant du camarade Okhin, de Telecomix. L’original est sous licence WTFPL, ainsi que cette traduction.

Je ne vous installerai plus de logiciels

Oui, vous l’avez bien lu. Je ne vous installerai plus aucun logiciel. Jamais. À une époque, j’étais déjà payé pour le faire, et c’était la partie la plus naze de mon job, celle que je détestais le plus : faire fonctionner des choses pour les gens qui ne voulaient pas savoir comment elles marchaient. Mon boulot, en tant qu’informaticien, est de faire mon possible pour que le flux d’informations soit continu dans la société dans laquelle je travaille. Ça comprend la mise à jour et la maintenance d’architectures systèmes complexes, mais également l’interaction avec des gens qui ne veulent pas s’emmerder à comprendre. Ils pensent qu’ils sont au-dessus de ça, que leur boulot est de vendre des trucs et que l’informatique traîne juste sur leur chemin vers leur objectif, ou qu’il existe une sorte de groupement secret d’ordinateurs dont le but est de saboter leur job.

Je serais fier que ça soit le cas ; au moins, les ordinateurs pourraient essayer de faire comprendre aux gens qu’ils se débrouillent mal. Mais ce ne sont que des machines de traitement de l’information : elles font exactement ce qu’on leur demande. Elles ne prennent pas d’initiatives, ne travaillent pas dans votre dos. Ce sont de délicates machines que nous avons conçues pour vous faciliter la vie, pas pour la compliquer. J’admets que nous n’avons pas tout réussi à ce niveau, qu’il y a des problèmes avec certaines interfaces que vous utilisez pour travailler. Mais alors, vous venez me voir et vous vous contentez de gueuler, comme si c’était une évidence, et que nous existions seulement pour vous rendre heureux (trouvez-vous une vie si c’est le cas) :

« Ça marche pas. »

Ok, super. C’est pas un rapport de bug, ça va vers /dev/null. « Ça » peut représenter un tas de trucs (du clavier au mainframe sur lequel vous êtes connecté, il y a au moins 10 systèmes que vous utilisez quotidiennement chaque jour sans même vous en rendre compte, et chacun d’entre eux peut être un « ça ». Ou n’importe quelle partie de l’un d’entre eux pourrait être ce « ça ». C’est comme entrer dans le service comptabilité et crier « Y’a un problème. ». Ils vous ignoreront probablement, et auront raison de le faire. Et vous allez faire quelques recherches pour trouver ce qui ne semble pas aller dans ce rapport financier, et pourquoi. Ça vous prendra probablement une bonne partie de la journée avant que vous puissiez formuler la problématique pour la soumettre. Pourquoi vous ne feriez pas la même chose avec les ordinateurs ? Ils sont remplis de messages d’avertissements et d’erreurs, vous savez, ceux sur lesquels vous cliquez à la vitesse de la lumière sans les lire. Les logiciels et composants ont des noms et numéros de versions extrêmement faciles à trouver, et des messages d’erreurs explicites (au moins pour moi). Alors pourquoi ne m’envoyez-vous pas un rapport de bug documenté, comme vous le feriez pour n’importe quel autre problème que vous rencontreriez ?

Vous allez me dire « J’y connais rien à ces ordinateurs. ». C’est vrai, ça n’est pas grave, mais ça veut dire que vous ne voulez pas que cette situation évolue. Vous reviendrez me voir dans deux semaines avec exactement le même problème, sans avoir fait l’effort d’apprendre à son sujet et de tenter de le résoudre. Et vous ne connaissez rien aux problèmes financiers, mais vous allez tenter de comprendre comment ça fonctionne, et d’apprendre. Alors l’argument qui vient ensuite, « Je suis pas ici pour apprendre. », est un mensonge. Vous apprenez chaque jour au travail, c’est pour cela que vous êtes meilleur aujourd’hui qu’il y a deux ans.

Alors, basiquement, je suis confronté quotidiennement à des gens qui ne veulent pas apprendre. C’est pour cela que je ne vous installerai plus aucun logiciel, parce que si vous le faites vous-même, vous apprendrez et comprendrez comment les choses fonctionnent.

Laissez-moi vous expliquer

Je vais pourtant passer beaucoup de temps à répondre à toutes vos questions. Vous devez savoir que la plupart des questions que vous me poserez seront triviales pour moi, et c’est pourquoi je vous donnerai une claque dans la gueule avec un « Read That Fucking Manual », et autres « va chercher sur le web, la réponse est sur la première page de résultats ». Je fais ça parce que ces questions sont inintéressantes pour moi, et parce que vous devez apprendre à apprendre par vous-même.

Je suis un farouche défenseur de la libre connaissance. Alors je tente de la partager avec ceux qui le veulent. Vous ne voulez pas faire cet effort mental ? Allez crever. Je ne me bougerai pas pour vous aider. Un jour, peut-être, vous viendrez me voir en me demandant comment contourner ce foutu DRM, ou comment naviguer sans être surveillé. J’essaierai de ne pas être rancunier, et je tenterai de vous expliquer exactement les mêmes choses que vous ne vouliez pas savoir auparavant. Alors je ne vais même pas essayer d’expliquer des choses à ceux qui ne posent pas de questions. C’est une perte de temps pour chacun, j’ai des choses plus importantes à faire, et vous avez probablement du porno à regarder.

Parce qu’il s’agit du problème principal. Vous pensez que l’informatique ou la connaissance ne sont pas nécessaires tant que vous avez ce que vous voulez. Mais un citoyen sans cerveau n’est pas plus un citoyen qu’un bovin (et les bovins sont vraiment stupides) ou un mouton, qui suit la masse parce que la masse sait probablement ce qui est bien pour elle. Qui la suit en étant heureux d’être un mouton dans l’enclos, jusqu’à ce que vous voyiez le couteau du boucher. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard et que vous mouriez terrifié avec le reste du troupeau, alors que le mouton noir criera « Je vous avais prévenu. Je vous ai averti. Et vous n’avez pas voulu écouter, vous avez ce que vous méritez ». Le mouton noir ne rira pas, il ne sera pas heureux. Même si vous lui aurez lancé de la merde au visage, même si vous avez ri de lui parce qu’il était maladroit à l’école, préférant parler avec les ordinateurs plutôt qu’aux moutons ordinaires.

Voici comment je me sens, à chaque fois que quelqu’un me demande « C’est quoi, ACTA ? », ou « Je suis emmerdé par tes conneries d’ordinateur ». Je suis triste parce que c’est ce qui nous a conduit là où nous en sommes. Avec des intérêts privés surpassant les publics. Avec des banques qui dirigent les États. Avec des industries culturelles tentant de se protéger, de faire passer des lois, et de fermer des sites web. C’est pour ça que j’enrageais contre vous quand Megaupload a été coupé par des compagnies étrangères. J’étais triste parce que nous avons tenté de vous avertir. Vous avez forcément entendu le message (avec Telecomix, nous avons touché la plupart des journaux nationaux d’Europe, même le Wall Street Journal a parlé de nous à propos d’ACTA), donc vous savez. Vous avez juste pensé que ce genre de saloperies n’arriveraient pas parce que ce sont des idées tristes, et que ça aurait changé votre humeur de la journée et la façon dont vous regardez le monde.

Vous ne voulez pas être brûlé par le monde extérieur. C’est compréhensible. Mais alors arrêtez de vous en plaindre. Ou tentez d’améliorer les choses.

Voici ce qu’on va faire

Nous. Les Hackers. Les gens bizarres en ville. Je peux parler pour chacun d’eux, autant qu’ils le peuvent pour moi. J’ai grandi dans un monde qui n’était pas fait pour moi. Je suis assez grand et très mince. J’ai été seul la majeure partie de mon temps à l’école, au moins jusqu’à mon bac. Alors j’ai utilisé tout le temps que vous avez gaspillé à aller faire la fête, à draguer des filles (ou des mecs, ou des poneys, NdR), à apprendre. J’ai appris à assembler moi-même mon ordinateur, à utiliser Linux à la manière forte (à l’époque des débuts d’Internet, j’avais besoin d’un autre ordinateur pour lire la documentation) avec personne pour m’aider. Je ne m’en plains pas, j’ai beaucoup appris. Et j’ai fait ça parce que je désirais savoir comment les choses fonctionnaient. Je voulais démonter le moindre objet pour l’adapter selon mes besoins. Vous faisiez l’exact opposé : vous vous adaptiez à votre environnement. Vous vouliez le truc que tout le monde voulait, vous laissez des personnes décider de votre avenir.

Nous, pendant ce temps, nous cherchions à comprendre comment le monde fonctionnait pour pouvoir le changer. Nous voulons le changer car il est défectueux, il ne fonctionne pas d’une façon qui convient à l’humanité. Alors nous apprenons. Lorsqu’une loi dont nous pensons qu’elle nuirait à certaines libertés apparaît dans un parlement, nous apprenons les processus démocratiques en Europe, au Sénat américain, au Parlement français. Nous avons appris comment sont faites les lois, nous avons lu d’immenses quantités de papier que personne n’était supposé lire, nous avons trouvé des failles et nous les avons exploitées pour tenter de subvertir le système. Nous réussissons par la connaissance, c’est notre arme. C’est pourquoi nous donnons beaucoup de conférences, de meeting formels ou pas, c’est pourquoi j’aime aller au CCC pour rencontrer des gens et apprendre ce qu’ils ont fait lors de l’année passée.

Un monde sans une totale ouverture et un partage libre de la connaissance est un monde que nous rejetons fermement.

C’est pourquoi je pleurais lorsque l’on me disait « Ferme-la, j’ai pas envie de savoir. ». Et puis j’ai appris à gérer la pression, le stress, la tristesse (merci à Hosni Moubarak et Bashar El Assad pour ça). Je ne me sens pas triste ou désolé lorsque mes compagnons humains meurent dans les rues pour leurs idées. Alors je ne pleurerai plus lorsque vous me demanderez de « réparer ces maudits trucs rapidement, je veux mon porno », ou quand je vous répéterai « Va brûler en enfer, va chercher sur le web, je me fous de ton porno », ou qu’un nouveau Megaupload arrivera, ou que vous ne serez plus capables de vous exprimer en sûreté en ligne. Ouais, c’est ce qui est en train d’arriver. Mais vous êtes trop fainéants pour le combattre. Je ne me torturerai plus la vie avec ça, je la vivrai, je ferai des trucs funs, j’essaierai de répondre aux questions que vous pourriez poser, mais je n’installerai pas ce foutu client Tor sur votre ordinateur.


[Traduction] Je ne vous installerai plus de logiciels

2012-02-08T00:00:00+01:00 - (source)

Ce texte est une traduction d’un billet très intéressant du camarade Okhin, de Telecomix. L’original est sous licence WTFPL, ainsi que cette traduction.

Je ne vous installerai plus de logiciels

Oui, vous l’avez bien lu. Je ne vous installerai plus aucun logiciel. Jamais. À une époque, j’étais déjà payé pour le faire, et c’était la partie la plus naze de mon job, celle que je détestais le plus : faire fonctionner des choses pour les gens qui ne voulaient pas savoir comment elles marchaient. Mon boulot, en tant qu’informaticien, est de faire mon possible pour que le flux d’informations soit continu dans la société dans laquelle je travaille. Ça comprend la mise à jour et la maintenance d’architectures systèmes complexes, mais également l’interaction avec des gens qui ne veulent pas s’emmerder à comprendre. Ils pensent qu’ils sont au-dessus de ça, que leur boulot est de vendre des trucs et que l’informatique traîne juste sur leur chemin vers leur objectif, ou qu’il existe une sorte de groupement secret d’ordinateurs dont le but est de saboter leur job.

Je serais fier que ça soit le cas ; au moins, les ordinateurs pourraient essayer de faire comprendre aux gens qu’ils se débrouillent mal. Mais ce ne sont que des machines de traitement de l’information : elles font exactement ce qu’on leur demande. Elles ne prennent pas d’initiatives, ne travaillent pas dans votre dos. Ce sont de délicates machines que nous avons conçues pour vous faciliter la vie, pas pour la compliquer. J’admets que nous n’avons pas tout réussi à ce niveau, qu’il y a des problèmes avec certaines interfaces que vous utilisez pour travailler. Mais alors, vous venez me voir et vous vous contentez de gueuler, comme si c’était une évidence, et que nous existions seulement pour vous rendre heureux (trouvez-vous une vie si c’est le cas) :

« Ça marche pas. »

Ok, super. C’est pas un rapport de bug, ça va vers /dev/null. « Ça » peut représenter un tas de trucs (du clavier au mainframe sur lequel vous êtes connecté, il y a au moins 10 systèmes que vous utilisez quotidiennement chaque jour sans même vous en rendre compte, et chacun d’entre eux peut être un « ça ». Ou n’importe quelle partie de l’un d’entre eux pourrait être ce « ça ». C’est comme entrer dans le service comptabilité et crier « Y’a un problème. ». Ils vous ignoreront probablement, et auront raison de le faire. Et vous allez faire quelques recherches pour trouver ce qui ne semble pas aller dans ce rapport financier, et pourquoi. Ça vous prendra probablement une bonne partie de la journée avant que vous puissiez formuler la problématique pour la soumettre. Pourquoi vous ne feriez pas la même chose avec les ordinateurs ? Ils sont remplis de messages d’avertissements et d’erreurs, vous savez, ceux sur lesquels vous cliquez à la vitesse de la lumière sans les lire. Les logiciels et composants ont des noms et numéros de versions extrêmement faciles à trouver, et des messages d’erreurs explicites (au moins pour moi). Alors pourquoi ne m’envoyez-vous pas un rapport de bug documenté, comme vous le feriez pour n’importe quel autre problème que vous rencontreriez ?

Vous allez me dire « J’y connais rien à ces ordinateurs. ». C’est vrai, ça n’est pas grave, mais ça veut dire que vous ne voulez pas que cette situation évolue. Vous reviendrez me voir dans deux semaines avec exactement le même problème, sans avoir fait l’effort d’apprendre à son sujet et de tenter de le résoudre. Et vous ne connaissez rien aux problèmes financiers, mais vous allez tenter de comprendre comment ça fonctionne, et d’apprendre. Alors l’argument qui vient ensuite, « Je suis pas ici pour apprendre. », est un mensonge. Vous apprenez chaque jour au travail, c’est pour cela que vous êtes meilleur aujourd’hui qu’il y a deux ans.

Alors, basiquement, je suis confronté quotidiennement à des gens qui ne veulent pas apprendre. C’est pour cela que je ne vous installerai plus aucun logiciel, parce que si vous le faites vous-même, vous apprendrez et comprendrez comment les choses fonctionnent.

Laissez-moi vous expliquer

Je vais pourtant passer beaucoup de temps à répondre à toutes vos questions. Vous devez savoir que la plupart des questions que vous me poserez seront triviales pour moi, et c’est pourquoi je vous donnerai une claque dans la gueule avec un « Read That Fucking Manual », et autres « va chercher sur le web, la réponse est sur la première page de résultats ». Je fais ça parce que ces questions sont inintéressantes pour moi, et parce que vous devez apprendre à apprendre par vous-même.

Je suis un farouche défenseur de la libre connaissance. Alors je tente de la partager avec ceux qui le veulent. Vous ne voulez pas faire cet effort mental ? Allez crever. Je ne me bougerai pas pour vous aider. Un jour, peut-être, vous viendrez me voir en me demandant comment contourner ce foutu DRM, ou comment naviguer sans être surveillé. J’essaierai de ne pas être rancunier, et je tenterai de vous expliquer exactement les mêmes choses que vous ne vouliez pas savoir auparavant. Alors je ne vais même pas essayer d’expliquer des choses à ceux qui ne posent pas de questions. C’est une perte de temps pour chacun, j’ai des choses plus importantes à faire, et vous avez probablement du porno à regarder.

Parce qu’il s’agit du problème principal. Vous pensez que l’informatique ou la connaissance ne sont pas nécessaires tant que vous avez ce que vous voulez. Mais un citoyen sans cerveau n’est pas plus un citoyen qu’un bovin (et les bovins sont vraiment stupides) ou un mouton, qui suit la masse parce que la masse sait probablement ce qui est bien pour elle. Qui la suit en étant heureux d’être un mouton dans l’enclos, jusqu’à ce que vous voyiez le couteau du boucher. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard et que vous mouriez terrifié avec le reste du troupeau, alors que le mouton noir criera « Je vous avais prévenu. Je vous ai averti. Et vous n’avez pas voulu écouter, vous avez ce que vous méritez ». Le mouton noir ne rira pas, il ne sera pas heureux. Même si vous lui aurez lancé de la merde au visage, même si vous avez ri de lui parce qu’il était maladroit à l’école, préférant parler avec les ordinateurs plutôt qu’aux moutons ordinaires.

Voici comment je me sens, à chaque fois que quelqu’un me demande « C’est quoi, ACTA ? », ou « Je suis emmerdé par tes conneries d’ordinateur ». Je suis triste parce que c’est ce qui nous a conduit là où nous en sommes. Avec des intérêts privés surpassant les publics. Avec des banques qui dirigent les États. Avec des industries culturelles tentant de se protéger, de faire passer des lois, et de fermer des sites web. C’est pour ça que j’enrageais contre vous quand Megaupload a été coupé par des compagnies étrangères. J’étais triste parce que nous avons tenté de vous avertir. Vous avez forcément entendu le message (avec Telecomix, nous avons touché la plupart des journaux nationaux d’Europe, même le Wall Street Journal a parlé de nous à propos d’ACTA), donc vous savez. Vous avez juste pensé que ce genre de saloperies n’arriveraient pas parce que ce sont des idées tristes, et que ça aurait changé votre humeur de la journée et la façon dont vous regardez le monde.

Vous ne voulez pas être brûlé par le monde extérieur. C’est compréhensible. Mais alors arrêtez de vous en plaindre. Ou tentez d’améliorer les choses.

Voici ce qu’on va faire

Nous. Les Hackers. Les gens bizarres en ville. Je peux parler pour chacun d’eux, autant qu’ils le peuvent pour moi. J’ai grandi dans un monde qui n’était pas fait pour moi. Je suis assez grand et très mince. J’ai été seul la majeure partie de mon temps à l’école, au moins jusqu’à mon bac. Alors j’ai utilisé tout le temps que vous avez gaspillé à aller faire la fête, à draguer des filles (ou des mecs, ou des poneys, NdR), à apprendre. J’ai appris à assembler moi-même mon ordinateur, à utiliser Linux à la manière forte (à l’époque des débuts d’Internet, j’avais besoin d’un autre ordinateur pour lire la documentation) avec personne pour m’aider. Je ne m’en plains pas, j’ai beaucoup appris. Et j’ai fait ça parce que je désirais savoir comment les choses fonctionnaient. Je voulais démonter le moindre objet pour l’adapter selon mes besoins. Vous faisiez l’exact opposé : vous vous adaptiez à votre environnement. Vous vouliez le truc que tout le monde voulait, vous laissez des personnes décider de votre avenir.

Nous, pendant ce temps, nous cherchions à comprendre comment le monde fonctionnait pour pouvoir le changer. Nous voulons le changer car il est défectueux, il ne fonctionne pas d’une façon qui convient à l’humanité. Alors nous apprenons. Lorsqu’une loi dont nous pensons qu’elle nuirait à certaines libertés apparaît dans un parlement, nous apprenons les processus démocratiques en Europe, au Sénat américain, au Parlement français. Nous avons appris comment sont faites les lois, nous avons lu d’immenses quantités de papier que personne n’était supposé lire, nous avons trouvé des failles et nous les avons exploitées pour tenter de subvertir le système. Nous réussissons par la connaissance, c’est notre arme. C’est pourquoi nous donnons beaucoup de conférences, de meeting formels ou pas, c’est pourquoi j’aime aller au CCC pour rencontrer des gens et apprendre ce qu’ils ont fait lors de l’année passée.

Un monde sans une totale ouverture et un partage libre de la connaissance est un monde que nous rejetons fermement.

C’est pourquoi je pleurais lorsque l’on me disait « Ferme-la, j’ai pas envie de savoir. ». Et puis j’ai appris à gérer la pression, le stress, la tristesse (merci à Hosni Moubarak et Bashar El Assad pour ça). Je ne me sens pas triste ou désolé lorsque mes compagnons humains meurent dans les rues pour leurs idées. Alors je ne pleurerai plus lorsque vous me demanderez de « réparer ces maudits trucs rapidement, je veux mon porno », ou quand je vous répéterai « Va brûler en enfer, va chercher sur le web, je me fous de ton porno », ou qu’un nouveau Megaupload arrivera, ou que vous ne serez plus capables de vous exprimer en sûreté en ligne. Ouais, c’est ce qui est en train d’arriver. Mais vous êtes trop fainéants pour le combattre. Je ne me torturerai plus la vie avec ça, je la vivrai, je ferai des trucs funs, j’essaierai de répondre aux questions que vous pourriez poser, mais je n’installerai pas ce foutu client Tor sur votre ordinateur.


Panlithea : la Catatélie

Tue, 13 Dec 2011 23:01:57 +0000 - (source)

Second flashback sur ce blog, et probablement pas le dernier. Il s’agit ici d’une nouvelle écrite et publiée en janvier 2010 sur mon précédent blog. Il s’agit de l’un des billets qui m’était le plus cher, il est donc logique que je le ressuscite ainsi. Au passage, il profitera d’un meilleur affichage, grâce aux web fonts offertes par CSS3. Et par la même occasion, j’en change la licence pour opter pour la licence CC-By-Sa du blog, ce qui en fait donc un texte réellement libre (gagnant la liberté de modification). J’ai également mis à profit mes nouvelles connaissances en typographie pour améliorer le texte (j’en reparlerai prochainement)

J’ai commencé à écrire un autre texte se plaçant dans l’univers de Panlithea, qui a longtemps stagné. Un peu de participativité ne faisant pas de mal, si ce texte vous plaît, n’hésitez pas à me harceler pour me motiver à continuer l’écriture :)

Et pour ce qui est des critiques déjà reçues sur cette nouvelles, essentiellement autour des termes obscurs utilisés, ça sera résolu dans les prochaines histoires, pour faire découvrir peu à peu l’univers.

Je me nomme Ponèrièn, et si vous lisez ceci, cela signifie que j’ai disparu, bien avant que vous puissiez prendre connaissance de ce souvenir. Voyez-le donc comme un vestige de mon passé, et de celui de mon peuple. Puissiez-vous en tirer les enseignements qui nous ont manqué.

Il y avait cette horrible sensation d’étouffement. Depuis deux odes déjà, les citoyens avaient commencé à ressentir peu à peu cette lourdeur dans l’air, certains même en tombaient malades et mouraient de façon inexpliquée. Le ciel crépitait au-dessus de nos têtes. Les redoutables agélasts, phénomènes qui jadis étaient heureusement rarissimes, s’étaient anormalement multipliés; les nouvelles avaient fait l’état d’au moins une douzaine d’entre eux depuis le début de l’ode. Nul besoin alors de préciser les conséquences de ces catastrophes : un agélast ravageait la terre qu’il frappait, la rendant invivable pendant plusieurs ors.

Nous aurions déjà pu nous rendre compte de nos erreurs. Mais il n’en fut rien. Tous avaient conscience de la constante croissance démographique de notre peuple, qui se ressentait dans toutes les régions du monde. Et, en réalité, aucune mesure n’était prise pour prendre en compte les conséquences de cet inexorable pic. Il faut bien avouer que les simples citoyens comme moi n’avaient pas la possibilité d’interférer en quoi que ce soit les décisions politiques, émanant du Dessus : nous n’avions pas notre mot à dire. Et, bien que nous ne puissions pas savoir ce que pensaient ceux du Dessus, il nous semblait qu’ils étaient aveugles à la menace qui se profilait peu à peu. Non pas qu’elle nous était connue, mais il était évident que quelque chose se passait…

Nous n’en sûmes d’ailleurs pas plus. Quiconque analysait les actualités des différentes régions pouvait constater l’augmentation exponentielle des agélasts, mais leur origine était inconnue. La rumeur voulait que la lourdeur ambiante soit d’ailleurs liée à ce phénomène. Je n’étais pas de cet avis, pensant, comme certains chercheurs arcanistes, que leur augmentation aurait dû provoquer une sensation de vide. Je n’avais, certes, pas de connaissances approfondies en arcane magique, mais j’avais entendu parler, par le biais d’arcanistes de mon entourage, de la façon dont les agélasts consumaient l’arcane distillée dans l’air que nous respirions, et comment, à chacun d’entre eux, une quantité importante d’arcane disparaissait. Et pourtant, nous en ressentions les effets inverses sans que je pusse l’expliquer. Étouffés par une saturation de cette arcane, qui pourtant nous était essentielle pour vivre, nul n’osait mettre en cause notre ressource principale pour expliquer ce qui nous arrivait. Pour beaucoup, l’ignorance et le mystère étaient préférables au bouleversement qu’une telle vérité apporterait.

Malgré tout, peu à peu, le peuple prenait conscience de l’extrême gravité de la situation. Livrés à eux-mêmes, les citoyens étaient en proie à une terreur jamais connue. Nous n’avions plus aucune nouvelle de ceux du Dessus : nombre d’entre nous attendaient leur parole comme celle d’un messie, pour entendre la solution miraculeuse à ces phénomènes. Mais, dans tous les domaines de la vie politique, les Dirigeants semblaient nous avoir abandonnés soudainement. Les Sentinelles, véritables voix des Dirigeants, refusaient de parler.

C’est alors que le phénomène s’amplifia considérablement. Nul n’était préparé à endurer un tel déchaînement des éléments. Je fus moi-même témoin, à large distance fort heureusement, d’une déchirure de la terre. Jamais de telles catastrophes ne s’étaient alors produites sur Gælith : tout se mettait à trembler, puis se formait une effroyable faille dans le sol, n’épargnant nul bâtiment, nulle artiris. Leur structure ébréchée, les constructions s’affaissaient brusquement dans un fracas épouvantable. Des milliers de hurlements se joignaient au grondement des débris, représentant autant de vies prises par ces séismes.

La terreur régnait dans les yeux de chacun, la peur de perdre ses proches tenait aux entrailles, et je ne faisais pas exception. Les membres de mon clan vivaient tous dans un seul khori, qui, malgré sa vétusté, était considéré comme notre demeure. Et, de fait de son état, il était bien plus vulnérable face aux ravages mortels que représentaient les séismes. Je craignais beaucoup pour la vie des miens. Il était bien sûr totalement illusoire de penser que je pourrais les protéger d’un tel danger. Je me sentais malgré tout coupable de ne pas pouvoir être à leurs côtés si quelque chose survenait. Malheureusement, je n’y pouvais rien, car j’avais la chance d’avoir un bon travail, qui me permettait de maintenir pour mon clan un confort de vie acceptable, ce qui ne m’autorisait pas à me trouver près des miens. Et, à chaque instant, je redoutais d’apprendre qu’un nouveau séisme avait frappé. Cependant, je constatais que la terreur était commune. Tous n’avaient peut-être pas la crainte de voir s’éteindre un clan dans son intégralité en cas de désastre, mais tous couraient le risque de perdre des proches à tout moment. Les répercussions sur l’économie globale furent bien réelles : la productivité subissait une baisse historique, qu’il serait difficile de surmonter, quand bien même la situation s’améliorerait contre toute attente. Ceci dit, nous n’aurions jamais à nous préoccuper de ça… Car, même les plus optimistes, ou fous, d’entre nous, ne pouvaient nier que le pire pouvait encore arriver, et risquait fort de le faire.

Malgré tout, c’est une nouvelle positive que nous reçûmes. Pas aussi rassurante que nous l’espérions, d’ailleurs. Alors que le moral était au plus bas, que chacun d’entre nous déplorait des pertes, les Sentinelles, qui jusque là étaient restées silencieuses, se mirent soudain à répéter un unique et ultime message :

« Il est demandé à tous les citoyens de se diriger sans plus attendre au nœud de communication de niveau 1 le plus proche. Des instructions supplémentaires seront délivrées sur place. Il s’agit d’un ordre de première priorité. Abandonnez vos postes, et dirigez-vous à votre bouche de transfert. »

Ce message froid claqua soudainement en tous points de la Mégalopole. Partout dans le monde, les gens étaient priés de rejoindre en urgence les plus grands carrefours d’artiris, qui habituellement n’étaient que des points de passage. Ainsi, sommé d’obéir à l’ordre émanant directement du Dessus, je rejoignis ma famille, au sein du khori (j’avais perdu mon travail peu de temps auparavant), et nous partîmes. Le reste du clan devait nous suivre peu de temps après. Ce soudain message attisait les curiosités, parfois même les craintes, mais il était un ordre venant du Dessus, et était la seule chose positive, en ces temps sombres, à laquelle se rattacher.

Alors nous nous mîmes en route, en même temps que d’innombrables hommes et femmes panlithes. Jamais je n’avais vu telle affluence. Je n’avais que peu voyagé, certes, mais cette masse d’individus s’étendant à perte de vue avait quelque chose de redoutablement effroyable. Tous semblaient malgré tout faire preuve d’un calme serein, signe de la confiance totale que nous avions envers ceux du Dessus. Et, lentement, cette masse convergeait vers les artiris pour emprunter les voies de transport rapide. Cela avait pour effet de créer des goulots d’étranglement, ralentissant le flot d’individus. Je patientai nerveusement au milieu de la foule, me rapprochant petit à petit, suivi par ma compagne et mon tout jeune fils, de la file d’entrée de l’artiris. Autour de moi, les conversations trahissaient le stress partagé : on parlait d’incompréhension face à ce message, des récentes catastrophes, ici on pleurait quelque proche perdu, là on pestait contre l’urgence de l’ordre, à cause duquel on avait abandonné à la va-vite son poste ou son domicile. J’interceptai même des dialogues à voix basse osant le critiquer, ou bien remettant en question son authenticité, allant jusqu’à soupçonner un obscur ordre chaotique d’avoir planifié tout cela dans le but de nous détourner de notre travail. Bien entendu, il ne s’agissait que de rumeurs infondées, et résultant sans doute de quelque mauvaise plaisanterie. Pour ma part, j’avançais patiemment dans la file, portant mon enfant dans mes bras. Je gardais confiance en ceux qui décidaient pour nous, bien que la curiosité me poussait à me demander quelle était la raison de ce mouvement.

Tandis que je me perdais à ces réflexions, je regardai en l’air, par pur hasard. Ce que je vis me donna presque la nausée. L’archesphère était d’une couleur répugnante, très sombre, bien loin de la douce lueur mauve, apaisante et limpide. Je n’avais pas ressenti de changement de luminosité, alors j’en conclus que ce nouveau phénomène s’était manifesté progressivement ces derniers temps. J’eus un glacial frisson à observer la noirceur maléfique qui se dégageait du ciel. En observant plus attentivement, je remarquai des sortes de flashs de lumière étouffée au loin, comme si, loin au-dessus de nos têtes, l’air était parcouru de décharges. Cette étrange activité dans l’archesphère m’horrifia. Je fis part de mon désarroi à mes voisins, qui passèrent le mot. Bientôt, tous les regards étaient levés, et la terreur reprenait ses droits. Elle était d’autant plus intense qu’il n’y avait nul lieu d’où on pouvait échapper à une telle vue. J’aperçus des gens évanouis, rattrapés par leurs voisins tentant de les réveiller. D’autres, pris de panique, pensèrent que leur seul échappatoire serait la fuite déraisonnée. Ceux-là avaient sans doute bien des choses à se reprocher, pensais-je ironiquement. Je fus vite ramené à mes esprits, car la foule commençait à se presser et avançait de plus belle. Je fus bousculé à maintes reprises, et séparé de ma compagne, poussé vers l’avant. Malgré mes protestations, personne ne sembla s’intéresser de ce fait. Je continuais à avancer bien malgré moi, et quand j’acceptai enfin de suivre le mouvement, ancré dans l’idée de la retrouver dès la sortie de l’artiris – J’étais bien sot d’imaginer que le nombre de personnes serait moins important là-bas -, j’étais déjà à l’entrée de la paroi. Aucun répit ne me fut donné, et, poussé par la foule, je tombai dans le flux bouillonnant d’arcane, mon fils fermement blotti dans mes bras, pour être emporté à une vitesse folle dans ce torrent.

Autour de moi, je voyais défiler par les parois translucides le paysage de notre monde, Gælith, en proie à des phénomènes monstrueux. Rapidement, je pris de la hauteur par rapport à la cité, et, sans dépasser les hauts bâtiments, je survolais, dans l’artiris, les bas-quartiers et les khoris. En levant les yeux, je vis, plus nette que jamais, la couleur menaçante du ciel, zébré de lumières vives. Un grondement sourd se faisait entendre, semblant provenir de toutes directions simultanément. Et le paysage ne reflétait à mes yeux qu’horreur intense et implacable. La destruction était bien plus importante que ce que j’avais perçu jusqu’alors. La ville était en plein mouvement, les flots de mes concitoyens panlithes se dirigeaient inexorablement, tels des ruisseaux luminescents, vers les entrées d’artiris. Je ressentais de nombreuses présences au cœur de l’artiris, toutes interconnectées au réseau, et se dirigeant vers un même point. Séparée du torrent d’arcane dans lequel je flottais à toute vitesse par une membrane translucide, qui m’apportais un doux sentiment de sécurité face au chaos qui se déroulait en extérieur, la peur et la destruction étaient omniprésentes, tant dans les mouvements frénétiques des panlithes en fuite que dans les formes disgracieuses des tours brisées. Soudain, devant mes yeux, un agélast frappa. Le temps sembla s’arrêter tandis que j’observais, impuissant, cette monstrueuse déflagration d’arcane. Tout d’abord, une colonne d’air s’assombrit subitement, au point de devenir parfaitement opaque, plongeant les alentours dans l’obscurité. Je sentis alors une froideur intense, et, si cet instant avait duré plus d’une fraction d’arc, j’aurais certainement ressenti un brusque étouffement. Malheureusement, il ne s’agissait que d’un prélude à la destruction. Car, au même moment où je me rendais compte de ce qu’il se passait, la déflagration arriva. Elle sembla apparaître de nulle part, dévorant littéralement tout ce qui se trouvait sous son passage. Une immense colonne, bien plus haute que les longues tours cristallines qui l’entouraient, constituée d’un feu d’arcane comme je n’en avais jamais vu, se déversa sur les maisons, tours et jardins artificiels. La puissance pure de la catastrophe fit s’ébranler le canal d’artiris dans lequel je circulais. La souplesse des matériaux permit à celui-ci de tenir le coup, du moins le pensais-je initialement. Car, et alors que, passé la première déflagration, l’agélast crépitait de façon inquiétante et se propageait dans l’air par de menaçants arcs d’énergie, j’entendis, loin derrière moi, un bris atroce. Aussitôt je compris que mon canal s’était rompu. Reprenant mes esprits, et ne pensant qu’à m’éloigner de cet agélast, qui sinon me dévorerait bientôt, je me reconcentrai sur le torrent d’arcane, qui commençait à s’écouler par la faille ainsi créée. Il me fallait impérativement lutter contre le courant, pour avancer coûte que coûte, et rejoindre au plus vite un croisement, où un nouveau flux pourrait me redonner de la vitesse. Je serrais toujours de toutes mes forces mon fils dans mes bras, au point qu’il montrait des signes d’étouffement. Paniqué, je desserrai mon étreinte, soucieux malgré tout de ne pas le lâcher dans le torrent. Mais la préoccupation première était notre survie, à nous deux. Je repensai à ma compagne, restée derrière, et une vision catastrophique s’imposa à moi : et si elle n’avait pu traverser ? Si la rupture du tuyau l’avait bloquée, ou pire, l’avait précipitée dans le vide, où elle n’aurait connu que la mort ? Ces pensées m’envahirent, tel un liquide glacé s’immisçant au plus profond de mon corps. Je l’avais laissée en arrière, et ainsi signé sa perte. J’aurais pu alors m’abandonner au désespoir, me laisser couler, suivant le cours du torrent, pour finir probablement de la même façon qu’elle, écrasé au sol… Mais ce ne fut pas le cas. Le profond instinct de survie fut infiniment plus fort, et je mobilisai toute ma volonté pour plier à mon désir le cours d’arcane. Ce n’était pas un exploit en soi, mais mon peuple avait perdu l’habitude de maîtriser ces énergies magiques. J’usai ainsi de tout mon pouvoir pour inverser le flot, nous permettant, à mon fils et moi-même, de reprendre notre route. Après quoi, je fus saisi d’une douleur fulgurante sur le haut de ma tête, au niveau de l’arclé, point de liaison entre mon corps et l’arcane. Le déploiement d’une telle force m’avait épuisé, et je m’évanouis, toujours porté par les flots arcaniques, sans pouvoir me diriger…

Je ne saurais estimer le temps pendant lequel je restai inconscient, mais lorsque je me réveillai, j’étais sorti de l’artiris. Alors que je reprenais mes esprits, ma première pensée alla à mon fils : où était-il, et surtout où étais-je, et comment m’en étais-je sorti ? Car sans contrôle arcanique pour me diriger dans l’artiris, je pouvais bien avoir dérivé indéfiniment dans le flux. C’est alors que je remarquai un panlithe qui m’était inconnu, penché au-dessus de ma tête. Encore faible, je distinguai difficilement ces quelques mots :

« Hé, vous allez bien ? Je vous ai trouvé dans les tuyaux, à la dérive. Je vous ai porté jusqu’à la sortie.
— Où est mon fils ? Je le tenais dans mes bras, où est-il ?, grommelais-je.
— J’ai pu le récupérer lui aussi. Il est allongé à côté de vous. Nous sommes dans une bâtisse abandonnée, tout près d’un nœud de communication. Je suis médecin, au fait. Dites-moi, la gratitude n’est pas votre fort, non ? »

Je toisai l’individu sans répondre. J’étais probablement trop groggy pour lui témoigner de bonnes manières. Au fur et à mesure que je reprenais conscience, je me rendis compte que j’étais effectivement allongé au sol, dans un bâtiment aux murs fissurés, et que mon fils était couché à ma droite, recroquevillé et inconscient. Je le saisis dans mes bras, cherchant à le réveiller.

« Il semble en bonne santé. Bien plus que vous, d’ailleurs. Vous montrez un état d’épuisement anormal. Que vous est-il arrivé ?
— Nous avons eu un incident en chemin. Un agélast — le visage du médecin se crispa en entendant ce mot — a frappé. Il a brisé l’artiris. Je crois… je crois que ma compagne était de l’autre côté… du mauvais côté. Bon sang, puisse Drëmathos rendre justice, pourquoi cela est-il arrivé ?
— Vous pensez réellement que Drëmathos peut y changer quelque chose ? Ce qui importe maintenant, c’est que ce sont les Dirigeants qui nous apportent le salut.
— Que voulez-vous dire ? Je ne sais même pas pourquoi nous sommes là…
— Quoi, on ne vous a rien expliqué ? — il m’examina longuement avant de continuer —  Vu votre dégaine, vous devez venir d’un khori, je me trompe ? Bref, ils n’ont pas pris la peine d’expliquer les raisons, continua-t-il, avant de se diriger vers une lucarne, d’où filtrait une faible lumière. Avant que vous vous réveilliez, j’ai pu entendre des nouvelles : le Dessus a créé des portails pour évacuer la population. Ces trucs sont immenses, je n’ai jamais vu ça. Tout le monde doit y entrer, et il paraît qu’on sera sauvés de l’autre côté.
— (je me relevai, assailli par un mal de tête) Attendez, vous avez dit « évacuer » ? Vous plaisantez ? On va partir, comme ça, sans rien ? Sans même savoir si ma compagne est vivante ? (je bafouillais, cherchant des raisons de m’emporter contre cette décision visiblement irréfléchie)
— Par Hazzint, ouvrez les yeux ! Est-ce que tout ce qui se passe vous a réellement échappé ? Ne voyez-vous pas que le seul futur qui nous attend ici, c’est la destruction ? Le monde est en train de mourir, nous devons partir pour sauver le plus de monde possible. C’est ainsi. «

Le médecin s’était retourné vers moi, et avait crié ces derniers mots. Il n’y avait nul besoin d’être médecin pour lire la peur dans son regard.

« Vous pouvez vous lever ? Nous devons y aller, tout de suite. Je ne veux pas mourir bêtement pour vous avoir sauvé la vie ! Portez votre gosse, on ne peut pas attendre qu’il finisse sa sieste. Allons-y. »

Acquiesçant, je pris mon fils dans mes bras, et suivis celui qui nous avait sauvés, à regret, aurait-on dit. Il était visiblement très nerveux, et je m’inquiétai de la façon dont il avait pu nous porter secours. Si tel était son attachement au bien-être de ses semblables, j’espérai qu’il n’ait pas fait de mal à mon enfant. Quoi qu’il put en être, il représentait notre guide à ce moment. Nous sortîmes de la bâtisse aux murs fissurés qui nous avait abrités, et le spectacle qui s’offrit à moi me stupéfia. Je repensai immédiatement à la vision de l’impressionnant attroupement d’hommes et femmes panlithes autour de la bouche d’entrée de l’artiris, mais, si elle était comparable à celle-ci, ça l’était à bien plus grande échelle. Car, où que se posait mon regard, je ne voyais que le rayonnement violacé qui émanait de la peau de mes semblables. J’aurais été dans l’incapacité de déterminer combien d’individus pouvaient se tenir là, serrés les uns contre les autres, attendant leur tour pour fuir ce monde qui avait toujours été le nôtre, et qui aujourd’hui mourait. En regardant autour de moi, je remarquai que pas une voie n’était saturée de monde, et que, quelle que soient leurs origines ou leur rang, les panlithes étaient aujourd’hui sur un pied d’égalité devant leur seule chance de survie. Le médecin me somma alors de m’insérer dans la foule, et commença à jouer des coudes pour avancer plus vite. Je décidai de le suivre dans sa lancée, préférant m’en sortir rapidement. Scrutant la foule, je me pris à imaginer que ma femme se trouverait parmi ces gens, me cherchant elle aussi. Mais, si elle avait pu survivre, il aurait été irrationnel de penser que nous pourrions nous retrouver à un tel moment. Pour l’heure, mon désir le plus cher était de protéger mon fils.

Malgré la densité de la foule, je me surpris à pouvoir avancer bien plus rapidement que ceux qui m’entouraient. Sans doute dû à mon improbable sauveur, qui, au-devant de nous, n’hésitait plus à bousculer brutalement ceux qui étaient sur son passage. Son comportement m’étonnait de plus en plus. Je repensai à la peur qu’avait trahi son regard quelques arcans plus tôt, et la terreur m’envahit à mon tour : ses paroles, que j’avais un temps refusé d’admettre, s’imposaient maintenant à moi. C’était vrai. Gælith mourait véritablement. L’arcane qui composait sa terre et son air se décomposait peu à peu, et était arrivée à un stade où elle ne pouvait plus soutenir la structure du monde. Et nous allions bientôt partager son destin. C’est du moins ce qui aurait du se passer, si nous n’avions pas cet échappatoire inespéré. Je ne l’avais d’abord pas vu à cause de l’opacité inquiétante de l’air, mais il se posait maintenant devant moi, atteignant des hauteurs inimaginables, rivalisant avec les bâtiments alentours : une structure en voûte, d’une largeur à sa base capable de faire tenir une bonne centaine de panlithes côte à côte, soutenue par d’épais filins cristallins reliés aux immeubles. La structure en elle-même était d’une matière indéfinissable, d’une profonde couleur noire, parsemée de symboles luminescents sur toute sa surface. Mais ce qui me coupa le souffle, fut l’intérieur même du portail. L’ouverture de l’arche semblait recouverte d’une membrane opaque et mouvante, ne représentant rien de ce qu’aucun panlithe n’avait connu. Elle laissait apercevoir à la fois de monstrueuses flammes arcaniques, mais également un vide immense, dont l’idée glaçait les entrailles. Je fus répugné à l’idée de devoir la traverser, mais j’entendis des voix au loin, des voix de Sentinelles, amplifiées magiquement :

« N’ayez crainte, le Portail Mega n’est pas un danger ! Il vous emmènera en lieu sûr. Soyez assurés que nus nous engageons à vous faire parvenir l’intégralité de vos biens une fois que vous serez passés de l’autre côté. Il vous suffira de vous manifester auprès d’une Sentinelle pour retrouver ce que vous avez perdu ici. Nous maîtrisons la situation, ne vous en faites pas. Nous vous demandons d’avancer au rythme de vos voisins. Ne vous bousculez pas. Tout le monde aura le temps de passer, nous le garantissons. Soyez patients, et gardez votre calme.
— C’EST FAUX ! »

Une pierre s’abattit sur la Sentinelle la plus proche de moi, bientôt suivie par plusieurs autres. J’aperçus, se tenant sur un monticule de gravats, quelques panlithes, plutôt jeunes, armés de débris de roches qu’ils lançaient en direction du messager. Celui qui venait de s’écrier prit la parole, s’adressant à son tour à la population :

« N’écoutez pas ces traîtres ! Ils mentent ! Ils n’ont pas idée de ce qu’ils font de vous ! En réalité, nous allons à un destin bien pire en franchissant cette abomination ! — il jura, avant de reprendre — Ouvrez les yeux, comment pouvez-vous ignorer que tout ce qui nous arrive leur incombe exclusivement ? En réalité, je vous le dis, leur but est de nous tuer tous ! Ils nous jettent dans ces monstres, cherchant à réaliser quelque rituel interdit ! N’entrez surtout pas là-dedans, vous m’entendez ? »

Il lança la pierre qu’il tenait dans la main, qui atteignit sur le visage du messager. Celui-ci cracha une gerbe de fluide, puis généra autour de lui une sphère protectrice, sur laquelle rebondirent les autres projectiles. Je me désintéressai de cet incident, ne prêtant pas crédit aux délires de cette bande de vandales. Cependant, tout le monde n’était pas de mon avis. Certains autour de moi commencèrent à évoquer des rumeurs de complot, dont il auraient entendu parler, souvent de source « parfaitement sûre ». Un vent de crainte commença à balayer la foule, tandis que les agresseurs scandaient leur propagande, intimant aux honnêtes gens de fuir. Comme s’il fallait préférer une mort certaine à ce portail. Je maugréai mon mépris face à leur stupide action, tandis que je continuais d’avancer. De près, le portail était encore plus impressionnant. La membrane, qui pourtant n’était qu’à quelques pas, semblait malgré tout toujours aussi lointaine. La nébuleuse de flammes éthérées était tout bonnement terrifiante, mais je résolus à ne pas laisser la frayeur m’arrêter si près de la délivrance. Au seuil du portail, plusieurs personnes s’étaient arrêtées, médusées. L’une d’elles se trouvait juste devant moi, une vieille femme tremblotante, tétanisée par la vision qui s’offrait à elle. Pris d’un accès de colère, motivé par un instinct tenace de survie, tel que celui qui avait sans doute porté le médecin un peu plus tôt, je poussai brusquement, d’un coup d’épaule, la femme en avant, au travers du portail. Celle-ci trébucha, et disparut au travers de la membrane, laissant apparaître une légère onde à sa surface. Autour de moi, les regards étaient horrifiés, passant de l’endroit où cette femme avait disparu à mon visage, déformé par la colère, et surtout horrifié par ce que celle-ci m’avait fait faire. Je portais toujours mon fils contre moi. Rassemblant mon courage, je baissai la tête, et traversai le portail. Mes pensées allaient toutes à mon fils, vieux d’à peine deux odes, espérant de toutes mes forces qu’une vie meilleure l’attendrait de l’autre côté, qu’il serait sain et sauf.

Je n’avais pas pensé que c’est moi qu’il aurait fallu protéger…


Panlithea : La Catatélie

2011-12-14T00:00:00+01:00 - (source)

Second flashback sur ce blog, et probablement pas le dernier. Il s’agit ici d’une nouvelle écrite et publiée en janvier 2010 sur mon précédent blog. Il s’agit de l’un des billets qui m’était le plus cher, il est donc logique que je le ressuscite ainsi. Au passage, il profitera d’un meilleur affichage, grâce aux web fonts offertes par CSS3. Et par la même occasion, j’en change la licence pour opter pour la licence CC-By-Sa du blog, ce qui en fait donc un texte réellement libre (gagnant la liberté de modification). J’ai également mis à profit mes nouvelles connaissances en typographie pour améliorer le texte (j’en reparlerai prochainement)

J’ai commencé à écrire un autre texte se plaçant dans l’univers de Panlithea, qui a longtemps stagné. Un peu de participativité ne faisant pas de mal, si ce texte vous plaît, n’hésitez pas à me harceler pour me motiver à continuer l’écriture :)

Et pour ce qui est des critiques déjà reçues sur cette nouvelle, essentiellement autour des termes obscurs utilisés, ça sera résolu dans les prochaines histoires, pour faire découvrir peu à peu l’univers.

Je me nomme Ponèrièn, et si vous lisez ceci, cela signifie que j’ai disparu, bien avant que vous puissiez prendre connaissance de ce souvenir. Voyez-le donc comme un vestige de mon passé, et de celui de mon peuple. Puissiez-vous en tirer les enseignements qui nous ont manqués.

Il y avait cette horrible sensation d’étouffement. Depuis deux odes déjà, les citoyens avaient commencé à ressentir peu à peu cette lourdeur dans l’air, certains même en tombaient malades et mouraient de façon inexpliquée. Le ciel crépitait au-dessus de nos têtes. Les redoutables agélasts, phénomènes qui jadis étaient heureusement rarissimes, s’étaient anormalement multipliés ; les nouvelles avaient fait l’état d’au moins une douzaine d’entre eux depuis le début de l’ode. Nul besoin alors de préciser les conséquences de ces catastrophes : un agélast ravageait la terre qu’il frappait, la rendant invivable pendant plusieurs ors.

Nous aurions déjà pu nous rendre compte de nos erreurs. Mais il n’en fut rien. Tous avaient conscience de la constante croissance démographique de notre peuple, qui se ressentait dans toutes les régions du monde. Et, en réalité, aucune mesure n’était prise pour prendre en compte les conséquences de cet inexorable pic. Il faut bien avouer que les simples citoyens comme moi n’avaient pas la possibilité d’interférer en quoi que ce soit les décisions politiques, émanant du Dessus : nous n’avions pas notre mot à dire. Et, bien que nous ne puissions pas savoir ce que pensaient ceux du Dessus, il nous semblait qu’ils étaient aveugles à la menace qui se profilait peu à peu. Non pas qu’elle nous était connue, mais il était évident que quelque chose se passait…

Nous n’en sûmes d’ailleurs pas plus. Quiconque analysait les actualités des différentes régions pouvait constater l’augmentation exponentielle des agélasts, mais leur origine était inconnue. La rumeur voulait que la lourdeur ambiante soit d’ailleurs liée à ce phénomène. Je n’étais pas de cet avis, pensant, comme certains chercheurs arcanistes, que leur augmentation aurait dû provoquer une sensation de vide. Je n’avais, certes, pas de connaissances approfondies en arcane magique, mais j’avais entendu parler, par le biais d’arcanistes de mon entourage, de la façon dont les agélasts consumaient l’arcane distillée dans l’air que nous respirions, et comment, à chacun d’entre eux, une quantité importante d’arcane disparaissait. Et pourtant, nous en ressentions les effets inverses sans que je puisse l’expliquer. Étouffés par une saturation de cette arcane, qui pourtant nous était essentielle pour vivre, nul n’osait mettre en cause notre ressource principale pour expliquer ce qui nous arrivait. Pour beaucoup, l’ignorance et le mystère étaient préférables au bouleversement qu’une telle vérité apporterait.

Malgré tout, peu à peu, le peuple prenait conscience de l’extrême gravité de la situation. Livrés à eux-mêmes, les citoyens étaient en proie à une terreur jamais connue. Nous n’avions plus aucune nouvelle de ceux du Dessus : nombre d’entre nous attendaient leur parole comme celle d’un messie, pour entendre la solution miraculeuse à ces phénomènes. Mais, dans tous les domaines de la vie politique, les Dirigeants semblaient nous avoir abandonnés soudainement. Les Sentinelles, véritables voix des Dirigeants, refusaient de parler.

C’est alors que le phénomène s’amplifia considérablement. Nul n’était préparé à endurer un tel déchaînement des éléments. Je fus moi-même témoin, à large distance fort heureusement, d’une déchirure de la terre. Jamais de telles catastrophes ne s’étaient alors produites sur Gælith : tout se mettait à trembler, puis se formait une effroyable faille dans le sol, n’épargnant nul bâtiment, nulle artiris. Leur structure ébréchée, les constructions s’affaissaient brusquement dans un fracas épouvantable. Des milliers de hurlements se joignaient au grondement des débris, représentant autant de vies prises par ces séismes.

La terreur régnait dans les yeux de chacun, la peur de perdre ses proches tenait aux entrailles, et je ne faisais pas exception. Les membres de mon clan vivaient tous dans un seul khori, qui, malgré sa vétusté, était considéré comme notre demeure. Et, de fait de son état, il était bien plus vulnérable face aux ravages mortels que représentaient les séismes. Je craignais beaucoup pour la vie des miens. Il était bien sûr totalement illusoire de penser que je pourrais les protéger d’un tel danger. Je me sentais malgré tout coupable de ne pas pouvoir être à leurs côtés si quelque chose survenait. Malheureusement, je n’y pouvais rien, car j’avais la chance d’avoir un bon travail, qui me permettait de maintenir pour mon clan un confort de vie acceptable, ce qui ne m’autorisait pas à me trouver près des miens. Et, à chaque instant, je redoutais d’apprendre qu’un nouveau séisme avait frappé. Cependant, je constatais que la terreur était commune. Tous n’avaient peut-être pas la crainte de voir s’éteindre un clan dans son intégralité en cas de désastre, mais tous couraient le risque de perdre des proches à tout moment. Les répercussions sur l’économie globale furent bien réelles : la productivité subissait une baisse historique, qu’il serait difficile de surmonter, quand bien même la situation s’améliorerait contre toute attente. Ceci dit, nous n’aurions jamais à nous préoccuper de ça… Car, même les plus optimistes, ou fous, d’entre nous, ne pouvaient nier que le pire pouvait encore arriver, et risquait fort de le faire.

Malgré tout, c’est une nouvelle positive que nous reçûmes. Pas aussi rassurante que nous l’espérions, d’ailleurs. Alors que le moral était au plus bas, que chacun d’entre nous déplorait des pertes, les Sentinelles, qui jusque là étaient restées silencieuses, se mirent soudain à répéter un unique et ultime message :

« Il est demandé à tous les citoyens de se diriger sans plus attendre au nœud de communication de niveau 1 le plus proche. Des instructions supplémentaires seront délivrées sur place. Il s’agit d’un ordre de première priorité. Abandonnez vos postes, et dirigez-vous à votre bouche de transfert. »

Ce message froid claqua soudainement en tous points de la Mégalopole. Partout dans le monde, les gens étaient priés de rejoindre en urgence les plus grands carrefours d’artiris, qui habituellement n’étaient que des points de passage. Ainsi, sommé d’obéir à l’ordre émanant directement du Dessus, je rejoignis ma famille, au sein du khori (j’avais perdu mon travail peu de temps auparavant), et nous partîmes. Le reste du clan devait nous suivre peu de temps après. Ce soudain message attisait les curiosités, parfois même les craintes, mais il était un ordre venant du Dessus, et était la seule chose positive, en ces temps sombres, à laquelle se rattacher.

Alors nous nous mîmes en route, en même temps que d’innombrables hommes et femmes panlithes. Jamais je n’avais vu telle affluence. Je n’avais que peu voyagé, certes, mais cette masse d’individus s’étendant à perte de vue avait quelque chose de redoutablement effroyable. Tous semblaient malgré tout faire preuve d’un calme serein, signe de la confiance totale que nous avions envers ceux du Dessus. Et, lentement, cette masse convergeait vers les artiris pour emprunter les voies de transport rapide. Cela avait pour effet de créer des goulots d’étranglement, ralentissant le flot d’individus. Je patientai nerveusement au milieu de la foule, me rapprochant petit à petit, suivi par ma compagne et mon tout jeune fils, de la file d’entrée de l’artiris. Autour de moi, les conversations trahissaient le stress partagé : on parlait d’incompréhension face à ce message, des récentes catastrophes, ici on pleurait quelque proche perdu, là on pestait contre l’urgence de l’ordre, à cause duquel on avait abandonné à la va-vite son poste ou son domicile. J’interceptai même des dialogues à voix basse osant le critiquer, ou bien remettant en question son authenticité, allant jusqu’à soupçonner un obscur ordre chaotique d’avoir planifié tout cela dans le but de nous détourner de notre travail. Bien entendu, il ne s’agissait que de rumeurs infondées, et résultant sans doute de quelque mauvaise plaisanterie. Pour ma part, j’avançais patiemment dans la file, portant mon enfant dans mes bras. Je gardais confiance en ceux qui décidaient pour nous, bien que la curiosité me poussait à me demander quelle était la raison de ce mouvement.

Tandis que je me perdais à ces réflexions, je regardai en l’air, par pur hasard. Ce que je vis me donna presque la nausée. L’archesphère était d’une couleur répugnante, très sombre, bien loin de la douce lueur mauve, apaisante et limpide. Je n’avais pas ressenti de changement de luminosité, alors j’en conclus que ce nouveau phénomène s’était manifesté progressivement ces derniers temps. J’eus un glacial frisson à observer la noirceur maléfique qui se dégageait du ciel. En observant plus attentivement, je remarquai des sortes de flashs de lumière étouffée au loin, comme si, loin au-dessus de nos têtes, l’air était parcouru de décharges. Cette étrange activité dans l’archesphère m’horrifia. Je fis part de mon désarroi à mes voisins, qui passèrent le mot. Bientôt, tous les regards étaient levés, et la terreur reprenait ses droits. Elle était d’autant plus intense qu’il n’y avait nul lieu d’où on pouvait échapper à une telle vue. J’aperçus des gens évanouis, rattrapés par leurs voisins tentant de les réveiller. D’autres, pris de panique, pensèrent que leur seule échappatoire serait la fuite déraisonnée. Ceux-là avaient sans doute bien des choses à se reprocher, pensais-je ironiquement. Je fus vite ramené à mes esprits, car la foule commençait à se presser et avançait de plus belle. Je fus bousculé à maintes reprises, et séparé de ma compagne, poussé vers l’avant. Malgré mes protestations, personne ne sembla s’intéresser de ce fait. Je continuais à avancer bien malgré moi, et quand j’acceptai enfin de suivre le mouvement, ancré dans l’idée de la retrouver dès la sortie de l’artiris – J’étais bien sot d’imaginer que le nombre de personnes serait moins important là-bas —, j’étais déjà à l’entrée de la paroi. Aucun répit ne me fut donné, et, poussé par la foule, je tombai dans le flux bouillonnant d’arcane, mon fils fermement blotti dans mes bras, pour être emporté à une vitesse folle dans ce torrent.

Autour de moi, je voyais défiler par les parois translucides le paysage de notre monde, Gælith, en proie à des phénomènes monstrueux. Rapidement, je pris de la hauteur par rapport à la cité, et, sans dépasser les hauts bâtiments, je survolais, dans l’artiris, les bas-quartiers et les khoris. En levant les yeux, je vis, plus nette que jamais, la couleur menaçante du ciel, zébré de lumières vives. Un grondement sourd se faisait entendre, semblant provenir de toutes directions simultanément. Et le paysage ne reflétait à mes yeux qu’horreur intense et implacable. La destruction était bien plus importante que ce que j’avais perçu jusqu’alors. La ville était en plein mouvement, les flots de mes concitoyens panlithes se dirigeaient inexorablement, tels des ruisseaux luminescents, vers les entrées d’artiris. Je ressentais de nombreuses présences au cœur de l’artiris, toutes interconnectées au réseau, et se dirigeant vers un même point. Séparées du torrent d’arcane dans lequel je flottais à toute vitesse par une membrane translucide qui m’apportait un doux sentiment de sécurité face au chaos qui se déroulait en extérieur, la peur et la destruction étaient omniprésentes, tant dans les mouvements frénétiques des panlithes en fuite que dans les formes disgracieuses des tours brisées. Soudain, devant mes yeux, un agélast frappa. Le temps sembla s’arrêter tandis que j’observais, impuissant, cette monstrueuse déflagration d’arcane. Tout d’abord, une colonne d’air s’assombrit subitement, au point de devenir parfaitement opaque, plongeant les alentours dans l’obscurité. Je sentis alors une froideur intense, et, si cet instant avait duré plus d’une fraction d’arc, j’aurais certainement ressenti un brusque étouffement. Malheureusement, il ne s’agissait que d’un prélude à la destruction. Car, au même moment où je me rendais compte de ce qu’il se passait, la déflagration arriva. Elle sembla apparaître de nulle part, dévorant littéralement tout ce qui se trouvait sous son passage. Une immense colonne, bien plus haute que les longues tours cristallines qui l’entouraient, constituée d’un feu d’arcane comme je n’en avais jamais vu, se déversa sur les maisons, tours et jardins artificiels. La puissance pure de la catastrophe fit s’ébranler le canal d’artiris dans lequel je circulais. La souplesse des matériaux permit à celui-ci de tenir le coup, du moins le pensais-je initialement. Car, et alors que, passée la première déflagration, l’agélast crépitait de façon inquiétante et se propageait dans l’air par de menaçants arcs d’énergie, j’entendis, loin derrière moi, un bris atroce. Aussitôt je compris que mon canal s’était rompu. Reprenant mes esprits, et ne pensant qu’à m’éloigner de cet agélast, qui sinon me dévorerait bientôt, je me reconcentrai sur le torrent d’arcane, qui commençait à s’écouler par la faille ainsi créée. Il me fallait impérativement lutter contre le courant, pour avancer coûte que coûte, et rejoindre au plus vite un croisement, où un nouveau flux pourrait me redonner de la vitesse. Je serrais toujours de toutes mes forces mon fils dans mes bras, au point qu’il montrait des signes d’étouffement. Paniqué, je desserrai mon étreinte, soucieux malgré tout de ne pas le lâcher dans le torrent. Mais la préoccupation première était notre survie, à nous deux. Je repensai à ma compagne, restée derrière, et une vision catastrophique s’imposa à moi : et si elle n’avait pu traverser ? Si la rupture du tuyau l’avait bloquée, ou pire, l’avait précipitée dans le vide, où elle n’aurait connu que la mort ? Ces pensées m’envahirent, tel un liquide glacé s’immisçant au plus profond de mon corps. Je l’avais laissée en arrière, et ainsi signé sa perte. J’aurais pu alors m’abandonner au désespoir, me laisser couler, suivant le cours du torrent, pour finir probablement de la même façon qu’elle, écrasé au sol… Mais ce ne fut pas le cas. Le profond instinct de survie fut infiniment plus fort, et je mobilisai toute ma volonté pour plier à mon désir le cours d’arcane. Ce n’était pas un exploit en soi, mais mon peuple avait perdu l’habitude de maîtriser ces énergies magiques. J’usai ainsi de tout mon pouvoir pour inverser le flot, nous permettant, à mon fils et moi-même, de reprendre notre route. Après quoi, je fus saisi d’une douleur fulgurante sur le haut de ma tête, au niveau de l’arclé, point de liaison entre mon corps et l’arcane. Le déploiement d’une telle force m’avait épuisé, et je m’évanouis, toujours porté par les flots arcaniques, sans pouvoir me diriger…

Je ne saurais estimer le temps pendant lequel je restai inconscient, mais lorsque je me réveillai, j’étais sorti de l’artiris. Alors que je reprenais mes esprits, ma première pensée alla à mon fils : où était-il, et surtout où étais-je, et comment m’en étais-je sorti ? Car sans contrôle arcanique pour me diriger dans l’artiris, je pouvais bien avoir dérivé indéfiniment dans le flux. C’est alors que je remarquai un panlithe qui m’était inconnu, penché au-dessus de ma tête. Encore faible, je distinguai difficilement ces quelques mots :

« Hé, vous allez bien ? Je vous ai trouvé dans les tuyaux, à la dérive. Je vous ai porté jusqu’à la sortie.

— Où est mon fils ? Je le tenais dans mes bras, où est-il ?, grommelais-je.

— J’ai pu le récupérer lui aussi. Il est allongé à côté de vous. Nous sommes dans une bâtisse abandonnée, tout près d’un nœud de communication. Je suis médecin, au fait. Dites-moi, la gratitude n’est pas votre fort, non ? »

Je toisai l’individu sans répondre. J’étais probablement trop groggy pour lui témoigner de bonnes manières. Au fur et à mesure que je reprenais conscience, je me rendis compte que j’étais effectivement allongé au sol, dans un bâtiment aux murs fissurés, et que mon fils était couché à ma droite, recroquevillé et inconscient. Je le saisis dans mes bras, cherchant à le réveiller.

« Il semble en bonne santé. Bien plus que vous, d’ailleurs. Vous montrez un état d’épuisement anormal. Que vous est-il arrivé ?

— Nous avons eu un incident en chemin. Un agélast — le visage du médecin se crispa en entendant ce mot — a frappé. Il a brisé l’artiris. Je crois… je crois que ma compagne était de l’autre côté… du mauvais côté. Bon sang, puisse Drëmathos rendre justice, pourquoi cela est-il arrivé ?

— Vous pensez réellement que Drëmathos peut y changer quelque chose ? Ce qui importe maintenant, c’est que ce sont les Dirigeants qui nous apportent le salut.

— Que voulez-vous dire ? Je ne sais même pas pourquoi nous sommes là…

— Quoi, on ne vous a rien expliqué ? — il m’examina longuement avant de continuer — Vu votre dégaine, vous devez venir d’un khori, je me trompe ? Bref, ils n’ont pas pris la peine d’expliquer les raisons, continua-t-il, avant de se diriger vers une lucarne, d’où filtrait une faible lumière. Avant que vous vous réveilliez, j’ai pu entendre des nouvelles : le Dessus a créé des portails pour évacuer la population. Ces trucs sont immenses, je n’ai jamais vu ça. Tout le monde doit y entrer, et il paraît qu’on sera sauvés de l’autre côté.

— (je me relevai, assailli par un mal de tête) Attendez, vous avez dit « évacuer » ? Vous plaisantez ? On va partir, comme ça, sans rien ? Sans même savoir si ma compagne est vivante ? (je bafouillais, cherchant des raisons de m’emporter contre cette décision visiblement irréfléchie)

— Par Hazzint, ouvrez les yeux ! Est-ce que tout ce qui se passe vous a réellement échappé ? Ne voyez-vous pas que le seul futur qui nous attend ici, c’est la destruction ? Le monde est en train de mourir, nous devons partir pour sauver le plus de monde possible. C’est ainsi. »

Le médecin s’était retourné vers moi, et avait crié ces derniers mots. Il n’y avait nul besoin d’être médecin pour lire la peur dans son regard.

« Vous pouvez vous lever ? Nous devons y aller, tout de suite. Je ne veux pas mourir bêtement pour vous avoir sauvé la vie ! Portez votre gosse, on ne peut pas attendre qu’il finisse sa sieste. Allons-y. »

Acquiesçant, je pris mon fils dans mes bras, et suivis celui qui nous avait sauvés, à regret, aurait-on dit. Il était visiblement très nerveux, et je m’inquiétais de la façon dont il avait pu nous porter secours. Si tel était son attachement au bien-être de ses semblables, j’espérais qu’il n’ait pas fait de mal à mon enfant. Quoi qu’il put en être, il représentait notre guide à ce moment. Nous sortîmes de la bâtisse aux murs fissurés qui nous avait abrités, et le spectacle qui s’offrit à moi me stupéfia. Je repensai immédiatement à la vision de l’impressionnant attroupement d’hommes et femmes panlithes autour de la bouche d’entrée de l’artiris, mais, si elle était comparable à celle-ci, ça l’était à bien plus grande échelle. Car, où que se posait mon regard, je ne voyais que le rayonnement violacé qui émanait de la peau de mes semblables. J’aurais été dans l’incapacité de déterminer combien d’individus pouvaient se tenir là, serrés les uns contre les autres, attendant leur tour pour fuir ce monde qui avait toujours été le nôtre, et qui aujourd’hui mourait. En regardant autour de moi, je remarquai que pas une voie n’était saturée de monde, et que, quels que soient leur origine ou leur rang, les panlithes étaient aujourd’hui sur un pied d’égalité devant leur seule chance de survie. Le médecin me somma alors de m’insérer dans la foule, et commença à jouer des coudes pour avancer plus vite. Je décidai de le suivre dans sa lancée, préférant m’en sortir rapidement. Scrutant la foule, je me pris à imaginer que ma femme se trouverait parmi ces gens, me cherchant elle aussi. Mais, si elle avait pu survivre, il aurait été irrationnel de penser que nous pourrions nous retrouver à un tel moment. Pour l’heure, mon désir le plus cher était de protéger mon fils.

Malgré la densité de la foule, je me surpris à pouvoir avancer bien plus rapidement que ceux qui m’entouraient. Sans doute dû à mon improbable sauveur, qui, au-devant de nous, n’hésitait plus à bousculer brutalement ceux qui étaient sur son passage. Son comportement m’étonnait de plus en plus. Je repensai à la peur qu’avait trahi son regard quelques arcans plus tôt, et la terreur m’envahit à mon tour : ses paroles, que j’avais un temps refusé d’admettre, s’imposaient maintenant à moi. C’était vrai. Gælith mourait véritablement. L’arcane qui composait sa terre et son air se décomposait peu à peu, et était arrivée à un stade où elle ne pouvait plus soutenir la structure du monde. Et nous allions bientôt partager son destin. C’est du moins ce qui aurait dû se passer, si nous n’avions pas cet échappatoire inespéré. Je ne l’avais d’abord pas vu à cause de l’opacité inquiétante de l’air, mais il se posait maintenant devant moi, atteignant des hauteurs inimaginables, rivalisant avec les bâtiments alentours : une structure en voûte, d’une largeur à sa base capable de faire tenir une bonne centaine de panlithes côte à côte, soutenue par d’épais filins cristallins reliés aux immeubles. La structure en elle-même était d’une matière indéfinissable, d’une profonde couleur noire, parsemée de symboles luminescents sur toute sa surface. Mais ce qui me coupa le souffle, fut l’intérieur même du portail. L’ouverture de l’arche semblait recouverte d’une membrane opaque et mouvante, ne représentant rien de ce qu’aucun panlithe n’avait connu. Elle laissait apercevoir à la fois de monstrueuses flammes arcaniques, mais également un vide immense, dont l’idée glaçait les entrailles. Je fus répugné à l’idée de devoir la traverser, mais j’entendis des voix au loin, des voix de Sentinelles, amplifiées magiquement :

« N’ayez crainte, le Portail Mega n’est pas un danger ! Il vous emmènera en lieu sûr. Soyez assurés que nus nous engageons à vous faire parvenir l’intégralité de vos biens une fois que vous serez passés de l’autre côté. Il vous suffira de vous manifester auprès d’une Sentinelle pour retrouver ce que vous avez perdu ici. Nous maîtrisons la situation, ne vous en faites pas. Nous vous demandons d’avancer au rythme de vos voisins. Ne vous bousculez pas. Tout le monde aura le temps de passer, nous le garantissons. Soyez patients, et gardez votre calme.

— C’EST FAUX ! »

Une pierre s’abattit sur la Sentinelle la plus proche de moi, bientôt suivie par plusieurs autres. J’aperçus, se tenant sur un monticule de gravats, quelques panlithes, plutôt jeunes, armés de débris de roches qu’ils lançaient en direction du messager. Celui qui venait de s’écrier prit la parole, s’adressant à son tour à la population :

« N’écoutez pas ces traîtres ! Ils mentent ! Ils n’ont pas idée de ce qu’ils font de vous ! En réalité, nous allons à un destin bien pire en franchissant cette abomination ! — il jura, avant de reprendre — Ouvrez les yeux, comment pouvez-vous ignorer que tout ce qui nous arrive leur incombe exclusivement ? En réalité, je vous le dis, leur but est de nous tuer tous ! Ils nous jettent dans ces monstres, cherchant à réaliser quelque rituel interdit ! N’entrez surtout pas là-dedans, vous m’entendez ? »

Il lança la pierre qu’il tenait dans la main, qui atteignit sur le visage du messager. Celui-ci cracha une gerbe de fluide, puis généra autour de lui une sphère protectrice, sur laquelle rebondirent les autres projectiles. Je me désintéressai de cet incident, ne prêtant pas crédit aux délires de cette bande de vandales. Cependant, tout le monde n’était pas de mon avis. Certains autour de moi commencèrent à évoquer des rumeurs de complot, dont il auraient entendu parler, souvent de source « parfaitement sûre ». Un vent de crainte commença à balayer la foule, tandis que les agresseurs scandaient leur propagande, intimant aux honnêtes gens de fuir. Comme s’il fallait préférer une mort certaine à ce portail. Je maugréai mon mépris face à leur stupide action, tandis que je continuais d’avancer. De près, le portail était encore plus impressionnant. La membrane, qui pourtant n’était qu’à quelques pas, semblait malgré tout toujours aussi lointaine. La nébuleuse de flammes éthérées était tout bonnement terrifiante, mais je me résolus à ne pas laisser la frayeur m’arrêter si près de la délivrance. Au seuil du portail, plusieurs personnes s’étaient arrêtées, médusées. L’une d’elles se trouvait juste devant moi, une vieille femme tremblotante, tétanisée par la vision qui s’offrait à elle. Pris d’un accès de colère, motivé par un instinct tenace de survie, tel que celui qui avait sans doute porté le médecin un peu plus tôt, je poussai brusquement, d’un coup d’épaule, la femme en avant, au travers du portail. Celle-ci trébucha, et disparut au travers de la membrane, laissant apparaître une légère onde à sa surface. Autour de moi, les regards étaient horrifiés, passant de l’endroit où cette femme avait disparu à mon visage, déformé par la colère, et surtout horrifié par ce que celle-ci m’avait fait faire. Je portais toujours mon fils contre moi. Rassemblant mon courage, je baissai la tête, et traversai le portail. Mes pensées allaient toutes à mon fils, vieux d’à peine deux odes, espérant de toutes mes forces qu’une vie meilleure l’attendrait de l’autre côté, qu’il serait sain et sauf.

Je n’avais pas pensé que c’est moi qu’il aurait fallu protéger…


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